Dominic Nolan : White City. Béhémoth.
Après quarante ans d'existence et plus d'un millier de titres intégrant cette collection iconique, chacun pourra se faire un résumé de son parcours au sein de Rivages Noir célébrant donc son quarantième anniversaire. Dans cet abrégé d'une suite logique s'étendant sur quatre décennies, je mentionnerais James Ellroy, David Peace et Dominic Nolan incarnant la nouvelle génération de cette audace caractérisant la ligne éditoriale de François Guérif, éditeur fondateur tout aussi légendaire que les auteurs qu'il a publié avant de céder la place à Jeanne Guyon et Valentin Baillehache poursuivant cette aventure dont on souhaite qu'elle perdure dans le temps. Avec James Ellroy, on découvrait une autre facette de la rutilante ville de Los Angeles tandis qu'avec David Peace on s'aventurait sur les terres méconnues du Yorkshire et de Tokyo, au gré d'intrigues tout aussi prenantes que tortueuses, à l'image des rues de cette ville de Londres dont Dominic Nolan s'est emparé avec Vine Street (Rivages/Noir 2024), premier roman exceptionnel, prenant pour cadre les bas-fonds de cette cité, et plus particulièrement le quartier de Soho, durant la période du Blitz en suivant le parcours d'un inspecteur des Moeurs s'associant à un enquêteur de la Brigade Volante afin de traquer, sur plusieurs décennies, un tueur insaisissable. Mais avec White City, on prend encore davantage d'envergure autour de ce braquage du 21 mai 1952 où sept individus interceptent un fourgon postal contenant près de 300'000 livres sterling ce qui constitue l'un des plus gros butins de l'histoire britannique qui ne fut jamais retrouvé. C'est également l'occasion d'arpenter ce quartier méconnu de l'ouest de Londres dont le nom fait référence au stuc blanc qui recouvrait les bâtiments érigés à l'occasion de l'exposition franco-britannique de 1908 mais qui, après la seconde guerre mondiale, n'était plus constitué que de taudis abritant une importante communauté jamaïcaine dont on explore durant six années les aléas sociaux qui vont nous conduire jusqu'aux aux émeutes raciales de Notting Hills de 1958 où l'on scandait des slogans racistes comme "Keep Britain White".
En 1952, il n'y a plus beaucoup de bâtiments qui tiennent encore debout dans les quartiers ouest de Londres dont les ruines de la seconde guerre mondiale ne laissent place qu'à des terrains vagues et des immeubles branlants qui menacent de s'effondrer. Sous la coupe de caïds qui ont pris possession de la cité, c'est le braquage d'un fourgon postal qui défraye la chronique puisque les truands se sont emparés d'un magot exceptionnel suscitant l'attention de tous les journaux. Mais pour Addie Rowe, il importe davantage de savoir ce qu'il est advenu de son père dont elle est sans nouvelle depuis, et qui doit donc s'occuper de sa petite soeur ainsi que de sa mère rongée par la boisson et qui comate dans leur appartement délabré. Il en va de même pour Claire Martin se souciant du devenir de son fils Ray, depuis que son mari a mystérieusement disparu. Il faut dire que le jeune homme côtoie Teddy "Mother" Nunn, un gangster sociopathe sans pitié, à la solde de Billy Hill, grand ponte du crime organisé, qui peut également s'appuyer sur Dave Lander, un homme de main aux comportement aussi énigmatique qu'inquiétant.
Avec White City, Dominic Nolan se penche sur ce quartier populaire, de l’époque des années cinquante, composé de « rues dominos » où les familles blanches côtoient des familles noires, soudainement débarquées de Trinidad et de Jamaïque, dans un environnement de misère où cette mixité devient source de tensions et dont on observera les aléas d’Addlyn "Addie" Rowe, jeune fille métisse, et de Ray Martin, jeune garçon blanc, que tout oppose hormis la disparition de leur père respectif. Pour nous, lecteurs omniscients que nous sommes, nous allons très rapidement savoir ce qu’il advient de ces deux hommes impliqués dans ce braquage spectaculaire, fait divers notable de cette année 1952 qui marque le début de cette fresque à la fois sociale et historique s’étendant sur une période de six ans pour s’achever avec les émeutes de 1958 qui ont secoué le quartier. Au gré d'une précision minutieuse, Dominic Nolan met en place une intrigue qui s'articule autour de la famille Martin et de la famille Rowe, mais également autour du parcours de Dave Lander, ce flic infiltré au sein de la pègre londonienne lui permettant de s'approcher de Billy Hill et de son lieutenant Teddy "Mother" Nunn, instigateurs de ce braquage spectaculaire pour lequel il a participé. Il faut dire que tiraillé entre sa fonction de policier et sa fascination pour le monde de la pègre, dans lequel il s'implique au-delà de toute mesure, Dave Lander est l'incarnation de ces personnages ellroyens ambivalents que Dominic Nolan met en scène en lui conférant une personnalité d'une impressionnante épaisseur, caractéristique que l'on retrouve d'ailleurs pour l'ensemble des individus qui hantent ce récit et qui s'applique également à cette ville de Londres qui devient une espèce d'entité organique absorbant le malheur de ses habitants pour le régurgiter dans un déferlement de colère et de violence alimentant ce roman passionnant. S'installant dans une narration posée, le romancier nous permet de prendre la mesure de la dimension sociale qui imprègne l'intégralité d'un récit sombre où l'illusion du bien triomphant sur le mal sera mise à rude épreuve comme en témoigne la trajectoire poignante d'Addie Rowe qui surmonte tant bien que mal les difficultés qui se présentent à elle en comptant sur l'appui de son ami, Charles Bonamy Chapple, surnommé Chabon un jeune garçon endossant le rôle d'ange gardien veillant sur elle et sa petite soeur Ness. Et puis il y a ces personnages secondaires, véritables incarnations de la souffrance et de la douleur qui planent sur la cité, que sont Teddy Mother Nunn, truand d'une cruauté sans nom, prêt à tout pour préserver ses arrières, et Billy Hill, puissante entité du mal aux contours indéfinissables tel le
Béhémoth, ce monstre aux connotations bibliques auquel Dominic Nolan fait d'ailleurs allusion, et qui demeure très en retrait de l'histoire. Pourtant c'est avec ce caïd, instigateur du braquage postal source de tous les maux qui vont frapper l'ensemble des protagonistes, que l'on va prendre la mesure d'un tout autre casse monumental dont on découvre l'ampleur singulière au terme d'une intrigue à la fois sobre et puissante dont on se gardera bien de dévoiler toute la structure sous-jacente à la fois réaliste et ingénieuse qui vous laissera sans voix quant au devenir de ce butin que l'on n'a jamais retrouvé. Ainsi, White City devient une véritable oeuvre d'orfèvrerie narrative confirmant l'immense talent de Dominic Nolan qui s'assoit aux côtés des grands romanciers de la littérature noire.
Dominic Nolan : White City (White City). Editions Rivages/Noir 2025. Traduit de l'anglais (Grande Bretagne) par David Fauquemberg.
A lire en écoutant : To The Etablishment de Lou Bond. Album : Lou Bond. 2014 Light In The Attic.
L’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
Parqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.
Mais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites
Service de presse.
à l’instar de 13 Tzameti du réalisateur géorgien Gela Banluani et de Intacto de l’espagnol Juan Carlos Fresnadillo traitant le thème de la chance dans un registre terrifiant tout comme The Manchurian
Candidate (Un Crime Dans la Tête) de John Frankenheimer tout droit inspiré du programme MK Ultra que la CIA a mis en place en 1953 dans l’intention d’identifier les méthodes visant à contrôler et manipuler le comportement et l’esprit humain et que Damien Igor Delhomme mentionne dans son roman où il imagine son corollaire version soviétique qu’il met en scène avec une réalisme effarant dans ce qui apparaît comme un complot d’état. D’ailleurs, à la lecture de La Chance Rouge, on ne peut manquer de mentionner toute la maîtrise narrative rappelant furieusement l’admirable Partie De Chasse, bande dessinée
emblématique d’Enki Bilal et de Pierre Christin abordant également cette période trouble de l’ère Brejnev. Infusant ainsi toute une myriade
de références au gré d’une intrigue passionnante, il sera possible d’évoquer certaines d’entres elles
En 1969, à la lecture d’un article mentionnant les progrès des américains dans le domaine du contrôle mental, Leonid Brejnev, secrétaire général du parti communiste de l’Union
On reste impressionné chez Métailié par l’importance de la présence d’auteurs sud américains qui se sont aventurés sur les terrains sombres du mauvais genre et qu’ils seraient vains de citer, tellement ils sont nombreux, ce qui nous a permis de découvrir des territoires méconnus que ces romanciers ont défriché pour notre plus grand plaisir. Dernière trouvaille en date qui a défrayé la chronique avec une première incursion particulièrement réussie au sein de la collection noire de la maison d’éditions, il y avait
Dépêché sur sur les lieux, pour le compte du journal pour lequel il travaille, Martin Guyot découvre sur la grande place de la ville le remue-ménage provoqué par la mort d'une jeune femme qui s'est tirée une balle dans la poitrine. Du commissaire Jury, en charge de l'affaire, il va apprendre que la femme en question a tout d'abord menacé un homme qui sortait d'un bar avant de retourner son arme contre elle tandis qu'il s'éloignait calmement, sans un regard pour elle, alors quelle s'ôtait la vie. Et si la police classe rapidement l'affaire, le journaliste se penche sur le parcours de la victime en examinant ses cahiers et en consultant les archives de journaux auxquels elle s'était intéressée. Néanmoins, malgré l'aspect indéniable du suicide, l'événement semble susciter quelques inquiétudes émanant d'hommes de l'ombre qui deviennent de plus en plus nerveux avec cette sensation pour Guyot d'être suivi tout en se demandant si l'on a pas fouillé dans ses affaires. Mais dépit de la multitude de ces signaux d'alarme dont il ne tient pas compte, le journaliste persiste dans ses recherches quitte à déterrer quelques histoires peu reluisantes de ce passé sombre des années 80 où le pouvoir policier tout puissant orchestrait quelques exactions violentes qu'un ponte à la retraite ne souhaite pas voir resurgir. Un comble pour cet individu dangereux se confiant auprès d'une psychiatre qu'il a prise en affection afin d'évoquer les sentiments qui l'anime.
Pour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Réservoir Books, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre
Killing Me Softly :
Habemus Bastard 1 & 2 :
Avec Jacky Schwartzmann au scénario associé à
fond les règlements de compte s’enchainent entre un clan de gitans et un gang lyonnais dont Lucien faisait partie. Sans trop dévoiler d’éléments du récit, il faut relever l’excellence de la mise en scène qui fonctionne parfaitement au gré de ces entrelacs
On Voudrait Pas Crever :