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MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE !

  • VALERIO VARESI : LA PEUR DANS L'ÂME. LE BAFFARDELLO.

    Capture d’écran 2026-05-09 à 14.35.13.pngParce qu'il est étroitement associé à la destinée et au succès de cette maison d'éditions indépendante célébrant ses dix ans d'existence, il n'était pas question de célébrer l'événement sans lui. En 2016, c'était donc avec Le Fleuve Des Brumes de Valério Varesi que l'on découvrait un auteur italien ainsi qu'un éditeur français illustrant au cours de cette décennie passée des notions de fidélité et d'amitié qui ne se sont jamais démenties pour devenir l'ADN de l'entreprise qui s'illustrera avec des publications notoires que Nadège Agullo et Sebastien Wespiser ont relayé sans relâche en se tenant aux côtés de leurs auteurs que ce soit lors des festivals ou à l'occasion  de rencontres en librairie. Ainsi, hormis la parution en hiver du premier opus, c'est au printemps que l'on a pris l'habitude de retrouver le commissaire Soneri, devenu l'un des personnages emblématiques de la littérature noire au gré d'une série d'enquêtes prenant pour cadre la ville de Parme dont l'atmosphère brumeuse, parfois fiévreuse, déborde sur les étendues de la plaine du Pô, jusqu'aux contreforts du massif des Apennins pour s'aventurer jusque sur les bords de la mer de Ligurie. Présenté bien souvent comme le Maigret italien, le commissaire Franco Soneri partage avec son homologue français une certaine appétence pour la bonne chère  que Valerio Varesi met en scène avec un certaine délicatesse qui ne manquera pas de vous faire saliver à l’évocation de ses escapades gourmandes chez son ami Alceste, aubergiste talentueux, mettant en avant les beaux produits de cette région de l’Emilie-Romagne, véritable berceau de la gastronomie italienne. Mais on ne saurait définir la personnalité de  Soneri à ces instants  culinaires chaleureux alors que cet enquêteur chevronné s’affirme dans la complexité de ses interrogations quant à l’environnement social et politique qui l’entoure en se déclinant bien souvent sur le registre de conversations aux connotations philosophiques en fonction des interlocuteurs qu’ils côtoient au fil d’enquêtes incertaines dont la finalité s’inscrit parfois dans une espèce désarroi latent qui malmène l’ensemble de ses convictions. Ainsi, au fil de ces dix enquêtes, Valério Varesi dresse un portrait lucide et sans fard de son pays où il est souvent question de ces réminiscences du facisme, plus que d'actualité, pour celui qui a officié comme journaliste au sein de La Repubblica après l'obtention d'un diplôme en philosophie à l'université de Bologne. Mais la singularité des enquêtes que conduit cet enquêteur mélancolique, réside dans le fait que la résolution du crime n'a rien d'une finalité utopique où tout rentrerait dans l'ordre, bien au contraire, puisqu'il demeure toujours une part d'incertitude comme en témoigne La Peur Dans L'Âme, nouvel opus de la série, où Valerio Varesi s'ingénie à décortiquer les mécanismes du sentiment d'insécurité qui prévaut dans cet environnement alpin des Apennins, cadre de villégiature estival du commissaire Soneri et de sa compagne Angela, qui vont se confronter aux craintes les plus irrationnelles des habitants du village où ils séjournent, jusqu'à la disparition d'un jeune homme qui va susciter bien des émois.

     

    Afin de fuir les chaleurs estivales étouffant la ville de Parme, le commissaire Soneri a pris quelques jours de vacances en louant une maison à Montepiano dans les hauteurs des Apennins où il aspire à trouver un peu de calme et de fraîcheur en compagnie d’Angela, sa compagne qui n’apprécie guère le chant des grillons. Mais bien vite se sont des cris qui vont résonner dans cette contrée montagneuse où l’on retrouve un villageois blessé à la jambe et qui se trouve dans l’incapacité de s’exprimer pour livrer quelques explications quant à la nature de cette plaie par balle.  Et puis ce sont les carabiniers qui débarquent dans la région afin de traquer Vladimir, un criminel serbe extrêmement dangereux qui semble avoir trouvé refuge dans les forêts environnantes. Ainsi, tandis que les loups hurlent dans la nuit, les habitants se terrent dans leur maison en proie aux pires craintes qui affectent leur raison et aiguisent leurs soupçons en altérant leurs rapports avec les autres. C’est donc une peur grandissante qui plane sur l’ensemble de la communauté tandis que le bandit serbe devient une espèce de monstre bien commode, coupable idéal des délits qui se produisent dans les environs. Même si cela n’est pas dans ces prérogatives, Soneri va offrir son aide aux autorités du village dépassées par des événements  qui prennent de plus en plus d’ampleur en mettant à jour la vulnérabilité d’habitants cherchant à dissimuler leurs petits secrets bien gardés dans une conjugaison de mensonges et de mesquineries qui vont générer bien des tensions. Et pour ne rirn arranger, il y a cette disparition d’un jeune du village qui suscite les plus vives inquiétudes.

     

    Avec Valerio Varesi, il y a toujours une remise en question du schéma narratif et des thèmes abordés afin de faire en sorte que le lecteur n’éprouve pas de lassitude et qu’il n’ait pas cette sensation de déjà lu, ce qui n’a rien d’une évidence lorsque l’on côtoie ces personnages depuis dix ans que l’on retrouve pourtant toujours avec autant de plaisir. A la lecture de ce onzième opus, La Peur Dans L’Âme, on s’éloigne donc des rues sinueuses de la ville de Parme, pour prendre possession de ce village de Montepiano, sur les hauteurs des Apennins, où Soneri séjourne durant ses vacances estivales en compagnie d’Angela dans ce qui va apparaître comme un huis-clos montagnard chargé de tension. C’est l’occasion pour le lecteur de découvrir davantage d’aspects de l’intimité de Soneri qui ne pourra donc compter sur l’appui de son équipe d’enquêteurs qui n’apparaissent que de manière sporadique, par l’entremise de quelques conversations téléphoniques. N’étant pas dans sa juridiction, le commissaire va donc côtoyer les Carabiniri chargés de deux enquêtes que sont la disparition d’un jeune du village et la traque d’un criminel étranger ayant trouvé refuge dans les forêts des environs ce qui nous donne l’occasion de découvrir deux personnages aux caractères foncièrement dissemblables, ce qui ne manquera pas de pimenter une intrigue particulièrement réussie. Avec des lumières étranges apparaissant dans les hauteurs ponctuées de cris humains et de hurlements de loups, Valerio Varesi instille un climat de peur qui plane sur cette petite communauté villageoise, ce qui lui permet de dresser quelques portraits particulièrement aboutis à l’instar de  Tilò ce muletier bourru, quelque peu porté sur la boisson, parcourant les forêts, en quête de bois qu’il livre pour les trattoria de la région et qui ne manque pas d’un certain panache. Mais bien plus que d’instaurer cette atmosphère pesante, Valerio Varesi va explorer et décortiquer les mécanismes de ce sentiment d’insécurité vecteur de peur bien évidemment, mais également de rejet  qui va s’incarner avec ce criminel serbe allégorie de cette crainte de l’étranger forcément source de tous les maux de ces villageois rongés d’angoisse. Et c’est de cette angoisse que va se mettre en place une tragédie extrêmement bien menée qui s’inscrit dans une atmosphère délétère qu’un romancier comme Ramuz n’aurait pas renié, ce d’autant plus qu’apparaissent aux cours du récit quelques figures inquiétantes du folklore local, alimentées par les anciens du village.  Tout cela s’articule donc au détour de deux enquêtes dont on se gardera d’en dire trop afin de ne pas dévoiler certains aspects d’une intrigue dont la résolution demeure toujours incertaine jusqu’aux dernières lignes d’un récit où le commissaire Soneri apparait comme résigné à ne pas toujours pouvoir saisir les motivations qui animent les auteurs des crimes qu’il doit résoudre avec ce sentiment d’inachevé qui l’habite. Ainsi, La Peur Dans L’Âme se décline dans les fondements de la personnalité d’un commissaire Soneri toujours aussi tourmenté que mélancolique dans ce qui apparaît dans conteste comme l’une des meilleures intrigues de la série.

     

     

    Valerio Varesi : La Peur Dans L'Âme (La Paura Nell'Anima). Editions Agullo 2026. Traduit de l'italien par Gérard Lecas.

    A lire en écoutant : Anybody Gonna Move de William Z. Villain. Album : William Z. Villain. 2017 DesTours.

  • Lauren Groff : Les Terres Indomptées. Paradis sur terre

    IMG_4252.jpegDurant sa jeunesse elle séjourne en France pour apprendre la langue puis étudie, dans le cadre de son cursus universitaire, la littérature médiévale ainsi que le vieux français dont certains aspects rejaillissent forcément dans plusieurs ouvrages composant son oeuvre. Mais outre son activité de romancière, Lauren Groff officie comme libraire pour The Lynx Books, une librairie indépendante qu’elle a ouvert en 2024 à Gainsville en Floride, devenant un véritable sanctuaire militant afin de mettre en avant les livres bannis des bibliothèques publiques et scolaires par des comités aussi conservateurs qu’intégristes proliférant comme un véritable fléau dans les différents états du pays en nous rappelant cette période sombre de l’Inquisition qui ne semble plus si lointaine que ça sous cette ère trumpienne. En faisant état de ces deux aspects de sa carrière, il s’agit de relever les éléments majeurs apparaissant dans les différents textes de cette autrice engagée, que ce soit cette langue d’une richesse et d’une saveur incroyable ainsi que ce sentiment de révolte qui s’inscrit dans le parcours de femmes atypiques, en quête d’idéal et d’absolu pour 

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026lesquels elles ne transigeront pas. C’est ainsi que dans le triptyque qu’elle a entamé avec Matrix (Olivier 2023), mettant en scène, de manière romancée, la  lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026trajectoire énigmatique de Marie de France, première poétesse médiévale, Lauren Groff aborde, par le prisme du passé, le sujet terriblement actuel de ce refus de l’asservissement des femmes que l’on retrouvera dans Les Terres Indomptées, un second opus où il est également question du rapport à Dieu et au carcan de la religion se diluant dans le foisonnement redoutable d’une nature farouche, véritable havre de paix à la fois sublime et mortel.

     

    811EF75A-F58A-4882-A431-AC8EE7D7870E.jpegAu XVIIe siècle, dans cette région reculée de la Virginie, par une nuit de pleine lune, c’est quelque chose de bien pire que l’épidémie de petite vérole décimant les habitants du fort, que la jeune fille cherche à fuir en se  faufilant à travers une fente de la palissade. Mais quelle crime a pu commettre Lamentations Meretrix, celle que l’on appelle La Fille, La Souillon ou Zed, du nom du petit singe défunt de sa maîtresse ? Dans sa fuite, afin de de se soustraire à la servitude qui est la sienne, elle va défier la rigueur hivernale qui fige la densité de cette immense forêt obscure dans laquelle elle s’enfonce à mesure de ce qui apparaît comme une errance mystique où les souvenirs remontent à la surface. Et il lui faut survivre dans cet environnement  sauvage, territoire du peuple Piscataway observant ses déambulations tandis qu’elle affronte les tempêtes de glace et autres intempéries qui jalonnent un parcours périlleux se conjuguant au sentiment de liberté jaillissant de la fureur de cette terre indomptée.

     

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026Il faut avant tout saluer l'admirable travail de Carine Chichereau, traductrice attitrée de Lauren Groff, qui parvient à restituer la folle petite musique de cette écriture où la modernité se conjugue au rythme poétique de l'époque où se déroule le récit et qui définit le style de Shakespeare, en lui conférant ainsi une aura incantatoire, oscillant entre mysticisme exacerbé et folie fiévreuse qui accompagne la trajectoire de cette jeune servante qui va s'émanciper de cet enfermement sociétal à mesure qu'elle progresse dans cet environnement sauvage, Les Terres Indomptées, donnant son titre à ce roman d'une majestueuse fureur. Mais Les Terres Indomptées c'est également cette étincelle de liberté qui anime la personnalité de cette domestique dont on va découvrir, au gré des réminiscences qui surviennent tout au long de son périple, les terribles raisons qui l'ont poussée à fuir ce fort, comme s'il s'agissait d'une renaissance ou d'un retour dans ce qui apparaît comme un paradis jadis perdu devenu à la fois hostile et indocile. Ce sont donc des souvenirs terrifiants qui rythment une intrigue chargée d'une lourde tension à mesure qu'apparait la tragédie qui frappe ses proches que ce soit le souffleur de verre qui l'accompagne durant l'épique traversée traversée de l'Atlantique ou Bess, cette fillette à l'esprit fragile dont elle à la charge et qu'elle prend en affection. Voyage intérieur flamboyant qui s’articule autour des fantômes qui cheminent avec cette jeune fille dont la quête demeure incertaine, ce conte féministe se construit dans la matrice de cette forêt luxuriante et inquiétante que Lauren Groff dépeint de manière magistrale au gré d'un texte flamboyant où les dangers omniprésents d’une nature impavide dictent le rythme des saisons qui s’enchainent dans ce qui apparaît comme une véritable ode mystique. Ainsi, outre la fusion organique qui s’opère avec cette nature omniprésente, il émerge de l’esprit tourmenté de la jeune femme dépouillée de toute identité, une certaine perception de l’existence d'un Dieu s’incarnant dans son indifférence à l’égard des hommes, bien éloigné de l’image asservissante qu’un pasteur dévoyé tentait de lui inculquer. Sans qu’il ne s’agisse d’un pamphlet, bien au contraire, on saisira ainsi l’allégorie propre au climat pesant qui règne sur le pays à l’instar de cette chasse au « wokisme » ainsi que la résurgence des courant religieux radicaux remettant en question la condition des femmes aux Etat-Unis dans ce qui émerge d’une politique globale de discrimination issue de l’administration actuelle qui prend de plus en plus d’essors. Et c’est dans Les Terres Indomptées, dans l'immersion de ce roman à la fureur lyrique, reprenant les codes du genre nature writing, que l’on prend la pleine mesure de cette soif de liberté inaltérable qui va s’immiscer, comme un torrent impétueux, dans la personnalité de cette héroïne du passé, cette femme de peu, qui devient le reflet des luttes féministes qui émaillent l’actualité de notre monde. Un texte qui se distingue dans sa puissance de feu exceptionnelle. 

     

     

    Lauren Groff : Les Terres Indomptées (The Vaster Wilds). Editions de L'Olivier 2025. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau.

    A lire en écoutant : The Same Deep Water As You de The Cure. Album : Disintegration (1989). 2010 Fiction Records Ltd.

     

     

  • NICOLÁS FERRARO : ÁMBAR. CICATRICE.

    Capture d’écran 2026-04-25 à 12.52.41.pngIl est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont Pssica (Asphalte 2017) qui a fait l’objet d’une adaptation pour une série Netflix, ou de Santiago, capital du Chili qui devient le terrain de jeu de Santiago Quiñones, un inspecteur survolté, que Boris Quercia met en scène dans une trilogie déjantée. Il faut également mentionner Managua, capitale du Nicaragua qui devient le théâtre des enquêtes de l’inspecteur Dolores Morales se déclinant également sur l’espace d’une sombre trilogie de Sergio Ramirez.  Pour ce qui est des thèmes sensibles, les femmes ne sont pas en reste puisque la brésilienne Patricia aborde dans Celles Qu’On Tue (Buchet-Chastel 2024), le sujet des violences faites aux femmes tandis qu’Eugenia Almeida fait rejaillir les relents du passé dictatorial de l’Argentine que l’on perçoit dans La Casse (Métailié 2024) et plus particulièrement dans L’Echange (Métailié 2016). On retrouve un peu de tout cela dans le catalogue de la collection Rivages/Noir nous permettant de nous rendre à Buenos Aires avec Ernesto Malo ou à Mexico en compagnie de Paco Ignacio Taibo II, et plus récemment, dans les contrée perdues du nord de l'Argentine, à la frontière du Brésil et du Paraguay, lieu propice de toutes les contrebandes, comme on l'a découvert dans Notre Dernière Part De Ciel (Rivages/Noir 2023), premier roman traduit en français de Nicolás Ferraro, qui prend l'allure d'un western où l'on croise toute une multitude d'individus coriaces réglant leurs comptes dans une déflagration de violence sèche et brutale, sur fond de trafic de drogue, objet de toutes les convoitises. C'est dans cette même région "de nulle part" qu'évolue Ámbar, une jeune fille de 15 ans, qui donne son nom à ce second roman marquant donc le retour de ce jeune romancier que l'on considère déjà comme l'une des grandes voix du néo-noir argentin et qui officie également comme coordinateur des littérature policière de la bibliothèque nationale du pays.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineCe qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineDans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit  de la rudesse dont il fait preuve envers elle, imprégnée malgré tout d’une certaine forme de tendresse. Mais tout au long de ce parcours à la fois tonitruant et mélancolique, il sera question de désillusion, de déception et même de trahison qui nous entrainent sur un tout autre registre que le road-movie sanglant auquel on pourrait s’attendre. Et même si une partie de l’intrigue demeure un peu convenue, et même si l’ensemble du roman manque parfois de tonus, on relèvera cette dichotomie entre la perception d’une adolescente pleine d’espoir et l’univers impitoyable dans lequel l’entraîne son père. Ayant perdu sa mère, Ámbar se révèle dans les rapports qu’elle entretient avec cet homme à la fois rude et maladroit qui apparaît comme une légende pesante dont elle aspire à s’émanciper en dépit de l’affection qu’elle lui porte. C’est tout l’enjeu de ce récit dont on appréciera la tension omniprésente émanant notamment de ces confrontations avec des adversaires peu commodes qui semblent tout aussi empruntés lorsqu’ils côtoient cette jeune fille au caractère bien trempé, à l’image de son père que tout le monde semble redouter. Et puis, sans trop en dévoiler, il faut bien reconnaître que Nicolás Ferraro parvient à nous offrir quelques rebondissements inattendus qui viennent faire en sorte que l’on s’achemine sur un dénouement un peu plus surprenant qu’il ne le laissait paraitre. Il résulte de tout cela un roman à la fois brutal et émouvant à l’image d’Ámbar, cette jeune fille dotée d’une forte personnalité et  à laquelle on ne peut manquer de s’attacher.

     


    Nicolás Ferraro : Ambar. Editions Rivages/Noir 2026. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco & Georges Tyras.

    A lire en écoutant : Devolva-Me d'Adriana Calcanhotto. Album : Público. 2000 Sony Music Entertainment Brasil Ida.

  • Yvan Robin : Bagarre / Lionel Destremau : Voir Venise… Nuits d’enfer.

    IMG_3567.jpegIl y a indéniablement l’amour des beaux textes qui réunit ces deux romanciers de la littérature noire et probablement toute une multitude d’autres points communs que l’on pourrait évoquer dans leurs parcours d’écriture à l’instar de leurs dernières publications respectives s’inscrivant toutes deux dans un format court pour décliner le thème de la soirée qui va mal tourner. On connaît Yvan Robin pour sa passion du mauvais genre qu’il  met en avant par le biais de ses romans dont Après Nous Le Déluge (J’ai Lu 2023), intrigue apocalyptique aux relents de fin du monde, à la fois âpre et poétique, mais aussi d’autres publications comme cette passionnante rétrospective de l’oeuvre d’Hervé Le Corre, dont on prend la mesure au gré d’un entretien fleuve incisif que l’on retrouvera dans Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire (Playlist Society 2024). Critique littéraire, poète, éditeur et directeur du festival Livre en poche qui se tient chaque année à Gradignan, Lionel Destremau est notamment l’auteur de Gueules D’Ombre (La Manufacture de livres 2022) et de Jusqu’à La Corde (La Manufacture de livres 2023), deux romans prenant pour cadre la ville fictive de Carena, tandis qu'Un Crime Dans La Peau (La Manufacture de livres 2025) s’affiche comme le récit romancé d’un fait divers se déroulant dans le Lyon des années trente, en s’attachant au parcours de deux marginaux cherchant à s’extraire de leur condition.  C’est d’ailleurs autour d’un récit également romancé que prend forme Bagarre, nouveau roman d’Yvan Robin relatant par le menu détail l’affrontement dantesque qui s’est déroulé dans un établissement de Jonzac, en Charente-Maritime, qui a été littéralement mis à sac tandis qu’avec Voir Venise… de Lionel Destremau, c’est dans un palais de la Sérénissime que l’on va assister aux libations de nantis qui va virer au jeu de massacre en heurtant de plein fouet une modeste famille de touristes.

     

    IMG_4179.pngRésumé de Bagarre:

    Du côté de Jonzac, Sauveur fait partie de la communauté de gitans implantés depuis des lustres dans la région. Après avoir reçu une magistrale mandale  qui lui a démonté la mâchoire, c’est peu dire qu’il entretient une certaine rancoeur à l’égard de Virgile, le videur du Canotier, un établissement de la ville prisé pour ses karaokés endiablés du samedi soir, qui avait refusé de le laisser rentrer.  Mais les semaines ont passé et pour célébrer la fin des vendanges avec ses cousins, Sauveur est de retour en comptant bien profiter de la soirée. Pourtant, malgré la patience du patron, les gestes et comportements déplacés s’enchaînent au grand dam de Virgile qui va devoir recruter ses potes de toujours, avides de bagarre, pour faire en sorte de virer manu militari toute la clique imbibée d’alcool et de coke. Autant dire que la tâche ne va pas être facile alors que le pugilat tourne à la bataille rangée s’égrenant tout au long d’une nuit qui promet d’être longue.

     

    En publiant un texte chez In8, Yvan Robin intègre donc la collection Polaroïd, un format court, dont le directeur n’est autre que Marc Villard, grand façonnier de la nouvelle noire, qui a rassemblé toute une multitude d’auteurs qui se sont éprouvés à ce format bref, pour capter l’instantané du fait divers à l’instar de Nicolas Mathieu, de Jean-Bernard Pouy, de Marion Brunet, de Laurence Biberfeld, de Jérémy Bouquin, de Marcus Malte et encore bien d’autres qui comptent au sein de ce que l’on sait faire de beau dans la littérature noire. S’inspirant d’un fait divers datant de 1999 qui a marqué le bourg de Jonzac où il a vécu, Yvan Robin passe par le menu détail tous les aléas d’une bagarre dantesque débutant au Canotier, un bar karaoké de la ville, pour déborder, durant la nuit, dans les quatre coins de la localité. Ayant rassemblé, 25 ans plus tard, les points de vue des protagonistes de l’événement, il déclinera, sous une forme romancée bien tendue, tous les enchainements de ce conflit nocturne qui ne semble pas vouloir prendre fin et qui s’inscrit dans une dimension sociale où l’on passe en revue tout ce petit monde de la nuit qui se côtoie, mais où l’on perçoit quelques ressentiments sous-jacent notamment vis à vis de la communauté de gitans qui se sont implantés dans la région. On assiste à un bal dantesque de gueules et de membres fracassés, de plaies et de fractures qui s’enchainent au rythme de l’échange de coups de poing ornés de bagouses en acier et de coups de pied qui déboitent les rotules, dans ce qui apparait comme une véritable bataille rangée entre videurs avides d’en découdre et gitans complètement défoncés. Mais à mesure que le pugilat s’enfonce dans une spirale de violence de plus en plus incontrôlable, on capte également l'affolement de la clientèle prise à partie ainsi que le désarroi des gendarmes quelque peu dépassés par l’ampleur de la fureur des belligérants. Tout cela se met en place dans une atmosphère chargée de testostérone qu’Yvan Robin a su restituer avec une belle justesse de ton, tout en capturant à la perfection l’ambiance de cette époque de la fin des années 90 qui imprègne ce texte solide qui va raviver bien des souvenirs lointains, de ces soirées un peu dingues prenant pour cadre ces régions rurales pas si tranquilles que ça.

     

    Capture d’écran 2026-04-19 à 19.09.18.pngRésumé de Voir Venise... :

    A Venise, des invités triés sur le volet s’agglutinent aux portes du Palazzo Erizzo où se tient un fête somptueuse, véritable bacchanale déjantée, qui tournent au jeu de massacre à mesure que les participants consomment une drogue synthétique qui libèrent en eux des pulsions meurtrières. Séjournant dans l’appartement voisin avec sa petite famille, c’est Paul Fichard qui découvre l’ampleur du désastre. Des vacances qui risque donc de tourner court. Mais plutôt que d’aviser la police, il s’empare de l’argent et d’une partie de la drogue restante pour planquer le tout dans une consigne. Tout cela à l’insu de sa femme et de ses deux petites filles. C’est le début des ennuis qui vont s’enchaîner de manière tumultueuse.

     

    Avec Voir Venise… c’est l’occasion de découvrir Melmac éditions et sa collection Esprit Noir dont de nombreux textes sont dédiés à Marseille et ses environs. Fondée par Patrick Coulomb, Journaliste, romancier, lui même natif de la cité phocéenne, la maison nous offre tout un panel de textes s’insérant dans des genres différents  que ce soit la SF ou la vibration urbaine se déclinant dans une dimension éditoriale imprégnée de liberté, ce qui n’a pas de prix de nos jours où la concentration des médias aux mains de milliardaires devient un véritable piège.  Ce souffle de liberté, on le retrouve dans ce nouveau roman de Lionel Destremau qui s’empare du décor de la Sérénissime pour le faire véritablement voler en éclat. Exit donc cette atmosphère romantique et mystérieuse qui plane habituellement sur la lagune pour plonger dans le rythme infernal d’une fête huppée se déroulant dans l’un de ces fameux palazzos somptueux qui va basculer vers une espèce de folie meurtrière avec des convives sous l’emprise d’une redoutable drogue de synthèse libérant leurs pires instincts tandis que les organisateurs, tentant de contenir les débordements, prennent le parti de s’entretuer afin limiter les dégâts. Ainsi, dans cette première partie, Lionel Destremau passe en revue la montée crescendo de ce qui apparait comme une véritable orgie de sexe, de drogue et de sang au gré de scènes dantesques qui basculent dans un registre burlesque, littéralement jubilatoire. Dans la seconde partie, le romancier s’attarde sur le parcours de Paul Fichard, ce père de famille qui veut s’extraire de sa condition morne et sans fard, dépeinte avec ce cynisme digne des meilleurs textes de Manchette et qui bascule dans une tragédie tempétueuse, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faut dire qu’en dépit d’un contexte hors norme, basé sur la réalité de ses drogues de synthèse et de leurs effets destructeurs, Lionel Destremau s’emploie à faire en sorte de mettre en scène une intrigue solide qui tient toute ses promesses jusqu’à la dernière ligne d’un épilogue nous offrant encore quelques perspectives sombres quant au devenir de certains protagonistes de ce récit qui ne manquera pas de vous secouer. Bref et percutant, Voir Venise… est donc un pur bonheur de lecture pour les amateurs de romans noirs cyniques et déjantés.

     

    Lionel Destremau : Voir Venise... Editions Melmac/Esprit Noir 2026.

    Yvan Robin : Bagarre. Editons In8 / Collection Polaroïd 2025.

    A lire en écoutant : Baston de Renaud. Album : Marche à L’Ombre. 1984 Polydor.

     

     

  • Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Un long fleuve tranquille.

    Capture d’écran 2026-04-10 à 19.10.55.pngLe terme n'est pas galvaudé pour désigner le caractère exceptionnel de l'écriture de ce romancier qui s'est penché sur cet univers âpre de la frontière entre le Mexique et les Etat-Unis, délimitée, pour une partie, par le fleuve Rio Grande traversant ces contrées désertiques et inhospitalières, territoires abonnement mis en scène pour dépeindre les affres d'une population sous l'emprise des cartels sévissant dans la région. Mais outre les cartels, ce sont également les migrants ainsi que les autochtones que Yuri Herrera dépeint dans les trois romans que forment Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, trilogie de la frontière, rassemblant donc Les Travaux Du Royaume (Gallimard 2012) un récit aux allures de conte médiévale dépeignant le cheminement de Lobo, un chanteur de corridos, évoluant au sein du palais d'un chef de narcotrafiquants qui le prend en charge tandis que Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde (Gallimard 2014) s'attache au parcours de Makina, une jeune migrante à la recherche de son frère qui a franchi la frontière, sans plus donner de nouvelle, alors que La Transmigration Des Corps (Gallimard 2016) se penche sur le parcours de l'Emissaire, personnage fascinant, chargé de concilier les intérêts de deux cartels rivaux bien décider à en découdre.  Originaire du Mexique où il a étudié les sciences politiques, Yuri Herrera a poursuivi son cursus universitaire à Berkeley aux Etats-Unis dans le domaine des lettres et enseigne désormais à l’université de Tulane à la Nouvelle-Orléans tout en ayant également exercé la fonction de rédacteur en chef pour une revue littéraire El Perro, empruntant ainsi, sur certains aspects, un parcours similaire à celui de Benito Juárez auquel il a consacré une biographie romancée de cette période d’exil méconnue dans la région de la Louisiane. Voix singulière du Mexique, le romancier a également publié un recueil de nouvelles de science-fiction ainsi qu’un récit consacré à la tragédie de la mine d’El Bordo en 1920 où 87 employés ont trouvé la mort dans des circonstances effroyables. Si ses trois derniers ouvrages n’ont malheureusement pas encore été traduits en français, ils demeurent le reflet de l’engagement d’un auteur qui s’attache à retranscrire le réalisme sans fard d’un environnement cruel, englué dans une violence abrupte, qu’il restitue par le prisme des contes médiévaux, voire même des légendes aztèques imprégnant ses textes fabuleux, dont cette Trilogie de la frontière basculant dans l’incandescence d’un avenir sans lendemain.

     

    yuri herrera,le royaume,le soleil et la mort,éditions gallimard,roman noir,blog mon roman noir et bien serrÉ,blog littÉraire,chronique littÉraire,actualitÉ littÉraire,lecture 2026,littérature sud américaineLes Travaux Du Royaume
    Lobo est un chanteur de rue, un de ces troubadours s'inspirant de son environnement et déclamant ses corridos, ces balades populaires narrant le parcours des narcotrafiquants de la région. A l'occasion d'un de ses prestations dans une taverne du coin, ses compositions ont l'heur de plaire à l'un des chefs de cartel qui le prend sous sous aile et l'emmène dans son palais.  Dans ce royaume, on le désigne désormais sous le nom de l'Artiste au service du Roi dont il chante les louanges. En parcourant les couloirs de l'immense demeure, il côtoie tout un monde évoluant dans un univers fastueux et clinquant en endossant également le rôle de confident et d'espion. Car derrière cette apparence somptueuse, il n'est question que de douleur et de tristesse, tandis que chaque membre de cette cour disparate n'attend plus que la chute prochaine du Roi. 

     

    Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde
    Makina est chargée par sa mère de porter un message à l'intention de son frère qui a franchi la Frontière et dont on est sans nouvelle. Avant d'entamer son périple, il lui faut aller à la rencontre de trois truand de La Petite Ville qui se chargeront de lui donner un coup de main pour effectuer ce périple qui n'est pas dépourvu de danger. Il faudra éviter les arnaques, franchir le grand fleuve et puis se fondre dans ce nouveau monde plutôt hostile à l'égard ds gens comme elle, afin de retrouver son frère. Une quête périlleuse et incertaine. 

     

    La transmigration des corps
    Dans cette ville en proie à une épidémie mortelle, l'Emissaire est reclu dans la Casota, ce qui ne l'empêche pas de se rapprocher de sa voisine, La Trois Fois Blonde qu'il tente de séduire. Mais il lui faudra pourtant à nouveau parcourir les rues quasi désertes de la localité afin de retrouver le fils du Dauphin que trois hommes viennent d'enlever. Il s'agit de la bande bande rivale des Castro estimant que le jeune homme est responsable de la disparition de la Poupée, la fille du chef de clan, dont il semblait très proche. Il s'agit donc pour l'Emissaire d'éclaircir les circonstances de cet enchaînement d'événements et d’accéder aux revendications divergentes de ces truands que tout oppose.

     

    yuri herrera,le royaume,le soleil et la mort,éditions gallimard,roman noir,blog mon roman noir et bien serrÉ,blog littÉraire,chronique littÉraire,actualitÉ littÉraire,lecture 2026,littérature sud américaineCourts romans rassemblés sous l'appellation de la Trilogie des Frontières, Le Royaume, Le Soleil Et La Mort fait nécessairement écho à la Trilogie des confins de Cormac McCarthy prenant pour cadre cette même région frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis dont Yuri Herrera décline la dureté et la violence omniprésentes au travers d'allégories puissantes qui alimentent chacune de ces brèves histoires d'une impressionnante densité. Avec Les Travaux du Royaume, le romancier empruntera les codes du conte médiéval pour explorer les tréfonds de ce palais d'un baron de la drogue où sourde les rancoeurs et les complots dans un faste s'apparentant à celui du Masque De La Mort Rouge de d'Edgard Allan Poe. Pour ce qui concerne Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde, on ne peut s'empêcher de voir émerger les légendes aztèques dans cette quête où les quatre éléments fondamentaux de la terre, de l'eau, de l'air et du feu apparaissent au cour du cheminement d'une jeune migrante dont le parcours prend l'allure d'une transfiguration, écho du choc des civilisations qui imprègnent le texte. Quant à La Transmigration Des Corps, on y trouvera quelques références marquées à la tragédie de Roméo et Juliette dont on perçoit les aléas au travers du regard de cet Emissaire qui doit composer avec les rivalités des deux clans de truands qui règnent sur la ville marquée par une mystérieuse épidémie. Si la violence est omniprésente, Yuri Herrera prend soin de ne jamais en faire quelque chose de spectaculaire pour s’inscrire comme une composante quotidienne de chacun des individus qui traversent l’ensemble de ces trois récits où il n’est d’ailleurs jamais fait mention de cartel ou de narcotrafiquants, qui s’insèrent, eux aussi, dans cet environnement mortel où le sol peut également se dérober sous vos pieds du fait des anciennes galeries minières que l’on n’a jamais comblées, où la maladie peut vous emporter à tout moment, où vous pouvez disparaître en vous noyant dans le fleuve ou en vous égarant dans le désert à l’instar de ce cadavre boursoufflé que Makina prend pour la silhouette d’une femme enceinte se reposant avant de poursuivre son périple. Et pour accentuer la force de l’allégorie ainsi que le côté onirique des différentes intrigues, Yuri Herrera s’ingénie à faire en sorte qu’il n’y ait aucune référence géographique afin de nous perdre dans la magnificence de cette région inhospitalière que ces femmes et ces hommes arpentent dans un mouvement permanent qui devient le moteur de leur existence. Il faut également souligner la perte d’identité de la plupart des personnages que l’on désigne sous l’appellation de leur fonction ou de leur statut à l’exemple de l’Artiste ou de l’Emissaire qui vont croiser, le Roi, la Sorcière, la Quelconque, le Journaliste et le Gérant pour l’un ainsi que le Dauphin, la Poupée et la Trois Fois Blonde pour l’autre, renforçant ainsi cette notion de fable et d’absurdité que l’on retrouve également dans le parcours de Makina tandis qu’elle franchi la frontière, sans vraiment savoir si elle est à la recherche de son frère ou d’une vie meilleure. Ainsi, il rejaillit de l’ensemble des récits composant Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, cette notion d’existentialisme dont le réalisme sans fard se conjugue à la dimension poétique du conte d’où rejaillit toute l’irrationalité d’une destinée incertaine se heurtant aux vicissitudes d’un univers cruel que Yuri Herrera restitue avec l’acuité qui transparait au gré d’une écriture puissante et généreuse, résolument engagée. 

     

    Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Editions Galimard / Du monde entier 2023. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.

    A lire en écoutant : Zapata de Peso Pluma. Album : Genesis. 2023 Double P Records.