Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE !

  • Tiffany Tavernier : L'Ami. Les trous dans le jardin.

    Capture d’écran 2026-02-07 à 17.31.40.png

    Pour débuter cette saison #12pour2026 initiée par @steph_bookin et consistant à extraire 12 ouvrages de sa bibliothèque pour en lire un chaque mois, on a corsé l’affaire en sélectionnant des romans  noirs et même des polars n’intégrant  aucune collection dédiée au mauvais genre comme c’est le cas pour la maison indépendante Sabine Wespieser Editeur publiant une dizaine de textes par année de littérature dite « générale ». Pourtant en 2021, c’est bien à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud que je découvre l’oeuvre de Tiffany Tavernier qui a publié trois romans auprès de cette éditrice emblématique et qui débat en compagnie de Laurent Mauvignier sur le thème des frontières entre la littérature noire et la littérature blanche, quand la violence mélange les genres, à l’occasion des parutions de L’Ami pour l’une et d’Histoires De La Nuit (Minuit 2020) pour l’autre et que que l’on peut écouter sur ce lien. Romancière, également scénariste en travaillant aux côtés de son père Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier s'est aventurée sur une multitude de sujets où elle s'emploie à faire un pas de côté afin d'avoir un autre regard sur des thèmes parfois rebattus à l'instar du personnage du tueur en série que l'on retrouve dans L'Ami où l'autrice se penche sur le désarroi d'un homme proche de son voisin avec lequel il a tissé des lien d'amitiés très fort, jusqu'au moment où il apprend que ce dernier est le meurtrier d'une dizaine de jeunes filles qu'il a agressées sexuellement avant de les enterrer dans les environs de sa maison. Si la personnalité du tueur apparaît en retrait comme dans Ces Femmes-Là d'Ivy Pochada qui se focalisait sur le parcours des victimes, c’est l’entourage d’un assassin en série que Tiffany Tavernier met en avant pour s’interroger sur ce sentiment de trahison émanant d’un ami dont la personnalité monstrueuse va apparaître brutalement au grand jour.

     

    tiffany tavernier,sabine wespieser editeur,l’ami,chrinique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,littérature noire,lu en 2026Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?  

     

    Entre deux personnes appréciant les travaux de réfection ou d’entretien d’une maison, le courant ne pouvait que passer mais voilà que les outils que Thierry a prêté à son meilleur ami prennent une toute autre dimension à mesure que les révélations émergent autour de la personnalité de ce tueur responsable de la disparition d’une série de jeunes filles auxquelles il a fait subir les pires outrages. Il en va de même pour Elizabeth réalisant que la dépression de son amie Chantal  avait d’autres origines que les simples aléas de la vie de couple et regrettant de ne pas avoir été suffisamment  disponible lorsqu’elle voulait se confier, avant d’y renoncer. C’est sur ce registre de l’aveuglement et des regrets qui en découlent, que Tiffany Tavernier dresse le superbe portrait d’un homme rongé par le remord de n’avoir rien perçu et qui passe au travers de toute une gamme de sentiments que sont notamment cette fureur qui l’habite faisant écho à toute la monstruosité de Guy et qui vont le conduire vers une espèce de quête initiatique qu’il effectuera presque à son corps défendant tant il s’est enferré dans une espèce de solitude mutique que son épouse Elizabeth, mais également ses collègues de travail ne sont plus en mesure de supporter. Alors que la vie de Thierry bascule, on observe ainsi le désarroi de cet homme soudainement libéré de tous ses carcans qui va parcourir les différents lieux de son passé alors que les souvenirs d’enfance qu’il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même vont peu à peu affleurer dans le bouleversement d’une existence qu’il tente de reconstruire du mieux qu’il le peut. Si les contours du tueur en série et de ses exactions sont bien omniprésents, ils demeurent extrêmement flous et se déclinent sur un registre d’une rare intelligence en filigrane de l’existence d’un de ses proches dont on découvre quelques révélations surprenantes qui vont émerger dans le chaos de cette quête de soi véritablement imprégnée de lumière faisant écho aux ténèbres de ce terrible fait divers. Tout cela se décline au gré d’une écriture sobre et gracieuse, imprégnée d’une forte sensibilité qui affleure dans la personnalité de Thierry, L’Ami d’un individu abject qui va pourtant le contraindre à se reconstruire au gré de ce parcours initiatique bouleversant et d’une incroyable humanité.

     

    Tiffany Tavernier : L’Ami. Sabine Wespieser Editeur 2021.

    A lire en écoutant : Benjamin de Les McCann. Album : Much Less. 2005 Atlantic Record Corp.

     

  • LAURENT GUILLAUME : LES DAMES DE GUERRE / OPIUM LADY. LA VALLEE DE RUBIS.

    IMG_3472.jpegLa carrière était toute tracée en tant que capitaine au sein de la police nationale, affecté auprès des brigades de lutte contre la criminalité et les stupéfiants, où il était convenu qu’il n’était pas là pour enfiler des perles mais bien pour se frotter à la rue dont il a retranscrit certains aléas dans la trilogie Mako, une série de romans mettant en scène un policier de la BAC où il a officié. Mais même lorsqu’il s’investit définitivement dans l’écriture, Laurent Guillaume refuse de s’inscrire dans une routine à succès, préférant l’audace dans le changement avec des romans policiers aux allures de western comme Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018) mettant en scène un commandant de police à la fois irascible et attachant, muté dans une vallée perdue de la Haute-Savoie, ou un thriller oscillant sur le registre de l’aventure à l’instar d’Un Coin De Ciel Brulait (Michel Lafon 2021), prenant pour contexte la Sierra Leone et ses trafics de diamant mettant le pays à feu et à sang. Et puis il y a les essais abordant la criminalité en Afrique où il s’est rendu dans le cadre de coopérations policières avec plusieurs pays, ainsi que l’écriture de scénarios en collaborant notamment avec Olivier Marchal. Et c’est justement dans le domaine du scénario que s’inscrit Les Dames De Guerre dont les livres sont destinés à faire l’objet d’adaptations sous l’égide des producteurs du Bureau Des Légendes. Avec le premier volume intitulé Saïgon (La Bête Noire 2023) on découvrait la personnalité d’Elizabeth Cole, photographe new-yorkaise attachée à la page mondaine du magazine Life, qui va devenir reporter de guerre en couvrant le conflit de l’Indochine des année cinquante en pleine effervescence, au gré d’un récit, entre l’espionnage et l’aventure, que Graham Greene n’aurait pas renié. Avec Opium Lady, on retrouve donc Elizabeth Cole côtoyant Olive Yang, une princesse shan à la tête d’une milice armée œuvrant dans la légendaire région du Triangle d’Or où elle est considérée comme la reine de l’opium, objet de toutes les convoitises.

     

    laurent guillaume,les dames de guerre,opium lady,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman d’aventure,triangle d’or,guerre indochine,parution livre 2025Birmanie, mai 1954. Elizabeth Cole arpente une vallée reculée du Kokang en compagnie du capitaine Louis Bremond et du sergent Joseph Bonardi, chargés de convoyer une cargaison d’opium arrimée à dos de mules afin de franchir les pistes escarpées de cette région hostile du Triangle d’Or. C’est à cette occasion que la jeune reporter photographe va rencontrer la mystérieuse princesse shan Olive Yang qui, contre toute attente, va se confier en dévoilant une partie de son parcours de vie chaotique l’ayant conduite à la tête d’une véritable petite armée entièrement dévouée à sa cause. Elizabeth en prendra la pleine mesure à l’occasion de l’acheminement d’une immense cargaison de drogue à Bangkok qui aiguise les convoitises en précipitant les deux femmes dans un tourbillon d’aventures où les trahisons et les échauffourées sont fréquentes dans cet environnement instable en proie aux conflits entre les différentes factions nationalistes luttant contre l’implacable armée populaire de libération de Mao désireuse d’étendre son influence communiste. Autant dire que le voyage ne sera pas de tout repos et qu’émergera, au coeur de ce tumulte, une relation forte entre la reporter américaine et la princesse birmane qui bouleversera leurs destinées respectives.

     

    On retrouve donc dans ce second opus le personnage fictif d’Elizabeth Cole, inspiré de la mannequin, photographe-reporter Lee Miller, tant dans son attitude que dans son parcours de vie, dont Laurent Guillaume emprunte également son véritable prénom qu’il attribue à cette héroïne émancipée bien avant l’heure, véritable baroudeuse s’aventurant dans cette région méconnue de la Birmanie que Joseph Kessel a dépeint dans La Vallée De Rubis (Gallimard 1955) et qui apparaitra d’ailleurs dans le cours de cette intrigue lui rendant hommage. Mais avec Opium Lady, c’est la fascinante trajectoire improbable d’Olive Yang, personnalité historique, que le romancier met en avant par le menu détail au gré des différents entretiens que cette princesse shan accorde à la journaliste américaine, véritable prétexte pour s’immerger dans la jeunesse trouble et chaotique de cette jeune femme qui va s’extraire de sa condition sociale due à son rang qui lui est imposé pour devenir une véritable cheffe de guerre à la tête de près d’un millier d’hommes que l’on surnomme les Olive Boy’s et avec lesquels elle met en place un imposant trafic d’or et d’opium en sillonnant les routes du Triangle d’or et en s’associant avec les troupes nationalistes luttant contre la montée en puissance de l’armée populaire de Chine dirigée par Mao Zedong. C’est ainsi que la personnalité hors du commun d’Olive Yang prend l’ascendant sur celle d’Elizabeth Cole qui demeure quelque peu en retrait en observant les rivalités entre les différentes forces armées en quête de cet opium qui devient l’enjeu central de la région afin de financer la lutte armée avec le soutien de la CIA et de cette fameuse compagnie Air America qui apparaît dans le cours de l’intrigue et prendra son essor dans le contexte de la guerre du Viet Nam à venir. Sans que cela n’apparaisse comme un traité géopolitique de l’époque, Laurent Guillaume parvient à mettre en scène les antagonismes des multiples factions armées au fil de péripéties passionnantes où les trahisons se succèdent ainsi que les combats mettant en péril la vie des protagonistes auxquels on s’est attaché à l’instar du capitaine Bremond et de son acolyte le sergent Bonardi qui s’emploient à protéger Elizabeth Cole véritablement fascinée par la personnalité d’Olive Yang. Tout cela se décline au gré d’une écriture solide, sans fioriture qui va à l’essentiel en permettant au lecteur de saisir le contexte historique de l’époque tout en accompagnant ces aventuriers audacieux qui s’égarent dans cette région reculée de la Birmanie dont Laurent Guillaume restitue l’atmosphère  fiévreuse ainsi que les moeurs et coutumes de ces habitants farouches qu’il décline habilement au fil d’un récit tout en tension qui ne nous laisse guère de répit ce d’autant plus qu’il n’est pas dépourvu de rebondissements surprenants nous laissant parfois sans voix au terme d’une intrigue s’achevant de manière abrupte et dont on saisira tout son sens en lisant tout d’abord le premier volume d’une saga qui prend de plus en plus d’ampleur et dont on espère l’adaptation prochaine sous forme d’une série telle qu’annoncée en quatrième de couverture. Quoiqu’il en soit, il importe de se lancer sur les traces d’Elizabeth Cole, cette aventurière qui se frotte aux événements de cette Asie du Sud-Est des années que Laurent Guillaume met en place dans un redoutable mélange de fiction et de faits historiques aussi passionnants que singuliers dont il évoquera certains aspects à l’occasion du festival Quais du Polar où il sera présent.

     

    Laurent Guillaume : Opium Lady / Les Dames De Guerre. Robert Laffont/La Bête Noire 2025.

    A lire en écoutant : Taro de alt-J. Album : An Awesome Wave. 2012 Infectious Music Ltd.

     

  • William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur. La chute.

    IMG_3291.jpegLa vie […] : une fable
    Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
    Et qui ne signifie rien.

    Macbeth - William Shakespeare

     

    A sa parution en 1929, il semble que ce livre, devenu l’un des grands monuments tant redouté de la littérature, se soit vendu à moins de 2000 exemplaires et que c'est avec la traduction en français de Maurice-Edgar Coindreau que le texte a bénéficié d’un regain de notoriété en 1938 lors de sa publication au sein de la collection blanche des éditions Gallimard. Il faut dire que William Faulkner jouissait d’une certaine assise dans le monde des lettres françaises avec des ouvrages tels que Tandis Que J’Agonise, Sanctuaire, Lumière D’Août et Absalon, Absalon !, quatre livres majeurs du romancier qui les a rédigés postérieurement à cette audacieuse et déconcertante intrigue qu’est Le Bruit Et La Fureur pour laquelle il aura donc fallu attendre neuf années avant qu'elle ne parvienne au lectorat francophone de l’époque. Difficile de mesurer l’ampleur du travail pour retranscrire en français cette déliquescence du sud des Etats-Unis, plus particulièrement du comté fictif de Yoknapatawpha dans le Mississippi, qui apparait dans la majeur partie de l’oeuvre de William Faulkner s’employant à en dépeindre la décadence imprégnée de violence et de noirceur dans ce qui apparaît comme « l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier » comme le formulait André Malraux dans sa préface de Sanctuaire. Mais au delà de cette violence et de cette noirceur imprégnant le texte, c’est cette audace narrative exacerbée et déstabilisante ainsi que la syntaxe particulière des dialogues que Maurice-Edgar Coindreau s’est attaché à retranscrire dans la traduction du roman qui a fait l’objet d’une révision en 1977 à l’occasion de la publication de l’ensemble de l’oeuvre de Faulkner dans la collection Pléiade auquel est adjoint un appendice que l’auteur avait rédigé en 1945 afin de nous apporter un éclairage sur le parcours et le devenir de l’ensemble des protagonistes, dont les membres de cette terrible famille Compson régnant sur les reliquats de leur ancienne plantation dont on brade les dernières terres afin de survivre au sein de cet environnement en pleine mutation. C’est tout cela que l’on va donc retrouver dans la nouvelle et superbe traduction de Charles Recoursé qui n’édulcorera aucunement l’inconfort émergeant d’une telle lecture, mais fera en sorte d’apporter une autre dynamique, notamment au niveau de la syntaxe et plus particulièrement des dialogues entre les membres de la communauté noire qui apparaissent beaucoup moins stéréotypés. Il n’en demeure pas moins qu’une telle lecture demeure un défi, peut-être même une épreuve, tel que le souhaitait probablement William Faulkner qui nous entraine dans les méandres de cette intrigue radicale où il importe de dépouiller le lecteur de tous ses repères afin de l’immerger littéralement dans ce déferlement de sensations, dans ces courants de conscience, dans les synapses de ces pensées fragmentées et surtout de le déstabiliser avec cette absence de transition entre passé et présent qui achèvera de le décontenancer. Si Le Bruit Et La Fureur apparait comme un redoutable défi de lecture, ce d’autant plus à une époque où l’on revendique davantage de confort standardisé que d’audace artistique, il n’en demeure pas moins que l’on se retrouve récompensé au terme d’une certaine concentration et d’une persévérance certaine que nécessitent le décryptage, le terme n’est pas galvaudé, de ce qui se révèle être comme un véritable chef-d’oeuvre tant dans la narration que dans l’écriture à nulles autres pareilles. 

    Le bruit et la fureur, éditions gallimardEn 1928 durant la période du week-end pascal, on observe une certaine agitation au sein de la propriété décatie des Compson située dans le comté de Yoknapatawpha avec tout d’abord le cadet de la fratrie prénommé Maury,’que tout le monde surnomme Benjy pour désigner cet enfant de 33 ans, dont les gémissements bruyants et incessants sont l’unique moyen de communication pour exprimer sa tristesse lui qui ne se remet pas du départ de sa soeur Candace que l’on désigne avec le sobriquet de Caddy. Il faut dire que la jeune femme a dû quitter les lieux à la suite d’un scandale qui a entaché la réputation de la famille. C’est probablement pour cette raison que Jason Compson éprouve un haine viscérale à l’égard de sa soeur mais encore davantage pour sa fille Quentin qui a été confié au bon soin de cet oncle aigri qui détourne les fonds qu’on lui a confié afin d’élever cette jeune adolescente aussi rebelle que sa mère et qui n’aspire qu’à s’extirper du carcan familial pesant en s’emparant de l’argent qui lui revient et de s’enfuir. Lancé à sa poursuite, Jason se remémore également avec amertume le souvenir de son frère ainé Quentin, sur les épaules duquel reposait les espoirs de la famille Compson afin de recouvrer le lustre d’antan mais choisissant de mettre fin à ses jours alors qu’il étudiait à Harvard, lui qui ne s'était jamais consolé du mariage de sa soeur pour laquelle il éprouvait des sentiments incestueux n'ayant cesse de le tourmenter. Et c’est Dilsey, fidèle domestique afro américaine au service des Compson qu'elle tient à bout de bras, qui observe le lent déclin de cette famille déchirée dont le patriarche, imbibé d'alcool, ne s’est jamais remis de la défaite de la guerre de Sécession bouleversant toutes les certitudes de la communauté blanche de cet état du sud encore imprégné de cette culture esclavagiste.

     

    On retrouve donc dans Le Bruit Et La Fureur tous les thèmes marquant de l'oeuvre de Faulkner dont cette dégénérescence des familles sudistes imprégnée de violence et sur lesquels planent également quelques effluves d'alcool omniprésent tant dans les livres que dans la vie du romancier qui s'est lié d'amitié avec d'autres grands buveurs tels que Dashiell Hammett et Howard Hawks pour lequel il a écrit  les scénarios du Grand Sommeil et du Port de l'Angoisse. Outre ses romans entrés dans le panthéon de la littérature et récompensés d'une nuée de prix prestigieux dont le Nobel de littérature, le Pulitzer (à deux reprises) ainsi que le National Book Award, William Faulkner a rédigé une multitude de nouvelles dont des intrigues policières abordant les mêmes sujets qui le taraude. C'est d'ailleurs sous la forme d'une nouvelle que s'inscrit initialement Le Bruit Et La Fureur dont Maurice-Edgar Coindreau évoque la genèse dans sa préface de l'époque où il mentionne que William Faulkner voulait initialement restituer les pensées d'un groupe d'enfants, le jour où l'on enseveli leur grand-père dont on leur a caché le décès. C'est ainsi qu'apparaît l'esquisse du personnage de Benjy qui va évoluer pour devenir l'adulte de 33 ans, dont la raison demeure sur le seuil de l'enfance, et dont on suit le chaotique courant de pensée, dans cette première partie imprégnée de sensations tels que les bruits omniprésents, mais également les odeurs ainsi que des scènes très fragmentées dont on ignore s'il s'agit du présent ou du passé. Comme le mentionne Charles Recoursé dans sa préface, il n'y pas d'autre choix que d'accepter d'évoluer dans une brume opaque, démuni de tout repère, ce d'autant plus que William Faulkner corse le tout avec une temporalité disloquée ainsi qu'une kyrielle de personnages apparaissant dans un désordre total et dont certains sont affublés du même prénom à l'instar de Quentin Compson désignant le frère de Caddy mais également sa fille alors que Jason Compson désigne le patriarche de la famille ainsi que l'un de ses fils. Pourtant, de cet inconfort de lecture traduisant la confusion des pensées de Benjy, émerge une espèce de force vive qui vous entraîne dans une succession d'événements  tragiques qui définissent les membres de la famille Compson dont Candace "Caddy" Wallace sur laquelle converge les flux de conscience de ses trois frères animés de sentiments bien différents qui les poussent dans leur retranchement respectif tels qu'on les distingue dans la seconde et troisième partie du roman où l'on s'immerge dans le désarroi de Quentin Compson et de cet amour impossible qu'il éprouve pour sa soeur tandis que c'est bien la fureur qui anime Jason Compson vouant un haine tenace à celle qu'il rend responsable de tous les malheurs qui frappent sa famille mais qui compte bien se renflouer sur son dos tout en s'en prenant à sa nièce dont il a la charge. Et si le voile de brume s'estompe quelque peu à mesure que l'on progresse dans le fil d'une intrigue qui apparaît plus structurée, il n'en demeure pas moins que le romancier nous impose ses variations déconcertantes de l'écriture, de la ponctuation et de la syntaxe traduisant les sentiments éprouvants que l'on ressent en s'immergeant de manière presque organique dans les courants de conscience qui animent les deux frères et que l'auteur retranscrit dans les moindres détails qui devenant parfois des symboles obsessionnels à l'instar de cette montre dépourvue d'aiguille traduisant la perte de repère de Quentin ou le cours du coton symbole de cet âpreté au gain façonnant la personnalité de Jason. Puis apparaît une lueur de compréhension bien illusoire, dans la dernière partie du livre narrée à la troisième personne et où l'on s'élève pour suivre Dilsey, la gouvernante noire des Compson qui fait office de figure tutélaire de l'ensemble des membres de cette famille dépravée qu'elle maintient à bout de bras avec son mari et ses enfants également à leur service et qui s'inscrivent paradoxalement dans un registre de stabilité et de quiétude particulièrement mis en exergue le jour de Pâques, symbole de résurrection ce qui n'a rien d'anodin dans le contexte de ce roman imprégné de bruit et de fureur. Au final, il demeure une impression de communion où l'on répond à l'audace du romancier en s'abandonnant à la virtuosité d'un texte gorgé de sensations distillées dans le fracas de ces pensées disparates, seul moyen d'appréhender Le Bruit Et La Fureur qui ne manquera pas de vous foudroyer.

     

    William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur (The Sound and the Fury). Editions Gallimard/Du monde entier 2025. Préface et traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Charles Recoursé.

    A lire en écoutant : Isn’t it a Pity (Live) interprété par Nina Simone. Album : Emergency Ward. 2011 Sony Music Entertainment.

  • JIM NISBET : TRAVERSEE VENT DEBOUT. LA VERITE VRAIE.

    Capture d’écran 2026-01-10 à 19.04.49.pngParu en 2012, il s’agit de son dernier ouvrage publié de son vivant chez Rivages/Thriller, dans la version grand format sans qu’il n’intègre par la suite la collection Rivages/Noir qui n’aurait rien eu à envier aux pavés de James Ellroy qui saluait d’ailleurs le talent de ce romancier qui n’a jamais véritablement émerger tant son œuvre se révèle d’une singularité extrême sans pour autant être dénuée d’un humour incisif et troublant. Assurément Jim Nisbet s’inscrit dans le registre du roman noir, même s’il en a détourné les codes avec ce sentiment de liberté qui imprègne ses textes lui qui expliquait n’écrire ni pour une maison d’éditions ni pour les lecteurs qu’il n’a de cesse de bousculer tout comme ses personnages d’ailleurs. C’est pourquoi il n’est guère aisé d’aborder l’œuvre de cet écrivain avec Traversée Vent Debout, un récit dense, oscillant entre le roman d’aventure maritime et la fiction d’anticipation aux connotations obscures et qui assimile ainsi tout le parcours de vie d’un auteur ayant également exercé les métiers d’ébéniste, de charpentier et de marin et qui, natif de l’état de New York et après avoir grandi en Caroline du Nord, a toujours vécu dans la région de San Francisco qui devient le décor omniprésent de l’ensemble de son œuvre où l’on croise une myriade de marginaux et de paumés devenant les héros d’intrigues incroyables. Auteur érudit, féru de littérature française, Jim Nisbet parie donc sur l’intelligence du lecteur pour appréhender des textes d’une impressionnante profondeur à l’instar de Traversée Vent Debout désormais épuisé ce qui ne saurait constituer une excuse pour passer à côté de ce sublime et exigeant roman convoquant des références telles que Dans La Mer De Cortez (Actes sud 2009) de John Steinbeck pour son aspect maritime et Le Scarabée D’Or (Folio classique 2023) d’Edgar Allan Poe pour son côté chasse au trésor, tandis que l’on distingue en toile de fond une certaine étrangeté émergeant de cet environnement d’anticipation, de « présent visionnaire » à la James Graham Ballard. Et si vous ne parvenez pas à vous procurer l’ouvrage, vous pourrez vous rabattre sur Le Codex De Syracuse (Rivages/Noir 2025) figurant désormais parmi les 16 ouvrages iconiques que François Guérif, emblématique directeur de la maison d'éditions, a sélectionné au sein des 1152 romans que compte la collection mythique et qui a toujours défendu les romans de Jim Nisbet qu’il s’est employé à mettre en avant dans le milieu de la littérature noire francophone.

     

    jim nisbet,traversée vent debout,éditions rivages,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,lu en 2025,roman noir,roman d’aventure,anticipationCe n’est jamais bon de percuter, avec son voilier le « Vellela Vellela », un container à la dérive sur la mer agitée des Caraïbes, surtout lorsque l’on transporte un kilo de cocaïne. Effectuant ce convoyage pour le compte de Red Mean, Charley Powell ne peut donc pas lancer de message de détresse avec le risque d’être incarcéré un nouvelle fois par les autorités lui portant secours. Il faut dire que ce marin accompli, au tempérament intrépide, a une soif de liberté dont il s’imprègne lors de ces escapades maritimes, mais également au gré de ses lectures et surtout dans son travail d’écriture. Et tandis que le bateau sombre dans des flots infestés de requin, il tente de sauver ce qui peut l'être, son journal de bord auquel il manque une dizaine de pages ainsi que le manuscrit d’un roman inachevé. A San Francisco, Red Mean va voir Tipsy, la sœur de Charley afin de l’informer des circonstances étranges qui entourent la disparition de son frère et lui remettre les documents qu’il a retrouvé sur les lieux du naufrage. Débute alors une étrange enquête où plus que de la cocaïne, il est question de l’ADN d’un ancien président des Etats-Unis qu’une mystérieuse organisation souhaite récupérer dans ce qui apparaît comme un complot international visant à renverser l’ordre établi.

     

    D’entrée de jeu, il y a cet avertissement du transcripteur tel que se définit Jim Nisbet, mentionnant le fait que la lecture ne sera pas de tout repos, chose confirmée avec ce prologue aux connotations futuristes dont on ignore s’il s’agit véritablement d’une extraction des synapses neuronales d’un individu projeté au cœur d’une assemblée contemplant une transmutation confuse nous donnant l’impression d’intégrer un songe dont on peine à saisir le sens. Mais dès le premier chapitre, le récit prend une tout autre tournure avec ce naufrage de Charley Powell dont on perçoit le moindre détail, caractéristique du style d’un auteur s’employant à dépeindre chacune des manœuvres de ce marin aguerri dans ce qui apparaît comme une véritable aventure maritime dantesque imprégnée d’un vocabulaire technique en matière de navigation qui nous donne une véritable sensation d’immersion qui peut tout de même décontenancer le lecteur. C’est ce qui émerge d’ailleurs de l’ensemble du texte, où l’auteur se soucie très peu du confort de ce lecteur, sans pour autant l’abandonner dans les méandres de cette intrigue prenant également la forme d’une espèce de complot où l’enjeu du trafic de drogue s’efface au profit de cet ADN mystérieux qui va mobiliser toutes les parties prenantes cherchant à savoir ce qu’il est advenu de Charly Powell et de son étrange cargaison, à commencer par sa sœur Teresa que tout le monde surnomme Tipsy, femme séduisante quelque peu portée sur la boisson qu’elle consomme dans son bar fétiche de San Francisco en compagnie de son ami Quentin dont la relation avec son compagnon instable s’étiole, tandis qu’il lutte contre l’infection HIV qui affaiblit son organisme. Traversée Vent Debout, c’est également une mise en abime du travail d’écriture, des doutes et parfois du découragement telle qu’on le distingue au gré du parcours de Charley Powell qui a intitulé ainsi le roman qu’il n’aura pas été en mesure d'achever. Il s’agit également d’une forme d’hommage aux romanciers que Jim Nisbet affectionne que ce soit Faulkner qui devient le nom de famille de Skip, le barman où Tipsy a ses habitudes quand elle ne lit pas une quantité impressionnante d’auteurs tels que Georges Simenon, Ross McDonald, Homère également, Raymond Chandler, Dashiell Hammet, Jean-Patrick Manchette ainsi que Françoise Sagan et Georges Stendhal pour compéter ce catalogue disparate. C’est d’ailleurs ce sentiment de disparité qui émerge de ce texte exigeant, nécessitant une concentration soutenue ainsi qu’une attention au moindre pas de côté de cette intrigue échevelée nous entrainant parfois dans de longues disgressions conférant davantage d’épaisseur à l’ensemble des personnages qui traversent ce roman chaotique et détonnant. Ne respectant aucune des normes désormais en vigueur dans le monde actuel de la littérature où la moindre longueur est conspuée, Traversée Vent Debout est un roman noir audacieux comme on n’en fait plus, qui pourra certainement décourager de nombreux lecteurs mais qui récompensera les plus acharnés d’entre eux qui ne manqueront pas de ressentir le souffle de la liberté qui balaie l’intégralité d’un texte à la beauté saisissante et singulière qui vous embarque dans la "vérité vraie". 

     

     

    Jim Nisbet : Traversée Vent Debout (Winward Passage). Editions Rivages/Thriller 2012. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard & Eric Chedaille.

    A lire en écoutant : Mysterons de Portishead. Album : Dummy. 1994 Go ! Discs Ltd.

  • Mise au point 2026

    IMG_3179.jpegDans le monde du livre, on aura noté pour l’année 2026 un nombre assez impressionnant de blogueurs qui ont fermé leur site même si certain se sont finalement ravisés en traduisant ainsi le désarroi qui règne dans le milieu où la performance n’a jamais été aussi prégnante avec cette propension à vouloir susciter l’attention à tout prix et que l’on perçoit également sur des réseau sociaux comme Tik Tok ou Instagram où là également on peut observer un certain découragement qui se traduit par la fermeture de compte avec des personnes qui semblent parfois au bout du rouleau. Dans cette ambiance pesante où le livre devient davantage un produit qu’une démarche artistique, il n’est donc question que de chiffres, de monétisations, de followers, de SP, de partenariats et de « collabs rémunérées » dans une espèce d’excès que l’on perçoit notamment par le prisme de ces piles de livre que l’on exhibe face caméra tout en vous interpellant à la manière de ces camelots névrosés haranguant la foule pour évoquer des ouvrages que l’on n’a évidemment pas lu, dans ce qui apparaît comme une véritable frénésie de "bookhaul" outranciers. Tour cela se décline dans une quête de l’attention immédiate dictée par l’algorithme vous poussant à adopter les formats et les comportements susceptibles de séduire et entretenir à tout prix une communauté potentielle à laquelle on devient véritablement asservi en vous poussant parfois à quelques dérives consternantes à l’instar de cette jeune femme arborant un string sur sa tête pour expliquer combien le livre qu’elle évoquait l’avait bouleversée ou de ces individus qui sourient ou qui grimacent en fonction de leur adhésion à l’ouvrage qu’ils exhibent sans autre commentaire. Dans ce contexte où la machine dicte ses règles et où les grands groupes éditoriaux soudoient l'influenceur en quête de monétisation, il importe donc de souligner l’existence d’une multitude de personnes qui poursuivent leurs activités en faisant preuve d’autant de créativité et d'altruisme que de talent pour mettre en valeur les livres qu’ils lisent avec la passion qui les caractérisent et que l’on peut découvrir au gré de leurs retours réguliers avec cette valeur essentielle que de vouloir transmettre leur enthousiasme ou parfois leur déception afin de susciter le débat. 


    IMG_3180.jpegA partir de ce constat on dit que le blog est désuet et que la chronique n’a plus aucun intérêt ce qui me pousse à poursuivre cette activité avec davantage d’enthousiasme se traduisant par  une augmentation notable de recensions pour cette année 2025 et qui perdurera pour les années à venir. Hormis le fait que le blog Mon Roman ? Noir et Bien Serré ! entame sa quinzième année d’existence, je vous épargnerai, une fois encore, les bilans comptables abscons ainsi que les classements stériles pour passer en revue l’ensemble des ouvrages qui ont jalonné cette période  propice aux belles découvertes littéraires. Débutant sous les meilleurs auspices, on retrouvait en janvier, Séverine Chevalier nous proposant avec La Théorie De La Disparition un texte sublime qui fait d’elle une romancière absolument hors pair qui demeure pourtant encore trop méconnue en dépit des nombreux retours enthousiastes de celles et ceux qui ont la chance de découvrir son oeuvre. Avec Le Premier Renne d’Olivier Truc et Kalmann Et La Montagne Endormie de Joachim B. Schmidt ce sont un français et un suisse qui nous entrainent sur ces terres nordiques fascinantes et si dépaysantes. Et puis l’on entamait avec Le Jour De La Chouette de Leonardo Sciascia cette démarche d’exhumer 12 livres de sa bibliothèque qu’il s’agit de lire durant le courant de l’année et initiée par @steph_bookin dans le cadre de #12pour 2025, avec un ouvrage emblématique sur le fonctionnement de la Mafia que le romancier n'a cessé de dénoncer. Ce sont des séries qui ont marqué ce début d'année avec celle se déroulant durant le Front populaire des années trente initiée par Alexandre Courban qui en décortique chaque année avec Rue De L'Espérance, 1935 tandis que Frédéric Paulin se penchait sur la guerre du Liban avec Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre et Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière clôturant cette trilogie d'une rare intensité tout comme celle de Benjamin Dierstein débutant avec Bleus, Blancs, Rouges et se poursuivant avec L'Etendard Sanglant Est Levé où l'on observe au travers d'une enquête policière de haute volée la France du début des années 80 et de ses soubassements politiques. Hugues Pagan poursuit son exploration de Schneider, ce flic emblématique que l'on retrouve dans L'Ombre Portée alors que Michèle Pedinielli nous livre une nouvelle enquête de sa détective privée cinquantenaire avec Un Seul Oeil, précédés de La Patience De L'Immortelle et de Sans Collier autres enquêtes de Ghjulia Boccanera qu'il convenait de lire afin de mettre à jour cette superbe série niçoise. Tim Dorsey fait également partie de ces bouquins exhumés pour le mois de février avec la découverte de l'hilarant Florida Roadkill nous permettant d'appréhender l'univers déjanté de Serge Storm, tueur sociopathe dont on salue l'inventivité en matière d'exécution. S'ensuit une série qui s'achève, celle de Simone Bucholz mettant un terme avec River Clyde aux enquêtes de la procureure Chastity Riley au gré d'une échappée en Ecosse aux entournure oniriques de toute beauté. On s'attardera quelque peu sur la littérature industrielle qui semble avoir le vent en poupe avec tout l'arsenal médiatique qui en découle pour mettre en avant des textes de plus en plus ineptes dont il convient de mettre parfois en exergue toute l'indigence notable à l'instar de La Très Catastrophique Visite Du Zoo de Joël Dicker, d'Ultimatum de Nicolas Feux s'associant à Marc Voltenauer et de cet auteur anonyme, et on le comprend, qui nous a livré Le Roman De Marceau Miller avec cette orientation très marquée de faire un coup littéraire qui n'a pas véritablement fonctionné, comme quoi le verni markéting ne saurait toujours masquer la vacuité de ces textes formatés alimentant cette littérature formatée qui n'a rien à voir avec les ouvrages populaires de qualité.  


    IMG_3181.jpegAu printemps ce sont les retrouvailles avec le commissaire Soneri, dont Valério Varesi décline la dixième enquête dans L'Autre Loi et dont on appréhende, avec toujours autant de plaisir, le regard social sur cette région du nord de l'Italie. Sandrine Cohen revient également avec une seconde investigation de cette personnalité peu ordinaire de Clelia Rivoire qui va enquêter sur l'entourage d'Antoine, Un Fils Aimant en décortiquant un fait divers peu banal. Dans les classiques de la Série Noire on aura apprécié Un Linceul N'a Pas De Poche d'Horace McCoy et La Cinquième Femme de Maria Fagyas prenant pour cadre la ville de Budapest durant l'insurrection de 1956. C'est sur une note plus contemporaine que l'on plongera dans le Texas dépeint par Attica Locke dans Au Paradis Je Demeure et qu'Il Est Long Le Chemin Du Retour en mettant en exergue les dissensions sociales et raciales qui ravagent le pays. En Surface de Luca Brunoni confirme le talent du romancier suisse tout comme Balanegra de l'écrivain espagnol Marto Pariente. Le Cherokee de Richard Morigène fait partie de ces romans marquants qui a également été extirpé de la bibliothèque tout comme Janvier Noir d'Alan Parks dont on se réjouis de lire les cinq autres opus de la série. A la Manufacture de livres, un nouvelle collection voit le jour, inaugurée avec La Petite Fasciste de Jérôme Leroy dont on observe également les dérives politiques et sociales dans La Petite Gauloise avec cette acuité qui le caractérise. Dans cette même collection on appréciera Night Boys de Gilles Sebhan tandis que Lionel Destremau revient avec Un Crime Dans La Peau qui figure dans le catalogue classique de la maison d'éditions. Chez Gallmeister on aura apprécié Gasping River d'Alex Taylor et L'Epicerie Du Paradis Sur Terre de James McBride ainsi que Stella de Piergiorgio Pulixi dont on découvrait également sa nouvelle série mettant en scène un libraire irascible officiant au sein de La Librairie Des Chats Noirs et que l'on retrouve dans Si Les Chats Pouvaient Parler avec ce qui apparaît comme un cosy mystery aux intonations chargée d'un humour féroce. Avec les éditions Agullo, on aura été marqué par Près Du Mur Nord de Petra Klabouchová relatant les affres des femmes internée dans la prison de Pankrác durant les purges en Tchécoslovaquie durant l'ère communiste. Et puis il y a ce roman court de Michalis Makropoulos nous immergeant avec L’Arbre De Judas dans les confins montagneux d'une Grèce méconnue. Du côté du fantastique on se penchera sur l'oeuvre étrange de Brian Everson avec La Confrérie Des Mutilés un roman culte qui sera suivi de Membre Fantôme, titres évocateurs s'il en est, nous entrainant dans l'univers singulier d'individus dont les mutilations deviennent des marqueurs sociaux. 


    IMG_3182.jpegOn rattrape quelque peu son retard durant la période estivale pour savourer Bastion de Jacky Schwartzamnn ainsi que Dios Et Florida d'Îvy Pochada deux récits qui sortent résolument de l'ordinaire en s'illustrant dans des registres diamétralement opposés mais dont le talent demeure sans faille. C'est aussi l'occasion de découvrir Tourbillon, magnifique roman de Shelby Foote et Plus Bas Dans La Vallée de Ron Rash qui demeure une valeur sûre. Malgré le soin apporté au choix des ouvrages, il y a parfois des déceptions à l'instar de Toutes Les Nuances De La Nuit de Chris Whitaker qui surjoue avec les émotions et les rebondissements en dépit de toute vraisemblance. Toujours en été, on aura lu La Nuit Ravagée de Jean-Baptiste Del Amo superbe roman fantastique se déroulant durant les années 90 dans un lotissement la périphérie de Toulouse. Egalement exhumé de la bibliothèque, il y a cette belle publication des éditions Chandeigne nous entraînant dans la région méconnue de Lisbonne dont Pedro Garcia Rosado dépeint le revers du décors avec Le Club De Macao. Puis cap sur les Marquises avec Henua de  Marin Ledun qui nous livre un polar aussi solide que dépaysant. Avant d'entamer la rentrée on aura beaucoup apprécié le regard acide de Dimitri Kantcheloff nous proposant avec Tout Le Monde Garde Son Calme un roman noir caustique autour d'une série de braquages nous permettant de nous immerger dans l'atmosphère âpre de la France des séventies. 


    IMG_3183.jpegLa rentrée aura été définitivement marquée par Le Monde Est Fatigué de Joseph Incardona ainsi que par l'oeuvre de Laurent Mauvignier dont Histoires De La Nuit avant dernier ouvrage d'un romancier d'envergure. Dans un autre registre, il fallait mettre en exergue l'œuvre de Jim Thompson que ce soit avec A Hell OF A Woman, illustré par Thomas Ott, tandis que la nouvelle couverture de Pottsville, 1280 Habitants est signée par Miles Hyman pour les éditions Rivages qui réédite l'ensemble des romans de cet écrivain mythique. Du côté de la Suisse, il faut souligner Charloose de Nina Pellegrino et La Fin Du Week-End de Michaël Perruchoud, deux oeuvres originales hautement recommandables. Il faudra également faire mention des éditions du Sonneur dont je découvre le catalogue avec deux superbes ouvrages que sont La Sorcière A La Jambe D'Os de Zelimir Peris et Trois Fois La Colère de Laurine Roux qui vous coupent le souffle littéralement. Et puis il y a Victor Del Arbol qui nous éblouit, une fois encore, avec Personne Sur Cette Terre revenant, une fois encore sur les entrelacs de la guerre civile en Espagne et de la résurgence dans le présent. On aura également exhumé La Terre Demeure de George R. Stewart, Mygale de Thierry Jonquet et Dites-leur Que Je Suis Un Homme d'Ernest J. Gaines, trois romans d'une belle intensité et de haute volée tout comme La Place Du Mort de Pascal Garnier dont on appréciera la noirceur imprégnée d'un humour sardonique. 

    IMG_3238.jpegAvec Contrebandier on saluera la collaboration entre Valério Varesi et Michèle Pedinielle nous proposant un récit se déroulant dans cette région des Alpes marquant la frontière entre la France et l'Italie. Belle surprise que Les Saules de Mathilde Beaussault, une primo romancière nous proposant une intrigue policière aux connotations rurales d'une belle singularité. Dans un genre totalement différent, il faudra absolument découvrir Bataclan Mémoires d'Olivier Roller donnant la voix avec 21 membres de Life For Paris rescapés du Bataclan livrant leurs témoignages avec pudeur et émotion. Pour en revenir aux ouvrages de la rentrée littéraire il faudra souligner des romans tels que Baignades d'Andrée A. Michaud et Le Lotissement de Claire Vesin confirmant tout le bien que l'on pense de ces romancières au talent exceptionnel. Et pour achever l'année en beauté, il convient d'évoquer Un Roi Sans Divertissement sublime roman de Jean Giono ainsi qu'Un Jardin De Sable d'Earl Thompson, une fresque âpre du Kansas de la grande dépression des années 30, d'une noirceur incandescente qui marque les esprits.

     

    Comme à l'accoutumée, il conviendra de saluer les chroniqueurs et chroniqueuses que l'on croise tout au long de l'année que ce soit à l'occasion de rencontres lors des festivals ou d'échanges sur les réseaux ou sur les blogs nous permettant de puiser sans relâche dans le vivier inépuisable de la littérature noire qui déborde parfois sur d'autres genres au gré d'une diversité salutaire. Il en sera de même pour les auteurs et les éditeurs persistant, en dépit d'une conjecture morose, à nous livrer des récits captivants qui peinent pourtant à émerger dans ce flux destructeur de publications aux standards douteux. Plus que jamais, il convient donc de défendre cette littérature que l'on aime afin qu'elle perdure et rencontre son public, ce qui n'a rien d'une évidence. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une belle année 2026 riche en belles lectures, tout en vous remerciant pour le temps que vous prenez à parcourir ce blog ainsi que pour vos retours qui m'encouragent à poursuivre cette démarche passionnante.

     

    Bonnes lectures.

     

    A lire en écoutant : Me and the Devil interprété par Soap&Skin. Single : Sugarbread. 2013 Solfo.