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10. Récit

  • Chronique polar : Valentine Imhof - Les Abandonnés de l’île Saint-Paul

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitRetour de lecture sur le récit noir historique Les Abandonnés de l’île Saint-Paul de Valentine Imhof (Éditions de l’Aube).

     

    Il ne faudrait pas se fier à cette apparence calme et posée qu’elle dégage alors que l’on décèle dans l’ensemble de ses textes une espèce d’énergie disruptive transparaissant dans la maîtrise d’une écriture solide, engagée et imprégnée d’une noirceur troublante qui transcende son œuvre.

    Si le premier roman de Valentine Imhof, Par Les Rafales (Rouergue 2018), se déroule à Metz, non loin de Nancy où elle est née, on relèvera que Zippo (Rouergue 2019) et Le Blues Des Phalènes (Rouergue 2022) prennent pour cadre les États-Unis, résurgence sans doute d’une passion pour ce pays dont elle a étudié la littérature avant d’enseigner durant deux ans dans une université du Midwest, tandis que son tout premier ouvrage publié est un essai biographique consacré à Henry Miller.

    Mais c’est d’un tout autre environnement qu’il est question dans Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul, reflet du goût de l’insularité pour celle qui s’est établie depuis 25 ans à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeure de lettres au lycée Émile-Letournel, et qui s’est penchée sur le sort de ces sept forçats de la mer que l’on va laisser livrés à eux-mêmes sur un îlot désertique de l’océan Indien, non pas trois mois comme initialement prévu, mais plus de neuf mois.

    Traitant d’un fait d’actualité des années trente, ce nouvel ouvrage de Valentine Imhof inaugure la nouvelle série « L’affaire qui » des éditions de l’Aube dirigée par Michèle Pedinielli, qui invite des autrices et des auteurs de la littérature noire à explorer un fait divers historique de leur choix leur paraissant particulièrement emblématique de l’époque où il se situe.

     

    valentine imhof,les abandonnés de l’île saint-paul,éditions de l’aube,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,parution 2026,récitMars 1930. Après avoir mis en conserve les langoustes sur l’île de Saint-Paul, l’équipage de l’Austral s’apprête à appareiller pour retourner au pays mettant ainsi un terme à une éprouvante campagne de pêche de six mois. Néanmoins la société La Langouste française exige  une présence sur l’île afin d’assurer le gardiennage des installations ainsi qu’une présence pérenne sur ce territoire contesté  de l’empire colonial français. Ce sont donc six employés Bretons, dont une femme enceinte, et un ouvrier Malgache qui vont rester seuls sur cette terre désolée dans ce qui apparaît presque comme un congé payé d’une durée maximum de trois mois alors que l’on n’exige d’eux que de menus travaux d’entretien. Mais la relève tarde à venir, ce qui fait que ce séjour forcé se prolonge de six mois et que lorsque le navire accoste enfin, ce ne sont plus que trois survivants que l’on va retrouver sur l’île de Saint-Paul.

     

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitEn s'associant à RetroNews, le site de presse de la BnF, chaque ouvrage de la collection L'affaire se voit enrichi d'illustrations — qu'il s'agisse d'articles de journaux, de photos ou de gravures — qui permettent de mieux saisir le contexte de l'époque entourant le sujet abordé. C'est le cas pour cette tragédie des années trente que Valentine Imhof prend soin de restituer avec rigueur, sans que la narration, imprégnée d'une certaine colère et parfois d'une atmosphère mélancolique, n'en souffre pour autant. Ainsi, Les Abandonnés de l'île Saint-Paul se lit d'une traite, mêlant un sentiment d'aventure à un regard social sur cette période où l'empire colonial français est à son apogée, laissant la place à une liberté entrepreneuriale où le profit se fait sur le dos des autochtones et des travailleurs, en pillant les richesses de ces régions conquises.

    Subdivisé en deux parties, l'ouvrage débute avec « L'attente », dans laquelle Valentine Imhof s'attache à mettre en exergue le calvaire de ces six hommes et de cette femme enceinte dans un registre sobre qui ne fait que renforcer toute la détresse de cet abandon de neuf mois et de ces morts qui se succèdent. Si l'on avait un doute, on perçoit que la vie des individus ne vaut pas grand-chose pour ces entrepreneurs avides qui s'évertuent à faire en sorte que leurs investissements génèrent du bénéfice à tout prix.

    Dans la seconde partie, consacrée à « L'affaire des oubliés de Saint-Paul » en tant que telle, Valentine Imhof s'intéresse aux médias qui vont traiter ce drame et, bien entendu, aux circonvolutions judiciaires qui vont s'étaler sur près d'une décennie, avec comme enjeu de savoir si les survivants vont finir par être indemnisés. Mais avec des titres racoleurs comme les « Robinson volontaires », la plupart des articles de presse s'orientent vers une narration à la fois romanesque et exotique destinée à faire frissonner le lecteur qui ne sera guère au service des rescapés, qui vont être jetés en pâture à l'occasion de procès où les joutes verbales des avocats, souvent de connivence, deviennent plus importantes que le fond de l'affaire.

    Ainsi, l'événement apparaît sous un angle sensationnaliste dont Valentine Imhof souligne la désinvolture, notamment à travers ce terme d'« oubli », comme s'il s'agissait de simples marchandises que l'on aurait égarées durant neuf mois. Tout cela se décline sur fond d'entre-soi et d'injustice, suscitant un effroi et une indignation que l'on peut percevoir tout au long d'un récit intense où l'on distingue ce mépris des individus et des classes sociales modestes auxquelles ils appartiennent et que l'on exploite sans vergogne.

    Aussi bref que dense, Les Abandonnés De L'Île Saint-Paul s'inscrit dans un registre journalistique passionnant, que la romancière conjugue avec son sens de l'intrigue aiguisé pour mettre en évidence les dérives d'une époque où l'on tend à minimiser la valeur d'une vie humaine, sacrifiée sur l'autel du profit. Pas certain que cet aspect ait beaucoup évolué.

     

    valentine imhof,les abandonnés de l’île saint-paul,éditions de l’aube,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,parution 2026,récitA noter que Valentine Imhof est la marraine du festival Toulouse Polar Du Sud qui se déroulera du 9 au 11 octobre 2026.

    Valentine Imhof : Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul. Série « L’affaire qui » de la collection Aube Noire / Editions de L'Aube 2026.

    A lire en écoutant : On Every Street de Dire Strait. Album : On Every Strait. 1991 Mercure Records Limited.

     

  • OLIVIER ROLLER : BATACLAN MEMOIRES. PHOTOGRAPHIES, RECITS, TATOUAGES.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraire"Ça fait partie de nous. C’est en nous. Pour ceux qui ont été blessé, c’est dans leur chair. Pour nous, les images sont toujours dans notre cerveau. Et on ne peut pas les oublier. C’est impossible de les oublier."

     

    C'est assez délicat de parler d'un livre pareil, parce qu'après l'avoir refermé, on reste forcément sans voix au terme de la lecture marquante des vingt-et-un témoignages de ces rescapés du Bataclan au soir des attentats du 13 novembre 2015 qui ont ravagé les rues de Paris.

    Publié en 2022, l'ouvrage en grand format se définit tout d'abord dans la dignité d'une couverture sobre où l'on trouve sur le dos le nom de ces hommes et de ces femmes qui se sont confiés auprès du photographe Olivier Roller qui a pris soin de faire leurs portraits en mettant l'accent sur leurs tatouages respectifs, souvenirs de ces instants où tout a basculé au cours de cette tragédie dont ils dépeignent les événements, mais qui évoquent également ce difficile chemin de l'après.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraireDu fait d'une certaine méfiance vis à vis de tous les médias en quête de sensation avec les abus qui en découlent, la démarche n'a rien eu d'une évidence pour le photographe qui s'est employé à instaurer auprès de ces membres de Life of Paris, un climat de confiance que l'on ressent tout au long de la lecture de ces textes sensibles.

    Comme un mémorial, on soulignera le soin apporté à ce livre pour mettre en valeur cette sensibilité des témoignages où émerge l'émotion mais également la  délicatesse de ces entretiens qui vont nous plonger dans l'enfer de cette soirée du Bataclan.

    La beauté d'un livre pour contenir l'horreur du déroulement de cette tragédie se conjuguant avec cette étincelle d'humanité que l'on décèle dans chacune des personnalités de ces témoins et qui rejaillit sur l'ensemble d'une horreur indescriptible dont ils parviennent pourtant à nous en restituer l'ampleur.

    Et il faut bien admettre que lorsque l'on a parcouru les récits de Jean-Claude, Helen, Stéphanie, Marilyn, Alix, Nicolas, Sylvie, Natasha, Frank, Stéphane, Camille, Alix N., Coralie, Gabin, Christophe, Marie-Pierre, Clotilde, Julien, Benoît, Florence et Guillaume, tout le reste des oeuvres consacrées aux attentats du 13 novembre 2025, que ce soit des romans comme Terrasses de Laurent Gaudé, ou des films comme Novembre de Cédric Jimenez apparaissent comme dénué de substance tant la force de chacun de ses récits dilue toutes les autres démarches, aussi louables soient-elles, pour retranscrire le déroulement de cette soirée d'automne qui a foudroyé la destinée d'une multitude de personnes, dont certaines livrent leurs témoignages.

    Le moins que l'on puisse faire, c'est de les écouter ou de les lire.

    Alors à l'occasion des dix ans de cette série d'attentats, les éditions de La Manufacture de livres nous proposent Mémoires Du Bataclan où vous retrouverez l'ensemble de ces récits uniques, dénués de l'image, qu'il importe de découvrir pour prendre la mesure de ces événements qui continuent de nous hanter. 

     

    Olivier Roller : Bataclan Mémoires. Photographie Récits Tatouages. Editions La Manufacture de livres 2022.

    Olivier Roller : Mémoires du Bataclan. Editions La Manufacture de livres 2025.

    A lire en écoutant : Mille Vagues de Feu! Chatterton. Album : Labyrinthe. 2025 Univers Em Fogo.

  • LIONEL DESTREMAU : UN CRIME DANS LA PEAU. FAUT QUE CA SAIGNE.

    IMG_1392.jpegLors de la tenue de festivals tels que celui des Quais Du Polar à Lyon, il y a ces moments magiques où l'on se livre à quelques considérations autour de la littérature noire avec tout ce petit monde du livre, en partageant le verre de l'amitié et en dégustant les spécialités de la région quand les restaurateurs daignent bien vouloir nous servir ce qui n'a rien d'une évidence dans la Capital des Gaules où l'accueil se révèle parfois légèrement bancal dans ce domaine. Quoiqu'il en soit, c'est l'occasion de belles rencontres comme celle avec Lionel Destremau qui a officié dans le monde de l'édition parisienne durant une vingtaine d'années avant de retourner à Bordeaux, ville de ses origines, où il dirige notamment le fameux festival Lire en Poche de Gradignan qui est le premier événement littéraire français exclusivement dédié à ce format et qui célèbre ses vingt ans d'existence. Mais outre ses activités dans les univers de l'édition et des manifestations littéraires, Lionel Destremau a publié trois recueils de poésie chez Tarabuste éditions, entreprise indépendante officiant depuis quarante ans dans la région du Centre-Val de Loire. On notera également la part active qu'il prendra à l'élaboration, durant cinq ans, de la revue de critique littéraire Prétexte qu’il a animé en collaboration avec Jean-Christophe Millois, et dans laquelle on trouve notamment quelques dossiers dédiés au mauvais genre comme Les marges du polar, littérature blanche ou noire ? C'est d'ailleurs probablement dans cette marge que s'installe Lionel Destremau publiant son premier roman noir, Gueules D'Ombre (La Manufacture de livres 2022) prenant pour cadre un pays fictif dans lequel évolue, au milieu des décombres d'une guerre sans nom, un enquêteur chargé de découvrir l'identité d'un soldat plongé dans le coma. Un récit décalé à l'image de la superbe couverture de l'ouvrage tout comme celle ornant Jusqu'à La Corde (La manufacture de livres 2023), second livre de l'auteur qui s'inscrit dans le même registre insolite de la ville fictive de Caréna. Mais c'est dans l'agglomération bien réelle de Lyon, durant les années trente, que se déroule Un Crime Dans La Peau, son troisième ouvrage que l'on peut définir comme le récit d'un fait divers au procédé narratif déconcertant puisque Lionel Destremau navigue une nouvelle fois à la marge des genres entre fiction et réalité de l'époque qu'il restitue avec une impressionnante habilité.

     

    lionel destremau,un crime dans la peau,la manufacture de livresA l'occasion de la visite du musée des Techniques policières d'Edmond Locard à Lyon, le jeune officier de police en devenir Eric Mailly, passionné de tatouage, découvre deux ouvrages qui ont été retirés de la vente aux enchères d'une collection privée. Il s'agit notamment d'une étrange pochette ayant appartenu au médecin légiste et criminologue Jean Lacassagne qui présente la particularité d'avoir intégré dans sa reliure la peau tatoué d'un homme, ce qui en interdit toute commercialisation. En se penchant sur les origines de l'ouvrage, Eric Mailly découvre que le tatouage ornait le corps de Louis Rambert, coupable de l'effroyable double meurtre de deux personnes âgées, crime qui avait défrayé la chronique judicaire lyonnaise des années trente. Et en poursuivant ses recherches, le jeune élève de l'école de police constate avec stupeur que le complice prénommé Gustave porte le même nom que lui. Se pourrait-il qu'il s'agisse d'un de ses aïeuls ? ainsi, en se plongeant dans les archives, dont celles de la presse qui a relaté le procès, Eric Mailly va découvrir certains pans de la vie tumultueuse de Louis Rambert et de Gustave Mailly, deux vauriens qui ont fini par commettre l'irréparable. S'agit-il d'un parcours prédestiné ? Et que sont-ils devenus après avoir été condamnés ?

     

    D'entrée de jeu, il y a cette mise en situation habile dans le prologue d'Un Crime Dans La Peau laissant entrevoir cette dimension de recherches qui s'inscrit donc dans le registre de la fiction tout en nous permettant de saisir l'ampleur du travail de documentation minutieux que Lionel Destremau a entrepris afin de nous permettre de nous immerger dans les méandres de l'affaire du double crime d'Ecully tout en captant l'atmosphère de cette région lyonnaise des années trente, au détour des dépêches de la météo mais surtout par l'entremise des articles de presse relatant les crimes et autres délits sordides de l'époque suscitant cet intérêt du lectorat français et qui font office de transition pour chacune des parties du roman. C'est ainsi que le récit prend une dimension sociologique où l'on perçoit la violence et la misère qui imprègnent cette France de l'entre-deux-guerres et qui frappent plus plus particulièrement les milieux les plus défavorisés dont sont issus Louis Rambert et Gustave Mailly et que Lionel Destremau va entreprendre de décortiquer dans le moindre détail que ce soit le milieu familial et la jeunesse de chacun d'entre eux, mais également le monde interlope de cette petite délinquance dans laquelle ils vont évoluer ainsi que l'univers carcéral dans lequel ils vont échouer. Pour Louis Rambert, on passera par l'institution religieuse extrêmement sévère qui l'a recueilli et qui l'a exploité ainsi que par la Marine Nationale qui le conduira en Asie dont il reviendra avec un tatouage ornant son torse. En ce qui concerne Gustave Mailly, s'il bénéficie d'un environnement stable durant son enfance, c'est un accident le rendant définitivement boiteux qui va faire en sorte qu'il rencontre des difficultés à trouver sa voie. A partir de là, on observe cette trajectoire vers la délinquance qui conduit les deux hommes à se rencontrer avant qu'ils ne commettent ce crime odieux qui va les perdre définitivement. Si le récit fait figure de document social au travers du fait divers qui devient le point de bascule de la trajectoire des deux hommes, il prend des nuances romancées nous permettant d'appréhender la psyché de chacun d'entre eux, tout en nous immergeant dans l'environnement dans lequel ils évoluent et plus particulièrement dans ce décor lyonnais de l’époque que Lionel Destremau restitue avec une impressionnante précision que ce soit le bidonville au bord de la Saône dans lequel Gustave a élu domicile en s'installant dans une baraque en bois en bois ou ce quartier animé de la Guillotière. Tout cela se décline au rythme d'un texte fluide et équilibré où l'on adopte différents points de vue pour mieux saisir l'itinéraire de ce duo dont l'existence se révèle chaotique certes, mais également plus singulière qu'il n'y paraît. Et puis, tout en gardant une certaine distance à l'égard de ces deux criminels, Lionel Destremau nous interpelle sur ce déterminisme sociale qui pousse parfois des individus à commettre l'irréparable sans aucunement entrer dans une forme de justification. Et ce déterminisme va jusqu'à s'inscrire dans le peau de Louis Rambert pour donner son titre au roman avec cette évocation des tatouages d'autrefois et de cette marginalité à laquelle ils sont associés mais qui fascinent déjà certains scientifiques qui en font la collection en les photographiants pour mieux les répertorier mais également en les recueillant après de ceux qui en font don après leur mort. Et cette fascination on la retrouve dans cette superbe couverture ornant Un Crime Dans La Peau avec ce portrait saisissant de Louis Rambert qui va nous accompagner tout au long d'une lecture absolument captivante.

     

    Lionel Destremau : Un Crime Dans La Peau. Editions de La Manufacture de livres 2025.


    A lire en écoutant : Red Right Hand de PJ Harvey. Album : Peaky Blinders (Original Music From The TV Series). 2019 Universal Music Operation Limited.

  • Alice Géraud : Sambre, radioscopie d'un fait divers.

    sambre,radioscopie d’un fait divers,alice géraud,éditions jean-claude lattèsA l'occasion de sa venue aux Quais du Polar à Lyon, le cinéaste Dominik Moll accordait un entretien à Christophe Laurent pour évoquer son travail de réalisateur et plus particulièrement son dernier film La Nuit Du 12 inspiré de 18.3, Une Année A La PJ (Denoël 2021), un récit de Pauline Guéna qui a suivi les enquêteurs de différentes brigades de police judiciaire de Versailles, en se focalisant plus spécifiquement sur le meurtre d'une jeune femme aspergée d’essence et brûlée vive alors qu’elle cheminait le soir pour rentrer chez elle, et qui ne sera jamais résolu. Durant cette interview, dont vous trouverez l'intégralité sur le blog The Killer Inside Me, le réalisateur parlait de son intérêt pour les récits de non-fiction en mentionnant Sambre d'Alice Géraud, une journaliste indépendante qui a enquêté durant quatre ans en se penchant sur le procès de Dino Scala, un auteur d'une série de viols et d'agressions sexuelles perpétrés sur l'espace de trois décennies par celui que l'on surnommait «le violeur de la Sambre» et qui sévissait dans cette petite région industrielle du Nord de la France en s’en prenant à un nombre considérable de femmes des agglomérations environnantes.

     

    Hiver 1986, l’aube ne s’est pas encore levée sur cette rue de Maubeuge où chemine Danielle, une aide-soignante qui se rend à son travail lorsqu’un individu cagoulé la soulève brutalement pour l’entrainer à l’écart de l’artère avant de lui enfoncer un tissu dans la bouche afin qu’elle se taise pour ensuite la tuer pense-t-elle. Mais l’homme semble renoncer et lui glisse un billet de 50 francs dans la main avant de s’enfuir. Au commissariat où elle se rend, Danielle remet le billet aux policiers et dépose plainte. Elle n’aura aucune nouvelle de son agression durant 30 ans. Il semble que ce soit la première des nombreuses victimes de Dino Scala qui est arrêté le 26 février 2018 en étant soupçonné d’être celui que l’on surnomme «le violeur de la Sambre». Après quatre ans d’instruction, ce prédateur est jugé pour pas moins de 56 viols et agressions sexuelles. Outre la temporalité, c’est le nombre considérable de victimes qui interpelle, en se demandant comment Dino Scala a-t-il pu agir aussi longtemps, sur un si petit territoire en commettant tous ces crimes, avec le même modus operandi, sans jamais être inquiété une seule fois. C’est auprès des victimes que l’on trouvera des réponses en découvrant le témoignage d’une multitude de femmes brisées et bafouées, parfois même oubliées, dont le long parcours judiciaire chaotique met en exergue les défaillances de toute une société et plus particulièrement l’incompétence d’institutions qui sont incapables de faire face à la prise en charge de personnes ayant subi des violences sexuelles. 

     

    Comme pour le film de Dominik Moll, il est donc question, avec Sambre, de violences faites aux femmes en se concentrant plus spécifiquement sur le sort réservé aux victimes, et plus particulièrement sur la prise en considération de leurs plaintes suite à des agressions sexuelles ou des viols s'étalant sur une période de trente ans entre 1988 et 2018 année où l'on procède enfin à l'interpellation de Dino Scala dont on ignore, aujourd'hui encore, le nombre exact d'exactions qu'il a commises durant toutes ces années. D'entrée de jeu, on rejoint le réalisateur dans le fait qu'un récit tel que Sambre devient un témoignage sociétal important devant figurer dans la liste des ouvrages obligatoires à l'intention des écoles de police en mettant en exergue tout ce que l'on ne doit pas faire lorsque l'on prend en charge une victime d'un viol ou d'une agression sexuelle. Parce qu'en se focalisant principalement sur les points de vue des victimes, Alice Géraud décrit le désarroi de ces femmes devant faire face à une somme effarante d'incompétence, d'ignorance et parfois même de défiance des forces de l'ordre, mais également de la justice, qui s'ajoute à la détresse des crimes dont elles ont fait l'objet. Se déroulant sur une temporalité de plusieurs décennies, on observe également de manière extrêmement prégnante, l'insidieux processus de démolition ravageant définitivement l'existence de ces personnes violées ou agressées sexuellement qui ne peuvent se remettre d'un tel événement. Le point fort de Sambre réside dans le fait que la journaliste s'attache à restituer le climat de l'époque au gré d'une écriture à la fois sobre et immersive s'appuyant sur des témoignages factuels ce qui fait que le texte n'a rien d'un pamphlet, bien au contraire, puisque l'on ressent cette émotion qui nous étreint tout au long de cette lecture passionnante. Et puis, au-delà des erreurs et des carences qui ont permis à Dino Scala d’agir en tout impunité, Alice Géraud met en exergue les acteurs qui se sont investis, en dépit de tout, pour tenter d’appréhender "le violeur de la Sambre » et dont les fonctions donnent le titre à certains chapitres qui ponctuent le récit, à l’instar de la juge, de l’archiviste, de la maire et de quelques policiers dont les compétences et l'empathie mettent davantage en perspective les manquements de leurs institutions respectives. Ainsi, Alice Géraud relève, avec une pertinence et une lucidité incroyable, l'état d'esprit d'une époque qui n’a pas encore basculé dans l’ère des mouvements sociaux comme #MeToo. On distingue donc dans Sambre certains aspects d'une prépondérance toute masculine, formels ou informels, à l’exemple de l’évocation de l'ancien code pénal régissant notamment les délits en lien avec l'intégrité sexuelle avec certains aspects du viol qualifiés comme des attentats à la pudeur et que de très nombreux policiers persistaient à mentionner dans leurs procédures et dépit de la révision de ce texte législatif abandonnant cette terminologie désuette. Il faut également souligner la qualité de la construction narrative de Sambre qui, du présent autour du procès de Dino Scala, nous projette dans une longue analepse s’inscrivant dans la chronologie de l’ampleur de ses crimes, pour nous ramener sur les instants assez poignants où les victimes prennent connaissance du verdict mettant un terme à leur parcours judiciaire d’une intensité saisissante. Alice Géraud parvient donc littéralement à nous immerger dans les méandres de cette enquête rigoureuse, dont on retrouve la plupart des éléments dans l’adaptation d’une série tout aussi magistrale que ce récit criminel atypique et bouleversant qu’il faut lire impérativement.

     

    Alice Géraud : Sambre. Radioscopie d'un fait divers. Editions Jean-Claude Lattès 2023.

    A lire en écoutant :

    En Rouge Et Noir de Jeanne Mas. Album : Femme d'Aujourd'hui. 2010 Warner Music France.

    Sambre de Raf Keunen. Album : Sambre (Musique originale de la série). 2023 Ear Inn.

  • David Grann : Killers Of The Flower Monn/La Note Américaine. Les coyotes.

    Capture d’écran 2023-10-24 à 15.50.15.pngC’est cette obsession du détail véridique et cette manière si particulière de nourrir sa narration sous une forme romancée qui font du journaliste et écrivain David Grann un auteur emblématique de ce que l’on désigne comme de la narrative nonfiction, ou en français de l’enquête littéraire, trouvant notamment sa place dans les colonnes du prestigieux magazine New Yorker où il travaille toujours. Mais ce sont bien évidemment autour de ses ouvrages que David Grann connaît une certaine notoriété, ce d’autant plus que bon nombre d’entre eux font l’objet d’adaptations au cinéma à l’instar de Trial By Fire (Allia 2010) réalisé par David Lowery ainsi que La Cité Perdue De Z (Points 2020) mis en scène par James Grey. Mais l’actualité de David Grann se focalise autour de deux événements que sont la sortie de son dernier ouvrage Les Naufragé du Wager (Sous-sol 2023) dont on annonce l’adaptation par Martin Scorsese qui vient de réaliser Killers Of The Flower Moon inspiré de l’avant-dernier récit de l’auteur. A l’occasion de la sortie sur les écrans de cet événement cinématographique, les éditions Globe ont donc réédité La Note Américaine en reprenant son titre original, Killers Of The Flower Moon, faisant référence aux fleurs tapissant les immenses prairies de ces contrées appartenant aux indiens Osages, objets de toutes les convoitises après la découverte de champs pétrolifères au début du XXème siècle, mais également aux meurtriers qui se sont employés à dépouiller les membres de cette communauté autochtone de toutes leurs richesses.

     

    Alors qu'ils vivaient sur des terres situées dans les états du Kansas, de l'Arkansas et du Missouri, les indiens Osages sont finalement parqués sur un territoire aride de l'Oklahoma afin de laisser leur place aux colons bénéficiant de l'appui du gouvernement dans le cadre d'une conquête de l'ouest débridée. Famines et maladies déciment cette population autochtone. Pourtant avec la découverte du plus grand gisement de pétrole des Etats-Unis au début du XXème siècle, les chose changent pour les Osages qui détiennent désormais une véritable fortune leur permettant d'acquérir des biens matériels considérables, d'envoyer leurs enfants faire des études dans les universités les plus prestigieuses et d'employer une cohorte de domestiques blancs qui sont à leur service. Mais en 1921, certains membres de la communauté disparaissent dans des conditions dramatiques. Empoisonnements, exécutions par arme à feu, attentat à l'explosif, les meurtres s'enchainent sans qu'aucune enquête sérieuse ne vienne mettre un terme à cette terrible série noire. C'est le règne de la terreur qui régit désormais le quotidien de ces riches Osages terrorisés allant jusqu'à demander de l'aide auprès du président afin que cesse ces exactions meurtrières. Le dossier est finalement confié au Bureau of Investigation dirigé par un jeune fonctionnaire ambitieux Edgar J Hoover qui voit là une opportunité de mettre en avant ce service de police qui deviendra en 1935 le fameux Fédéral Bureau of Investigations (FBI). C'est donc une équipe d'enquêteurs aguerris qui va débarquer dans le comté d'Osage afin de démasquer les auteurs de ces crimes abominables.

     

    Il fallait bien un film d'une durée de plus de trois heures à la mise en scène solide pour restituer certains aspects de cette enquête magistrale évoquant la série de meurtres qui a secoué la communauté des indiens Osages au début du XXème siècle. Une belle adaptation donc avec quelques acteur formidables tels que Lilly Gladstone et Jesse Plemons devant absorber les interprétations parfois outrancières d'un Robert De Niro plutôt inspiré et d'un Leonardo Di Caprio qui a tendance à surjouer avec à la clé toute une série de mimiques devenant rapidement insupportables. Difficile néanmoins d'intégrer tout les éléments d'un récit d'une densité peu commune que David Grann décline avec une véritable maestria en décortiquant les moindres détails d'une époque trouble qu'il restitue avec une précision peu commune. Il faut donc saluer cette initiative toute commerciale des éditions Globe pour remettre au goût du jour Killers Of The Flower Moon/La Note Américaine publié et 2018 et désormais orné d'une nouvelle couverture et d'un bandeau faisant la promotion d'un film qui reprend la première chronique d'un ouvrage en comptant trois. Cette première chronique prend véritablement l'allure d'une intrigue policière qui s'articule autour de la personnalité de Molly Burkhart témoin impuissante des débuts du Règne de la terreur entrainant la disparition de ses proches. Qui donc commet ces meurtres ? A qui profite le crime ? C'est autour de ces questions que David Grann dresse le contexte social de l'époque tout en déclinant la trajectoire  historique du peuple Osage et de ses richesses nouvellement acquises avec la découverte de cette manne pétrolière que l'on se transmet par héritage au sein des familles autochtones. Pour s'emparer de ses richesses ou au moins en contrôler le flux, les Blancs mettent en place un système inique de tutelle auquel chaque Osage est soumis, tandis qu'une faune de gens peu scrupuleux gravitent autour d'eux afin de faire main basse sur leur fortune. On prend ainsi la mesure du choc des cultures et des crimes odieux qui se perpétuent dans un contexte rendu encore plus délétère par la prohibition dont on contourne allègrement les règles. Il émane ainsi une atmosphère sauvage de non droit rendue encore plus prégnante par des autorités incompétentes et pour la plupart du temps complètement corrompues. La seconde chronique dresse le portrait de Tom White, chargé par Hoover de faire enfin la lumière sur les meurtres qui déciment la communauté des Osages donnant l'occasion à David Grann de nous expliquer les arcanes politiques de ces investigations permettant de mettre en avant les compétences du Bureau of Investigation, ancêtre du légendaire FBI. Pressions et déterminations sont les moteurs de cette enquête d'envergure et des procès qui s'ensuivent en mettant en exergue les jeux d'intimidations de la partie adverse bien décidée à tout faire pour éliminer les témoins gênants. En nous projetant dans le présent, la dernière chronique s'intéresse au devenir des descendants des différents protagonistes qui ont joué un rôle dans ce Règne de la terreur avec ce sentiment indicible de gâchis qui imprègne encore les membres de la communauté Osage qui n'a rien oublié de cette terrible époque. Mais bien plus qu'un fait divers qui mettrait en cause quelques individus abjects David Grann met en lumière une machinerie institutionnelle odieuse destinée à spolier, de manière systémique, les avoirs des indiens Osages. 

     

    Ainsi, Killers Of The Flower Moon/La Note Américaine, dresse le portrait d'une Amérique inique prête à tout pour s'emparer des richesses des autochtones dans un climat de terreur et de violence qui perdure à travers le temps, comme une espèce d'ADN immuable phagocytant l'ensemble des communautés qui composent le pays. Une enquête d'une impitoyable clairvoyance.

     

     

    David Grann : La Note Américaine (Killers Of The Flower Moon). Editions Globe 2023. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Cyril Gay.

    A lire en écoutant : Still Standing de Robbie Robertson. Album : Killers Of The Flower Monn (Soundtrack from the Apple Original Film). 2023 Masterworks, a label Of Sony Music Entertainment.