YAN LESPOUX : LES AMATEURS. COKE EN MEDOC.
Il ne vous aura pas échappé que la rentrée littéraire vient de débarquer avec son avalanche de livres que l’on ne lira pas, pour la plupart, ce qui en soi n’est pas forcément une mauvaise nouvelle au regard de la ligne des grands groupes éditoriaux s’employant à truster les places des étals de librairies avec cette sempiternelle quête de la visibilité se conjuguant à une affligeante homogénéité qui rejaillit dans la sélection des grands prix littéraires de cette saison vous donnant l’impression de vivre un jour sans fin. L’un des échappatoires indispensable à ce marasme éditorial consistera à vous tourner vers les éditeurs indépendants à l’instar d’Agullo nous proposant avec Les Amateurs de Yan Lespoux, rien de moins que le plus hilarant des livres de cette rentrée littéraire, qui s’inscrit dans une tonalité de roman noir nous rappelant, à certains égards, l’oeuvre déjantée de Tim Dorsey que personne ne connaît en dépit de l’insistance obsessionnelle de l’auteur à vouloir le mettre en avant du temps où il animait le blog Encore du noir, véritable pilier du mauvais genre. Mais si l’on veut une référence plus parlante, on évoquera le style des frères Cohen qui auraient planté leur caméra dans cette région côtière du Médoc que Yan Lespoux mettait déjà en avant dans Presqu’îles (Agullo 2021), un recueil de nouvelles à la fois drôle et féroce d’où émerge toute l’affection qu’il porte pour cette région qui l’a vu grandir. Et puis ce Médoc aussi sauvage que grandiose, on le retrouvait dans Pour Mourir, Le Monde (Agullo 2023), récit historique et roman d’aventure s’articulant autour du naufrage d’une armada espagnole au large du golfe de Cascogne, en 1627. Mais c’est d’un tout autre naufrage dont il est question dans Les Amateurs, puisque Yan Lespoux s’inspire de cette marée blanche de 2019 sur les plages du littoral Atlantique où échoua durant plusieurs semaines, une quantité non négligeable de paquets étanches de cocaïne, pour un total de 1600 kilos recensés par les autorités. Ce type de chargement se déclinant généralement à la tonne, on peut se demander ce qu’il est advenu des 400 kilos manquants. Et c’est justement en répondant à cette question que Yan Lespoux va bâtir son intrigue autour d’une bande de bras cassés découvrant quelques pains de cocaïne qui, en dépit de la manne financière providentielle qu’ils peuvent représenter, vont s’avérer bien plus encombrant qu’il n’y parait.
Hélène, tout le monde l’appelle Sue Ellen, parce qu’elle tient le bar de cette petite station balnéaire du Médoc qui a la particularité de rester ouvert en basse saison pour y accueillir toute la petite communauté locale, composée d’individus hauts en couleur qui n’aiment rien tant que deviser sur les ragots et autres considérations régionales. Autant dire qu’Helène est au courant de tout ce qu’il se passe et qu’elle fait donc partie des premières personnes apprenant la découverte de ces pains de cocaïne estampillés du visage suggestif d’Al Pacino, dans son rôle de Tony Montana, qui viennent d’échouer sur la plage, non loin de son estaminet. Et lorsque la nouvelle se répand, voilà que débarque, dans la torpeur hivernale, toute une kyrielle d’individus venus des quatre coins de la France afin de saisir cette stupéfiante opportunité et qui tentent de déjouer la vigilance des gendarmes qui ont bouclé le secteur, Mais la plupart d’entre eux vont revenir bredouille. Et pour cause, Helène peut observer depuis son comptoir, l’attitude de certains de ses habitués qui ont changé de comportement et qui discutent âprement avec l’Américain dont on dit qu’il a quelques compétences dans le domaine de la vente de produits illicites. Mais dans le business du narco-trafic, les amateurs n’ont pas vraiment leur place et vont rapidement l’apprendre à leurs dépens.
Si l’on parle beaucoup du réalisme magique pour nourrir la fiction, Yan Lespoux met en avant un style littéraire bien à lui et peu commun de réalisme comique qui va alimenter une intrigue aussi solide que déjantée, réglée au cordeau et digne des plus fines mécaniques de précision s’articulant autour de faits divers que l’on retrouve notamment dans les pages des journaux régionaux du Médoc bien évidemment, mais que l’on peut aisément transposer dans n’importe quel endroit de France, ce qui fait que Les Amateurs s’inscrivent résolument dans une portée universelle d’histoires de comptoir à l’atmosphère âpre que l’on distinguait dans les premiers films de Guillaume Nicloux pour citer une autre référence cinématographique. Mais au delà de l’aspect à la fois drôle et irrévérencieux qui rejaillit en permanence du texte, jusqu’à vous faire parfois rire aux éclats, les ressorts comiques parfaitement agencés sont au service d’un récit tout en acuité féroce sans pour autant vouloir sombrer dans une méchanceté gratuite. On dira même qu’en arpentant cette station balnéaire du Médoc, baignant dans une sorte de léthargie hivernale, on y décèle une langueur mélancolique chargée de tendresse, entrecoupée de scènes hilarantes pleines de vitalité dans ce qui apparaît comme un équilibre parfait où les multiples pas de côté tous aussi cocasses et inoubliables les uns que les autres vont alimenter le cours d’un récit tournant autour d’une transaction de drogue qui va se révéler aussi laborieuse que bancale. Et puis il faut également souligner le fait que ces traits humour vachard donnent de la consistance à cette galerie de personnages atypiques tant dans l’origine des surnoms dont ils sont affublés que dans les situations cocasses dans lesquels ils s’embourbent, parfois à leur corps défendants, mais plus fréquemment mû par une logique où la bêtise se conjugue à une consommation excessive de boissons alcoolisées à toute heure du jour et de la nuit. A partir de là, on ne peut s’empêcher de s’attacher à ces amateurs qui donnent leur titre à ce roman dont la narration se décline autour du point de vue d’Hélène, cette tenancière de bistrot au regard omniscient qu’elle porte sur l’ensemble de sa clientèle qui transite dans son bistrot, avec cette faculté de reconstituer les événements qu’elle va interpréter à sa manière au gré des confidences, des ragots et des échanges cinglants qu’elle recueille durant ces longues journées d’hiver tandis que le juke-box résonne dans ce brouhaha chaleureux, régenté par l'Américain, autre personnage attachant, plus complexe qu’il n’y paraît, qui semble vouer une passion sans commune mesure pour certains tubes de Johnny Halliday que l’on n’écoutera plus jamais de la même manière, tout comme les Gypsy Kings d'ailleurs. Et autour d’eux gravitent toute une galerie de seconds couteaux plus maladroits les uns que les autres. en évoluant dans ce contexte sociale des petites gens qui se débrouillent du mieux qu’ils le peuvent, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire et que Yan Lespoux met en scène d’une manière magistrale afin de faire en sorte que Les Amateurs fassent partie de ces romans qui marquent les esprits en nous faisant pleurer de rire à l’instar de cette scène de la Grande Librairie accueillant Sylvain Tesson pour la sixième fois afin de présenter son ouvrage consacré aux gorilles argentés. Du grand art.
Yan Lespoux : Les Amateurs. Editions Agullo 2026.
A lire en écoutant : Quiero Saber des Gipsy Kings. Album : Love Song. 1996 P.E.M.
Je ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.
Elle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?
Exclusivement dédiée à la littérature en provenance de l’extrême-orient, la maison d’éditions Picquier a constitué, depuis 40 ans, un catalogue où tous les genres se confondent que ce soit des classiques ou des romans contemporains, des essais ou des ouvrages pour les enfants ainsi que de la littérature noire allant du thriller au policier classique en passant
A six ans Jiyu s’emploie à respecter du mieux qu’elle peut les règles que lui impose sa maman. Il faut dire que Yuna est exigeante et que son humeur s’assombrit lorsque l’on ne répond pas à ses attentes. Sa soeur en a fait les frais ainsi que le second mari de Yuna qui vient de perdre son fils, issu d’un premier mariage, dans des circonstances tragiques. Il faut dire que les tragédies s’enchaînent dans l’entourage de Yuna. On commence même à se demander ce qu’il est advenu de son premier mari qui semble avoir disparu de la circulation. Jiyu pourrait bien dire qu’elle a vu son papa et qu’elle s’est promenée avec lui au bord de l’étang aux canards avant qu’il ne parte définitivement après avoir mangé un bon repas concocté par sa maman. Mais celle-ci dit que c’est un secret. Et puis il y ces rêves terribles qui hantent les nuits de la fillette avec ces oiseaux qui semblent hurler de douleur. Qu’ont-ils pu avoir bien vu ?
Il y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles
Son statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles
Parfois il faut y mettre un peu du sien lorsque l’on est romancier et que l’on veut capter le lectorat, ce d’autant plus lorsque l’on s’inscrit dans un domaine spécifique, à l’instar du polar grec qui se décline désormais dans ce qui apparait comme une série. C’est ainsi que Nicolas Verdan a endossé le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos, du nom de famille de sa grand-mère maternelle, pour la publication de Et Athènes Brûlait, troisième opus mettant en scène Evangelos Moutzouris, un ancien agent des services de renseignements grecs que l’on découvrait dans Le Mur Grec, initialement publié en 2015 chez la maison d’éditions suisse Bernard Campiche, avant d’être réédité en France auprès de l’Atalante, dans la défunte collection Fusion qui nous proposait également La Récolte Des Enfants, (L’Atalante 2022) second volume des pérégrination de cet enquêteur oscillant entre la Suisse et la Grèce, tout comme son auteur également journaliste indépendant. On relèvera que les deux premiers romans sont disponibles dans la
Il n’y a pas de répit du coté d’Athènes avec ces incendies qui perdurent au mois de septembre en enveloppant la capital d’une épaisse brume acre dans laquelle les habitants étouffent.