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Corée

  • JEONG YOU-JEONG : UN BOHNEUR PARFAIT. LA SOUSTRACTION.

    IMG_5294.jpegExclusivement dédiée à la littérature en provenance de l’extrême-orient, la maison d’éditions Picquier a constitué, depuis 40 ans, un catalogue où tous les genres se confondent que ce soit des classiques ou des romans contemporains, des essais ou des ouvrages pour les enfants ainsi que de la littérature noire allant du thriller au policier classique en passant  par le roman noir. Ce qui importe dans le choix des textes, c’est cette sensation d’effectuer une véritable immersion par le biais d’intrigues du cru habilement traduites nous permettant de saisir les particularismes du pays, tant au niveau géographique bien évidemment, mais surtout dans la dimension culturelle et sociale qui émergent de récits ancrés dans le terroir. Dès lors, avec une ligne éditoriale de ce calibre, on comprendra que les thrillers qui intègrent la collection ne répondent pas forcement aux codes occidentaux propre au genre, ce qui permet à Un Bonheur Parfait de la sud-coréenne Jeong You-jeong d’apparaitre comme un récit dense et chargé de tensions certes, mais qui se dispensera de rebondissements absurdes pour se concentrer sur le fil d’une intrigue captivante qui s’articule autour des points de vue de l’entourage d’une sociopathe inquiétante et qui s’inspire d’un fait divers réel qui a marqué le pays. Il faut dire que la romancière, infirmière de formation, n’est pas une débutante avec pas moins de huit romans qui s’inscrivent tous dans une veine sombre et dont plusieurs d’entre eux ont fait l’objet d’une adaptation au cinéma tandis que d’autres sont traduits en français à l’instar de Généalogie Du Mal (Picquier 2018), un thriller psychologique qui se penchait déjà sur le portrait d’un jeune homme tourmenté se réveillant avec le cadavre de sa mère gisant en bas des escaliers du duplex où ils vivent. Ainisi, au-delà de la noirceur de ses romans, lJeong You-jeong s’emploie à nous offrir un tableau vif de la société sud-coréenne qu’elle restitue par l’entremise de personnages à la fois nuancés et extrêmement fouillés dont les interactions nous donnent un aperçu des rapports qui les régentent au sein de leur environnement très codifié.

     

    IMG_5292.jpegA six ans Jiyu s’emploie à respecter du mieux qu’elle peut les règles que lui impose sa maman. Il faut dire que Yuna est exigeante et que son humeur s’assombrit lorsque l’on ne répond pas à ses attentes. Sa soeur en a fait les frais ainsi que le second mari de Yuna qui vient de perdre son fils, issu d’un premier mariage, dans des circonstances tragiques. Il faut dire que les tragédies s’enchaînent dans l’entourage de Yuna. On commence même à se demander ce qu’il est advenu de son premier mari qui semble avoir disparu de la circulation. Jiyu pourrait bien dire qu’elle a vu son papa et qu’elle s’est promenée avec lui au bord de l’étang aux canards avant qu’il ne parte définitivement après avoir mangé un bon repas concocté par sa maman. Mais celle-ci dit que c’est un secret. Et puis il y ces rêves terribles qui hantent les nuits de la fillette avec ces oiseaux qui semblent hurler de douleur. Qu’ont-ils pu avoir bien vu ?


    Contrairement à bon nombre de thrillers se focalisant sur des psychopathes, on n’adoptera jamais le point de vue de Yuna, cette femme narcissique dont le portrait s’esquisse par le prisme de son entourage que ce soit Jiyu sa fille, Eun-ho  son second mari et Jae-in sa grande soeur que Jeong You-jeong met en scène dans une alternance de trois chapitres qui constituent chacune des trois partie d’un roman à la mécanique aussi précise que redoutable. Dès lors, à  mesure que l’on progresse dans le cours de l’intrigue, s’additionne ainsi les regards parcellaires de chacun des proches de Yuna qui vont nous permettre de saisir l’ampleur de sa personnalité terrifiante tout en se demandant ce qu’il va advenir de chacun d’entre eux, ceci dans une atmosphère chargée de tension. Ce que l’on apprécie avec cette romancière sud-coréenne, c’est ce pouvoir de suggestion qui rejaillit d’un texte où l’horreur émerge dans une espèce d’incertitude qui ne font que renforcer les doutes du lecteur, sans pour autant abuser du procédé. De cette manière, l’enjeu du roman s’articule autour du devenir des trois membres de la famille de Yuna à mesure que l’on distingue les projets de cette personne inquiétante, en quête d’Un Bonheur Parfait qui se construit au gré d’une logique implacable qui fait froid dans le dos et que l’on retrouve sur le quatrième de couverture qu’il faudra s’abstenir de lire tant il dévoile certains aspects de l’intrigue, quand bien même si celle-ci ne se définit pas sur des ressorts surprenants mais davantage sur une construction machiavélique où Yuna apparaît peu à peu dans toute sa froide humanité imprégnée tout de même d’une certaine détresse qui ne la rend que plus crédible. Tout cela se construit sur un rythme lent qui correspond à cette langueur hivernale imprégnant un récit de plus de 500 pages où chaque détail compte en s’enchâssant parfaitement et en nous invitant à découvrir également les rapports qui régissent cette famille coréenne reflet d’une société où la pression qu’elle soit sociale ou familiale semble définir les codes d’une société fortement hiérarchisée. Et puis, au gré de quelques analepses chargée d’une certaine mélancolie, on s’aventurera du côté de Vladivostok, ville russe, guère éloignée de la Corée du Sud qui abrita d’ailleurs une importante communauté coréenne avant que Staline ne fasse raser le quartier, mais qui entretient aujourd'hui encore, des liens économiques, culturels et touristiques étroits avec ce pays. D’une richesse incroyable tant au niveau des personnages que de l’environnement dans lequel ils évoluent, Un Bonheur Parfait apparait comme un thriller prenant qui vous envoute à mesure que l’on progresse dans les rouages tortueux d’un texte dense à l'écriture ciselée qui dévoile les contours de la personnalité d’une femme aussi troublante que fascinante.


    Jeong You-jeong : Un Bonheur Parfait (Perfect Happiness - Wanjeonhan Haengbok). Editions Picquier 2024. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Suzy Borello.

    A lire en écoutant : Why  Should I Love You de Kate Bush. Album : The Red Shoes. 2011 Noble & Brite Ltd.

     

     

  • KIM UN-SU : LES PLANIFICATEURS. MA PETITE ENTREPRISE.

    Capture d’écran 2016-03-06 à 16.20.00.pngAvec la littérature asiatique il y a toujours cette surprenante garantie de dépaysement intense capable d’interpeller les lecteurs les plus blasés. C’est particulièrement le cas avec les auteurs coréens à l’instar de Kim Un-Su qui revisite par l’entremise de son premier polar, Les Planificateurs, la thématique du tueur à gage en empruntant des tonalités tout à la fois poétiques et décalées.

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    Les Planificateurs, personnages de l’ombre, sont les entremetteurs entre les commanditaires et les tueurs à gage. Et dans ce type de fonction, il s’agit de se montrer discret en organisant des assassinats en tout genre. C’est pour cette raison qu’en Corée du Sud, le père Raton-Laveur a fondé la bibliothèque des Chiens, un endroit discret et vénérable où les personnes fréquentant les lieux ne lisent pas le moindre ouvrage. Pour mener à bien ses funestes opérations, l’honorable bibliothécaire s’appuie notamment sur les compétences de son fils adoptif Laeseng qu’il a formé pour effectuer ce genre de tâche. Mais depuis la démocratisation et la libéralisation du pays, d’autres entreprises veulent obtenir des parts de marché pour concurrencer le père Raton-Laveur. Parmi ces entreprises, il y a celle de Hanja, autre fils adoptif du « respectable » bibliothécaire, qui souhaite prendre le pas sur cette officine vieillissante, ceci de gré ou de force. Et dans ce milieu, quand on parle de concurrence féroce, il ne s’agit pas forcément d’un point de vue imagé.

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    Premier polar de l’auteur, Les Planificateurs dépeint un univers très hiérarchisé et très organisé où se côtoient, assassins, planificateurs et logisticiens mettant sur pied des processus élaborés permettant de camoufler des exécutions en tout genre. Une espèce de petite entreprise où le savoir se transmet de pères en fils dans un certain respect de règles bien établies. On suit la destinée de Laeseng, un jeune tueur indolent qui vit dans l’ombre de cette bibliothèque fantomatique dont il est le seul adhérant à parcourir les rayonnages pour emprunter des livres. C'est avec l’Odyssée et autres ouvrages classiques qu’il apprend à lire au grand dam de son père adoptif Père Raton-Laveur qui a créé l’endroit dans le but unique de camoufler ses activités. Ainsi Laeseng côtoie tueurs à gage, exécuteur et assassins en tout genre dont son frère adoptif Hanja qui est l’aîné et s’est émancipé de la petite entreprise pour constituer une société plus moderne effectuant des activités similaires à celle de son père adoptif. On assiste donc à ce duel du monde libéral où l’entreprise artisanale, vieillissante et déclinante doit céder le pas à une entreprise moderne sous pression qui doit impérativement fournir du chiffre et du résultat. Une très belle allégorie du monde du travail permettant de cerner les défis auxquels doit faire face cette Corée du Sud industrialisée et démocratisée.

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    Même s’il a été trouvé dans une poubelle, le destin de Laesang paraît extrêmement banal, ceci en dépit de ses activités qu’il effectue comme s’il s’agissait d’un travail comme un autre. On y décèle une certaine nonchalance qui confine presque à l’ennui comme lorsqu’il livre les corps de ses victimes à Poilu qui possède un incinérateur pour animaux et qui se plaint continuellement des frais de fonctionnement de sa petite entreprise en demandant un lot plus important de morts. Une routine dans laquelle on distingue certaines similitudes avec le travail à la chaine lorsque le personnage principal, devant se faire oublier quelques temps, devient ouvrier qualifié dans une usine où il rencontre une jeune femme avec qui il se met en ménage. Une idylle étrange dans la vie de cet homme atypique. D’autres personnages originaux jalonnent le roman avec un groupe de femmes dont une planificatrice extrêmement manipulatrice qui donne d’avantage d’envergure à un univers généralement dédié à la gent masculine. Une bibliothécaire qui louche, un confrère tueur en sursis, une jeune femme adepte des figurines Disney complètent cette série de personnages hors normes qui croisent le destin de Laeseng.

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    Avec Les Planificateurs Kim Un-Su s’émancipe des stéréotypes du genre en nous décrivant des combats qui s’effectuent principalement au couteau de cuisine et où l’adversaire principal, surnommé Le Barbier, travaille comme coiffeur dans une banlieue. Un univers en décalage constant dont il se dégage, au fil des pages, un certain spleen poétique à l’exemple de cette première confrontation entre un tueur et sa victime qui l’accueille pour la nuit dans sa maison de campagne et lui raconte les péripéties de son grand-père, chasseur de baleine repenti.

    Un final assez classique achève de dérouter le lecteur qui découvrira avec Les Planificateurs un texte fort et original. Troublant.

     

    « Si tu lis des livres, ta vie sera pleine de peurs et de honte »

    Père Raton-Laveur

     

    Kim Un-Su : Les Planificateurs (The Plotters). Editions de l’Aube/L’aube Noire 2016. Traduit du coréen par Choi Kyungran et Pierre Bisiou.

    A lire en écoutant : Fifteen Floors de Balthazar. Album : Applause. 2010 Maarten Devoldere / Jinte Dprez, released Under exclusive License by (PIAS) Recording.

  • Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Dans le sillage glacé du Voyage d'Hiver de Schubert.

    Capture d’écran 2014-07-02 à 12.18.57.png

    Il y a parfois comme ça des instants parfaits où la succession des chants du Winterreise de Schubert s’entremêlent aux chapitres d’un magnifique roman comme celui du coréen Lee Jung-Myung, Le Garde, le Poète et le Prisonnier qui s’inspire de la vie du poète Yun Dong-Ju en vous immergeant au cœur d’un camp de prisonnier japonais durant la seconde guerre mondiale. Une intrigue policière hors norme qui se déroule sur fond de poésie, de littérature et de musique classique c’est ce que vous découvrirez tout au long de ce récit dont le titre fait référence au recueil de poèmes de Yun Dong-Ju, Le Ciel, le Vent, les Etoiles et la Poésie qui est aujourd’hui encore considéré comme un des ouvrages de référence en Corée du Sud.

     

    En 1944, dans le sinistre pénitencier de Fukuoka, on découvre le corps sans vie de Sugiyama, un gardien sadique redouté de tous les prisonniers. Sur insistance du directeur de l’établissement pénitentiaire, le jeune conscrit, Watanabe est chargé d’une enquête qui s’avérera expéditive puisqu’un détenu coréen communiste va rapidement s’accuser du crime. Mais malgré les apparences, Watanabe va poursuivre son enquête pour mettre à jour l’étrange relation qui s’est nouée entre l’ignoble Sugiyama et Yun Dong-Ju un jeune poète  coréen condamné pour ses écrits contestataires. Ancien libraire, Watanabe va découvrir le talent de ce jeune poète et tenter par tous les moyens de le protéger afin qu’il poursuive son œuvre. Mais les complots et les terribles expériences qui se déroulent au cœur de la prison auront peut-être raison de sa volonté de préserver le peu de lumière qui règne dans ce monde de ténèbres.

     

    D’une subtilité sans commune mesure, l’auteur construit son récit au travers des poèmes de Yun Dong-Ju, mettant en valeur les auteurs qui influencèrent son œuvre comme Rielke et Jammes. Retranscrits tout au long du récit, ce sont les textes lumineux de ces auteurs qui transcendent la vie de ces prisonniers trouvant ainsi une lueur d’espoir et de rédemption par l’entremise d’une joute culturelle souterraine qu’ils mènent contre l’autorité carcérale.

     

    Capture d’écran 2014-07-02 à 12.22.08.pngPar le biais de très belles scènes comme ce combat de cerf-volant ou la rédaction de cartes postales destinées aux familles de prisonniers, Lee Jung-Myung met en place les rebondissements de ce polar qui intègre toutes les arcanes du complot politique. Car l’auteur maîtrise aussi bien les aspects historiques, culturelles et policiers d’un récit parfaitement équilibré pour nous restituer le quotidien de gardiens et prisonniers enfermés dans leurs certitudes respectives que seul le poète va parvenir à faire voler en éclat. Mais derrière les murs de cette inquiétante infirmerie pénitentiaire se préparent la mise en place d’un plan macabre qui mettra fin à toute forme d’espérance.

     

    C’est peut-être cette conjugaison subtile, presque improbable de la culture asiatique et du romantisme allemand qui séduira le lecteur pour l’entraîner dans les méandres de cette histoire palpitante et crépusculaire qui n’en demeure pas moins un roman policier dans le plus pur des styles. Comme un écho dramatique vous suivrez le destin tragique d’un poète dissident qui semble s’imprimer sur la partition poignante du Winterreise de Schubert.

     

    Le Garde, le Poète et le Prisonnier c’est le voyage dans les tourments d’une saison hivernale qui semble ne jamais vouloir s’achever. Un polar tragique et raffiné tout à la fois qui le placera parmi les meilleurs romans de l’année.

     

    Après son entrée fracassante dans le monde cinématographique du polar, la Corée du sud débarque dans le domaine du roman policier et croyez-moi, le choc culturel va être immense.

     

     

    Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Editions Michel Lafon 2014. Traduit  du coréen vers l’anglais par Kim Chi-Young et traduit de l’anglais vers le français par Eric Betsch.

    Die Winterreise de Schubert. Baryton : Dietrich Fischer-Dieskau - Piano : Gérald Moore 1912. Deutsche Grammophon GmbH 1985.