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MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE ! - Page 3

  • SIMONE BUCHHOLZ : HOTEL CARTHAGENE. FEVER.

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    Ce sont des phrases affutées comme des scalpels, saisissant en quelques mots l'atmosphère d'un lieu ou les contours de la personnalité d'un personnage qui font de l'écriture de Simone Buchholz une expérience narrative à nulle autre pareille où l'intensité de l'intrigue se conjugue avec le spleen imprégnant l'ensemble des récits mettant en scène la procureure Chastity Riley, ses collègues de la brigade criminelle ainsi que ses amis du quartier rouge de Hambourg. La particularité de l'ensemble de la série réside également autour de l'interaction entre une procureure qui s'efface parfois au profit de son entourage dans une déclinaison de relations d'amitié dont certaines d'entre elles prennent la forme de liaisons à la fois denses et tumultueuses. Afin d'en saisir toute l'évolution subtile, il conviendra d'appréhender le parcours de la procureure Chastity Riley dans l'ordre chronologique, ce d'autant plus que la publication en France a fait l'impasse sur certains romans de la série débutant avec Quartier Rouge publié en 2015 par Piranha Editions qui n'a pas poursuivi l'aventure. Mais c'est en 2021 que l'oeuvre de Simone Buchholz prend son essor dans le paysage de la littérature noire francophone avec l'initiative des éditions de l'Atalante inaugurant sa nouvelle collection de polars avec Nuit Bleue (Atalante/Fusion 2021), sixième opus des enquêtes de Chastity Riley (Chas pour les intimes) se poursuivant avec Béton Rouge (Atalante/Fusion 2022) et Rue Mexico (Atalante/Fusion 2023) qui ne font que confirmer l'engouement pour cette enquêtrice atypique que l'on retrouve donc avec Hôtel Carthagène, un huis-clos s’articulant autour d'une prise d'otage prenant, comme l'on peut s'y attendre, une tournure plus que déroutante.  

     

    De nos jours à Hambourg, rien ne va plus à l'hôtel River Palace où douze hommes hommes armés débarquent dans le bar situé au dernier étage de l'établissement en prenant en otage l'ensemble de la clientèle dont fait partie Chastity Riley célébrant l'anniversaire d'un collègue retraité qui a également invité ses anciens partenaires de la brigade criminelle. Une longue nuit d'attente et de tension en perspective, ce d'autant plus que les revendications des preneurs d'otage sont plutôt floues.
    En 1984, Henning Garbarek débarque en Colombie et prend ses quartiers du côté de Carthagène en quête d'une nouvelle vie alors que plus rien ne l'attend en Allemagne. Assimilant rapidement la langue du pays, le jeune homme va jouer le rôle d'intermédiaire entre des truands de Hambourg et le boss du cartel de la région qui l'a pris sous son aile. Mais peut-on vivre durablement du trafic de drogue ?

     

    Dédié à Alan Rickman, on comprend rapidement que l'intrigue empruntera quelques aspects propre aux films d'action tels que Die Hard permettant à Simone Buchholz de rendre ainsi hommage à l'acteur britannique qui s'est fait connaître avec ce rôle emblématique de terroriste allemand. Et l'on doit bien avouer que la romancière s'y entend pour construire un récit agité et rythmé qui ne s'embarrasse pas de détails ce qui confère au texte cette sensation fulgurante qui convient parfaitement à la tonalité du récit et plus particulièrement pour tout ce qui a trait à la prise d'otage où Chastity Riley joue davantage un rôle d'observatrice que de partie prenante. Il faut dire que, blessée à la main, notre héroïne est atteinte d'une fièvre que la consommation d'alcool, n'arrange sans doute pas ce qui l'entraine dans une démarche introspective délirante où elle passe en revue les rapports qu'elle entretient avec les différents partenaires qui ont partagé sa vie en prenant la forme d'une espèce de manège psychédélique où embarque chacune des personnes présentes dans le bar. On observe également les rapports ambigus qui se nouent entre Chastity Riley et le leader des preneurs d'otage tout en se demandant qu'elles sont les motivations de ce groupe de malfrats qui s'en prennent plus particulièrement à l'un des clients de l'établissement. Pour en avoir une idée, on trouvera la réponse avec Henning Garbarek, dont le parcours s'insère en alternance dans le déroulement de cette prise d'otage. On y découvre ce jeune homme en quête d'une autre vie que celle que l'on pourrait lui offrir à Hambourg, le conduisant à embarquer sur un cargo qui le conduira à Carthagène. A mesure se dessine le destin tragique d'un homme entraîné, presque à son corps défendant, dans les aléas du trafic de drogue et plus particulièrement de l'émergence de la cocaïne, des cartels et de la violence qui découle. Et il faut bien admettre que Simone Buchholz s'y entend pour saisir l'atmosphère de cette ville d'Amérique du Sud dont elle restitue la part de rêve mais également la partie cauchemardesque bouleversant de manière brutale la vie de ceux qui croient avoir échappé à leur destin. Tout cela s'achève sur un final explosif que la romancière décline avec une habilité saisissante pour bousculer, une fois encore, l'existence de Chastity Riley désormais en quête de ses origines du côté de Glascow et dans ce qui va apparaître comme l'ultime récit de la série. Il ne nous reste plus qu'à espérer que les premiers romans mettant en scène notre procureure hambourgeoise préférée soient traduits, ce d'autant plus que Simone Buchholz semble avoir révisé les textes des deux premiers ouvrages et qu'ils mériteraient bien le regard expert de Claudine Layre qui a su restituer en français la quintessence d'une écriture hors norme. 

     

     

    Simone Buchholz : Hôtel Carthagène (Hotel Cartagena). Editions de l'Atalante/collection Fusion 2024. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

    A lire en écoutant : Fever interprété par Peggy Lee. Album : Fever. 1960 - BNF Collection 2014.

  • Richard Lange : Les Vagabonds. Passagers de la nuit.

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    Service de presse.

     

    Dans les récits de vampires, il y a toujours eu un côté sophistiqué émanant de ce personnage fantastique traversant les âges, à l'image du plus emblématique d'entre eux, le comte Dracula donnant son titre au légendaire roman épistolaire de Bram Stoker. Endossant un profil assez semblable, on a pu également apprécier le fameux Lestat de Lioncourt un des protagonistes principaux d'Entretien Avec Un Vampire d'Anne Rice qui devient le premier opus de la série Chronique des Vampires comptant 12 volumes. Outre le thème de la vie éternelle, on observe aussi cet aspect de l'amour impossible particulièrement prégnant dans une série telle que Twilight de Stephenie Meyer, œuvre incontournable de la littérature Young Adult. S'inscrivant dans un registre plus âpre mais faisant indéniablement partie des références, on lira Salem de Stephen King ou Laissez-Moi Entrer du suédois John Ajvide Lindqvist. Tout aussi âpre, en abordant pour la première fois le genre du fantastique, alors qu'il publiait des romans sombres mettant en scène des marginaux évoluant dans un contexte très réaliste, Richard Lange met à mal les clichés du romantisme gothique entourant la personnalité de ces vampires qu'il désigne comme Les Vagabonds, titre éponyme de son dernier roman intégrant la récente collection Rivages Imaginaire dont on espère qu'elle va prendre son essor.

     

    Leur vie n'est qu'une longue errance, de ville en ville, de motels miteux en logements sordides. Cela fait 70 ans que cela dure pour Jesse et son frère Edgar, un colosse souffrant de troubles mentaux. Ils vivent la nuit, à la marge du monde, en saignant leurs victimes afin de s'en nourrir, ce qui leur confère une vie éternelle et un pouvoir de régénérescence lorsqu'ils sont blessés. Ce sont des vagabonds craignant plus que tout le soleil destructeur. A la recherche de marginaux pour assouvir leur inextinguible soif de sang, ils arpentent les contrées désertiques de l'Arizona dans le courant l'été 1976. Du côté de Phoenix, Jesse tombe sous le charme de Johona, une barmaid qui va bousculer leurs habitudes au grand dam d'Edgar qui ne voit pas ce que viendrait faire cette femme dans leur existence. Et puis il leur faut faire face à cette bande de motards, Les Démons, des êtres nocturnes tout comme eux, à qui ils ont volé leur bien le plus précieux. S'ensuit une traque sans relâche, ponctuée d'affrontements sanguinaires qui vont les conduire à Las Vegas où l'on célèbre, comme partout ailleurs, le bicentenaire des Etats-Unis. Ils y croiseront la route de Sanders, un père dévasté, à la recherche du meurtrier de son fils que l'on a saigné à blanc, et qui a découvert l'existence de ces êtres surnaturels qu'il a juré de détruire jusqu'au dernier.

     

    Indéniablement, on appréciera avant tout l'originalité d'un roman tel que Les Vagabonds où l'auteur s'écarte de manière radicale, du genre extrêmement codifié du vampire dont il n'est d'ailleurs jamais fait mention dans l'ensemble d'un texte chargé d'énergie, mais aussi imprégné d'une forme de douleur omniprésente. Oubliez donc les teints livides et les crocs aiguisés pour suivre les parcours erratiques et incertains projetant l'ensemble de ces marginaux, qu'ils soient humains ou dotés de pouvoirs surnaturels, sur les grandes routes des Etats-Unis en évoluant dans une atmosphère extrêmement tourmentée et glauque. Dans une alternance de points de vue, on suivra donc l'errance de Jesse accompagné de son frère Edgar, un simple d'esprit se révélant plutôt encombrant, puis la chevauchée de cette bande de bikers aussi brutaux que démoniaques, et pour finir, la vaine recherche de ce père de famille voulant mettre à tout prix la main sur celui qui a assassiné son fils. C'est au détour d'une succession de confrontations d'une violence inouïe, que l'intrigue prend l'allure d'une course-poursuite dantesque où l'on règle ses comptes à coups de flingue, de poignard ou de scie à métaux pour décapiter ces individus surnaturels se désintégrant dans la poussière de ces contrées désertiques. Le tout est d'autant plus réjouissant que l'on évolue dans cette ambiance décadente et rock'n'roll propre à la période des seventies en conférant au récit un supplément d'explosivité outrancière nous rappelant à certains égards quelques scènes d'un film tel qu'Une Nuit En Enfer de Roberto Rodriguez avec l'aspect burlesque en moins. Il faut admettre que Richard Lange n'a pas son pareil pour dépeindre la vulnérabilité de ses personnages de la marge, quelle que soit leur condition, avec cette sensation d'accablement émanant de bon nombre d'entre eux. Une sensation d'autant plus prégnante lorsque l'on prend en considération cette vie éternelle qui ne mène nulle part, même si certains de ces individus fantasmagoriques semblent vouloir tirer leur épingle du jeu comme tend à le démontrer un épilogue aux allures mélancoliques qui va nous apaiser quelque peu après cette vague de violence saisissante. Mais bien au-delà de ces scènes tonitruantes, Les Vagabonds devient un récit fantastique d'une toute autre envergure en intégrant les réflexions de Jesse sur son devenir d'homme voué à la vie éternelle dont il ne sait plus que faire et qui en arrive à l'inéluctable dénouement parachevant cette intrigue d'une force déroutante. Un roman brillant qui sort des sentiers battus.

     

    Richard Lange : Les Vagabonds (Rovers). Editions Rivages/Imaginaire 2024. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par David Fauquemberg.

    A lire en écoutant : Riders On The Storm de The Doors. Album : L.A. Woman. 2021 Rhino Entertainment Company.

  • CHRIS OFFUTT : LES FILS DE SHIFTY. PARADIS ARTIFICIELS.

    chris offut,les fils de shifty,éditions gallmeisterSans parler d'une école des Appalaches, il y a quelques similarités qui apparaissent dans l'œuvre d'écrivains tels que Ron Rash et David Joy comme cet amour de ces contrées perdues de la Caroline du Nord qu’ils distillent tout en abordant, avec une sobriété toute poétique, les vicissitudes de leur communauté qu'ils côtoient depuis toujours. Plus au nord, mais toujours situé dans le cadre de cette région montagneuse de l'est des Etats-Unis, on parlera plutôt d'une influence ou bien d'un courant littéraire qui englobe également l'œuvre de Chris Offutt dépeignant, avec un souffle similaire, les territoires escarpés du Kentucky où l'on observe la déshérence d'hommes et de femmes de la marge évoluant dans le marasme du déclin économique qui touche une population fortement précarisée. Alors forcément, dans un tel contexte, on parlera bien évidemment de romans noirs que l'on désigne parfois sous l'appellation réductrice de "country dark" en lien avec l'environnement dans lequel se déroule l'ensemble de ces récits. Country Dark, c'est d'ailleurs le titre de la version originale de Nuits Appalaches (Gallmeister 2019) roman emblématique de Chris Offut qui a contribué à sa renommée en France tout comme le recueil de nouvelles Kentucky Straight (Gallmeister 2018) ainsi que, dans une moindre mesure, Le Bon Fils (Gallmeister 2018) marquant ses débuts dans l'écriture. Au-delà de ses romans, on trouve le nom de Chris Offutt au générique de séries telles que Treme, True Blood ou Weeds, en tant que scénariste et producteur durant sa période où il a cédé aux sirènes d'Hollywood pour faire bouillir la marmite avant de s’installer dans le Mississippi. C'est désormais autour de ce qui s'annonce comme une trilogie que l'on retrouve Chris Offutt avec un premier opus intitulé Les Gens Des Collines mettant en scène Mick Hardin, vétéran de la guerre d'Irak et d'Afghanistan, devenu enquêteur pour le compte de l'armée et qui retourne dans la région de son enfance pour constater que son mariage est brisé tout en investiguant pour le compte de sa sœur Linda, shérif du comté, au sujet du meurtre d’une jeune veuve qui risque d’embraser la communauté prompte à faire justice elle-même. C'est peu dire que l'on avait apprécié d'évoluer dans l'univers à la fois âpre et attachant de ces collines boisées du Kentucky et que l'on se réjouit donc de retrouver Mick et sa sœur Linda dans Les Fils De Shifty, second ouvrage de la série.

     

    Rocksalt, Kentucky. Victime d'une blessure de guerre à la jambe, Mick Hardin tente de trouver un peu de réconfort auprès de sa sœur Linda qui l'héberge dans la maison familiale où ils ont vécu durant toute leur enfance. Avant de reprendre du service au sein de l'armée, il doit se débarrasser de son addiction aux antidouleurs, régler la procédure d'un divorce douloureux et gérer la nervosité de sa sœur qui est en pleine campagne électorale pour sa réélection au poste de shérif du comté. C'est peut-être la découverte du cadavre d'un dealer local sur un parking de la ville qui va sortir Mick Hardin de son marasme, ce d'autant plus qu'il s'agit du fils de la veuve Shifty Kissick qu'il connaît très bien. Estimant qu'il s'agit d'un énième règlement de compte entre dealers, la police ne compte pas enquêter, raison pour laquelle la veuve Shifty demande à Mick de découvrir le coupable. Des indices l'incite rapidement à penser qu'il s'agit d'une mise en scène, ce qui le pousse à fouiner dans les collines environnantes et plus particulièrement dans le secteur d'une mine abandonnée. Le temps presse, ce d'autant plus que le second fils Kissick est lui aussi abattu de deux balles. Qui peut bien en vouloir aux membres de la famille de Shifty ? Mick Hardin a intérêt à le découvrir rapidement s'il veut éviter toute escalade de la violence au sein d'une population qui a pour habitude de faire parler la poudre pour régler ses comptes. 

     

    De la crise des opioïdes frappant les Etats-Unis depuis 1995, Chris Offutt nous en rapporte les conséquences, par petites touches, au détour de l'addiction à l'oxycodone de Mike Hardin qui tente, tant bien que mal, de se sevrer de ce médicament qu'on lui a prescrit pour lutter contre ses douleurs à la jambe. C'est également cette implantation de dealers d'héroïne, ceci même dans les paysages les plus reculés de la région du Kentucky, qui nous permet de prendre la mesure de ce phénomène touchant l'ensemble d'une communauté semblant comme résignée face à une telle ampleur. Dans cet environnement en déshérence, on observe également que les perspectives d'avenir se résumant à intégrer les forces armées ou à se lancer dans le trafic de drogue tandis que les mines abandonnées servent de dépôts pour les résidus hautement toxiques de la fracturation hydraulique de schiste. Avec l'économie des mots que le caractérise, c'est donc autour de ces thèmes que Chris Offutt nous entraîne au gré d'une intrigue à la fois épurée et solide nous permettant de parcourir les collines de son enfance qu'il dépeint avec ce soupçon de poésie où l'on saisit quelques instants de grâce comme la voltige de quelques oiseaux du coin ou cette brise caressant les branches des arbres dans un balancement majestueux. Dans un bel équilibre, sans jamais glisser vers un misérabilisme ambiant ou une verve poétique outrancière, l'auteur conjugue la beauté des paysages du Kentucky, cher à son cœur, à la noirceur d'une intrigue policière violente prenant parfois l'allure d'un western contemporain notamment durant un règlement de compte final explosif. Et puis il y a tous ces personnages attachants que l'on voit évoluer dans leur quotidien à l'exemple de Johnny Boy Tolliver, adjoint du shérif tenant ses dossiers méticuleusement à jour, de son cousin Jacky Turner, un inventeur de génie, un peu barré, un brin "complotiste" qui remet en état le pick up Chevy 63 de Mick Hardin ou de Raymond Kissick, soldat au sein du corps de Marines, unique survivant de la fratrie qui va faire son coming-out auprès de sa mère, au détour d'un échange savoureux, imprégné de pudeur et d'une certaine tendresse. Mais Mick Hardin, en enquêteur tenace et impliqué parfois trop entêté, est également entouré de femmes qui lui tiennent la dragée haute, à l’instar de sa soeur Linda remettant régulièrement en cause son attitude renfermée et bien trop centrée sur lui-même, tout en endossant la fonction de shérif du comté et dont on suit le quotidien ordinaire ponctué de diverses obligations officielles en vue de sa réélection. Dotée d’un caractère tout aussi affirmé, endossant le rôle de matriarche d’une famille décimée par une succession de tragédies en lien avec le trafic de drogue, on apprécie le personnage de la veuve Shifty, et plus particulièrement cette dignité, mais également cette colère intérieure qui bout en elle, à l’annonce de la mort de ses deux fils. De tout cet ensemble parfaitement mis en scène, il émane une atmosphère âpre, imprégnant tant les personnages que l’environnement dans lequel ils évoluent au gré d’un texte d’un justesse sidérante. La drogue bien sûr, la guerre en arrière-plan, l’abandon économique et ces éclats de violence au sein d’un cadre somptueux, ce sont tous ces thèmes que Cris Offut aborde avec Les Fils De Shifty pour nous livrer le portait saisissant de vérité d’une Amérique désenchantée, mais pas désespérée.

     

     

    Chris Offutt : Les Fils De Shifty (Shifty's Boys). Editions Gallmeister 2024. Traduit de l'anglais (Etat-Unis) par Anatole Pons-Reumaux.

    A lire en écoutant : Release de Pearl Jam. Album : Ten. 1991 Sony Music Entertainment Inc.

  • Joseph Incardona : Stella Et L'Amérique. Get Up !

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    Même si ce n'est pas l'apanage des seuls auteurs américains, on observe dans le parcours de Joseph Incardona cette diversité dans les professions exercées, nous rappelant les trajectoires de vie tumultueuses de ces baroudeurs qui ont effectué une multitude de métiers avant de se lancer dans l'écriture avec cette sensation d'aventure, de soif de liberté et d'indépendance que l'on retrouve d'ailleurs dans leurs textes tout en portant un regard décalé sur la société qui les entoure à l'instar de John Fante, de Charles Bukowski ou de Harry Crews pour n'évoquer que quelques-uns de ces écrivains nourrissant son inspiration. Tout cela, on le retrouve dans l'ensemble de son œuvre, à commencer par la trilogie André Pastrella, son double de papier, dont les tribulations prennent l'allure d'une autofiction déroutante où l'on perçoit cette volonté prégnante du personnage de faire de l'écriture son métier au détour d'une vie plus ou moins instable et forcément riche en péripétie. Et puis il y a les romans bien évidemment, tous plus dévastateurs les uns que les autres, où l'absurde côtoie le cynisme nous rappelant, une fois encore, certains récits de ces écrivains américains qu'il aime citer. Cette influence américaine, parfois mêlée d'une certaine fascination, on la retrouve de manière assez évidente dans des textes tels que Lonely Betty (Finitude 2023) où Joseph Incardona rend hommage à un monument de la littérature de ce pays, alors que Misty (La Baleine 2013) fait référence à l'image du détective hardboiled d'une ville de Los Angeles forcément dévoyée. Il s'agit de brefs récits bousculant les clichés du rêve américain où l'auteur décline ce mal de vivre que l'on retrouve également dans Les Poings (Zoé poche 2024) où l'on rencontre Frankie Malone, boxeur désenchanté qui, des plaines hivernales du Midwest aux contrées ensoleillées de la Californie, entame son come-back afin de remonter sur le ring pour remporter le combat de sa vie. Et si l'on veut savoir ce qu'il est advenu de ce personnage déchu, on croisera Frankie Malone dans Stella Et L'Amérique, tout nouveau roman de Joseph Incardona nous entraînant dans le sillage d'une prostituée dotée d'un don de guérison miraculeux se produisant lors de ses étreintes tarifées avec ses clients.  

     

    Aux Etats-Unis, dans un bled paumé de la Georgie, il y a désormais toute une file d'éclopés en tout genre qui attendent devant le camping-car de Stella Thibodeaux, une jeune femme de 19 ans plutôt candide et plutôt jolie, exerçant le plus vieux métier du monde. Il faut dire que la nouvelle s'est rapidement répandue dans la région. Lors de ses séances tarifées, Stella guérit les malades et les paralysés en tout genre avec qui elle couche. L'un de ces miraculés se confie au père James Brown faisant remonter l'information à sa hiérarchie jusqu'à ce qu'elle parvienne aux plus hautes instances du Vatican. Entre dogme et sexe, le Saint-Père estime qu'il est plus approprié de faire de Stella une martyre dont on édulcorait le passé plutôt qu'une sainte encombrante. L'affaire est entendue et ce sont les jumeaux Bronski, tueurs dégénérés, qui vont se charger d'éliminer Stella en démontrant toute l'étendue de leurs compétences. Se rendant rapidement compte de son erreur, le père James Brown va prendre la jeune femme sous son aile et l'aider à fuir les tueurs lancés à ses trousses. Il faut dire que le prêtre, un ancien des Navy Seals, a de la ressource pour affronter tout ceux qui voudraient s'en prendre à sa protégée. Et pour contrer ses adversaires, le meilleur moyen de s’en sortir c’est de faire connaître le don de Stella au monde entier. Une histoire juteuse, un peu dingue, qui fleure bon le Pulitzer et que Luis Molian, journaliste pour le Savannah News, aimerait bien retranscrire en essayant de retrouver lui aussi les fuyards qui entament une course effrénée en traversant les contrées du sud du pays pour se rendre à Las Vegas, ville de tous les excès et de tous les pêchés. Les miracles n'ont pas de prix.

     

    Si La Soustraction Des Possibles (Finitude 2020) et Les Corps Solides (Finitude 2022), les deux précédents romans de Joseph Incardona, s'inscrivent dans un registre plus sombre et plus grave, Stella Et L'Amérique, avec son côté roman noir burlesque, nous rappelle davantage les tonalités déjantées que l'on trouvait dans Chaleur (Finitude 2018) avec ce concours improbable d'endurance dans un sana chauffé à 110 degrés. Cette noirceur qui nous fait grincer des dents, ce regard décalé sur le monde qui nous entoure, c'est ce que l'on apprécie chez l'auteur helvétique choisissant de nous entraîner dans les confins des état du sud d'une Amérique puritaine, dont il s'emploie à dynamiter les clichés qui en font sa légende. En croisant Santa Muerte la voyante et Tarzan le nonagénaire qui s'occupe des lions, ainsi que toute la galerie de freaks d'un cirque itinérant que Stella côtoie en sillonnant la région avec son camping-car lui permettant de travailler en toute indépendance, on pense bien évidemment à l'univers de Harry Crews pour rester dans le domaine littéraire, tandis que la violence émanant tant du père James Brown que des jumeaux Bronski nous rappelle, à certains égards, l'extravagance des films des frères Cohen. Autour d'un texte énergique aux ellipses vertigineuses, on apprécie cette marque de fabrique particulière de l'auteur interpellant directement le lecteur comme pour le secouer quelques instant avant de l'entraîner à nouveau dans le maelström de cette course-poursuite infernale. Et si l'action est omniprésente, Joseph Incardona prend le temps de la réflexion en abordant le thème de la foi et du dogme que l'on veut préserver à tout prix en l'opposant au désir et à la sexualité que l'on ne saurait concilier. On perçoit ainsi cette hypocrisie frappant les hautes instances religieuses préférant s'enfermer dans un déni meurtrier en s'autorisant à éliminer cette jeune prostituée encombrante faisant des miracles lors de l'exercice de son métier. Mais en jouant avec ces clichés imprégnés d'une dérision cinglante, Joseph Incardona évite l'écueil du pamphlet lourdingue en déclinant une atmosphère aux relents poisseux et âpres dans laquelle évolue ces personnages emblématiques du genre, mais dotés, pour certains d'entre eux, de caractéristiques dissonantes à l'image de ce prêtre James Brown, un nom pareil ça ne s'invente pas, incarnation de toutes nos contradictions. Cette opposition on la retrouve également dans les deux portraits de femmes qui traversent le récit avec tout d'abord Stella Thibodeaux, personnalité solaire se laissant porter par les événements, dont la générosité et la gentillesse se décline autour d'une certaine naïveté expliquant peut-être l'origine de ce don si encombrant dont elle est affublée, tandis que Brenda Moore, une inquiétante séductrice, manipule son entourage de tueurs et de commanditaires puissants pour parvenir à ses fins qui se révèlent peu honorables. Ainsi, au détour de cette tonitruante satyre sociale à la noirceur jubilatoire, Stella Et L’Amérique révèle, une fois encore, toute l’originalité d’un auteur talentueux qui ne cesse de se renouveler tout en nous bousculant dans nos certitudes.
     

     

    Joseph Incardona : Stella Et L'Amérique. Editions Finitude 2024.

    A lire en écoutant : Get Up I Feel Like Being A Sex Machine de James Brown. Album: Funk Power 1970: A Brand New Thang (feat. The Original J.B.s).1996 UMG Recordings, Inc.

  • ALEXANDRE COURBAN : PASSAGE DE L'AVENIR, 1934. SUCRE CANDIDE.

    alexandre courban,passage de l’avenir 1934,éditions agullo

    Service de presse.

     

    C'est parfois tout un parcours de vie qui vous conduit vers l'écriture et il est toujours intéressant de se pencher sur la biographie d'un auteur ou d'une romancière pour dresser des parallèles entre leur vécu et la fiction qu'ils mettent en scène, ceci plus particulièrement lorsqu'il s'agit d'une personne primo-romancière. Nouvel auteur figurant au catalogue des éditions Agullo, historien de formation, Alexandre Courban a soutenu une thèse consacrée au journal L'Humanité, de sa création en 1904 à son interdiction de parution en 1939. En lien avec cette thèse, Alexandre Courban a d'ailleurs publié L'Humanité, de Jean Jaurès à Marcel Cachin (1904-1939) aux éditions de l'Atelier. Outre son intérêt pour l’histoire, on relèvera également un engagement marqué, puisqu'au sein du groupe communiste et citoyen, il officie comme Conseiller d'arrondissement à la Mairie du 13e Arrondissement de Paris et comme délégué aux anciens combattants, à la mémoire et au patrimoine. A la lecture de ces aspects de son parcours, on ne s'étonnera donc pas que son premier roman, Passage De L'Avenir, 1934, soit un polar historique s'inscrivant dans une grande saga à venir, prenant pour cadre la période trouble de l'entre-deux-guerres où l'on observe les prémices de ce mouvement du Front populaire par l'entremise du commissaire Bornec et du journaliste à L'Humanité Gabriel Funel qui évoluent tous deux dans ce quartier du 13ème arrondissement si cher à l'auteur et que Léo Malet a sublimé dans Brouillard Au Pont Tolbiac.

     

    Rien ne va plus à Paris en février 1934, où l'extrême droite se fait de plus en plus menaçante tandis que les premières manifestations ouvrières sont réprimées dans le sang ce qui ne décourage pas les participants qui font désormais front commun. Dans un tel contexte, on se moque bien de cette jeune femme que l'on a repêchée dans la Seine. Après un examen sommaire, les autorités sanitaires concluent à un suicide, en dépit des doutes du commissaire Bornec. Personne ne se manifeste pour récupérer le corps et aucun avis de disparition ne correspond au profil de la victime. Désemparé, le policier se tourne vers journaliste Gabriel Funel, afin qu'il publie un article dans L'Humanité qui lui permettra peut-être d'identifier la noyée de la Seine. A ce duo tout en opposition qui s'est formé malgré tout, se joint Camille une jeune ouvrière embauchée à la raffinerie de la Jamaïque et dont le patron se retrouve embringué dans une drôle d'affaire autour de la spéculation sur le sucre. Machination ou simple fait divers, c'est ce que vont déterminer ce trio disparate, sur fond de révoltes et d'exactions qui bruissent dans les rues populeuses du quartier. 

     

    Hormis la création de deux semaines de congés payés et la réduction du temps de travail à 40 heures par semaine, on ne connaît pas grand-chose du Front populaire qui voit l'émergence d'une coalition des partis de la gauche réagissant à la montée en puissance des ligues fascistes et plus particulièrement à la dramatique journée d'émeute du 6 février 1934. Dans ce contexte d'une France extrêmement divisée et encore secouée par le scandale politique de l'affaire Stavisky, Alexandre Courban entame donc cette fresque historique aux inclinaisons politiques marquées, au sens large du terme, sans pour autant verser dans le manichéisme. Ainsi Passage De L'Avenir, 1934 s'inscrit dans une atmosphère naturaliste et sociale s'articulant autour d'un fait divers pour mettre en exergue le labeur des ouvrières qui, en plus de la pénibilité de la tâche à laquelle elles sont assignées, doivent faire face aux comportements libidineux de contremaitres peu scrupuleux. Outre le fait de s'intéresser plus particulièrement aux ouvrières, Alexandre Courban se penche également sur le sort réservé aux travailleurs immigrés que l'on croise au détour de ces machines infernales qui broient littéralement le personnel de l'usine. Dans un style extrêmement sobre qu'il convient de souligner, l'auteur décline ainsi le quotidien de cet arrondissement populaire de Paris où l'on côtoie une importante communauté ouvrière s'entassant dans des logements insalubres à l'image de la Cité Jeanne d'Arc, théâtre de foyer de révolte vivement réprimé par les forces de l'ordre et dont on perçoit toute la violence au cours de l'intrigue. C'est dans cet environnement populaire qu'évolue le commissaire Bornec qui tente d'élucider le mystère entourant cette jeune femme noyée tandis que le journaliste Gabriel Funel s'intéresse à une affaire de spéculation sur le prix de sucre éclaboussant le directeur de la raffinerie de la Jamaïque nous permettant ainsi d'avoir une vision de ce qui se trame dans les locaux de cette immense entreprise faisant référence à la raffinerie Say qui fut l'une des plus grandes usines de Paris avant de fermer ses portes en 1968. On le voit, Alexandre Courban distille habilement son intrigue entre fiction et faits historiques au détour de deux enquêtes qui vont s'entremêler subtilement, presque l'air de rien, pour mettre en perspective les prémices de ce Front populaire qui s'amorce et dont la presse, toute puissante, rend compte en fonction du point de vue en lien avec l'inclinaison politique du journal à l'instar de L'Humanité bien évidemment mais aussi du Figaro et de bien d'autres journaux qu'Alexandre Courban évoque tout au long d'un roman épique nous permettant de croiser des personnalités qui ont forgé cette période de l'histoire méconnue, mais également toute la nuée de militants se rassemblant dans les cortèges des grandes manifestations parisiennes jalonnant cette année 1934. Accompagné de Bornec et de Funel dont on apprécie les caractères nuancés, l'auteur nous donne donc l'occasion d'aller à la rencontre d'une galerie de personnages aux antagonismes marqués, reflets emblématiques de la société de l'époque, à l'exemple de la jeune ouvrière Camille, dont on regrettera le rôle trop secondaire, ou de l'inquiétant chauffeur Albert Sainton, un militant de l'association des Croix-de-Feu regroupant les anciens combattants de la Grande Guerre. Tout cet ensemble hétérogène s'embrase magnifiquement dans la noirceur d'un récit historique extrêmement dense, allant à l'essentiel, totalement dépourvu d'esbroufe, faisant de Passage De L'Avenir, 1934 un roman d'une remarquable puissance et d'une formidable richesse dont on se réjouit de découvrir la suite.

     

    Alexandre Courban : Passage De L'Avenir, 1934. Editions Agullo 2024.

    A lire en écoutant : Complainte De La Seine interprétée par Marianne Faithfull. Album : Tweetieth Century Blues: An Evening In The Weimar Republic. Reverso Musikproduktionges.mbH, Vienna, Austria.

  • François Médéline : La Résistance Des Matériaux. Le compte est bon.

    françois médéline,la résistance des matériaux,la manufacture de livresLe moins que l'on puisse dire, c'est que la tentative de retour aux affaires politiques de Jérôme Cahuzac paraît quelque peu compromise face au tollé que cet ancien ministre délégué au Budget a provoqué dans l'ensemble des médias, en affirmant avoir toute la légitimité pour briguer un nouveau mandat en estimant qu'il avait payé sa dette après avoir purgé sa peine suite à sa condamnation pour fraude fiscale et blanchiment de fraude fiscale. Exit donc tous les aspects de la confiance qu’il avait piétiné en s’inscrivant dans une logique de mensonge. Mais finalement, on saluera cette tentative de come-back mettant en perspective La Résistance Des Matériaux, nouveau roman noir de François Médéline qui, avec un sens du timing se révélant plus que parfait, s'inspire très librement de la trajectoire hallucinante de cet homme politique qui avait nié avec ferveur, "les yeux dans les yeux", les assertions des journalistes de Médiapart faisant état de la possession d'un compte non-déclaré à l'étranger. Il faut dire que François Médéline connait parfaitement les rouages du monde politique en ayant occupé, durant dix ans, des fonctions de conseiller, de chargé en communication et même de chef de cabinet auprès de divers élus de la République avant de se lancer dans l'écriture pour retranscrire son expérience avec La Politique Du tumulte (La Manufacture de livres 2014), un premier roman noir s'articulant notamment autour du clivage entre Chirac et Balladur lors de la campagne présidentielles de 1995. François Médéline réitèrera l'expérience du thriller politique avec Tuer Jupiter où il imagine toute une machination autour de l'orchestration et de la mise en œuvre d’un attentat visant le président Emmanuel Macron. On le voit, il y a cet esprit de provocation et de singularité qui rejaillit dans l'ensemble de ses textes à l'instar de polars sombres tels que Les Rêves De Guerre (La Manufacture de livres 2014) ou plus récemment L'Ange Rouge (La Manufacture de livres 2020) dont on retrouve certains protagonistes dans La Résistance Des Matériaux, a commencé par le commandant Alain Dubak qui va donc évoluer dans les arcanes d'un monde politique dévoyé que l'auteur dézingue avec une énergie peu commune. 

     

    Le gouvernement exemplaire de François Hollande a du plomb dans l'aile lorsque Serge Ruggieri, ministre de l'Intérieur, est mis en cause dans les colonnes de Médiapart affirmant qu'il posséderait un compte caché au Luxembourg qui lui aurait permis de dissimuler, pendant des années, des fonds aux origines douteuses. S'ensuit une guerre de communication avec un ministre qui s'emploie à affirmer son innocence auprès de tous les médias et de toutes les instances politiques, ceci jusqu'au plus haut niveau de l'Etat. Mais dans les arcanes de la République chacun se prépare pour tirer son épingle du jeu au cas où Ruggieri tomberait, en prenant soin de ne pas se laisser entrainer dans sa chute. Nicolas Sarkozy se dit qu'il y a un coup à jouer dans le cadre des prochaines élections présidentielles. Dans de telles circonstances, un important entrepreneur du pays, principal soutien de Ruggieri, s'emploie à mettre en place un contre-feu afin de détourner l'attention du public, en mandatant Gérald Hébert, un homme de main inquiétant, qui va monter un pseudo scandale pour impliquer la jeune députée Djamila Garrand-Boushaki dans une affaire de terrorisme. Une machination qui risque de tourner court avec l'intervention du commandant Dubak de la SRPJ de Lyon qui est chargé d'établir un rapport administratif en lien avec l'affaire Ruggieri. Une enquête de routine qui va pourtant révéler quelques zones d'ombre extrêmement troublantes.

     

    Il y a chez François Médéline, cette capacité tout à fait hallucinante à concilier la fiction aux faits réels en atteignant un seuil de perfection absolue avec La Résistance Des Matériaux dont l'intrigue reprend les étapes de l'affaire Cahuzac, ce scandale d'état qui a défrayé la chronique et que l'auteur a décidé d'attribuer au personnage fictif de Serge Ruggieri afin de s'accorder une marge de manœuvre lui permettant de piloter son intrigue à sa convenance. Mais pour distiller davantage de vraisemblance dans les entrelacs d'une affaire abondamment commentée et dont nous connaissons les principaux ressorts, François Médéline a eu l'heureuse idée d'intégrer sa perception des parties prenantes de ce scandale au gré du procédé tout "ellroyen" de transcriptions de la NSA captant les conversations téléphoniques entre François Hollande et ses ministres François Le Foll et Pierre Moscovici, de celles mettant en exergue les velléités de reconquête de Nicolas Sarkozy conversant avec Claude Guéant et Eric Woerth empêtré jusqu'au cou dans la prise illégale d'intérêt dans le cadre de la vente d'une partie du domaine de Compiègne, ainsi que les discussions entre les journaliste Edwy Plenel et Fabrice Arfy s'interrogeant sur le moment de point de rupture d'un homme politique acculé et empêtré dans ses mensonges. Il faut y ajouter quelques encarts des journaux ainsi que l'interview de Jean-Michel Apathie, où le ministre de l'intérieur s'enferre dans le déni, pour observer les manoeuvres malsaines qui se mettent en place sur l'échiquier du marigot politique français. A partir de cette orchestration dynamique, on observera les entrelacs des arcanes du pouvoir par le prisme de la députée Djamila Garrand-Boushaki dont on suit le parcours chahuté par les éclats du scandale rejaillissant notamment sur les épaules de son mari qui, en tant que chef du cabinet de Serge Ruggieri, s'emploie à limiter la casse avec l'aide de toute une armée de communicants. On appréciera la force de caractère de cette femme ambitieuse qui s'aperçoit avec un certain fatalisme que tous les moyens sont bons pour sauver sa peau tout en faisant les frais d'une machination savamment orchestrée pour la mettre dans l'embarras en impliquant ses frères dans une affaire de terrorisme islamiste. L'homme des basses-oeuvres, c'est Gérald Herbert, un ancien barbouze de la DST se mettant désormais au service d'individus puissants et dont il faut souligner l'ambivalence géniale entre une vie de famille banale de père et mari aimant et les machinations occultes, parfois mortelles, qu'il organise pour discréditer les adversaires de ses employeurs. Pour contrer les manoeuvre visant à discréditer la députée, ce sera le commandant Alain Dubak qui fera office de preux chevalier, même si le policier semble avoir un peu morflé après l'affaire de L'Ange Rouge qui l'avait mis sur le grill il y a de cela 15 ans. Désormais affecté à la brigade financière de la SRPJ de Lyon, le personnage, débarrassé de ses excès, ftrimbale son ennui et son désenchantement même si une étincelle paraît l'animer à la rencontre de la députée qu'il va tenter de protéger par tous les moyens. Tout cet ensemble parfaitement orchestré se décline au rythme de petites phrases cinglantes et brutales qui vous bousculent en permanence en alimentant un texte maitrisé de bout en bout qui font de La Résistance Des Matériaux un récit lucide et mordant nous permettant d’appréhender, avec une certaine aisance, les entrelacs complexes des arcanes de la politique française que François Médéline dynamite sans complaisance, ceci pour notre plus grand plaisir. 

     

    François Médéline : La Résistance Des Matériaux. Editions La Manufacture de livres 2024.

    A lire en écoutant : The World's Smiling Now de Jim James. Eternally Even. 2016 ATO Records.

  • HERVE LE CORRE : QUI APRES NOUS VIVREZ. LA BALLADE DES DAMNES.

    hervé le corre,éditions rivages,qui après nous vivrezService de presse.

     

    Il y a eu la pandémie, il y a les affres du changement climatique, les inondations, les sécheresses et les incendies, il y a la crise énergétique et les guerres qui résonnent dans un lointain pas si éloigné que ça. Autant d'éléments qui nous interpellent et qui nous interrogent comme on l'observe d'ailleurs dans la littérature avec une résurgence de la science-fiction et plus particulièrement du sous-genre de l'anticipation qui puise dans l'actualité de notre environnement pour se projeter dans un futur plus ou moins proche en extrapolant sur les dérives de notre époque et des conséquences qui en découleront.

     

    En lien avec ces interrogations de notre espace et de notre temps, la littérature noire n'est pas en reste avec notamment Emily St. John Mandell et son fameux roman Station Eleven (Rivages 2019) nous dévoilant un monde ravagé par une pandémie tout comme d'ailleurs La Mer De La Tranquillité {Rivages 2023) où ces fameuses épidémies se succèdent à un rythme régulier. Pour Laurent Petitmangin, on évoluera dans une région complètement irradiée suite à une catastrophe nucléaire où un groupe d'amis décident de rester sur Les Terres Animales (La Manufacture de livres 2023) en dépit du danger qui rôde, invisible et silencieux.

     

    Après s'être penché sur le passé au gré d'une fresque historique extrêmement sombre de l'époque tumultueuse du Second Empire avec L'Homme Aux Lèvres De Saphir (Rivages/Noir 2004) et de La Commune de Paris avec Dans L'Ombre Du Brasier (Rivages/Noir 2021), après avoir décliné les dysfonctionnements de notre monde contemporain autour de romans noirs emblématiques tels que Après La Guerre (Rivages/Noir 2014), Du Sable Dans La Bouche (Rivages/Noir 2016), Prendre Les Loups Pour Des Chiens (Rivages/Noir 2017), ou Traverser La Nuit (Rivages/Noir 2021), pour n'en citer que quelques-uns, Hervé Le Corre s’interroge également sur notre devenir et signe son grand retour au gré d’une dystopie dont le titre, Qui Après Nous Vivrez, s'inspire du premier vers du célèbre poème La Ballade Des Pendus de François Villon, pour nous entraîner dans l'obscurantisme des reliquats d'un monde agonisant que l'on reconnaît comme étant le nôtre. 

     

    En 2051, dans une grande ville de France, Rebecca se terre dans son appartement en berçant sa fille Alice qui vient de naître. Depuis quelques jours, elle est sans nouvelle de son compagnon Martin alors que les émeutes font rage à l'extérieur. Il faut dire que les crises se succèdent à une cadences infernale avec son lot de pénuries et de pandémies sur fond d'effondrement inéluctable. Puis soudainement tout s'éteint et ce qui apparaissait comme une énième coupure d'électricité provisoire, devient un fait immuable. Le courant ne revient pas et l'inquiétude devient plus prégnante. 
    En 2121, les générations se sont succédé sur une terre dévastée et c'est désormais Nour et sa fille Clara qui doivent survivre en surmontant les tourments de la faim, des intempéries et de la violence en se lançant à la poursuite d'une bande de pillards qui ont attaqué leur campement. Accompagnées de Marceau et de son fils Léo, les deux femmes cheminent bon gré mal gré dans un environnement hostile en faisant face aux aléas d'un monde sans foi ni loi où l'espoir s'estompe dans l'obscurantisme d'une époque agonisante.

     

    Qui Après Nous Vivrez se décline autour de trois générations de femmes pour incarner cette dystopie en trois actes s'articulant autour du déclin, du chaos et de l'errance au gré d'une temporalité fragmentée de manière habile nous permettant de découvrir peu à peu la trajectoire de Rebecca et de sa fille Alice évoluant dans une ville en perdition, puis celle d'Alice désormais asservie au sein d'une communauté autocrate à laquelle elle tente d'échapper avec son enfant prénommée Nour, et pour finir celle de Nour et de la jeune Clara entamant un long et dangereux périple en compagnie de Marceau et de Léo, les deux figures masculines de cette galerie de personnages composée essentiellement de femmes. 

     

    En nous projetant ainsi d'une époque à l'autre, sur le fil d'une construction narrative complexe, Hervé Le Corre instille une tension latente qui prend davantage d'envergure au fur et à mesure de l’avancée d’un récit prenant l’allure d’une fresque post apocalyptique d’une puissance peu commune en s’inscrivant dans un réalisme sans fard ne faisant que renforcer la noirceur et le désespoir qui imprègne ce texte lumineux. C'est plus particulièrement dans l'environnement de Rebecca que l'on perçoit ce réalisme au gré de la perception de cette jeune mère faisant face au chaos qui, peu à peu, prend possession d'une ville ravagée par la pandémie alors que le système hospitalier s'effondre et que l'autorité policière se renforce pour réprimer, dans le sang, les émeutes qui se succèdent tandis que les zones de non-droit prolifèrent avec leur cortège de règlements de compte avant que la défaillance définitive du réseau électrique ne sonne le glas de cette société en décomposition qui nous coupe le souffle. Sans grandiloquence, sans forcer le trait, autour de la vision d'une femme ordinaire, on frémit d'effroi à la lecture de la description de cette ville sans nom qui se désagrège, parce que ce monde de 2052, qu'Hervé Le Corre dépeint avec une redoutable vraisemblance, ressemble furieusement, sur bien des aspects, à celui dans lequel nous évoluons actuellement.

     

    S'ensuit une cavalcade sans fin où les instants de répit ne sont que provisoires et de courte durée à l'instar de ce hameau où Rebecca et sa fille trouvent refuge ou de la Cecilia, cette communauté libertaire s'inspirant d'un concept développé au Brésil par des anarchistes italiens qui accueille Alice et sa fille Nour ou même de cette maison perdue, plantée au milieu d'une forêt morte, abritant Nour et ses compagnons d'infortune. Une succession d'espoirs menus, d'instants de clarté dans un monde obscur, bien vite balayés par la violence des pillages, des viols et des traques qui s'enchaînent en remettant en question l'existence de chacun.

     

    Mais la particularité de Qui Après Nous Vivrez réside dans l'attachement que l'auteur porte aux personnages qui traversent le récit et plus particulièrement dans ces portraits intergénérationnels de Rebecca, d'Alice et de Nour dont les traits de caractères évoluent en fonction des événements auxquels elles font face tout en révélant leurs failles, leurs craintes et même certains aspects de leurs parts d'ombre en s'éloignant ainsi radicalement de l'archétype de l'héroïne infaillible que l'on serait tenté de dépeindre au gré de ce contexte apocalyptique. Et puis de manière sous-jacente, au rythme de l'errance de ces trois  femmes accompagnées de leurs filles respectives, on devine ce questionnement lancinant quant à la transmission de valeurs dans un univers dévasté où il faut survivre tandis que l'avenir se conjugue au lendemain. Ainsi Qui Après Nous Vivrez s'inscrit dans la lignée de ces romans exceptionnels tels que Station Eleven d'Emily St. John Mandell ou que La Route de Cormac Mc Carthy, dont Hervé Le Corre glisse l'un de ses ouvrages dans les mains de Rebecca en rendant hommage à l'un des maîtres de la littérature dont il devient l'égal, ceci de manière indiscutable.

     

    Hervé Le Corre : Qui Après Nous Vivrez. Editions Rivages/Noir 2024.

    A lire en écoutant : Palabras Para Julia interprété par Ismael Serrano. Album : Todavía (Acústico en Directo). 2018 Sony Music Entertainment España, S.L.

     

  • Alice Géraud : Sambre, radioscopie d'un fait divers.

    sambre,radioscopie d’un fait divers,alice géraud,éditions jean-claude lattèsA l'occasion de sa venue aux Quais du Polar à Lyon, le cinéaste Dominik Moll accordait un entretien à Christophe Laurent pour évoquer son travail de réalisateur et plus particulièrement son dernier film La Nuit Du 12 inspiré de 18.3, Une Année A La PJ (Denoël 2021), un récit de Pauline Guéna qui a suivi les enquêteurs de différentes brigades de police judiciaire de Versailles, en se focalisant plus spécifiquement sur le meurtre d'une jeune femme aspergée d’essence et brûlée vive alors qu’elle cheminait le soir pour rentrer chez elle, et qui ne sera jamais résolu. Durant cette interview, dont vous trouverez l'intégralité sur le blog The Killer Inside Me, le réalisateur parlait de son intérêt pour les récits de non-fiction en mentionnant Sambre d'Alice Géraud, une journaliste indépendante qui a enquêté durant quatre ans en se penchant sur le procès de Dino Scala, un auteur d'une série de viols et d'agressions sexuelles perpétrés sur l'espace de trois décennies par celui que l'on surnommait «le violeur de la Sambre» et qui sévissait dans cette petite région industrielle du Nord de la France en s’en prenant à un nombre considérable de femmes des agglomérations environnantes.

     

    Hiver 1986, l’aube ne s’est pas encore levée sur cette rue de Maubeuge où chemine Danielle, une aide-soignante qui se rend à son travail lorsqu’un individu cagoulé la soulève brutalement pour l’entrainer à l’écart de l’artère avant de lui enfoncer un tissu dans la bouche afin qu’elle se taise pour ensuite la tuer pense-t-elle. Mais l’homme semble renoncer et lui glisse un billet de 50 francs dans la main avant de s’enfuir. Au commissariat où elle se rend, Danielle remet le billet aux policiers et dépose plainte. Elle n’aura aucune nouvelle de son agression durant 30 ans. Il semble que ce soit la première des nombreuses victimes de Dino Scala qui est arrêté le 26 février 2018 en étant soupçonné d’être celui que l’on surnomme «le violeur de la Sambre». Après quatre ans d’instruction, ce prédateur est jugé pour pas moins de 56 viols et agressions sexuelles. Outre la temporalité, c’est le nombre considérable de victimes qui interpelle, en se demandant comment Dino Scala a-t-il pu agir aussi longtemps, sur un si petit territoire en commettant tous ces crimes, avec le même modus operandi, sans jamais être inquiété une seule fois. C’est auprès des victimes que l’on trouvera des réponses en découvrant le témoignage d’une multitude de femmes brisées et bafouées, parfois même oubliées, dont le long parcours judiciaire chaotique met en exergue les défaillances de toute une société et plus particulièrement l’incompétence d’institutions qui sont incapables de faire face à la prise en charge de personnes ayant subi des violences sexuelles. 

     

    Comme pour le film de Dominik Moll, il est donc question, avec Sambre, de violences faites aux femmes en se concentrant plus spécifiquement sur le sort réservé aux victimes, et plus particulièrement sur la prise en considération de leurs plaintes suite à des agressions sexuelles ou des viols s'étalant sur une période de trente ans entre 1988 et 2018 année où l'on procède enfin à l'interpellation de Dino Scala dont on ignore, aujourd'hui encore, le nombre exact d'exactions qu'il a commises durant toutes ces années. D'entrée de jeu, on rejoint le réalisateur dans le fait qu'un récit tel que Sambre devient un témoignage sociétal important devant figurer dans la liste des ouvrages obligatoires à l'intention des écoles de police en mettant en exergue tout ce que l'on ne doit pas faire lorsque l'on prend en charge une victime d'un viol ou d'une agression sexuelle. Parce qu'en se focalisant principalement sur les points de vue des victimes, Alice Géraud décrit le désarroi de ces femmes devant faire face à une somme effarante d'incompétence, d'ignorance et parfois même de défiance des forces de l'ordre, mais également de la justice, qui s'ajoute à la détresse des crimes dont elles ont fait l'objet. Se déroulant sur une temporalité de plusieurs décennies, on observe également de manière extrêmement prégnante, l'insidieux processus de démolition ravageant définitivement l'existence de ces personnes violées ou agressées sexuellement qui ne peuvent se remettre d'un tel événement. Le point fort de Sambre réside dans le fait que la journaliste s'attache à restituer le climat de l'époque au gré d'une écriture à la fois sobre et immersive s'appuyant sur des témoignages factuels ce qui fait que le texte n'a rien d'un pamphlet, bien au contraire, puisque l'on ressent cette émotion qui nous étreint tout au long de cette lecture passionnante. Et puis, au-delà des erreurs et des carences qui ont permis à Dino Scala d’agir en tout impunité, Alice Géraud met en exergue les acteurs qui se sont investis, en dépit de tout, pour tenter d’appréhender "le violeur de la Sambre » et dont les fonctions donnent le titre à certains chapitres qui ponctuent le récit, à l’instar de la juge, de l’archiviste, de la maire et de quelques policiers dont les compétences et l'empathie mettent davantage en perspective les manquements de leurs institutions respectives. Ainsi, Alice Géraud relève, avec une pertinence et une lucidité incroyable, l'état d'esprit d'une époque qui n’a pas encore basculé dans l’ère des mouvements sociaux comme #MeToo. On distingue donc dans Sambre certains aspects d'une prépondérance toute masculine, formels ou informels, à l’exemple de l’évocation de l'ancien code pénal régissant notamment les délits en lien avec l'intégrité sexuelle avec certains aspects du viol qualifiés comme des attentats à la pudeur et que de très nombreux policiers persistaient à mentionner dans leurs procédures et dépit de la révision de ce texte législatif abandonnant cette terminologie désuette. Il faut également souligner la qualité de la construction narrative de Sambre qui, du présent autour du procès de Dino Scala, nous projette dans une longue analepse s’inscrivant dans la chronologie de l’ampleur de ses crimes, pour nous ramener sur les instants assez poignants où les victimes prennent connaissance du verdict mettant un terme à leur parcours judiciaire d’une intensité saisissante. Alice Géraud parvient donc littéralement à nous immerger dans les méandres de cette enquête rigoureuse, dont on retrouve la plupart des éléments dans l’adaptation d’une série tout aussi magistrale que ce récit criminel atypique et bouleversant qu’il faut lire impérativement.

     

    Alice Géraud : Sambre. Radioscopie d'un fait divers. Editions Jean-Claude Lattès 2023.

    A lire en écoutant :

    En Rouge Et Noir de Jeanne Mas. Album : Femme d'Aujourd'hui. 2010 Warner Music France.

    Sambre de Raf Keunen. Album : Sambre (Musique originale de la série). 2023 Ear Inn.

  • MISE AU POINT 2024

    IMG_1291.pngDepuis quelques années, on ne compte plus les rentrées littéraires. Il y a tout d'abord celle de l'automne bien évidemment, débutant désormais à la fin du mois d'août, mais également celle du printemps pour combler les lecteurs estivaux et puis celle du mois de janvier qui n'est pas en reste avec une cohorte assez impressionnante d'ouvrages ornant soudainement les étals des librairies comme pour célébrer la nouvelle année qui s'annonce. Comme pour conjurer cette frénésie, il est de bon aloi de se retourner quelques instants sur les lectures de l’année passée, sans pour autant se livrer à un classement ou à un bilan comptable, sans doute pour dissimuler le fait, que contrairement à certains instagrammeurs, je ne parviens pas à aligner 150 ouvrages par an avec autant de chroniques qui en découlent. La démarche consiste uniquement à se remémorer des romans qui disparaissent bien trop vite du paysage littéraire pour prolonger leur existence de quelques instants.

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.09.40.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.10.29.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.11.11.pngCela devient presque un tradition que de débuter l’année avec les éditions Rivages qui ont inauguré un nouvelle collection Imaginaire avec Immobilité de l'iconique Brian Evenson qui nous entraine sur les routes apocalyptiques d’une terre dévastée tout en nous interrogeant sur des questions existentielles de notre devenir. Puis c’est DOA qui revient sur le devant de la scène avec Retiaire(s) (Série Noire) en nous confirmant tout le bien que l’on pensait  d’un auteur emblématique de la littérature noire. Et pour en savoir plus, il faut lire DOA, Rétablir Le Chaos chez Playlist Society déclinant au court d’un long entretien où cet auteur, cultivant une certaine discrétion, se livre au cours d’un long entretien conduit par Elise Lepine.

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.14.45.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.15.43.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.16.45.pngOn poursuit avec Nettoyage A Sec (Rue de Sèvres) une bande dessinée à la sois sombre et sublime de Joris Mertens et Harlem Shuffle (Albin Michel) de Colson Whitehead qui se lance dans une fresque du quartier emblématique de New-York qui connaîtra une suite que l’on attend impatiemment. Un peu moins convaincu par Le Vol Du Boomerang (Au Diable Vauvert), récit d’aventure se déroulant en Australie sur fond d’incendies dévastateurs et de Covid19.

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.20.34.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.21.33.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.23.24.pngSimone Buchholz revient avec Rue Mexico (Atalante/Fusion) nous entraînant, pour une troisième fois, dans le sillage de la détonante procureure Chastity Riley que l’on retrouve avec tout autant de plaisir. Puis survient une belle découverte avec Notre Dernière Part De Ciel (Rivages/Noir), un roman noir de Nicolàs Ferraro aux allures de western se déroulant dans les contrées reculées de l’Argentine avant de retrouver New-York et le quartier de Gravesend cher à William Boyle avec Eteindre La Lune (Gallmeister) nous entraînant dans une nouvelle histoire sombre sur fond de résilience et de vengeance.

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.25.49.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.26.38.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.27.14.pngOn change de registre avec Jacky Schwartmann toujours aussi grinçant et (im)pertinent avec Shit ! (Seuil/Cadre noir) en arpentant l’environnement chaotique d'une banlieue de Besançon sur fond de trafic de haschich assez détonant. Puis cap sur l'Inde pour retrouver le capitaine Sam Wyndham quI tente de se débarrasser de son addiction à l’opium dans Le Soleil Rouge De L’Assam (Liana Levi) d’Abir Mukherjee. Autour d’un récit dystopique assez impressionnant, Jean-Christophe Tixier nous invite à découvrir les habitants d’un village qui doivent désormais composer avec La Ligne (Albin Michel) qui sépare l’agglomération.

     

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    Grand retour d’Antoine Chainas avec Bois-Aux-Renards (Gallimard/La Noire) demeurant un romancier à part que l’on avait déjà tant apprécié avec L’empire Des Chimères (Série Noire 2018), un ouvrage devenu culte.

     

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.32.30.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.33.22.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.36.02.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.34.22.png

    Les auteurs suisses ne sont pas en reste, tout d’abord avec Luca Brunoni qui débarque aux éditions Finitude en évoquant le placement des enfants orphelins dans des fermes de montagne dont on découvre la tragédie avec Les Silences (Finitude), traduit du suisse italien par Joseph Incardona qui nous propose également une réédition de Lonely Betty (Finitude), un de ses premiers romans, illustré par Thomas Ott. Et si l’on reste en Suisse, toujours dans le récit graphique, on ne manquera pas de mettre en avant Berne, Nid D’Espions (Antipodes) d’Eric Burnand et de Mathias Berthod. Encore un Suisse, Joachim B. Schmidt, mais qui s’est établi en Islande pour nous raconter l’extraordinaire parcours de Kalmann publié dans la collection La Noire chez Gallimard. Même s’ils sont plus difficile d’accès au-delà des frontières de la Suisse romande, il faut lire impérativement La Saison Des Mouches (Bernard Campiche Editeur) de Daniel Abimi ainsi que Sans Raison (BSN Press/OKAMA) de Marie-Christine Horn. Roman brutal et déjanté se déroulant entre Berne et Genève en passant par le Jura, on appréciera également Une Balle Dans Le Bide (Cousu Mouche) de Gérald Brizon. Il y a également Nicolas Verdan qui revient avec un second opus des enquêtes d’Evangelos Moutozouris parcourant la route des Balkans dans La Récolte Des Enfants (Atalante/Fusion). 

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.37.38.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.39.30.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.38.20.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.40.24.png

     

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.49.05.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.49.43.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.51.26.pngFin de la panthèse helvétique pour se rendre au Portugal avec La Grande Pagode (Agullo) de Miguel Szymanski autour d'une seconde enquête financière menée tambour battant par le journaliste Marcelo Silva. Dennis Lehane signe son grand retour avec Le Silence (Gallmeister) qui confirme son immense talent d’auteur, même s’il avait pu nous décevoir avec quelques précédents ouvrages assez médiocres. Un Conte Parisien Violent (Atalante/Fusion) de Clément Milian figure parmi les bonnes surprises de l’année 2023 tout comme Ces Femmes-Là d’Ivy Pochada (Globe) et Pour Mourir, Le Monde (Agullo), extraordinaire récit d’aventure maritime de Yan Lespoux se déroulant au XVIIème siècle, sur fond de naufrages en nous entraînant du côté de Goa, de Bahia pour s’achever sur les plages sauvages du Médoc.

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    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.55.55.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.56.50.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.57.20.pngEt puis il y a les valeurs sûres qui reviennent pour notre plus grand bonheur comme Marin Ledun avec Free Queens (Série Noire), Valério Varesi avec Ce N’Est Qu’Un Début Commissaire Soneri (Agullo) et l’excellent Proies (Rivages/Noir) d’Andrée A. Michaud. Un des événements de l’année c’est également le retour d’Emily St. John Mandel qui nous livre un extraordinaire récit de science-fiction intitulé La Mer De La Tranquillité (Rivages) ainsi que Laurent Petitmangin qui s’empare également du thème de l’anticipation avec Les Terres Animales (La Manufacture de Livres) sur fond de catastrophe nucléaire.

    Capture d’écran 2024-01-05 à 16.58.24.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 16.59.06.png

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.02.01.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.05.49.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.07.35.pngParmi les belles découvertes de l’année, il y a également Au Bon Temps De Dieu (Joëlle Losfeld) de Sebastien Barry abordant avec beaucoup de délicatesse le thème difficile des abus sexuels au sein de l’église catholique à Dublin. Le film de Martin Scorcese Killers Of The Flower Moon a permis de donner une seconde vie à La Note Américaine (Globe) de David Grann et c’est tant mieux. Puis Pierre Pelot revient sur le devant de la scène avec Loin En Amont Du Ciel (Gallimard/La Noire) un western crépusculaire époustouflant.

     

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.10.11.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.09.40.png

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.11.18.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.12.09.pngGrand retour également de Blacksad, série BD légendaire de Juan Diaz Canales et Juanjo Guarnido qui s’articule autour d’un diptyque flamboyant intitulé Alors, Tout Tombe (Dargaud). Un autre détective revient, c’est Philip Marlowe dont la nouvelle traduction de La Dame Dans Le Lac (Série Noire/Classique) de Nicolas Richard nous permet d’apprécier toute l’envergure de l’écriture  de Raymond Chandler. Belle retrouvaille également de Jurica Pavičić déclinant les affres de la guerre de l’ex-Yougoslavie dans Le Collectionneur De Serpents (Agullo), pour un recueil de nouvelles extrêmement marquantes. Et puis une dernière belle surprise avec Feux Dans La Plaine (Rouergue/Noir) d'Olivier Ciechelski, un primo-romancier très prometteur. 

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    On ne fait jamais assez le bilan des romans que l’on a pas eu le temps de lire et encore moins de chroniquer. Je regrette toujours de n’avoir pas lu les récits d’Alan Parks ainsi que ceux de Tim Dorsey qui nous a quitté cette année. 

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.31.12.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.31.30.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.31.42.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.32.02.png

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    Il en va de même pour Roxanne Bouchard que j’ai eu le plaisir de rencontrer lors du festival Le Quai du Polar. Je les ai lus et je sais donc de quoi je parle, je ne peux que vous recommander de lire l’ensemble des romans de Michèle Pedinielli qui mettent en scène le personnage extraordinaire de Ghjulia Boccanera à l’esprit libertaire. 

     

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.34.30.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.34.56.png

    Capture d’écran 2024-01-05 à 17.37.51.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.39.01.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.39.44.pngCapture d’écran 2024-01-05 à 17.40.12.png

    Il faudra également que j’évoque les récits de Jake Adelstein, Tokyo Vice et Tokyo Détective ainsi que le magnifique Sambre d’Alice Géraud. Bref, on pourrait continuer comme ça indéfiniment, il y en a tant d’autres. 

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    Pour l’année 2024, je me réjouis de vous retrouver dans une certaine continuité en espérant tout de même rédiger davantage de retour de mes lectures que l’on retrouvera également sur la plateforme Instagram dont je découvre les fonctionnalités que tout récemment. Un univers assez déroutant qui retranscrit assez bien la frénésie du rythme des publications avec cette propension à décliner une quantité assez impressionnante d’ouvrages me laissant assez perplexe quant à mon propre rythme de lecture. A se demander si certains d’entre eux lisent tous les ouvrages qu’ils commentent dans des textes assez courts, puisqu’il va de soi que l’on privilégie l’image au détriment des mots ce qui est assez ironique lorsque l’on parle de livre. Quoiqu’il en soit, il y tout de même de très belles initiatives sur cette plateforme dont il est bon de s’inspirer sans pour autant délaisser ce bon vieux blog qui va encore perdurer quelques décennies en permettant de faire de belles rencontres que j’espère encore très nombreuses. Au plaisir de vous retrouver donc sur ces réseaux, mais également dans le monde réel et notamment au cours du festival des Quais du Polar à Lyon qui célèbre ses vingt ans.

     

    Bonnes lectures.

     

    A lire en écoutant : Des Hauts, Des Bas de Stephan Eicher. Album : Carcassonne. 1993 Barclay.

     

  • Daniel Abimi : La Saison Des Mouches. Nouvel ordre.

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    Service de presse.


    En 2009, il n'y a guère que Corinne Jaquet, Jean-Jacques Busino, Michel Bory et Marie-Christine Horn qui s'inscrivent dans le paysage de la littérature noire helvétique lorsque débarque Daniel Abimi chez Bernard Campiche Editeur qui publie Le Dernier Echangeur où apparait Michel Rod, journaliste localier arpentant les rues lausannoises tout comme son auteur qui a fréquenté les salles de rédaction de la capitale vaudois
    e ainsi qu'un grand nombre d'estaminets de la ville pour recueillir les confidences de ses interlocuteurs et rédiger les sujets de ses articles tout en consommant quelques boisson alcoolisées. C'est une époque où les collections polars ou romans noirs n'existent pas au sein des éditeurs romands, encore épargnés par la déferlante de récits ineptes à venir. On publie du polar l'air de rien, comme le fait d'ailleurs Bernard Campiche expliquant que les textes de Daniel Abimi ne sont pas des romans policiers car il sont trop bien écrits, suscitant indignation mais également intérêt de ma part. Il faut dire que le talentueux éditeur vaudois aussi chevronné que solitaire (sa marque de fabrique) sait de quoi il parle, puisqu'il a déjà publié les intrigues policières d'Anne Cunéo, ouvrages qui sont malheureusement épuisés. Avec plus de 30 ans d’expérience, en s’imposant ainsi comme un éditeur passionnée et expérimenté ayant publié les plus grand noms de la littérature romande dont le légendaire Jacques Chessex, Bernard Campiche vantait les indéniables qualités d’écriture de Daniel Abimi, tout en percevant, sans nul doute, les frémissements de la vague d’auteurs médiocres se profilant dans le registre de la littérature noire romande pour déferler sur les étals des librairies avec, au final, ce phénomène de saturation qui touche désormais le genre, ceci dans le secret espoir de reproduire le modèle commercial de leurs idoles que sont devenus Joël Dicker, Marc Voltenauer et autres écrivains du même acabit. Incontestablement, Daniel Abimi ne s’inscrit pas dans cette mouvance, privilégiant davantage l’écriture que la promotion, ce que l’on pourrait presque lui reprocher, ceci même s’il a rencontré un succès d’estime enthousiaste à la sortie de ce premier roman composant ce que l’on peut désormais désigner comme la trilogie lausannoise qui se poursuit avec Le Cadeau De Noël (Bernard Campiche Editeur 2012), pour s’achever, après onze ans d’attente, dans le fracas d’un roman policier magistral, La Saison Des Mouches, où l’on retrouve donc Michel Rod, désormais abstinent, ainsi que Mariani, chef de la brigade criminelle, qui soigne toujours son mal-être à coup d’antidépresseurs. 

     

    Après un voyage épique en Thaïlande, Michel Rod a cessé de boire et est de retour à Lausanne au sein de la rédaction d'un journal moribond où il conserve son emploi grâce à sa tante richissime détenant des parts de l'entreprise. En pleine période estivale et caniculaire, la ville est plutôt calme lorsqu'une tuerie se déroule dans un cinéma porno où un tireur solitaire fait un carnage avant de se donner la mort. Acte isolé ou projet terroriste d'envergure, c'est au commissaire Mariani, en charge de l'enquête de le déterminer. Bien vite, le policier tout comme le journaliste mettent à jour les réseaux nauséabonds d'un vieux négationniste néonazi pédophile ainsi qu'une inquiétante congrégation d'évangélistes fanatiques. C’est également autour de la personnalité du juge Sandoz, un éminent juge à la retraite, que les deux hommes vont prendre la mesure des événements tragiques qui vont les marquer à tout jamais tandis que leurs certitudes s’effondrent au sein d’une société dans laquelle ils ne se reconnaissent plus.

     

    L'intrigue de La Saison Des Mouches s'inspire d'un fait divers qui s'est déroulé à Lausanne en 2002 et où un individu a ouvert le feu dans le cinéma porno Le Moderne en faisant deux morts et deux blessés. Mais c'est également en s'inspirant du parcours de Gaston-Armand Amaudruz, militant néonazi et négationniste lausannois notoire, que Daniel Abimi façonne son personnage de Georges Amaudruz en lui permettant d'aborder le thème de l'extrémisme de droite ainsi que les dérives du fanatisme religieux d'une congrégation chrétienne tout en évoquant le sujet de la pédophilie au gré d'une intrigue extrêmement sombre où l'on croise également des figures du nazisme telles que Paul Werner Hoppe, commandant d'un camp de concentration qui a trouvé refuge en Suisse après la guerre, en travaillant comme jardinier-paysagiste, de Jenny-Wanda Barkmann gardienne de camp condamnée à la pendaison et exécutée à Gdansk ainsi que Bruno Kittel un officier SS chargé de liquider le ghetto de Vilnius et qui disparut mystérieusement en 1945. C'est donc autour de ce fait divers et de ces personnalités historiques que Daniel Abimi bâtit une intrigue solide où le réalisme s'imbrique parfaitement dans la fiction qui prend l'allure d'un thriller rythmé au gré d'une succession d'attentats qui vont secouer cette ville de Lausanne  qu'il sait si bien dépeindre en évitant l'écueil du polar régional qui semble fleurir dans les librairies romandes. Il émane ainsi du texte, une atmosphère oppressante et crépusculaire où l'on arpente les bas-fond de la ville avant de se rendre dans les quartiers aisés pour côtoyer cette bourgeoisie locale que le juge Sandoz ainsi que Marie-Anne Barbier, la fameuse tante fortunée de Michel Rod dont on avait fait connaissance dans Le Cadeau De Noël, incarnent à la perfection. Cette justesse dans le ton et l'incarnation des personnages, on la retrouve bien évidemment chez Michel Rod et le commissaire Mariani, protagonistes centraux de la trilogie, évoluant dans leurs environnements professionnels respectifs sans jamais vraiment outrepasser les limites d'une amitié qui se désagrège au fil du temps, tout comme leurs certitudes vis à vis du milieu journalistique pour l'un et des institutions policières pour l'autre et dont l'auteur restitue les fonctionnements avec des accents criants de vérité. On observe ainsi cette fragilité qui imprègne ces deux héros en bout de course qui semblent constamment dépassés par les événements ce qui suscite cette sensation de malaise accentuée par la touffeur caniculaire de cette saison estivale qui résonne comme un glas sur une époque finissante et dont Daniel Abimi nous restitue ce sentiment de désarroi jusqu'aux dernières lignes d'un récit d'une incroyable maîtrise baignant dans un effroyable pessimisme qui vous foudroie implacablement. La quintessence de la littérature noire helvétique.

     


    Daniel Abimi : La Saison Des Mouches. Editions Bernard Campiche 2023.

    A lire en écoutant : Messe en Si Mineur de Jean-Sebastien Bach. Album : Michel Corboz, Ensemble Vocal de Lausanne, Ensemble instrumental de Lausanne. 2009 Mirare.