Tiffany Tavernier : L'Ami. Les trous dans le jardin.

Pour débuter cette saison #12pour2026 initiée par @steph_bookin et consistant à extraire 12 ouvrages de sa bibliothèque pour en lire un chaque mois, on a corsé l’affaire en sélectionnant des romans noirs et même des polars n’intégrant aucune collection dédiée au mauvais genre comme c’est le cas pour la maison indépendante Sabine Wespieser Editeur publiant une dizaine de textes par année de littérature dite « générale ». Pourtant en 2021, c’est bien à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud que je découvre l’oeuvre de Tiffany Tavernier qui a publié trois romans auprès de cette éditrice emblématique et qui débat en compagnie de Laurent Mauvignier sur le thème des frontières entre la littérature noire et la littérature blanche, quand la violence mélange les genres, à l’occasion des parutions de L’Ami pour l’une et d’Histoires De La Nuit (Minuit 2020) pour l’autre et que que l’on peut écouter sur ce lien. Romancière, également scénariste en travaillant aux côtés de son père Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier s'est aventurée sur une multitude de sujets où elle s'emploie à faire un pas de côté afin d'avoir un autre regard sur des thèmes parfois rebattus à l'instar du personnage du tueur en série que l'on retrouve dans L'Ami où l'autrice se penche sur le désarroi d'un homme proche de son voisin avec lequel il a tissé des lien d'amitiés très fort, jusqu'au moment où il apprend que ce dernier est le meurtrier d'une dizaine de jeunes filles qu'il a agressées sexuellement avant de les enterrer dans les environs de sa maison. Si la personnalité du tueur apparaît en retrait comme dans Ces Femmes-Là d'Ivy Pochada qui se focalisait sur le parcours des victimes, c’est l’entourage d’un assassin en série que Tiffany Tavernier met en avant pour s’interroger sur ce sentiment de trahison émanant d’un ami dont la personnalité monstrueuse va apparaître brutalement au grand jour.
Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?
Entre deux personnes appréciant les travaux de réfection ou d’entretien d’une maison, le courant ne pouvait que passer mais voilà que les outils que Thierry a prêté à son meilleur ami prennent une toute autre dimension à mesure que les révélations émergent autour de la personnalité de ce tueur responsable de la disparition d’une série de jeunes filles auxquelles il a fait subir les pires outrages. Il en va de même pour Elizabeth réalisant que la dépression de son amie Chantal avait d’autres origines que les simples aléas de la vie de couple et regrettant de ne pas avoir été suffisamment disponible lorsqu’elle voulait se confier, avant d’y renoncer. C’est sur ce registre de l’aveuglement et des regrets qui en découlent, que Tiffany Tavernier dresse le superbe portrait d’un homme rongé par le remord de n’avoir rien perçu et qui passe au travers de toute une gamme de sentiments que sont notamment cette fureur qui l’habite faisant écho à toute la monstruosité de Guy et qui vont le conduire vers une espèce de quête initiatique qu’il effectuera presque à son corps défendant tant il s’est enferré dans une espèce de solitude mutique que son épouse Elizabeth, mais également ses collègues de travail ne sont plus en mesure de supporter. Alors que la vie de Thierry bascule, on observe ainsi le désarroi de cet homme soudainement libéré de tous ses carcans qui va parcourir les différents lieux de son passé alors que les souvenirs d’enfance qu’il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même vont peu à peu affleurer dans le bouleversement d’une existence qu’il tente de reconstruire du mieux qu’il le peut. Si les contours du tueur en série et de ses exactions sont bien omniprésents, ils demeurent extrêmement flous et se déclinent sur un registre d’une rare intelligence en filigrane de l’existence d’un de ses proches dont on découvre quelques révélations surprenantes qui vont émerger dans le chaos de cette quête de soi véritablement imprégnée de lumière faisant écho aux ténèbres de ce terrible fait divers. Tout cela se décline au gré d’une écriture sobre et gracieuse, imprégnée d’une forte sensibilité qui affleure dans la personnalité de Thierry, L’Ami d’un individu abject qui va pourtant le contraindre à se reconstruire au gré de ce parcours initiatique bouleversant et d’une incroyable humanité.
Tiffany Tavernier : L’Ami. Sabine Wespieser Editeur 2021.
A lire en écoutant : Benjamin de Les McCann. Album : Much Less. 2005 Atlantic Record Corp.
Paru en 2012, il s’agit de son dernier ouvrage publié de son vivant chez Rivages/Thriller, dans la version grand format sans qu’il n’intègre par la suite la collection Rivages/Noir qui n’aurait rien eu à envier aux pavés de James Ellroy qui saluait d’ailleurs le talent de ce romancier qui n’a jamais véritablement émerger tant son œuvre se révèle d’une singularité extrême sans pour autant être dénuée d’un humour incisif et troublant. Assurément Jim Nisbet s’inscrit dans le registre du roman noir, même s’il en a détourné les codes avec ce sentiment de liberté qui imprègne ses textes lui qui expliquait n’écrire ni pour une maison d’éditions ni pour les lecteurs qu’il n’a de cesse de bousculer tout comme ses personnages d’ailleurs. C’est pourquoi il n’est guère aisé d’aborder l’œuvre de cet écrivain avec Traversée Vent Debout, un récit dense, oscillant entre le roman d’aventure maritime et la fiction d’anticipation aux connotations obscures et qui assimile ainsi tout le parcours de vie d’un auteur ayant également exercé les métiers d’ébéniste, de charpentier et de marin et qui, natif de l’état de New York et après avoir grandi en Caroline du Nord, a toujours vécu dans la région de San Francisco qui devient le décor omniprésent de l’ensemble de son œuvre où l’on croise une myriade de marginaux et de paumés devenant les héros d’intrigues incroyables. Auteur érudit, féru de littérature française, Jim Nisbet parie donc sur l’intelligence du lecteur pour appréhender des textes d’une impressionnante profondeur à l’instar de Traversée Vent Debout désormais épuisé ce qui ne saurait constituer une excuse pour passer à côté de ce sublime et exigeant roman convoquant des références telles que Dans La Mer De Cortez (Actes sud 2009) de John Steinbeck pour son aspect maritime et Le Scarabée D’Or (Folio classique 2023) d’Edgar Allan Poe pour son côté chasse au trésor, tandis que l’on distingue en toile de fond une certaine étrangeté émergeant de cet environnement d’anticipation, de « présent visionnaire » à la James Graham Ballard. Et si vous ne parvenez pas à vous procurer l’ouvrage, vous pourrez vous rabattre sur Le Codex De Syracuse (Rivages/Noir 2025) figurant désormais parmi les 16 ouvrages iconiques que François Guérif, emblématique directeur de la maison d'éditions, a sélectionné au sein des 1152 romans que compte la collection mythique et qui a toujours défendu les romans de Jim Nisbet qu’il s’est employé à mettre en avant dans le milieu de la littérature noire francophone.
Ce n’est jamais bon de percuter, avec son voilier le « Vellela Vellela », un container à la dérive sur la mer agitée des Caraïbes, surtout lorsque l’on transporte un kilo de cocaïne. Effectuant ce convoyage pour le compte de Red Mean, Charley Powell ne peut donc pas lancer de message de détresse avec le risque d’être incarcéré un nouvelle fois par les autorités lui portant secours. Il faut dire que ce marin accompli, au tempérament intrépide, a une soif de liberté dont il s’imprègne lors de ces escapades maritimes, mais également au gré de ses lectures et surtout dans son travail d’écriture. Et tandis que le bateau sombre dans des flots infestés de requin, il tente de sauver ce qui peut l'être, son journal de bord auquel il manque une dizaine de pages ainsi que le manuscrit d’un roman inachevé. A San Francisco, Red Mean va voir Tipsy, la sœur de Charley afin de l’informer des circonstances étranges qui entourent la disparition de son frère et lui remettre les documents qu’il a retrouvé sur les lieux du naufrage. Débute alors une étrange enquête où plus que de la cocaïne, il est question de l’ADN d’un ancien président des Etats-Unis qu’une mystérieuse organisation souhaite récupérer dans ce qui apparaît comme un complot international visant à renverser l’ordre établi.
Pour en savoir plus, vous vous intéresserez à la chronique que Philippe Garnier a publié en 2018 dans Libération à l'occasion de la publication de l'ouvrage en français, car qui de mieux que le traducteur, nous ayant permis de découvrir Joe Fante et Charles Bukowski, pouvait parler de ce roman hors norme à l'image de son auteur ? On s'étonne d'ailleurs qu'il n'ait pas traduit Un Jardin De Sable d'Earl Thompson qui s'inscrit dans le même courant que Demande A La Poussière et Journal D'Un Vieux Dégueulasse, avec cette tonalité âpre et cette crudité qui imprègne le texte. Quoiqu'il en soit, c'est donc Jean-Charle Khalifa qui s'est attelé à la traduction de l'ouvrage, tout comme celle de Tattoo (Monsieur Toussaint Louverture 2019) et de Comprendre Sa Douleur (Monsieur Toussaint Louverture 2023), publié à titre posthume, dans lesquels figurent également Jack Andersen qui n’est, ni plus ni moins, que l'alter égo d'Earl Thompson ayant vu le jour dans une ferme du Kansas en 1931 et qui, après avoir menti sur son âge, servira dans l'armée durant la Seconde guerre mondiale puis lors du conflit avec la Corée, avant de bourlinguer à travers le monde tout en exerçant mille et un métiers pour retourner au pays où il rendra l'âme prématurément du côté de Sausalito, en 1978 à l'âge de 47 ans alors qu'il connaissait une certaine notoriété dans le milieu littéraire américain. Publié en 1974, Un Jardin De Sable, véritable pavé (au propre comme au figuré) dans la mare d'une misère éclaboussant le lecteur, présente la particularité de mettre en scène des individus dont il n'est guère question habituellement à savoir un peuple d'indigents se débattant dans un quotidien morne, sans perspective où l'adversité entraîne ces hommes et ces femmes de peu dans une spirale infernale de brutalité, d'alcool et de sexe qu'Earl Thompson expose avec la crudité et la violence caractérisant son style. Et même si l'époque était davantage propice à ces ouvrages licencieux, on s'étonnera qu'Un Jardin De Sable ait fini parmi les finalistes du National Book Award alors que le récit graveleux au possible renvoie un ouvrage comme Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior au rang de roman pour midinette. D’ailleurs, au vu des scènes explicites, il n'est pas surprenant de retrouver l'ouvrage en main d'adolescents en quête de sensations comme l'évoque Donald Ray Pollock dans la préface qu'il a rédigée pour exprimer tout le bien qu'il pensait de ce bouquin rempli de sexe, de salauds, de crasse, d'alcool et d'une profonde pauvreté figurant parmi les premiers romans à lui avoir donné envie d'écrire et qui a inspiré de près ou de loin toute une multitude d'écrivains de la littérature noire citant régulièrement Earl Thompson comme l'une de leur référence. Cela n'a pas empêché que le romancier tombe dans l'oubli avant de resurgir, plus de trente ans après sa mort, sur les étals des librairies francophones pour découvrir cet univers rugueux du Kansas de la fin des années trente, entre Grande Dépression et Dust Bowl ravageant une région où sévit la prohibition et la contrebande qui en découle dans ce qui apparaît finalement comme une version trash des Raisins De La Colère, imprégnée de foutre et de sang pour reprendre le titre de l'article de Philippe Garnier plein d'à propos.
C'est un an avant l'élection de Roosevelt que John Andersen, que tout le monde appelle Jacky, voit le jour à Wichita dans le Kansas au sein d'un environnement précaire. Il faut dire que le gamin ne part pas avec tous les atouts, puisque son père Odd Andersen préfère abandonner femme et enfant pour s'acoquiner avec miss Wichita avant de trouver la mort dans un accident de voiture, tandis que sa mère Wilma est plus encline à picoler et à séduire les gars dans les bars avant de prendre le large, elle aussi, en laissant son fils au bon soin des grands-parents qui ont perdu leur ferme. Qu'à cela ne tienne, Jacky grandira dans le Quartier Nègre, situé non loin du Coffee Cup, un rade assez glauque que son grand-père a repris et dans lequel sa grand-mère sert une honnête tambouille pour les travailleurs du coin. C'est dans les bas-fonds de cet environnement de misère où le sexe, la brutalité et autres turpitudes affleurent à chaque coin de rue, que le garçon va trouver sa place dans ce qui apparaît comme un combat quotidien où la vie ne vous fait pas le moindre cadeau. Et puis avec le retour de sa mère qui s'est remariée, l'espoir renaît lorsqu'elle l'emmène à Pascagoula dans le Mississippi où elle va l'élever dans une belle maison que son beau-père Bill est sur le point d'acquérir. Mais en attendant, Jacky se retrouve une nouvelle fois dans un foyer précaire où il côtoie truands minables, macs vicieux et vagabonds pervers tout en composant avec un beau-père à la main leste, davantage porté sur la boisson et la gaudriole que sur le travail qu'il perd avec un indéniable constance.
C’est un ouvrage dense d’une dureté improbable se déclinant sur plus de 800 pages nous immergeant au sein de l’atmosphère rugueuse de l’Amérique de la Grande Dépression dans laquelle grandit un garçon amené à évoluer dans un environnement de violence et de stupre qu’Earl Thompson dépeint avec une grande précision sans nous épargner le moindre détail, aussi sordide soit-il. En guise de préambule, pareil à la beauté bien ordonnée d’un jardin de sable auquel il compare le Kansas et donnant son titre au roman, l’auteur se lance sur quelques pages dans l'époustouflant survol de cet état sans relief dont il énumère les aspects géographiques, sociaux et historiques dans un condensé d’une portée redoutable qui nous laisse déjà entrevoir la dureté et la brutalité de cette région de la grande plaine où l’on s’égare dans l’immensité de cet océan de blé, sur les interminables prairies à bisons dans lesquels sont enfouis désormais les missiles intercontinentaux. Ainsi, sur l’espace de quelques paragraphes plein de panache, Earl Thompson passe donc en revue, avec une impressionnante acuité, tout ce qui a façonné le Kansas, de la préhistoire à nos jours, et où se succèdent les silhouettes fantomatiques des indiens disparus, les personnalités du far west comme Will Bill Hickok ainsi que les truands notoires des années trente comme Pretty Boy Floyd qui ont traversé cette région imprégnée de courants religieux rigoristes où l’on réclame déjà des lois destinées à bannir toute littérature jugée obscène. Un fois le cadre posé, c'est donc autour de la jeunesse de Jack Andersen que se décline un récit composé d'une succession de scène du quotidien de son entourage composé notamment d'une famille dysfonctionnelle l'amenant à côtoyer le monde interlope de ces quartiers populaires où la misère affleure à chaque coin de rue alors que le pays sombre dans le chaos économique de la Grande Dépression dont on perçoit les conséquences à chaque instant notamment avec la perte de la ferme de ses grands-parents victimes d'une réforme agraire sans concession. S'articulant sur deux volets où l'auteur passe tout d'abord en revue les hommes et les femmes composant la famille de Jack dont ce grand-père fustigeant le gouvernement de Roosevelt à chaque instant mais affichant tout de même une certaine affection pour son petit-fil Jack, tout comme son épouse, une femme touchante, qui s'échine à la cuisine d'un rade minable en permettant ainsi de joindre les deux bouts d'une existence précaire. Dans le second volet, on découvrira la personnalité de Wilma, la mère de Jack, qui va l'emmener dans le Mississippi auprès de son nouvel époux prénommé Bill et davantage porté sur la boisson et les combines foireuses que sur le travail à proprement parler. C'est donc dans un environnement cruel et sordide, où l'on court après le moindre cent, qu'évolue ce gamin frayant avec une communauté d'indigents trouvant dans la violence et le sexe une forme d'exutoire de la misère qui leur colle littéralement à la peau et qui rejaillit sur cet enfant malmené, victime de sévices insoutenables et parfois dérangeants comme cet amour qu'il porte à sa mère virant à l'inceste dont Earl Thompson nous livre le moindre détail. Mais bien plus que de vouloir choquer, c'est une démarche de véracité qui émerge de ce récit outrancier, où l'auteur dépeint avec une rare minutie le moindre aspect de ce qui compose l'atmosphère glauque mais parfois grandiose de cette communauté esquintée par la crise économique avant de déboucher sur une guerre promesse d'emplois et de chaos encore plus grands vers lesquels Jack va s'acheminer. Ouvrage éminemment social, d'une noirceur froide et incandescente à la fois, Un Jardin De Sable est l'incarnation de ces romans coups de poing qui ne vous épargne à aucun moment afin de nous confronter aux affres d'une désolation existentielle où l'espoir se niche dans la trajectoire d'un car dont la destination demeure incertaine, à l'image de la vie elle-même qui rejaillit dans le foisonnement de ce texte hors norme.
Parfois, le texte prend davantage d’importance que l’image ce qui est plutôt un exploit sur une plateforme numérique telle qu’Instagram ainsi que le signe de récits d’une grande tenue comme c’est le cas avec Claire Vesin dont on se réjouissait de découvrir ses chroniques sur son quotidien de cardiologue exerçant dans son cabinet situé du côté d’Argenteuil, non loin de Paris. Aussi n’aura-t-on pas été surpris lorsque la praticienne s’est lancée dans l’écriture d’un roman en nous proposant
Elle se souvient encore de l’incendie de l’un des pavillons de Mare-les-Champs en ce soir de l’année 1986 où ses parents l’ont tirée du lit pour voir ce qu’il se passait chez leurs voisins, la famille Mondessert. Elle revoit encore la civière sur laquelle gisait Elise, adolescente rebelle, tandis que sa mère Béatrice apparaissait effondrée, bien loin de l’image de reine incontestée qu’elle affichait vis-à-vis de la petite communauté du quartier. Quarante ans après, devenue médecin et après avoir enterré sa mère, voilà qu’elle trie les affaires dans la chambre parentale où elle exhume la photo de classe de l’époque avec sa maîtresse, Mme Suzanne Bourgeois ainsi que le journal intime d’Elise qu’elle avait dérobé à l’époque lors de l’escapade avec ses frères dans les décombres de la villa sinistrée. C’est l’occasion pour elle de rassembler des souvenirs perdus ainsi que les témoignages des protagonistes d’une succession de tragédies ravivant des blessures que l’on préfèrerait diluer à tout jamais dans les méandres de l’oubli.
Ils ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18 et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.
Au beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.