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MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE !

  • Jacky Schwartzmann : Killing Me Softly.

    IMG_3557.jpegPour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Reservoir Book, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre  particularité de Jacky Schwartmann, c’est ce regard caustique imprégnant ses textes aux connotations sociales qu’il décline sur le registre du roman noir à l’instar de Pension Complète, de Kasso, de Shit! et de Bastion rappelant l’univers du réalisme social  de Ken Loach qui aurait rencontré celui de la comédie déjantée de Guy Ritchie. Et il faut dire que son dernier roman,  Killing Me Softly, ne déroge pas au style qui fait sa réputation en abordant le thème des EPAHD et du déclin de la vieillesse qu’il aborde au gré de ce qui apparaît comme une comédie acide dopée aux anabolisants où l’on suit les mésaventures d’un tueur à gage.  On retrouve d’ailleurs un personnage assez similaire dans Habemus Bastard, une BD où l’on se penche sur le destin d’un homme de main endossant le rôle de prêtre afin d’échapper aux malfrats qui le traquent et se mettre au vert dans une petite paroisse du Doubs, non loin de Besançon. On restera d’ailleurs dans la région avec Le Chemin Des Loups, une nouvelle intégrant le recueil On Ne Voudrait Pas Crever où l’on découvre également, La Belle, Le Rebeu, Le Rebelle, un roman de Laurent Chalumeau qui s’est associé à la démarche de Jackie Schwartzmann venant en aide à la librairie indépendante Réservoir Book qu’il fréquente régulièrement.   


    IMG_3588.jpegKilling Me Softly :

     

    Madjid Müller est un homme bien rangé, marié à une femme délicieuse qui lui a offert une fille qu’il élève avec beaucoup d’affection en tant que beau-père. Il faut dire qu’il y a plutôt meilleurs temps de se montrer discret lorsque l’on exerce la profession de tueur à gage. C’est pour cette raison qu’il voit d’un très mauvais oeil ce contrat singulier consistant a exécuté un homme accusé de pédophilie sous le regard de sa victime devenu professeur en science politique. Mais peut-on refuser un contrat de son intermédiaire, unique pourvoyeur de ses revenus ? Mais lorsque Madjid constate que l’homme à éliminer est un vieillard impotent vivant dans une maison de retraite à Besançon, il s’interroge sur le sens de la démarche. Et lorsqu’un tueur commence à douter du bienfondé de son action, on peut être certain que les emmerdes vont commencer à s’accumuler.

     

  • OTO OLTVANJI : LE CHAMP DES MEDUSES. LE SCEPTIQUE.

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    Service de presse.

     

    Si vous consultez le listing des auteurs présents au festival Quais du Polar et que vous décelez la présence isolée d’un auteur des pays de l’Est, il y a de grande chance qu’il soit publié auprès des éditions Agullo célébrant cette année leur dixième anniversaire, ce qui n’a rien d’une évidence dans un monde du livre passablement chahuté où les maisons indépendantes peinent à se faire une place au sein d’une concurrence féroce et parfois destructrice orchestrée par les grands groupes éditoriaux ne laissant guère de place à la diversité. Dans un tel contexte, c’est l’audace, l’amour des beaux textes ainsi que la singularité qui ont permis aux éditions Agullo de se démarquer durant cette décennie en accompagnant au plus près des auteurs qui ont pu émerger dans ce déferlement de fictions toujours plus nombreuses, à l’instar de Valerio Varesi, Frédéric Paulin, Yan Lespoux, Arpád Soltész et Jurica Pavičić qui ont durablement marqué les esprits. Et à l’occasion de cette dixième année débutant en fanfare, c’est à nouveau l’audace et la singularité qui continue de définir le courant éditorial de cette maison iconique nous proposant de découvrir avec La Chance Rouge, un primo-romancier français s’aventurant dans les régions froides de la Sibérie, au plus fort de la guerre froide et sur lequel j’aurais l’occasion de revenir. Tout aussi singulier qu’audacieux, il faut également se pencher sur Le Champ Des Méduses du serbe Oto Oltvanji mettant en scène Le Sceptique, un ancien journaliste devenu détective privé qui officie dans la ville méconnue de Belgrade au gré de tonalités nous rappelant les meilleurs romans de Raymond Chandler afin de nous livrer un panorama assez corrosif de l’ex Yougoslavie. Lui-même journaliste et travaillant à Belgrade, Oto Oltavanji, n’a rien d’un novice en matière d’écriture, puisqu’il a publié son premier roman à l’âge de 16 ans pour ensuite rédiger toute une multitude de nouvelles pour le compte de nombreux magazines tout en traduisant des auteurs anglophones tels que George P. Pelecanos en soulignant ainsi son intérêt pour la littérature noire. 

     

    le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder. 

     

    Il émane du Champ Des Méduses quelques accents dignes des grands romans de Raymond Chandler dans ce qui apparaît comme une intrigue à la fois subtile et chargée de nuances qu’Oto Oltvanji distille avec un soupçon de spleen qui imprègne cette atmosphère de la ville de Belgrade en Serbie mais également celle de ville de Rovinj en Croatie dont on découvre le charme balnéaire en dehors de la saison estivale. Le récit s’articule autour d’une double disparition s’étalant sur plusieurs décennies, ce qui permet de faire émerger quelques éléments peu reluisants de l’ex-Yougoslavie que le romancier met en scène avec une belle ingéniosité nécessitant une attention soutenue pour saisir l’ensemble des investigations du Sceptique qui va croiser une multitude de protagonistes se révélant dans toute leur complexité notamment pour ce qui a trait à ce groupe d’individus nantis fréquentant la station balnéaire de l’Istrie et dont les rapports sociaux seront sources de quelques dissensions que l’enquêteur va mettre à jour peu à peu. Si l’on ignore l’identité du Sceptique, on découvre au gré de ses rencontres quelques éléments de la personnalité de cet ex-journaliste en vue qui a su déterrer quelques scandales pour le compte de son ex-beau-père directeur du grand quotidien de la ville dont il a quitté la rédaction pour devenir détective privé. Collectionneur passionné de vinyle, il peut compter sur un réseau composé notamment de son ex-femme Lana avec laquelle il entretient des liens étroits ainsi que de l’inspectrice Valentina Radenović, surnommée Vanja qui est à la tête de sa « bande », une équipe de policiers qui traque les Masques, un gang de braqueurs sévissant dans la capitale serbe. le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.

     

    Oto Oltvanji : Le Champ Des Méduses (Polje Medusa). Aditions Agullo 2026. Traduit du serbe par Puntić-Lew.


    A lire en écoutant : Things Behind The Sun de Nick Drake. Album: Pink Moon. 1972 Island Records.

  • BENJAMIN DIERSTEIN : 14 JUILLET. LEGION DU ROY.

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    Service de presse.

     

    Il aurait pu rester accroché au comptoir d’un rade perdu de la Bretagne ou errer dans quelques landes de France et de Navarre au détour de raves sauvages et déjantées où il a officié en tant que producteur de musique techno du méchant label rennais Tripalium. Mais après plusieurs année festives, Benjamin Dierstein a eu la bonne idée de ressortir de ses tiroirs quelques textes aux allures de scénario qui n’ont pas abouti, faute de réseau adéquat dans l’industrie du cinéma. A partir de là, démarre ainsi la carrière d’un romancier hors norme qui s’inscrit dans le sillage de James Ellroy afin de décliner une fiction s’agrégeant aux événements qui ont marqué la France durant les année Sarkozy-Hollande des années 2010 et dont on saisit l’ampleur dans ce qui apparaît comme la première trilogie de l’auteur débutant avec La Sirène Qui Fume (Point/Policier 2019) pour se poursuivre avec La Défaite Des Idoles (Point/Policier 2021) avant de s’achever avec La Cour Des Mirages (Les Arènes 2022).C’est à Aurélien Masson, vibrionnant éditeur et véritable découvreur de talent, que l’on doit donc l’émergence de ce romancier qui a su transcender le style ellroyen pour se l’approprier dans ce qui se définit désormais comme une écriture aussi explosive qu’efficace qui fait que l’on peut aborder ses textes avec une aisance déconcertante en dépit de la multitude de personnages qui traversent les intrigues et des événements historiques qui s’enchainent à un rythme frénétique mais que l’on digère pourtant sans qu’il ne soit nécessaire d’avoir au préalable des compétences que ce soit en histoire ou en géopolitique. Il n’en va pas autrement avec la seconde trilogie s’achevant sur le 14 Juillet et prenant pour contexte de cette période chaotique des années 80 où Mitterrand succède à Giscard  tandis que barbouzeries et écoutes illégales deviennent monnaie courante tout comme les attentats se succédant à un rythme effarant. Plus qu’une trilogie, on parlera davantage d’un texte de plus de 2500 pages, rédigé quasiment d’une traite, que l’on a subdivisé en trois ouvrages afin de le rendre plus maniable et dont le premier opus, Bleus, Blancs, Rouges (Flammarion 2025), désormais disponible aux éditions Folio, figure dans la liste des 50 meilleures ventes du circuit des libraires (source édistat) tout en étant couronné du prix Landernau et du prix Polar en séries 2025 du festival Quais du Polar. Avec la parution de L’Etendard Sanglant Est Levé (Flammarion 2025) à l’occasion de la rentrée littéraire 2025, on aura lu l’ensemble des trois ouvrages sur l’espace d’une année à peine avec cette sensation de déflagration imprégnant une intrigue sensationnelle dont l’énergie toute maîtrisée explose soudainement dans un déferlement de désillusions imprégnant l’ensemble de personnages inoubliables à l’instar de la troublante Jacquie Lienard. 

     

    benjamin dierstein,14 juillet,éditions flammarion,sortie littéraire 2026,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,roman policier,littérature noire,blog littéraire,chronique littéraireJuillet 1982. C’est la consécration pour Jacquie Lienard, inspectrice auprès des RG, qui intègre désormais la cellule antiterroriste de l’Elysée, sous l’égide des officiers du GIGN qui répondent aux ordres directs du président François Mitterrand et son chef de cabinet François de Grossouvre. C’est l’occasion pour la jeune femme de poursuivre sa traque de la mystérieuse Khadidja Ben Bouazza, cette ancienne militante du FLN qui alimente désormais en arme les groupuscules de l’OLP, d’Action Directe et du FLNC avec l’appui de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec qui opère sur le territoire français en convoyant des explosifs à destination de l’extrême gauche révolutionnaire. Elle n’est pas la seule sur le coup et doit damner le pion à Marco Paolini, inspecteur en disgrâce affecté à la DST ainsi qu’à Robert Vauthier qui fraye avec la DGSE en opérant désormais du côté du Liban en pleine ébullition. Ainsi, au rythme des affaires et scandales alimentant la chronique politico-judiciaire en servant les intérêts d’une extrême-droite en pleine ascension, les investigations de Lienard, Gourvennec, Paolini et Vauthier vont converger vers Beyrouth où s’est réfugiée celle qui détient les secrets inavouables d’une République qui n’en a plus que le nom. 

     

    Aucune baisse de régime pour cet ultime opus qui se décline dans la même intensité que les deux précédents volumes où l’on découvre les ultimes soubresauts  de ces quatre comparses que sont Jacquie Lienard, redoutable flic des RG possédant quelques prédispositions pour la manipulation dont son indic, le brigadier Gourvennec qui en fera les frais lors de sa mission d’infiltration au sein des cellules révolutionnaires armées de l’extrême-gauche pour finalement embrasser la cause en important armes et explosifs dans tout le pays dont la Corse où il a trouvé refuge. Mais traqué de toute part, le flic déchu devra affronter Robert Vauthier plus enclin à diriger ses affaires en lien avec le milieu du grand banditisme prenant son essor dans l’ambiance fiévreuse des boites de nuit parisiennes en frayant avec les stars du show-business tandis qu’une étrange maladie commence à décimer les rangs de sa clientèle. Mais alors que Vauthier rempile comme mercenaire pour plonger dans le bourbier libanais, on retrouvera également un Marco Paolini en plein désarroi qui va notamment enquêter du côté des syndicats d’extrême-droite de la police et des reliquats du Sac désormais dissous, en assistant à la montée en puissance d’un certain Jean-Marie Le Pen qui va bousculer l’échiquier politique en minant les ambitions des socialistes qui sont à la peine. Pour en avoir la pleine vision, que ce soit l’attentat de la rue des Rosiers, l’interpellation des irlandais de Vincennes, les attentats du FLNC qui secouent la Corse ou ceux qui plongent Beyrouth dans le chaos, Benjamin Dierstein s’emploie à décortiquer les grandes affaires qui ont entaché le règne présidentiel de François Mitterrand, grande figure historique de l’époque, que Jacquie Lienard va côtoyer de très près en nous entraînant dans les coulisses d’un pouvoir dévoyé. Ainsi, comme une immense déflagration, l’intrigue part dans tous les sens, sans pour autant nous perdre dans la multitude d’entrelacs sous-jacents que l’auteur rassemble d’une main de maître au gré de dialogues incisifs et de phases d’action que l’on suit quasiment en immersion totale en accompagnant chacun de ces personnages troubles auxquels on ne peut s’empêcher de s'attacher. Il faut dire que l’écriture est au service d'un texte dense qui se veut à la fois incisif et efficace en allant à l’essentiel afin de distiller l’atmosphère de l’époque par le biais des encarts de la presse, des notes confidentielles mais également des tubes et des programmes télévisuels résonnant avec pertinence afin de conférer davantage de rythme à ce récit fiévreux et intense qui s’achève dans une véritable apothéose de désillusions républicaines  nous ramenant immanquablement à notre époque actuelle. Véritable feu d’artifice narratif, 14 Juillet met donc le point final, de manière magistrale, à cette trilogie dantesque qui tient toutes ses promesses et qu’il faut lire toutes affaires cessantes. Du grand art.

     

    Benjamin Dierstein : 14 Juillet. Editions Flammarion 2026.

    A lire en écoutant : Electric Cité de Téléphone. Album : Best Of. 2000 Parlophone Music.

  • Tiffany Tavernier : L'Ami. Les trous dans le jardin.

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    Pour débuter cette saison #12pour2026 initiée par @steph_bookin et consistant à extraire 12 ouvrages de sa bibliothèque pour en lire un chaque mois, on a corsé l’affaire en sélectionnant des romans  noirs et même des polars n’intégrant  aucune collection dédiée au mauvais genre comme c’est le cas pour la maison indépendante Sabine Wespieser Editeur publiant une dizaine de textes par année de littérature dite « générale ». Pourtant en 2021, c’est bien à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud que je découvre l’oeuvre de Tiffany Tavernier qui a publié trois romans auprès de cette éditrice emblématique et qui débat en compagnie de Laurent Mauvignier sur le thème des frontières entre la littérature noire et la littérature blanche, quand la violence mélange les genres, à l’occasion des parutions de L’Ami pour l’une et d’Histoires De La Nuit (Minuit 2020) pour l’autre et que que l’on peut écouter sur ce lien. Romancière, également scénariste en travaillant aux côtés de son père Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier s'est aventurée sur une multitude de sujets où elle s'emploie à faire un pas de côté afin d'avoir un autre regard sur des thèmes parfois rebattus à l'instar du personnage du tueur en série que l'on retrouve dans L'Ami où l'autrice se penche sur le désarroi d'un homme proche de son voisin avec lequel il a tissé des lien d'amitiés très fort, jusqu'au moment où il apprend que ce dernier est le meurtrier d'une dizaine de jeunes filles qu'il a agressées sexuellement avant de les enterrer dans les environs de sa maison. Si la personnalité du tueur apparaît en retrait comme dans Ces Femmes-Là d'Ivy Pochada qui se focalisait sur le parcours des victimes, c’est l’entourage d’un assassin en série que Tiffany Tavernier met en avant pour s’interroger sur ce sentiment de trahison émanant d’un ami dont la personnalité monstrueuse va apparaître brutalement au grand jour.

     

    tiffany tavernier,sabine wespieser editeur,l’ami,chrinique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,littérature noire,lu en 2026Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?  

     

    Entre deux personnes appréciant les travaux de réfection ou d’entretien d’une maison, le courant ne pouvait que passer mais voilà que les outils que Thierry a prêté à son meilleur ami prennent une toute autre dimension à mesure que les révélations émergent autour de la personnalité de ce tueur responsable de la disparition d’une série de jeunes filles auxquelles il a fait subir les pires outrages. Il en va de même pour Elizabeth réalisant que la dépression de son amie Chantal  avait d’autres origines que les simples aléas de la vie de couple et regrettant de ne pas avoir été suffisamment  disponible lorsqu’elle voulait se confier, avant d’y renoncer. C’est sur ce registre de l’aveuglement et des regrets qui en découlent, que Tiffany Tavernier dresse le superbe portrait d’un homme rongé par le remord de n’avoir rien perçu et qui passe au travers de toute une gamme de sentiments que sont notamment cette fureur qui l’habite faisant écho à toute la monstruosité de Guy et qui vont le conduire vers une espèce de quête initiatique qu’il effectuera presque à son corps défendant tant il s’est enferré dans une espèce de solitude mutique que son épouse Elizabeth, mais également ses collègues de travail ne sont plus en mesure de supporter. Alors que la vie de Thierry bascule, on observe ainsi le désarroi de cet homme soudainement libéré de tous ses carcans qui va parcourir les différents lieux de son passé alors que les souvenirs d’enfance qu’il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même vont peu à peu affleurer dans le bouleversement d’une existence qu’il tente de reconstruire du mieux qu’il le peut. Si les contours du tueur en série et de ses exactions sont bien omniprésents, ils demeurent extrêmement flous et se déclinent sur un registre d’une rare intelligence en filigrane de l’existence d’un de ses proches dont on découvre quelques révélations surprenantes qui vont émerger dans le chaos de cette quête de soi véritablement imprégnée de lumière faisant écho aux ténèbres de ce terrible fait divers. Tout cela se décline au gré d’une écriture sobre et gracieuse, imprégnée d’une forte sensibilité qui affleure dans la personnalité de Thierry, L’Ami d’un individu abject qui va pourtant le contraindre à se reconstruire au gré de ce parcours initiatique bouleversant et d’une incroyable humanité.

     

    Tiffany Tavernier : L’Ami. Sabine Wespieser Editeur 2021.

    A lire en écoutant : Benjamin de Les McCann. Album : Much Less. 2005 Atlantic Record Corp.

     

  • LAURENT GUILLAUME : LES DAMES DE GUERRE / OPIUM LADY. LA VALLEE DE RUBIS.

    IMG_3472.jpegLa carrière était toute tracée en tant que capitaine au sein de la police nationale, affecté auprès des brigades de lutte contre la criminalité et les stupéfiants, où il était convenu qu’il n’était pas là pour enfiler des perles mais bien pour se frotter à la rue dont il a retranscrit certains aléas dans la trilogie Mako, une série de romans mettant en scène un policier de la BAC où il a officié. Mais même lorsqu’il s’investit définitivement dans l’écriture, Laurent Guillaume refuse de s’inscrire dans une routine à succès, préférant l’audace dans le changement avec des romans policiers aux allures de western comme Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018) mettant en scène un commandant de police à la fois irascible et attachant, muté dans une vallée perdue de la Haute-Savoie, ou un thriller oscillant sur le registre de l’aventure à l’instar d’Un Coin De Ciel Brulait (Michel Lafon 2021), prenant pour contexte la Sierra Leone et ses trafics de diamant mettant le pays à feu et à sang. Et puis il y a les essais abordant la criminalité en Afrique où il s’est rendu dans le cadre de coopérations policières avec plusieurs pays, ainsi que l’écriture de scénarios en collaborant notamment avec Olivier Marchal. Et c’est justement dans le domaine du scénario que s’inscrit Les Dames De Guerre dont les livres sont destinés à faire l’objet d’adaptations sous l’égide des producteurs du Bureau Des Légendes. Avec le premier volume intitulé Saïgon (La Bête Noire 2023) on découvrait la personnalité d’Elizabeth Cole, photographe new-yorkaise attachée à la page mondaine du magazine Life, qui va devenir reporter de guerre en couvrant le conflit de l’Indochine des année cinquante en pleine effervescence, au gré d’un récit, entre l’espionnage et l’aventure, que Graham Greene n’aurait pas renié. Avec Opium Lady, on retrouve donc Elizabeth Cole côtoyant Olive Yang, une princesse shan à la tête d’une milice armée œuvrant dans la légendaire région du Triangle d’Or où elle est considérée comme la reine de l’opium, objet de toutes les convoitises.

     

    laurent guillaume,les dames de guerre,opium lady,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman d’aventure,triangle d’or,guerre indochine,parution livre 2025Birmanie, mai 1954. Elizabeth Cole arpente une vallée reculée du Kokang en compagnie du capitaine Louis Bremond et du sergent Joseph Bonardi, chargés de convoyer une cargaison d’opium arrimée à dos de mules afin de franchir les pistes escarpées de cette région hostile du Triangle d’Or. C’est à cette occasion que la jeune reporter photographe va rencontrer la mystérieuse princesse shan Olive Yang qui, contre toute attente, va se confier en dévoilant une partie de son parcours de vie chaotique l’ayant conduite à la tête d’une véritable petite armée entièrement dévouée à sa cause. Elizabeth en prendra la pleine mesure à l’occasion de l’acheminement d’une immense cargaison de drogue à Bangkok qui aiguise les convoitises en précipitant les deux femmes dans un tourbillon d’aventures où les trahisons et les échauffourées sont fréquentes dans cet environnement instable en proie aux conflits entre les différentes factions nationalistes luttant contre l’implacable armée populaire de libération de Mao désireuse d’étendre son influence communiste. Autant dire que le voyage ne sera pas de tout repos et qu’émergera, au coeur de ce tumulte, une relation forte entre la reporter américaine et la princesse birmane qui bouleversera leurs destinées respectives.

     

    On retrouve donc dans ce second opus le personnage fictif d’Elizabeth Cole, inspiré de la mannequin, photographe-reporter Lee Miller, tant dans son attitude que dans son parcours de vie, dont Laurent Guillaume emprunte également son véritable prénom qu’il attribue à cette héroïne émancipée bien avant l’heure, véritable baroudeuse s’aventurant dans cette région méconnue de la Birmanie que Joseph Kessel a dépeint dans La Vallée De Rubis (Gallimard 1955) et qui apparaitra d’ailleurs dans le cours de cette intrigue lui rendant hommage. Mais avec Opium Lady, c’est la fascinante trajectoire improbable d’Olive Yang, personnalité historique, que le romancier met en avant par le menu détail au gré des différents entretiens que cette princesse shan accorde à la journaliste américaine, véritable prétexte pour s’immerger dans la jeunesse trouble et chaotique de cette jeune femme qui va s’extraire de sa condition sociale due à son rang qui lui est imposé pour devenir une véritable cheffe de guerre à la tête de près d’un millier d’hommes que l’on surnomme les Olive Boy’s et avec lesquels elle met en place un imposant trafic d’or et d’opium en sillonnant les routes du Triangle d’or et en s’associant avec les troupes nationalistes luttant contre la montée en puissance de l’armée populaire de Chine dirigée par Mao Zedong. C’est ainsi que la personnalité hors du commun d’Olive Yang prend l’ascendant sur celle d’Elizabeth Cole qui demeure quelque peu en retrait en observant les rivalités entre les différentes forces armées en quête de cet opium qui devient l’enjeu central de la région afin de financer la lutte armée avec le soutien de la CIA et de cette fameuse compagnie Air America qui apparaît dans le cours de l’intrigue et prendra son essor dans le contexte de la guerre du Viet Nam à venir. Sans que cela n’apparaisse comme un traité géopolitique de l’époque, Laurent Guillaume parvient à mettre en scène les antagonismes des multiples factions armées au fil de péripéties passionnantes où les trahisons se succèdent ainsi que les combats mettant en péril la vie des protagonistes auxquels on s’est attaché à l’instar du capitaine Bremond et de son acolyte le sergent Bonardi qui s’emploient à protéger Elizabeth Cole véritablement fascinée par la personnalité d’Olive Yang. Tout cela se décline au gré d’une écriture solide, sans fioriture qui va à l’essentiel en permettant au lecteur de saisir le contexte historique de l’époque tout en accompagnant ces aventuriers audacieux qui s’égarent dans cette région reculée de la Birmanie dont Laurent Guillaume restitue l’atmosphère  fiévreuse ainsi que les moeurs et coutumes de ces habitants farouches qu’il décline habilement au fil d’un récit tout en tension qui ne nous laisse guère de répit ce d’autant plus qu’il n’est pas dépourvu de rebondissements surprenants nous laissant parfois sans voix au terme d’une intrigue s’achevant de manière abrupte et dont on saisira tout son sens en lisant tout d’abord le premier volume d’une saga qui prend de plus en plus d’ampleur et dont on espère l’adaptation prochaine sous forme d’une série telle qu’annoncée en quatrième de couverture. Quoiqu’il en soit, il importe de se lancer sur les traces d’Elizabeth Cole, cette aventurière qui se frotte aux événements de cette Asie du Sud-Est des années que Laurent Guillaume met en place dans un redoutable mélange de fiction et de faits historiques aussi passionnants que singuliers dont il évoquera certains aspects à l’occasion du festival Quais du Polar où il sera présent.

     

    Laurent Guillaume : Opium Lady / Les Dames De Guerre. Robert Laffont/La Bête Noire 2025.

    A lire en écoutant : Taro de alt-J. Album : An Awesome Wave. 2012 Infectious Music Ltd.