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roman contemporain

  • Anne Pitteloud : Fille De. L’imposture.

    IMG_5419.jpegIl semble qu’il y ait désormais un courant littéraire helvétique chez Finitude, éditeur indépendant bordelais qui publie le livre de cette primo-romancière genevoise rejoignant ainsi Joseph Incardona et Luca Brunoni au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le degré d’exigence vis-à-vis des textes qu’elle défend. Mais au-delà de la nationalité, c’est le sens de la dramaturgie ainsi qu’une espèce de mélange subtil des genres qui rassemblent ces trois romanciers dont Anne Pitteloud fait désormais partie, après avoir subi le refus de deux de ses manuscrits, comme elle le mentionne dans un entretien, ce qui donne une idée du parcours semé d’embûches du romancier ou de la romancière en devenir. Quoi qu’il en soit, du côté de Genève où elle vit, Anne Pitteloud n’a rien d’une inconnue, puisque l’autrice, également journaliste, travaille au sein du quotidien indépendant Le Courrier en tant que responsable de la rubrique littéraire où l’on peut lire ses critiques, ses entretiens ainsi que ses portraits que l’on peut retrouver sur son blog les Bonnes Feuilles et que l’on ne saurait que trop recommander. Mais pour en revenir à son travail d’écriture, on relèvera qu’Anne Pitteloud a publié En Plein Vol (D’Autre Part, 2016), un recueil de nouvelles ainsi que Catherine Safonoff, Réinventer L’île (Zoé, 2017), dédié à l’étude de l’œuvre de l’écrivaine éponyme, en jouant sur différents registres, entre l’essai, la fiction et la biographie. Et puis voilà que débarque dans l’effervescence de cette rentrée littéraire, le très remarqué Fille De où Anne Pitteloud explore le petit microcosme du monde du livre en abordant les questions de la légitimité et de l’imposture dans ce qui apparaît comme une fiction contemporaine oscillant sur le registre du roman noir.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireChloé est la fille de Christian Monnay, un monument de la littérature qui, après avoir écrit deux romans emblématiques, s’est terré dans le silence durant trente ans en accumulant plusieurs manuscrits qu’il n’a jamais voulu publier. Et voilà que le romancier légendaire vient de s’éteindre et qu’il est temps pour sa veuve aveugle de mettre en lumière tout le génie de cet homme qu’elle adule. Mais lorsqu’elle se rend dans le bureau de son père et qu’elle examine les manuscrits, Chloé découvre qu’il ne s’agit que de pages blanches. Bouleversée, elle ne peut se résoudre à dire la vérité à sa mère qui ne s’en remettrait pas et se résout donc à lui lire son propre roman qu’elle a écrit sans jamais rien dire à personne, faisant ainsi croire qu’il s’agit du texte du grand Christian Monnay. Et contre toute attente, le stratagème fonctionne, ce qui fait qu’elle se retrouve dépossédée de son texte jugé magistral et qui une fois publié, rencontre un succès phénoménal. Enferrée dans ses mensonges, Chloé devient dépositaire de l’œuvre de son père, au gré d’une supercherie qui la prive de son identité d’autrice talentueuse la condamnant à rester la « fille de ». Mais peut-on vivre durablement dans la lumière de ce qui n’est qu’une imposture ?

     

    Débutant comme une confession, Fille De s’articule autour du point de vue de Chloé, dont on va suivre la trajectoire incertaine se déployant autour de l’imposture de son père, qu’elle va endosser comme un héritage encombrant dont elle ne peut se défaire. C’est ainsi qu’Anne Pitteloud va déconstruire le mythe du grand écrivain et de son emprise sur son entourage, dans ce qui apparaît comme un récit subtil à la tension savamment distillée, où les personnages se révèlent dans toute leur ambivalence — qu’il s’agisse de Chloé, bien évidemment, mais également de Richard, cet éditeur fébrile qui devient l’incarnation de ce microcosme littéraire fait de faux-semblants admirablement mis en scène à mesure que l’on progresse dans cette intrigue habilement construite et ponctuée de quelques révélations saisissantes.
    Mais pour en revenir à Chloé, c’est particulièrement dans les rapports qu’elle entretient avec sa mère aveugle que l’on perçoit ce glissement, cet engrenage infernal qui font que, d’une démarche protectrice, on passe à une attitude de défiance délétère, à mesure que la jeune femme s’enlise dans ses mensonges qui ne resteront pas sans conséquences pour cette veuve bercée dans une illusion toxique. Et puis il y a également ce thème sous-jacent de l’invisibilisation des femmes vivant dans l’ombre de l’écrivain adulé, particulièrement criant dans ce monde du livre encore très masculin qu’Anne Pitteloud met en exergue sans que cela ne vire jamais au pamphlet, ce qui en rend la portée d’autant plus pertinente.
    On trouvera dans le récit, une référence à l'affaire Romand ce faux médecin acculé qui décima toute sa famille plutôt que de leur dire la vérité sur sa situation et dont l'évocation nous ramène à ce sentiment d'oppression du mensonge d'où découle cette solitude implacable dans lequel Chloé va s'engouffrer. Mais si l’on songe peut-être à L’Adversaire (P.O.L 2000) d’Emmanuel Carrère, inspiré de l'affaire Romand, ou à Yellowface (HarperCollins 2024) le roman satirique de Rebecca F. Kuang sur le monde de l'édition, c'est davantage vers Monsieur Ripley (Calmann-Lévy 1955) de Patricia Highsmith qu'il faut se tourner ; car Fille De partage avec lui cette mécanique d'une précision redoutable, entièrement articulée autour de la personalité équivoque des protagonistes. Tout cela se décline dans l’équilibre parfait du suspense et de l’introspection qu'Anne Pitteloud insuffle au gré d’une intrigue maîtrisée, tout comme l'est l’écriture d’ailleurs, pour un premier roman superbement réussi d’où émerge cette éternelle quête de la reconnaissance qu’elle soit filiale ou littéraire. Brillant.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireLe vendredi 2 octobre 2026, Anne Pitteloup sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

     

    Anne Pitteloup : Fille De. Editions Finitude 2026.

    A lire en écoutant : Malaxe d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire.  1998 Barclay. 

  • Andrée A. Michaud : Baignades. Réunion de famille.

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireMême si l'on n'apprécie pas forcément les Beach Boys, il n'en demeure pas moins que l'on n'écoutera plus jamais Wouldn't It Be Nice de la même manière, au terme de ce roman intense. Et plus que le cadre magique de ces plages californiennes, nos pensées dériveront désormais, à l'écoute de cette chanson iconique, davantage vers le ponton de ce bord du lac perdu au milieu d'une forêt canadienne, environnement tragique que la romancière s'est approprié avec le talent qu'on lui connaît. Et c'est sans doute dans ce registre de force évocatrice qu'Andrée A. Michaud excelle en faisant en sorte de s'approprier le moindre détail qui nourrit son intrigue pour en extraire une espèce de quintessence de l'inquiétude, parfois même de l'angoisse qui imprègne ses récits. On parle ici d'une chanson des Beach Boys, dans ce nouveau roman Baignades, mais il va de soi que l'on ne peut manquer d'évoquer la forêt qui devient le fil rouge d'une majeure partie de son oeuvre. Et là également, on appréciera que ce cadre forestier prenne, à chaque reprise, une toute autre allure que ce soit avec Bondrée (Rivages/Noir 2016) où l'on ressent cette espèce d'aura maléfique tandis que l'angoisse est plus prégnante dans Riviere Tremblante (Rivages/Noir 2018) et bien plus âpre lorsque l'on découvre Proies (Rivages/Noir 2023) tandis qu'avec Tempête (Rivages/Noir 2019) on se retrouve à la lisière du fantastique. Native du Québec, il est impossible de ne pas évoquer la richesse de la langue d'Andrée A. Michaud et plus particulièrement ses expressions locales qu'elle insère dans le fil des dialogues sans jamais abuser du procédé, ce qui fait que l'on se retrouve dans une justesse de ton qui accentue la profondeur d'âme de ses personnages qu'elle esquisse en y agrégeant cette touche d'humanité qui rejaillit de manière omniprésente et plus particulièrement dans le contour des individus les plus inquiétants, ce qui leur confère davantage de substance tout en s'accrochant à une veine naturaliste à laquelle elle ne déroge jamais. 

     

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireLe grand moment de l’année pour Laurence et Max, c’est de partir en vacances en camping car avec leur petite fille Charlie qui, une fois arrivée sur le berges du Lac aux sables, se précipite dans les flots afin de profiter de la fraîcheur de l’eau tout en s’en donnant à coeur joie. Mais les festivités vont s’interrompre brutalement avec le propriétaire du camping qui prend les parents à partie parce qu’ils ont ont osé laisser la fillette se baigner toute nue. Et c’est une enchaînement de mauvaises décisions qui vont entraîner Laurence et Max sur cette route forestière étroite tandis que les nuages s’amoncellent annonciateur d’un violent orage et d’une succession de dérapages qui vont foudroyer leur existence à tout jamais. 

     

    En dramaturge accomplie, Andrée A. Michaud nous entraîne sur le registre peu commun de deux parties, se déroulant à quelques années d’intervalle et paraissant, de prime abord, totalement dissemblables jusqu'à ce que les liens émergent peu à peu au fil d'une seconde intrigue stupéfiante s'articulant autour de l'intimité de ses personnages et d'où émane la certitude que tout cela va mal finir sans pouvoir être en mesure de définir les contours de la tragédie à venir s'achevant, comme elle avait commencé dans la première partie, par une baignade ce qui explique la forme pluriel du titre Baignades qui a donc toute son importance. Ce qui émane de cette première partie du récit, c'est cet engrenage infernal que la romancière met en scène avec une efficacité redoutable se conjuguant avec une simplicité salutaire qui s'inscrivent une nouvelle fois dans ce réalisme qui fait froid dans le dos tout en générant cette tension permanente, véritable fil conducteur de l'ensemble de l'intrigue à l'atmosphère à la fois pesante et envoûtante. Tout cela se met en place avec une impressionnante justesse de ton que ce soit dans les dialogues, dans l'enchaînement dramatique des situations mais surtout dans l'attitude de chaque protagoniste dont les caractéristiques communes se définissent sur le registre du désarroi, du doute et de la colère aveugle qui en découlent en devenant les thèmes centraux de Baignades où, après le drame prenant l'allure d'un fait divers terrible, on observe, dans ce qui apparaît comme un long épilogue, le devenir des victimes et des bourreaux qui se révèlent dans leur terrible humanité faite d’incertitude et que la romancière transcende avec une effroyable acuité qui va vous glacer le sang jusqu'à la dernière ligne d'un roman maîtrisé de bout en bout. C'est ça le style Andrée A. Michaud nous emportant une nouvelle fois vers les méandres complexes et la beauté singulière de ces forêts luxuriantes, vectrices des drames les plus terrifiants et les plus intimes.

     

    Andrée A. Michaud : Baignades. Editions Rivages/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Exchange de Massive Attack. Album : Mezzanine. 2019 Virgin Records Limited.