Lauren Groff : Les Terres Indomptées. Paradis sur terre
Durant sa jeunesse elle séjourne en France pour apprendre la langue puis étudie, dans le cadre de son cursus universitaire, la littérature médiévale ainsi que le vieux français dont certains aspects rejaillissent forcément dans plusieurs ouvrages composant son oeuvre. Mais outre son activité de romancière, Lauren Groff officie comme libraire pour The Lynx Books, une librairie indépendante qu’elle a ouvert en 2024 à Gainsville en Floride, devenant un véritable sanctuaire militant afin de mettre en avant les livres bannis des bibliothèques publiques et scolaires par des comités aussi conservateurs qu’intégristes proliférant comme un véritable fléau dans les différents états du pays en nous rappelant cette période sombre de l’Inquisition qui ne semble plus si lointaine que ça sous cette ère trumpienne. En faisant état de ces deux aspects de sa carrière, il s’agit de relever les éléments majeurs apparaissant dans les différents textes de cette autrice engagée, que ce soit cette langue d’une richesse et d’une saveur incroyable ainsi que ce sentiment de révolte qui s’inscrit dans le parcours de femmes atypiques, en quête d’idéal et d’absolu pour
lesquels elles ne transigeront pas. C’est ainsi que dans le triptyque qu’elle a entamé avec Matrix (Olivier 2023), mettant en scène, de manière romancée, la
trajectoire énigmatique de Marie de France, première poétesse médiévale, Lauren Groff aborde, par le prisme du passé, le sujet terriblement actuel de ce refus de l’asservissement des femmes que l’on retrouvera dans Les Terres Indomptées, un second opus où il est également question du rapport à Dieu et au carcan de la religion se diluant dans le foisonnement redoutable d’une nature farouche, véritable havre de paix à la fois sublime et mortel.
Au XVIIe siècle, dans cette région reculée de la Virginie, par une nuit de pleine lune, c’est quelque chose de bien pire que l’épidémie de petite vérole décimant les habitants du fort, que la jeune fille cherche à fuir en se faufilant à travers une fente de la palissade. Mais quelle crime a pu commettre Lamentations Meretrix, celle que l’on appelle La Fille, La Souillon ou Zed, du nom du petit singe défunt de sa maîtresse ? Dans sa fuite, afin de de se soustraire à la servitude qui est la sienne, elle va défier la rigueur hivernale qui fige la densité de cette immense forêt obscure dans laquelle elle s’enfonce à mesure de ce qui apparaît comme une errance mystique où les souvenirs remontent à la surface. Et il lui faut survivre dans cet environnement sauvage, territoire du peuple Piscataway observant ses déambulations tandis qu’elle affronte les tempêtes de glace et autres intempéries qui jalonnent un parcours périlleux se conjuguant au sentiment de liberté jaillissant de la fureur de cette terre indomptée.
Il faut avant tout saluer l'admirable travail de Carine Chichereau, traductrice attitrée de Lauren Groff, qui parvient à restituer la folle petite musique de cette écriture où la modernité se conjugue au rythme poétique de l'époque où se déroule le récit et qui définit le style de Shakespeare, en lui conférant ainsi une aura incantatoire, oscillant entre mysticisme exacerbé et folie fiévreuse qui accompagne la trajectoire de cette jeune servante qui va s'émanciper de cet enfermement sociétal à mesure qu'elle progresse dans cet environnement sauvage, Les Terres Indomptées, donnant son titre à ce roman d'une majestueuse fureur. Mais Les Terres Indomptées c'est également cette étincelle de liberté qui anime la personnalité de cette domestique dont on va découvrir, au gré des réminiscences qui surviennent tout au long de son périple, les terribles raisons qui l'ont poussée à fuir ce fort, comme s'il s'agissait d'une renaissance ou d'un retour dans ce qui apparaît comme un paradis jadis perdu devenu à la fois hostile et indocile. Ce sont donc des souvenirs terrifiants qui rythment une intrigue chargée d'une lourde tension à mesure qu'apparait la tragédie qui frappe ses proches que ce soit le souffleur de verre qui l'accompagne durant l'épique traversée traversée de l'Atlantique ou Bess, cette fillette à l'esprit fragile dont elle à la charge et qu'elle prend en affection. Voyage intérieur flamboyant qui s’articule autour des fantômes qui cheminent avec cette jeune fille dont la quête demeure incertaine, ce conte féministe se construit dans la matrice de cette forêt luxuriante et inquiétante que Lauren Groff dépeint de manière magistrale au gré d'un texte flamboyant où les dangers omniprésents d’une nature impavide dictent le rythme des saisons qui s’enchainent dans ce qui apparaît comme une véritable ode mystique. Ainsi, outre la fusion organique qui s’opère avec cette nature omniprésente, il émerge de l’esprit tourmenté de la jeune femme dépouillée de toute identité, une certaine perception de l’existence d'un Dieu s’incarnant dans son indifférence à l’égard des hommes, bien éloigné de l’image asservissante qu’un pasteur dévoyé tentait de lui inculquer. Sans qu’il ne s’agisse d’un pamphlet, bien au contraire, on saisira ainsi l’allégorie propre au climat pesant qui règne sur le pays à l’instar de cette chasse au « wokisme » ainsi que la résurgence des courant religieux radicaux remettant en question la condition des femmes aux Etat-Unis dans ce qui émerge d’une politique globale de discrimination issue de l’administration actuelle qui prend de plus en plus d’essors. Et c’est dans Les Terres Indomptées, dans l'immersion de ce roman à la fureur lyrique, reprenant les codes du genre nature writing, que l’on prend la pleine mesure de cette soif de liberté inaltérable qui va s’immiscer, comme un torrent impétueux, dans la personnalité de cette héroïne du passé, cette femme de peu, qui devient le reflet des luttes féministes qui émaillent l’actualité de notre monde. Un texte qui se distingue dans sa puissance de feu exceptionnelle.
Lauren Groff : Les Terres Indomptées (The Vaster Wilds). Editions de L'Olivier 2025. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau.
A lire en écoutant : The Same Deep Water As You de The Cure. Album : Disintegration (1989). 2010 Fiction Records Ltd.

En Corse, Uliveriu, jeune berger de 15 ans, prend garde de ne jamais franchir le col de San Bastiano et arpente le maquis avec le troupeau de chèvres que son oncle irascible lui confie chaque jour. Mais un jour, lorsqu’il s’aperçoit que deux bêtes sont manquantes, il franchit la crête montagneuse masquant la mer et découvre la silhouette massive d’une baleine échouée sur une plage déserte où nul ne s’aventure. Et tandis qu’une nuée d’oiseaux survolent la carcasse du mammifère marin, le garçon distingue le corps sans vie d’un jeune marin partiellement dissimulé sous le flanc de l’animal. Quel événement tragique à lié à tout jamais l'homme et le cétacé ? A plus d'un titre, Iliveriu est tiraillé par la singularité de cette découverte qu'il doit dissimuler à son oncle qui prendrait mal son incartade au détriment du troupeau dont il a la charge. Mais en se confiant à un ancien du village, il perçoit la somme d'argent importante qu'il pourrait obtenir en recueillant les fanons de la baleine, matière très convoitée en cette fin du XIXe siècle. Peut-être obtiendra-t-il des réponses auprès du maître d'école qui vient dispenser ses leçons une fois par semaine et qui dispose de certains ouvrages animaliers mais également des journaux dont il fait la lecture pour l’ensemble des habitants de la localité.
En introduction de ce bref roman, vous trouverez quelques caractéristiques de ce squelette de baleine ornant désormais le hall du musée des Confluences de Lyon ainsi que certains aspects sur les péripéties de son acquisition, de la restauration de certaines vertèbres endommagées, de l'absence des fanons, de son exposition au musée Guimet de Lyon jusqu'à sa fermeture, de son sommeil dans une caisse durant plus d'une décennie avant de retrouver la lumière. Et c'est à partir de ces éléments qu'Olivier Truc a façonné cette intrigue prenant l'allure d'une aventure et d'un fait divers s'articulant autour de la personnalité d'Ulivieru Romanetti, un jeune berger corse s'écartant du maquis pour découvrir cette baleine échouée sur une plage déserte ainsi que le corps sans vie d'un marin tout aussi jeune que lui. C'est peu dire que l'on se retrouve totalement immergé dans cette ambiance de nature sauvage où le cri des oiseaux se mêle au murmure des vagues se désagrégeant cette côte désolée tandis que résonne au loin le bêlement des chèvres d'un berger intimidé par cette trouvaille dont il ne sait que faire. A partir de là, l'intrigue prend également l'allure d'une émancipation sociale qui se traduit par le biais de la connaissance, incarnée par ce maître d'école parcourant la région afin de dispenser ses leçons aux enfants des villages
environnants. De cette soif de connaissance imprégnant ce jeune homme du XIXe siècle, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec le musée des Confluences abritant plus de deux millions d'objets avec pour ambition de narrer l'histoire de l'humanité par le prisme des sciences naturelles et des sciences humaines se conjuguant pour alimenter notre imaginaire et notre propre soif de connaissance. S'inscrivant ainsi dans un registre très réaliste, on en est à se demander qu'elles sont la parts de récit et de fiction régissant cette intrigue sobre qui n'est pas dénuée d'une certaine émotion que l'on relèvera au fil des révélations mettant à jour les circonstances de cet événement peu commun qu'Olivier Truc décline avec une belle sensibilité animant l'ensemble de l'entourage de ce berger également en quête de justice qui, outre cette baleine échouée, découvre tout un monde qui s'offre à lui. C'est ainsi que La Baleine Et Le Berger vous inciteront à vous rendre au musée pour contempler ce sublime squelette de baleine admirablement bien conservé, terrain fertile d'un imaginaire que le romancier est parvenu à exploiter avec une habilité saisissante. Et pour celles et ceux qui se rendront aux Quais du Polar, vous pourrez aller à la rencontre d'Olivier Truc qui évoquera le sujet en compagnie d'Olivier Adam, bioacousticien, spécialiste des baleines, tous deux réunis en partenariat avec le musée des Confluences et un festival de littérature noire ouvert sur les richesses que recèlent la ville de Lyon.
La carrière était toute tracée en tant que capitaine au sein de la police nationale, affecté auprès des brigades de lutte contre la criminalité et les stupéfiants, où il était convenu qu’il n’était pas là pour enfiler des perles mais bien pour se frotter à la rue dont il a retranscrit certains aléas dans la trilogie Mako, une série de romans mettant en scène un policier de la BAC où il a officié. Mais même lorsqu’il s’investit définitivement dans l’écriture, Laurent Guillaume refuse de s’inscrire dans une routine à succès, préférant l’audace dans le changement avec des romans policiers aux allures de western comme
Birmanie, mai 1954. Elizabeth Cole arpente une vallée reculée du Kokang
Paru en 2012, il s’agit de son dernier ouvrage publié de son vivant chez Rivages/Thriller, dans la version grand format sans qu’il n’intègre par la suite la collection Rivages/Noir qui n’aurait rien eu à envier aux pavés de James Ellroy qui saluait d’ailleurs le talent de ce romancier qui n’a jamais véritablement émerger tant son œuvre se révèle d’une singularité extrême sans pour autant être dénuée d’un humour incisif et troublant. Assurément Jim Nisbet s’inscrit dans le registre du roman noir, même s’il en a détourné les codes avec ce sentiment de liberté qui imprègne ses textes lui qui expliquait n’écrire ni pour une maison d’éditions ni pour les lecteurs qu’il n’a de cesse de bousculer tout comme ses personnages d’ailleurs. C’est pourquoi il n’est guère aisé d’aborder l’œuvre de cet écrivain avec Traversée Vent Debout, un récit dense, oscillant entre le roman d’aventure maritime et la fiction d’anticipation aux connotations obscures et qui assimile ainsi tout le parcours de vie d’un auteur ayant également exercé les métiers d’ébéniste, de charpentier et de marin et qui, natif de l’état de New York et après avoir grandi en Caroline du Nord, a toujours vécu dans la région de San Francisco qui devient le décor omniprésent de l’ensemble de son œuvre où l’on croise une myriade de marginaux et de paumés devenant les héros d’intrigues incroyables. Auteur érudit, féru de littérature française, Jim Nisbet parie donc sur l’intelligence du lecteur pour appréhender des textes d’une impressionnante profondeur à l’instar de Traversée Vent Debout désormais épuisé ce qui ne saurait constituer une excuse pour passer à côté de ce sublime et exigeant roman convoquant des références telles que Dans La Mer De Cortez (Actes sud 2009) de John Steinbeck pour son aspect maritime et Le Scarabée D’Or (Folio classique 2023) d’Edgar Allan Poe pour son côté chasse au trésor, tandis que l’on distingue en toile de fond une certaine étrangeté émergeant de cet environnement d’anticipation, de « présent visionnaire » à la James Graham Ballard. Et si vous ne parvenez pas à vous procurer l’ouvrage, vous pourrez vous rabattre sur Le Codex De Syracuse (Rivages/Noir 2025) figurant désormais parmi les 16 ouvrages iconiques que François Guérif, emblématique directeur de la maison d'éditions, a sélectionné au sein des 1152 romans que compte la collection mythique et qui a toujours défendu les romans de Jim Nisbet qu’il s’est employé à mettre en avant dans le milieu de la littérature noire francophone.
Ce n’est jamais bon de percuter, avec son voilier le « Vellela Vellela », un container à la dérive sur la mer agitée des Caraïbes, surtout lorsque l’on transporte un kilo de cocaïne. Effectuant ce convoyage pour le compte de Red Mean, Charley Powell ne peut donc pas lancer de message de détresse avec le risque d’être incarcéré un nouvelle fois par les autorités lui portant secours. Il faut dire que ce marin accompli, au tempérament intrépide, a une soif de liberté dont il s’imprègne lors de ces escapades maritimes, mais également au gré de ses lectures et surtout dans son travail d’écriture. Et tandis que le bateau sombre dans des flots infestés de requin, il tente de sauver ce qui peut l'être, son journal de bord auquel il manque une dizaine de pages ainsi que le manuscrit d’un roman inachevé. A San Francisco, Red Mean va voir Tipsy, la sœur de Charley afin de l’informer des circonstances étranges qui entourent la disparition de son frère et lui remettre les documents qu’il a retrouvé sur les lieux du naufrage. Débute alors une étrange enquête où plus que de la cocaïne, il est question de l’ADN d’un ancien président des Etats-Unis qu’une mystérieuse organisation souhaite récupérer dans ce qui apparaît comme un complot international visant à renverser l’ordre établi.
Ils ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18 et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.
Au beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.