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Suisse

  • Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Les Suissis.

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    Ses parents s'étant inspirés du titre d'un roman de Marguerite Duras pour lui donner son prénom, il n'est pas étonnant qu'elle ait plaqué son travail dans le marketing pour se consacrer à l'écriture tout en enseignant le français aux expatriés de la Genève internationale. Native du canton de Vaud, d'un père alémanique et d'une mère romande, Lolvé Tillmanns s'est installée à Genève pour effectuer ses études avant de travailler notamment pour le compte de Rolex, ceci jusqu'en 2014 où elle se rend à Gênes pour séjourner durant trois mois dans une résidence littéraire qui lui permettra de publier 33, rue des Grottes, un premier roman aux allures de polar prenant pour cadre la communauté d'un petit immeuble d'un quartier populaire genevois qui bascule dans une atmosphère inquiétante de fin du monde. Avec ce livre, la primo-romancière connaîtra un certain succès tant auprès des lecteurs que des critiques qui découvrent une écriture imprégnée d'une dose de noirceur que l'on retrouve dans l'ensemble de son œuvre constituée de huit ouvrages figurant, pour la plupart, dans la collection Cousu Mouche, maison d'édition indépendante genevoise qui a la particularité d'être dirigée, depuis plus de vingt ans, par un comité de bénévoles qui ont constitué, dans le café où ils se rassemblent, un catalogue de 80 livres d'auteurs provenant de toute la Suisse romande. Mais pour en revenir à Lolvé Tillmanns, on relèvera que son avant-dernier roman La Fanatique retrace de manière romancée le parcours sombre de Magda Goebbels qui s'inscrira donc dans une dimension historique que l'on va retrouver dans Colon ne s'écrit pas au féminin, son tout nouveau roman qui se penche sur l'histoire méconnue de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif en Algérie qui fut créée par quelques hommes d'affaires suisses à qui Napoléon III octroya en 1853 une concession de vingt mille hectares.
     
     
    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026En 1852, comme il se doit, Madame n'est pas aux commandes des affaires de son mari, un richissime banquier genevois qui aspire à investir dans les colonies françaises, avec des vues sur l'Algérie. Néanmoins, lorsque la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif est créée, elle a un mauvais pressentiment et voit d'un très mauvais œil cette idée d'envoyer des citoyens suisses s'implanter dans la région.
    Paysanne vaudoise, Anne-Laure peine à joindre les deux bouts avec une ferme au rendement insuffisant pour nourrir sa famille affamée. Ce n'est pas pour autant qu'elle aspire à s'établir en Algérie, un pays dont elle n'a jamais entendu parler. Mais que faire quand son mari a déjà décidé de tout et cédé les titres de propriété de l'exploitation afin de financer le voyage ainsi que l'installation du côté de Sétif, pour rejoindre cette communauté de colons vaudois ?
    Vivant dans la région de Sétif avec son frère Youssef et sa mère Dhaouia, Safia est une jeune adolescente désemparée qui a observé le massacre de sa tribu par l'armée française ainsi que l'expropriation de la terre de ses ancêtres désormais attribuée à ces Suisses avec lesquels elle va pourtant se lier, plus particulièrement à ces femmes de colons qui partagent la même précarité ainsi que des similarités quant à la condition féminine.
     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Au sein de la Suisse, il y a toujours eu ce mythe tenace de l’innocence quant à son absence d’implication dans le système délétère des colonies, du fait que le pays n’a effectivement jamais possédé de territoire en tant qu’État ; ce qui n’a pas empêché des banquiers et autres hommes d’affaires d’investir dans ce domaine. Et c’est ce sujet historique méconnu que l’on va découvrir dans Colon ne s'écrit pas au féminin, où Lolvé Tillmanns se penche sur cette Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, dont elle a examiné les archives pour en restituer une intrigue romancée s’articulant autour du quotidien ordinaire de trois femmes dont on va suivre le parcours respectif, en se focalisant sur les années 1854 et 1855, qui constituent les deux premières parties du roman que représentent la conquête et la colonisation, tandis que la troisième partie s’apparente à un long épilogue passionnant sur le devenir de chacun des personnages et de leur descendance. Ainsi, ces trois protagonistes féminines deviennent l’incarnation de ce système colonial, que ce soit « Madame », l'épouse d’un banquier genevois, Anne-Laure, la paysanne vaudoise, ou Safia, cette jeune fille algérienne, au sein de ce qui s’apparente à un système de castes dont on observe l’environnement : celui de la haute bourgeoisie et de ceux qui financent cette colonisation en vue de profits juteux, celui des colons à proprement parler, en quête d’une vie meilleure, et bien évidemment celui des autochtones asservis. On ne manquera pas d’apprécier une narration et une mise en scène habiles, efficaces et rythmées qui s'articulent donc autour d’une alternance de ces trois points de vue, débutant par quelques lignes en italique pour planter le décor afin de nous immerger immédiatement dans leur quotidien, pour laisser place ensuite à leurs ressentis et à leurs échanges avec leurs proches. C’est ainsi que l’on observe ces dérives de la mise en œuvre de cette colonie helvétique de Sétif, s’incarnant dans cette quête du profit se conjuguant à cette certitude de la supériorité raciale qui s’applique avec brutalité, mais parfois avec cette condescendance larvée qu’incarne un certain Henry Dunant, qui a pris part à cette activité avant de fonder la Croix-Rouge quelques années plus tard. Ce qui rejaillit du texte, c’est cette exploitation de la misère tant en Suisse qu’en Algérie que Lolvé Tillmanns met en exergue au gré d’un texte à la fois sobre, laissant transparaître cette émotion et cette douleur animant ces trois femmes évoluant dans un cadre patriarcal extrême qui transcende les classes sociales auxquelles elles appartiennent. Et c’est là que le titre du roman prend tout son sens quand le regard de ces femmes, toutes trois corsetées dans le cadre de cette discrimination de genre, fait écho à ce mouvement colonialiste qu’elles subissent à leur corps défendant. Sans que cela ne vire jamais au pamphlet, Lolvé Tillmanns s’inscrit donc dans une dimension féministe pour refléter ces heures sombres de l’histoire de la Suisse mais surtout de l’Algérie, dont on saisit la perspective historique par le biais de ces épigraphes placées au début de chaque chapitre, échos des courants de pensée autoritaires de ces hommes politiques, de ces militaires et de ces indépendantistes qui ont façonné le pays. Tout cela se décline dans la fluidité d’une intrigue naturaliste imprégnée de force et d’émotion au gré de la trajectoire douloureuse de ces femmes qui font de Colon Ne S’Ecrit Pas Au Féminin, un roman essentiel.

     

     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Le vendredi 2 et le samedi 3 octobre 2026, Lolvé Tillmanns sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

    Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Editions Cousu Mouche 2026.

    A lire en écoutant : The Host Of Seraphim de Dead Can Dance. Album : The Serpent’s Egg. 2007 4AD Ltd.

  • Anne Pitteloud : Fille De. L’imposture.

    IMG_5419.jpegIl semble qu’il y ait désormais un courant littéraire helvétique chez Finitude, éditeur indépendant bordelais qui publie le livre de cette primo-romancière genevoise rejoignant ainsi Joseph Incardona et Luca Brunoni au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le degré d’exigence vis-à-vis des textes qu’elle défend. Mais au-delà de la nationalité, c’est le sens de la dramaturgie ainsi qu’une espèce de mélange subtil des genres qui rassemblent ces trois romanciers dont Anne Pitteloud fait désormais partie, après avoir subi le refus de deux de ses manuscrits, comme elle le mentionne dans un entretien, ce qui donne une idée du parcours semé d’embûches du romancier ou de la romancière en devenir. Quoi qu’il en soit, du côté de Genève où elle vit, Anne Pitteloud n’a rien d’une inconnue, puisque l’autrice, également journaliste, travaille au sein du quotidien indépendant Le Courrier en tant que responsable de la rubrique littéraire où l’on peut lire ses critiques, ses entretiens ainsi que ses portraits que l’on peut retrouver sur son blog les Bonnes Feuilles et que l’on ne saurait que trop recommander. Mais pour en revenir à son travail d’écriture, on relèvera qu’Anne Pitteloud a publié En Plein Vol (D’Autre Part, 2016), un recueil de nouvelles ainsi que Catherine Safonoff, Réinventer L’île (Zoé, 2017), dédié à l’étude de l’œuvre de l’écrivaine éponyme, en jouant sur différents registres, entre l’essai, la fiction et la biographie. Et puis voilà que débarque dans l’effervescence de cette rentrée littéraire, le très remarqué Fille De où Anne Pitteloud explore le petit microcosme du monde du livre en abordant les questions de la légitimité et de l’imposture dans ce qui apparaît comme une fiction contemporaine oscillant sur le registre du roman noir.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireChloé est la fille de Christian Monnay, un monument de la littérature qui, après avoir écrit deux romans emblématiques, s’est terré dans le silence durant trente ans en accumulant plusieurs manuscrits qu’il n’a jamais voulu publier. Et voilà que le romancier légendaire vient de s’éteindre et qu’il est temps pour sa veuve aveugle de mettre en lumière tout le génie de cet homme qu’elle adule. Mais lorsqu’elle se rend dans le bureau de son père et qu’elle examine les manuscrits, Chloé découvre qu’il ne s’agit que de pages blanches. Bouleversée, elle ne peut se résoudre à dire la vérité à sa mère qui ne s’en remettrait pas et se résout donc à lui lire son propre roman qu’elle a écrit sans jamais rien dire à personne, faisant ainsi croire qu’il s’agit du texte du grand Christian Monnay. Et contre toute attente, le stratagème fonctionne, ce qui fait qu’elle se retrouve dépossédée de son texte jugé magistral et qui une fois publié, rencontre un succès phénoménal. Enferrée dans ses mensonges, Chloé devient dépositaire de l’œuvre de son père, au gré d’une supercherie qui la prive de son identité d’autrice talentueuse la condamnant à rester la « fille de ». Mais peut-on vivre durablement dans la lumière de ce qui n’est qu’une imposture ?

     

    Débutant comme une confession, Fille De s’articule autour du point de vue de Chloé, dont on va suivre la trajectoire incertaine se déployant autour de l’imposture de son père, qu’elle va endosser comme un héritage encombrant dont elle ne peut se défaire. C’est ainsi qu’Anne Pitteloud va déconstruire le mythe du grand écrivain et de son emprise sur son entourage, dans ce qui apparaît comme un récit subtil à la tension savamment distillée, où les personnages se révèlent dans toute leur ambivalence — qu’il s’agisse de Chloé, bien évidemment, mais également de Richard, cet éditeur fébrile qui devient l’incarnation de ce microcosme littéraire fait de faux-semblants admirablement mis en scène à mesure que l’on progresse dans cette intrigue habilement construite et ponctuée de quelques révélations saisissantes.
    Mais pour en revenir à Chloé, c’est particulièrement dans les rapports qu’elle entretient avec sa mère aveugle que l’on perçoit ce glissement, cet engrenage infernal qui font que, d’une démarche protectrice, on passe à une attitude de défiance délétère, à mesure que la jeune femme s’enlise dans ses mensonges qui ne resteront pas sans conséquences pour cette veuve bercée dans une illusion toxique. Et puis il y a également ce thème sous-jacent de l’invisibilisation des femmes vivant dans l’ombre de l’écrivain adulé, particulièrement criant dans ce monde du livre encore très masculin qu’Anne Pitteloud met en exergue sans que cela ne vire jamais au pamphlet, ce qui en rend la portée d’autant plus pertinente.
    On trouvera dans le récit, une référence à l'affaire Romand ce faux médecin acculé qui décima toute sa famille plutôt que de leur dire la vérité sur sa situation et dont l'évocation nous ramène à ce sentiment d'oppression du mensonge d'où découle cette solitude implacable dans lequel Chloé va s'engouffrer. Mais si l’on songe peut-être à L’Adversaire (P.O.L 2000) d’Emmanuel Carrère, inspiré de l'affaire Romand, ou à Yellowface (HarperCollins 2024) le roman satirique de Rebecca F. Kuang sur le monde de l'édition, c'est davantage vers Monsieur Ripley (Calmann-Lévy 1955) de Patricia Highsmith qu'il faut se tourner ; car Fille De partage avec lui cette mécanique d'une précision redoutable, entièrement articulée autour de la personalité équivoque des protagonistes. Tout cela se décline dans l’équilibre parfait du suspense et de l’introspection qu'Anne Pitteloud insuffle au gré d’une intrigue maîtrisée, tout comme l'est l’écriture d’ailleurs, pour un premier roman superbement réussi d’où émerge cette éternelle quête de la reconnaissance qu’elle soit filiale ou littéraire. Brillant.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireLe vendredi 2 octobre 2026, Anne Pitteloup sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

     

    Anne Pitteloup : Fille De. Editions Finitude 2026.

    A lire en écoutant : Malaxe d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire.  1998 Barclay. 

  • NIKOS NIKOLOPOULOS : ET ATHENES BRULAIT. NEIGE DE CENDRES.

    IMG_5063.jpegParfois il faut y mettre un peu du sien lorsque l’on est romancier et que l’on veut capter le lectorat, ce d’autant plus lorsque l’on s’inscrit dans un domaine spécifique, à l’instar du polar grec qui se décline désormais dans ce qui apparait comme une série. C’est ainsi que Nicolas Verdan a endossé le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos, du nom de famille de sa grand-mère maternelle, pour la publication de Et Athènes Brûlait, troisième opus mettant en scène Evangelos Moutzouris, un ancien agent des services de renseignements grecs que l’on découvrait dans Le Mur Grec, initialement publié en 2015 chez la maison d’éditions suisse Bernard Campiche, avant d’être réédité en France auprès de l’Atalante, dans la défunte collection Fusion qui nous proposait également La Récolte Des Enfants, (L’Atalante 2022) second volume des pérégrination de cet enquêteur oscillant entre la Suisse et la Grèce, tout comme son auteur également journaliste indépendant. On relèvera que les deux premiers romans sont disponibles dans la  version poche chez J’ai Lu, tandis qu’à l’occasion de la parution de ce nouveau roman noir, Nikos Nikolopoulos intègre désormais la collection noire Noire des éditions de L’Aube.  Grand amateur de littérature noire et collectionneur à ses heures des classiques du genre, on trouve dans les textes du romancier helvéto-grec cette dimension sociale qui alimente des intrigues s’employant à mettre en lumière les dérives écologiques d’un pays qui s’enlise dans le marasme d’une coopération aux conséquences désastreuses, thème central de Et Athènes Brûlait, un récit sombre, à la fois bref et solide.

     

    IMG_4669.jpegIl n’y a pas de répit du coté d’Athènes avec ces incendies qui perdurent au mois de septembre en enveloppant la capital d’une épaisse brume acre dans laquelle les habitants étouffent.  Et du côté de la mer ce n’est guère mieux puisque l’extension du port de Pyrée, au profit d’un consortium chinois, génère des boues toxiques que l’on déverse au large, a détriment de la faune marine. C’est pour toutes ces raisons que Popi, jeune agente du Renseignement, refuse même l’idée d’avoir un enfant avec celui qui partage sa vie. Pour un peu, elle aurait même une certaine sympathie pour le militant écologiste sur lequel elle doit enquêter et qui menace de s’en prendre à Starkos, le ministre de l’Environnement également instigateur de ce projet désastreux. Mais outre le dilemme moral qui la taraude, Popi se demande ce que vient faire dans l’équation, cet ancien collègue, Evangelos Moutzouris, qui semble détenir quelques informations compromettantes au sujet de cet édile politique dont les risques d’attentat se précisent.

     

    Du chapitre dix au chapitre zéro, Et Athènes Brûlait s’égrène comme un compte à rebours autour duquel Nikos Nikolopulos décline un tableau extrêmement sombre et pessimiste de la ville d’Athènes et de ses environs, dont la localité d’Eleusis, qui, au-delà de ses sites archéologiques, est devenue un pôle des activités industrielles, portuaires et commerciales du pays, sacrifiée sur l’autel du profit et de la corruption qui en découlent. C’est donc autour de ce sujet sensible que le romancier construit son intrigue qui s’articule essentiellement autour de Popi, jeune femme aussi énergique que désespérée, menant ses investigations auprès d’un groupuscule extrémiste de militants écologistes menaçant de s’en prendre à celui qu’ils jugent responsable de dérives qui ravagent la Grèce, que ce soit les incendies mais également la pollution marine émanant de cette emprise d’entrepreneurs chinois investissant dans un redimensionnement du port à leur seul profit. Au fil de l’intrigue, Evangelos Moutzouris, apparait de manière plutôt succincte en incarnant les reliquats du passé sombre de la dictature des colonels qui recevait le soutien des Etats-Unis. D’une époque à l’autre, Nikos Nikolopoulos souligne donc cette espèce d’ingérence de pays tiers n’hésitant pas à exploiter les ressources du pays au détriment des habitants malmenés par des autorités corrompues. A partir de ce constat amère qui émane de l’intrigue, on perçoit l’indignation et la révolte de certains individus prêts à faire usage de la violence pour faire en sorte de mettre fin cette surexploitation outrancière et démesurée. Ainsi, sous ce voile de fumée des incendies  qui les encerclent, les villes d’Athènes et d’Eleusis apparaissent comme sclérosées par une pollution infernale dans laquelle évolue les différents protagonistes d’une intrigue aussi lucide que pessimiste et dont l’enjeu prenant consiste à savoir si Popi parviendra à déjouer ce projet d’attentat sur lequel elle enquête. Malgré ses tonalités inquiétantes, Nikos Nikolopoulos s’ingénie également à mettre en scène ces petits instants du quotidien d’une communauté résiliante qui viennent quelque peu soulager cette atmosphère terrifiante qui imprègne le texte, ce d’autant plus avec cette mouvance d’une police corrompue qui vient s’en prendre aux migrants, devenant les boucs émissaires  de tous les maux qui frappent le pays. Tout cela s’achève sur un épilogue où les regrets s’agrègent à une faible note d’espoir entre un passé révolu que Nikos Nikolopoulos met en exergue et un avenir incertain qui s’inscrit dans un changement de paradigmes qui demeure encore au stade d’une dramatique utopie, à l’image de cette Voie sacrée disparue sous le bitume, incarnation explicite d’un monde perdu qui n’aspire qu’à renaitre de ses cendres.

     

    Nikos Nikolopoulos : Et Athènes Brûlait. Editions de L’Aube Noire 2026.

    A lire en écoutant : A Strock of Luck de Garbage. Album : Garbage. 2015 Garbage Unlimited, LLC.

  • NINA PELLEGRINO : CHARLOOSE. LE BATEAU IVRE.

    nina pellegrino,charloose,editions cousu moucheService de presse.

    Pas bien certain qu’il s’agisse d’un roman noir ce qui importe finalement assez peu pour ce premier roman inclassable d’une jeune valaisanne qui semble déjà trimbaler un parcours de vie intense dont elle a eu le bon goût d’en restituer certains aspects non pas dans une énième autofiction, ce qui nous changera, mais dans ce qui apparaît comme l'éblouissante fiction d’un voyage de dingue et de paumé comme le dit si justement Hubert-Félix Thiéfaine qui s’est d’ailleurs invité dans l’une des épigraphes de l’ouvrage. Née en 1998 à Sion, Nina Pellegrino nous livre donc Charloose, contraction de la loose de ce duo improbable que forment cet homme et cette femme, tous deux patients d’un hôpital psychiatrique genevois, et de Charleville où ils s'y rendent à pied afin de découvrir la ville natale de Rimbaud qui y est enterré. Et pour les esprits chagrins jugeant ce point de départ quelque peu fantaisiste, la romancière se confiait auprès des journalistes en expliquant qu’elle s’inspirait de son propre vécu et notamment de ses troubles alimentaires, de ses addictions, de ses séjours en hôpital psychiatrique et de son obsession pour le poète maudit qui l’ont poussée à se rendre à pied sur sa tombe. Autant dire que Nina Pellegrino, ayant déjà exercé mille et un boulots, fait figure de baroudeuse qui en connaît un rayon sur la loose en abordant de manière frontale et sans fard des thèmes comme les troubles psychiatriques, l’alcoolisme, les dérives suicidaires dont elle soulève le couvercle de merde, comme elle le dit si bien, pour nous projeter dans ce superbe périple complètement déjanté au gré d’un texte parfois très drôle, ponctué d’envolées poétiques d’une force brutale et de scènes à la beauté singulière tandis que l’on parcourt ces friches industrielles de la Lorraine en quête de cette figure légendaire de la littérature que Nina Pellegrino démystifie avec aplomb.      

     

    nina pellegrino,charloose,editions cousu moucheEn Suisse, à l’hôpital psychiatrique, il suffit de contempler une boule à neige avec la mention « Ardenne » gravée sur le socle pour définir la destination de cette randonnée thérapeutique qui lui permettra de surmonter son addiction à l’alcool. Avec Bertha, sa camarade d’infortune souffrant de troubles alimentaires, ils se rendront donc à Charleville parce qu’elle vénère le poète Arthur Rimbaud dont elle veut découvrir la ville, le fleuve et bien évidemment la sépulture où elle pourra se recueillir. Ils ont assez de médocs pour deux mois et sont donc parés pour l’aventure. Mais quand on est dans la déprime, c’est toujours difficile de marcher droit. Et voilà nos deux loosers embarqués dans un périple fait de détours chaotiques et de rencontres improbables tandis qu’ils progressent tant bien que mal dans cette région du Grand Est de la France où s’élèvent, telles des cathédrales, les immenses silhouettes décharnées de ces usines désaffectées. Mais à force de détours, c’est bientôt la déche, ce d’autant plus que les thérapeutes mécontents ont fait savoir qu’ils ne s’associaient plus à cette démarche foireuse. Alors que peut-on faire dans les Ardennes quand on est deux expats suisses en rade et bientôt sans le sou ? 

     

    On dira de Charloose qu’il s’agit d’une fiction de voyage, une sorte d’Usage Du Monde sous Temesta en compagnie de deux paumés auxquels on s’attache incontestablement sans pour autant tomber dans un registre émotionnel lourdingue pour ce qui a trait aux difficultés qu’ils doivent surmonter que ce soit l’alcoolisme du narrateur dont on ignorera tout de l’identité et l’anorexie de Bertha « sa petite fée déglinguée » qui l’accompagne dans ce périple improbable. Il faut dire que l'on se laisse emporter dans le rythme de cette écriture saillante, au gré des réflexions d'un narrateur remettant en question chaque instant de ce voyage chaotique, que ce soit la mythologie construite autour de la personnalité de Rimbaud, les affres d'un sevrage qui va prendre l'eau de toute part ainsi que les étapes dans des bleds perdus au charme incertain. Le tout est entrecoupé de ces engueulades mémorables avec Bertha s'accommodant tant bien que mal des galères qui surviennent sur un chemin fait de détours surprenants et de rencontres d'hommes et de femmes aux profils ordinaires mais d'où émerge cette lueur d'une amitié qui se conjugue parfois dans des instants à la fois simples et déconcertants que Nina Pellegrino sublime dans l'âpreté de ces élans poétiques nous rappelant, à certains égards, les poèmes de William Carlos Williams bien éloigné du lyrisme d'un poète comme Rimbaud. Et c'est bien ce dont il est question en côtoyant ce couple bancal que forme le narrateur et sa camarade d'infortune en mettant à mal les illusions et les idoles qui jalonnent leur existence respective, sans jamais s'épargner ou s'apitoyer sur leur sort et sans pour autant se morfondre dans un désespoir latent, bien au contraire, puisque l'optimisme réside peut-être dans la tôle de ce van décati, incarnation de la source d'un devenir chargé d'espérance. Ainsi, Charloose se révèle donc être l’intense  déflagration d’un style inclassable mettant en évidence la superbe nouvelle voix de Nina Pellegrino, une romancière qui s'inscrit, avec ses tonalités décalées, dans le sillage d'un certain Joseph Incardona à qui elle n'a rien à envier.  

     

    Nina Pellegrino : Charloose. Editions Cousu Mouche 2025.

    A lire en écoutant : Aucun express d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire. 2014 Barclay.

  • MICHAEL PERRUCHOUD : LA FIN DU WEEK-END. MEURTRE A DOMICILE.

    michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okama

    Service de presse.

    A la fin de la période estivale, la rentrée littéraire se fait également sentir en Suisse, plus particulièrement du côté de la ville de Morges accueillant annuellement, lors de chaque premier week-end de septembre, le festival Le Livre Sur Les Quais, se déroulant, comme son nom le laisse présager, sur les bords du lac Léman, ceci pour le plus grand bonheur de la multitude d’auteurs invités qui apprécient le cadre, tout comme le public d’ailleurs, toujours présent en grand nombre à l’occasion de cet événement majeur de la littérature helvétique. A l’occasion de ce grand raout rassemblant les romanciers érigés au rang de stars côtoyant des auteurs au statut plus confidentiel, on notera l’effort consenti pour mettre en valeur un certain nombre d’auteurs romands, d’outre-Sarine et du Tessin afin de célébrer le multilinguisme propre au pays même si le dialecte romanche ne semblait pas être représenté. On pouvait donc croiser Emmanuel Carrère, Joseph Incardona, Giuliano da Empoli, Natacha Appanah, Martin Suter ainsi que le genevois Michaël Perruchoud présentant son dernier roman policier, La Fin Du Week-End, publié aux éditions Okama. Outre son activité de romancier de longue date et de chansonnier, Michaël Perruchoud est bien connu du petit milieu de la littérature romande puisqu’il officie comme directeur artistique au sein michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okamade la maison d’éditions Cousu Mouche, une petite structure indépendante publiant des fictions aux tonalités décalées dont quelques romans noirs comme Une Balle Dans Le Bide (Cousu Mouche 2023) ou En Eau Salée (Cousu Mouche 2015) transposé à l’écran pour la Radiomichaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okama Télévision Suisse dans le cadre d'une mini-série, sous le titre En Haute Mer, qui nous entraîne dans l'univers de la marine marchande Suisse en laissant apparaître au générique le nom de Joseph Incardona parmi les scénaristes chargés de l’adaptation. Et cette ligne éditoriale singulière qui fait la réputation de Cousu Mouche et dont on peut découvrir le catalogue en ligne que je vous recommande de consulter, on en retrouve certains aspects dans les textes de Michaël Perruchoud à l’instar de ce nouveau roman policier mettant en scène un inspecteur de la police genevoise, un brin désinvolte, se retrouvant à échafauder des théories audacieuses autour d'une série de crimes sans aucun lien entre eux. 

     

    michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okamaPlacé par un membre influent de sa famille, Jocelyn Mervelet que tout le monde surnomme Joss, a donc intégré les rangs de la police judiciaire genevoise où il officie au service des statistiques ce qui lui permet de traîner sur le web en lui évitant ainsi de prendre le moindre risque. Un flic par défaut en quelque sorte se retrouvant à poursuivre une nuit, à la suite de circonstances rocambolesques, un individu prenant la fuite dans les rues de son quartier des Eaux-Vives après s'en être pris à une retraitée sans histoire. Mais il faut bien admettre que Joss n'a rien d'un flic de terrain ce qui fait que le fugitif parvient à s'en débarrasser, dans une ruelle obscure, en l'assommant avec une planche. Hospitalisé, ses collègues vont lui apprendre que la vieille dame a été sauvagement égorgée et que l'identité de l'agresseur demeure un mystère. Malgré ses maladresses, Jocelyn Mervelet bénéficie d'un regain de considération de ses collègues dont Darbelley Michel un ancien lutteur suisse et Pernilla Wiberg, une inspectrice scientifique d'origine suédoise et dotée d'un appétit phénoménal, qui vont le soutenir en dépit de ses théories farfelues. En effet, le policier a découvert, en consultant les mains courantes des autres polices cantonales, une série de crimes sans lien, hormis le fait qu'ils se sont produits le week-end tout comme celui sur lequel il enquête. Il n'en faut pas plus pour Joss d'être persuadé d'avoir à faire à un tueur en série sévissant à travers toute la Romandie. Il ne reste plus qu'à le prouver. 

     

    C'est assez rare pour le souligner, mais voici un roman policier suisse d'apparence classique qui s'inscrit en dehors de tout particularisme helvétique pour se concentrer sur l'essentiel, à savoir une intrigue extrêmement maligne prenant pour cadre cette ville de Genève, bien éloignée des clichés de cette richesse opulente qui fait sa réputation, pour se concentrer sur les quartiers populaire d'une cité de Calvin se révélant bien plus chaleureuse qu'elle ne le laisse paraître. A partir de là, Michaël Perruchoud déroule un récit prenant où l'on arpente, en compagnie d'un homme, somme toute ordinaire, les rues des quartiers des Eaux-Vives, de Plainpalais et des Pâquis tout en fréquentant quelques estaminets animés où il a ses habitudes. Cela étant dit, l'inspecteur Jocelyn Mervelet n'a rien du flic alcoolique ou dépressif ni du justicier investi, bien au contraire même, puisque sa particularité réside dans le désintérêt assez marqué pour son métier de policier qu'il exerce dans son bureau, à l'abri de tout danger, en mettant à jour les statistiques que sa hiérarchie lui réclame. On ne parlera même pas d'ennui, puisque Jocelyn Mervelet y trouve son compte afin de se consacrer davantage à l'éducation de son beau-fils et à tenter d'entretenir une relation plus ou moins stable avec sa compagne totalement investie dans son travail. Dès lors, on relèvera que le texte de Michaël Perruchoud est imprégné d'une ironie pétillante qui dynamise cette narration toute en tension où l'enjeu consiste à déterminer si la théorie d'un tueur en série sévissant le week-end que cet inspecteur plutôt malhabile veut imposer envers et contre tous ses collègues plutôt dubitatifs. Outre le canton de Genève, Michaël Perruchoud nous entraîne donc dans la diversité des autres régions de la Romandie et notamment celle de la campagne fribourgeoise qui tranche avec le côté urbain de la ville du bout du lac Léman. Avec Jocelyn Mervelet, on appréciera forcément ce regard décalé, plein d'humanité, qu'il porte sur les parties prenantes d'une enquête qui apparaît sans queue ni tête jusqu'au terme d'une conclusion singulière se déclinant sur un bel équilibre de suspense et de critique sociale où l'on prend plaisir à évoluer dans une atmosphère chaleureuse en côtoyant toute une galerie de personnages pittoresques et attachants qui font de La Fin Du Week-End un roman policier solide et sobre, dont on espère qu'il y aura une suite.

     

    Michaël Perruchoud : La Fin Du Week-End. Editions OKAMA/Collection TENEBRIS 2025.


    A lire en écoutant : Decency de Balthazar. Album : Thin Walls. 2015 Balthazar.