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littérature noire

  • Tiffany Tavernier : L'Ami. Les trous dans le jardin.

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    Pour débuter cette saison #12pour2026 initiée par @steph_bookin et consistant à extraire 12 ouvrages de sa bibliothèque pour en lire un chaque mois, on a corsé l’affaire en sélectionnant des romans  noirs et même des polars n’intégrant  aucune collection dédiée au mauvais genre comme c’est le cas pour la maison indépendante Sabine Wespieser Editeur publiant une dizaine de textes par année de littérature dite « générale ». Pourtant en 2021, c’est bien à l’occasion du festival Toulouse Polar du Sud que je découvre l’oeuvre de Tiffany Tavernier qui a publié trois romans auprès de cette éditrice emblématique et qui débat en compagnie de Laurent Mauvignier sur le thème des frontières entre la littérature noire et la littérature blanche, quand la violence mélange les genres, à l’occasion des parutions de L’Ami pour l’une et d’Histoires De La Nuit (Minuit 2020) pour l’autre et que que l’on peut écouter sur ce lien. Romancière, également scénariste en travaillant aux côtés de son père Bertrand Tavernier, Tiffany Tavernier s'est aventurée sur une multitude de sujets où elle s'emploie à faire un pas de côté afin d'avoir un autre regard sur des thèmes parfois rebattus à l'instar du personnage du tueur en série que l'on retrouve dans L'Ami où l'autrice se penche sur le désarroi d'un homme proche de son voisin avec lequel il a tissé des lien d'amitiés très fort, jusqu'au moment où il apprend que ce dernier est le meurtrier d'une dizaine de jeunes filles qu'il a agressées sexuellement avant de les enterrer dans les environs de sa maison. Si la personnalité du tueur apparaît en retrait comme dans Ces Femmes-Là d'Ivy Pochada qui se focalisait sur le parcours des victimes, c’est l’entourage d’un assassin en série que Tiffany Tavernier met en avant pour s’interroger sur ce sentiment de trahison émanant d’un ami dont la personnalité monstrueuse va apparaître brutalement au grand jour.

     

    tiffany tavernier,sabine wespieser editeur,l’ami,chrinique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,littérature noire,lu en 2026Ouvrier en maintenance, Thierry navigue entre l’usine et la maison qu’il a retapée de ses mains, tandis que sa femme Elizabeth se consacre à ses patients en tant qu’infirmière dévouée. Vivant dans un endroit sublime mais isolé, ils ont noué des liens d’amitié fort avec leurs voisins Guy et Chantal, un couple sans histoire. Mais lorsqu’un samedi matin, Thierry voit débarquer un groupe d’intervention de la gendarmerie, c’est la stupeur qui l’envahit lorsqu’il apprend que leurs amis ont été interpellé dans la cadre d’une série de disparitions de jeunes filles de la région dont l’une d’entre elles a pu s’échapper après avoir subi de multiples sévices. En prenant la mesure de l’ampleur de la monstruosité des faits, Thierry distingue cet abîme qui s’ouvre sous ses pieds, lui, qui d’ordinaire si réservé, a noué une relation très forte avec cet individu qu’il croyait si bien connaître. C’est donc un mélange de colère, de désarroi et même de déni qui l’envahît accompagné de ce sentiment de culpabilité qui le taraude alors que son couple se désagrège à mesure que ce fait divers terrifiant défraie la chronique avec cette question lancinante qui revient sans arrêt : Comment n’a-t-on pas pu percevoir que celui dont on est si proche est une véritable incarnation du mal ?  

     

    Entre deux personnes appréciant les travaux de réfection ou d’entretien d’une maison, le courant ne pouvait que passer mais voilà que les outils que Thierry a prêté à son meilleur ami prennent une toute autre dimension à mesure que les révélations émergent autour de la personnalité de ce tueur responsable de la disparition d’une série de jeunes filles auxquelles il a fait subir les pires outrages. Il en va de même pour Elizabeth réalisant que la dépression de son amie Chantal  avait d’autres origines que les simples aléas de la vie de couple et regrettant de ne pas avoir été suffisamment  disponible lorsqu’elle voulait se confier, avant d’y renoncer. C’est sur ce registre de l’aveuglement et des regrets qui en découlent, que Tiffany Tavernier dresse le superbe portrait d’un homme rongé par le remord de n’avoir rien perçu et qui passe au travers de toute une gamme de sentiments que sont notamment cette fureur qui l’habite faisant écho à toute la monstruosité de Guy et qui vont le conduire vers une espèce de quête initiatique qu’il effectuera presque à son corps défendant tant il s’est enferré dans une espèce de solitude mutique que son épouse Elizabeth, mais également ses collègues de travail ne sont plus en mesure de supporter. Alors que la vie de Thierry bascule, on observe ainsi le désarroi de cet homme soudainement libéré de tous ses carcans qui va parcourir les différents lieux de son passé alors que les souvenirs d’enfance qu’il pensait avoir enfoui au plus profond de lui-même vont peu à peu affleurer dans le bouleversement d’une existence qu’il tente de reconstruire du mieux qu’il le peut. Si les contours du tueur en série et de ses exactions sont bien omniprésents, ils demeurent extrêmement flous et se déclinent sur un registre d’une rare intelligence en filigrane de l’existence d’un de ses proches dont on découvre quelques révélations surprenantes qui vont émerger dans le chaos de cette quête de soi véritablement imprégnée de lumière faisant écho aux ténèbres de ce terrible fait divers. Tout cela se décline au gré d’une écriture sobre et gracieuse, imprégnée d’une forte sensibilité qui affleure dans la personnalité de Thierry, L’Ami d’un individu abject qui va pourtant le contraindre à se reconstruire au gré de ce parcours initiatique bouleversant et d’une incroyable humanité.

     

    Tiffany Tavernier : L’Ami. Sabine Wespieser Editeur 2021.

    A lire en écoutant : Benjamin de Les McCann. Album : Much Less. 2005 Atlantic Record Corp.

     

  • EARL THOMPSON : UN JARDIN DE SABLE. MISERE ET CHATIMENT.

    Capture d’écran 2025-12-21 à 17.01.48.pngPour en savoir plus, vous vous intéresserez à la chronique que Philippe Garnier a publié en 2018 dans Libération à l'occasion de la publication de l'ouvrage en français, car qui de mieux que le traducteur, nous ayant permis de découvrir Joe Fante et Charles Bukowski, pouvait parler de ce roman hors norme à l'image de son auteur ? On s'étonne d'ailleurs qu'il n'ait pas traduit Un Jardin De Sable d'Earl Thompson qui s'inscrit dans le même courant que Demande A La Poussière et Journal D'Un Vieux Dégueulasse, avec cette tonalité âpre et cette crudité qui imprègne le texte. Quoiqu'il en soit, c'est donc Jean-Charle Khalifa qui s'est attelé à la traduction de l'ouvrage, tout comme celle de Tattoo (Monsieur Toussaint Louverture 2019) et de Comprendre Sa Douleur (Monsieur Toussaint Louverture 2023), publié à titre posthume, dans lesquels figurent également Jack Andersen qui n’est, ni plus ni moins, que l'alter égo d'Earl Thompson ayant vu le jour dans une ferme du Kansas en 1931 et qui, après avoir menti sur son âge, servira dans l'armée durant la Seconde guerre mondiale puis lors du conflit avec la Corée, avant de bourlinguer à travers le monde tout en exerçant mille et un métiers pour retourner au pays où il rendra l'âme prématurément du côté de Sausalito, en 1978 à l'âge de 47 ans alors qu'il connaissait une certaine notoriété dans le milieu littéraire américain. Publié en 1974, Un Jardin De Sable, véritable pavé (au propre comme au figuré) dans la mare d'une misère éclaboussant le lecteur, présente la particularité de mettre en scène des individus dont il n'est guère question habituellement à savoir un peuple d'indigents se débattant dans un quotidien morne, sans perspective où l'adversité entraîne ces hommes et ces femmes de peu dans une spirale infernale de brutalité, d'alcool et de sexe qu'Earl Thompson expose avec la crudité et la violence caractérisant son style. Et même si l'époque était davantage propice à ces ouvrages licencieux, on s'étonnera qu'Un Jardin De Sable ait fini parmi les finalistes du National Book Award alors que le récit graveleux au possible renvoie un ouvrage comme Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior au rang de roman pour midinette. D’ailleurs, au vu des scènes explicites, il n'est pas surprenant de retrouver l'ouvrage en main d'adolescents en quête de sensations comme l'évoque  Donald Ray Pollock dans la préface qu'il a rédigée pour exprimer tout le bien qu'il pensait de ce bouquin rempli de sexe, de salauds, de crasse, d'alcool et d'une profonde pauvreté figurant parmi les premiers romans à lui avoir donné envie d'écrire et qui a inspiré de près ou de loin toute une multitude d'écrivains de la littérature noire citant régulièrement Earl Thompson comme l'une de leur référence. Cela  n'a pas empêché que le romancier tombe dans l'oubli avant de resurgir, plus de trente ans après sa mort, sur les étals des librairies francophones pour découvrir cet univers rugueux du Kansas de la fin des années trente, entre Grande Dépression et Dust Bowl ravageant une région où sévit la prohibition et la contrebande qui en découle dans ce qui apparaît finalement comme une version trash des Raisins De La Colère, imprégnée de foutre et de sang pour reprendre le titre de l'article de Philippe Garnier plein d'à propos.

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC'est un an avant l'élection de Roosevelt que John Andersen, que tout le monde appelle Jacky, voit le jour à Wichita dans le Kansas au sein d'un environnement précaire. Il faut dire que le gamin ne part pas avec tous les atouts, puisque son père Odd Andersen préfère abandonner femme et enfant pour s'acoquiner avec miss Wichita avant de trouver la mort dans un accident de voiture, tandis que sa mère Wilma est plus encline à picoler et à séduire les gars dans les bars avant de prendre le large, elle aussi, en laissant son fils au bon soin des grands-parents qui ont perdu leur ferme. Qu'à cela ne tienne, Jacky grandira dans le Quartier Nègre, situé non loin du Coffee Cup, un rade assez glauque que son grand-père a repris et dans lequel sa grand-mère sert une honnête tambouille pour les travailleurs du coin. C'est dans les bas-fonds de cet environnement de misère où le sexe, la brutalité et autres turpitudes affleurent à chaque coin de rue, que le garçon va trouver sa place dans ce qui apparaît comme un combat quotidien où la vie ne vous fait pas le moindre cadeau. Et puis avec le retour de sa mère qui s'est remariée, l'espoir renaît lorsqu'elle l'emmène à Pascagoula dans le Mississippi où elle va l'élever dans une belle maison que son beau-père Bill est sur le point d'acquérir. Mais en attendant, Jacky se retrouve une nouvelle fois dans un foyer précaire où il côtoie truands minables, macs vicieux et vagabonds pervers tout en composant avec un beau-père à la main leste, davantage porté sur la boisson et la gaudriole que sur le travail qu'il perd avec un indéniable constance. 

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC’est un ouvrage dense d’une dureté improbable se déclinant sur plus de 800 pages nous immergeant au sein de l’atmosphère rugueuse de l’Amérique de la Grande Dépression dans laquelle grandit un garçon amené à évoluer dans un environnement de violence et de stupre qu’Earl Thompson dépeint avec une grande précision sans nous épargner le moindre détail, aussi sordide soit-il. En guise de préambule, pareil à la beauté bien ordonnée d’un jardin de sable auquel il compare le Kansas et donnant son titre au roman, l’auteur se lance sur quelques pages dans l'époustouflant survol de cet état sans relief dont il énumère les aspects géographiques, sociaux et historiques dans un condensé d’une portée redoutable qui nous laisse déjà entrevoir la dureté et la brutalité de cette région de la grande plaine où l’on s’égare dans l’immensité de cet océan de blé, sur les interminables prairies à bisons dans lesquels sont enfouis désormais les missiles intercontinentaux. Ainsi, sur l’espace de quelques paragraphes plein de panache, Earl Thompson passe donc en revue, avec une impressionnante acuité, tout ce qui a façonné le Kansas, de la préhistoire à nos jours, et où se succèdent les silhouettes fantomatiques des indiens disparus, les personnalités du far west comme Will Bill Hickok ainsi que les truands notoires des années trente comme Pretty Boy Floyd qui ont traversé cette région imprégnée de courants religieux rigoristes où l’on réclame déjà des lois destinées à bannir toute littérature jugée obscène. Un fois le cadre posé, c'est donc autour de la jeunesse de Jack Andersen que se décline un récit composé d'une succession de scène du quotidien de son entourage composé notamment d'une famille dysfonctionnelle l'amenant à côtoyer le monde interlope de ces quartiers populaires où la misère affleure à chaque coin de rue alors que le pays sombre dans le chaos économique de la Grande Dépression dont on perçoit les conséquences à chaque instant notamment avec la perte de la ferme de ses grands-parents victimes d'une réforme agraire sans concession. S'articulant sur deux volets où l'auteur passe tout d'abord en revue les hommes et les femmes composant la famille de Jack dont ce grand-père fustigeant le gouvernement de Roosevelt à chaque instant mais affichant tout de même une certaine affection pour son petit-fil Jack, tout comme son épouse, une femme touchante, qui s'échine à la cuisine d'un rade minable en permettant ainsi de joindre les deux bouts d'une existence précaire. Dans le second volet, on découvrira la personnalité de Wilma, la mère de Jack, qui va l'emmener dans le Mississippi auprès de son nouvel époux prénommé Bill  et davantage porté sur la boisson et les combines foireuses que sur le travail à proprement parler. C'est donc dans un environnement cruel et sordide, où l'on court après le moindre cent, qu'évolue ce gamin frayant avec une communauté d'indigents trouvant dans la violence et le sexe une forme d'exutoire de la misère qui leur colle littéralement à la peau et qui rejaillit sur cet enfant malmené, victime de sévices insoutenables et parfois dérangeants comme cet amour qu'il porte à sa mère virant à l'inceste dont Earl Thompson nous livre le moindre détail. Mais bien plus que de vouloir choquer, c'est une démarche de véracité qui émerge de ce récit outrancier, où l'auteur dépeint avec une rare minutie le moindre aspect de ce qui compose l'atmosphère glauque mais parfois grandiose de cette communauté esquintée par la crise économique avant de déboucher sur une guerre promesse d'emplois et de chaos encore plus grands vers lesquels Jack va s'acheminer. Ouvrage éminemment social, d'une noirceur froide et incandescente à la fois, Un Jardin De Sable est l'incarnation de ces romans coups de poing qui ne vous épargne à aucun moment afin de nous confronter aux affres d'une désolation  existentielle où l'espoir se niche dans la trajectoire d'un car dont la destination demeure incertaine, à l'image de la vie elle-même qui rejaillit dans le foisonnement de ce texte hors norme. 

     

    Earl Thompson : Un Jardin De Sable (A Garden Of Sand). Editions Monsieur Toussaint Louverture 2018. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Préface de Donald Ray Pollock traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Niziolek.

     

    A lire en écoutant : Tom Traubert's Blues de Tom Waits. Album : Asylum Years. 1984 Asylum Records/WEA Records.

  • Claire Vesin : Le Lotissement. Que c’est beau le monde !

    claire vesin,le lotissement,la manufacture de livres,chronique littéraire,blog littéraire,livre 2025,roman noir,littérature noireParfois, le texte prend davantage d’importance que l’image ce qui est plutôt un exploit sur une plateforme numérique telle qu’Instagram ainsi que le signe de récits d’une grande tenue comme c’est le cas avec Claire Vesin dont on se réjouissait de découvrir ses chroniques sur son quotidien de cardiologue exerçant dans son cabinet situé du côté d’Argenteuil, non loin de Paris. Aussi n’aura-t-on pas été surpris lorsque la praticienne s’est lancée dans l’écriture d’un roman en nous proposant Blanche (La Manufacture de livres 2024) abordant le thème des soignants dont elle évoque le mal être au sein d’un hôpital de la banlieue parisienne d’où émane une certaine forme de noirceur se conjuguant autour de tout un panel sensible d’hommes et de femmes, acteurs de cet environnement médical particulièrement malmené et dont on perçoit le désarroi et parfois même le désespoir qui rejaillit sur leur entourage. Nul tabou et surtout nul pamphlet n’émane de ce récit qui a rencontré son public tout en obtenant plusieurs  récompenses dont tout dernièrement le prix Folio-Elle célébrant l’intensité d’une écriture d’où l’on distingue un impressionnant sens de la narration. Si Claire Vesin a mis quelque peu en veille ses chroniques de médecin sur son compte Instagram, c’est pour mieux la retrouver dans son rôle incontestable de romancière où elle s’éloigne audacieusement du monde médical, ce qui constitue déjà en soi une surprise, pour se pencher sur un petit village pavillonnaire de la banlieue parisienne des années 80 dont elle décortique toute une série d’évènements tragiques en s’inscrivant sur le registre du roman noir chargé d’une tension latente aux effluves poétiques.

     

    claire vesin,le lotissement,la manufacture de livres,chronique littéraire,blog littéraire,livre 2025,roman noir,littérature noireElle se souvient encore de l’incendie de l’un des pavillons de Mare-les-Champs en ce soir de l’année 1986 où ses parents l’ont tirée du lit pour voir ce qu’il se passait chez leurs voisins, la famille Mondessert. Elle revoit encore la civière sur laquelle gisait Elise, adolescente rebelle, tandis que sa mère Béatrice apparaissait effondrée, bien loin de l’image de reine incontestée qu’elle affichait vis-à-vis de la petite communauté du quartier. Quarante ans après, devenue médecin et après avoir enterré sa mère, voilà qu’elle trie les affaires dans la chambre parentale où elle exhume la photo de classe de l’époque avec sa maîtresse, Mme Suzanne Bourgeois ainsi que le journal intime d’Elise qu’elle avait dérobé à l’époque lors de l’escapade avec ses frères dans les décombres de la villa sinistrée. C’est l’occasion pour elle de rassembler des souvenirs perdus ainsi que les témoignages des protagonistes d’une succession de tragédies ravivant des blessures que l’on préfèrerait diluer à tout jamais dans les méandres de l’oubli.

     

    Il y a eu toute une multitude d'exploration de l'envers du décors de ces charmants quartiers pavillonnaires dont on distinguait les aspects troubles déjà en 1974 avec un roman comme Les Femmes De Stepford d'Ira Levin où l'on percevait déjà la charge mentale que les hommes d'une banlieue du Connecticut avaient "généreusement" attribués à leurs épouses modèles. Dans un registre tout aussi cynique, un film comme American Beauty plaçait également ce personnage d'épouse modèle au centre de l'intrigue que l'on retrouve également dans la fameuse série Desperate Housewives d'ailleurs. Transposé en France, ce modèle banlieusard de la classe moyenne parvenue atteint son apogée dans les années 80, période durant laquelle Claire Vesin décline son intrigue qui n'a donc rien d'un choix anodin puisque le récit s'inscrit dans le registre d'une lutte des classes embryonnaire où la communauté pavillonnaire redoute l'émergence de barres d'immeubles toutes proches qui risquent de prétériter ce si bel environnement alors que l'on parle d'un certain Le Pen et de son parti qui fait son entrée à l’Assemblée. On sait déjà que tout cela finira mal, puisque l'intrigue débute avec cet incendie, point d'orgue de toute une série d'événements que la narratrice, dont on ignore le nom, mais qui exerce la profession de médecin, va nous rapporter, trente ans plus tard, à l'occasion de l'enterrement de sa mère alors qu'elle déterre quelques souvenirs peu reluisants. Et tandis qu'elle revient sur les lieux de son enfance, on replongera dans les méandres de cette époque trouble en adoptant différents points de vue dont celui de Béatrice, la femme modèle par excellence, de sa fille Elise, une adolescente tourmentée, de Suzanne jeune institutrice fraichement débarquée dont les origines guadeloupéenne suscitent un certain émoi, et bien évidemment de la mère de la narratrice incarnation de ce mal de vivre par rapport à cette quête de l'icône idéale, de la femme parfaite que son amie Agnès va mettre en exergue, sans pour autant la juger, bien au contraire. C'est cette envie, cette convoitise du bonheur qui émerge tout au long du récit où les veuleries, les mesquineries et autres petites lâchetés s'enchainent dans un quotidien somme toute assez banal qui va pourtant peu à peu dérailler jusqu'à une succession de tragédies inéluctables que Claire Vesin met en scène avec une redoutable efficacité en nous entraînant dans cet atmosphère pesante, où l'on distille le bonheur à coup d'antidépresseurs que le médecin généraliste de la région distribue comme des bonbons et avec une certain dose de cynisme. Véritable laminoire de la pensée divergente, l’ensemble pavillonnaire devient un véritable cauchemar pour celles et ceux qui font le pas de travers à l’instar de Suzanne Bourgeois, cette institutrice novice, férue de poésie dont la beauté rayonnante sème le trouble et la jalousie, jusqu’au drame ultime prenant une allure sacrificielle terrifiante et cinglante. Bien plus que la bande sonore composée des tubes de l’époque, que ce soit Balavoine ou Bronski Beat, davantage que l’actualité de cette période, à l’instar de Tchernobyl ou de l’entrée du FN à l’Assemblée, ce sont ces poèmes parsemant le récit, et que Suzanne affectionne, qui deviennent le véritable coup de projecteur dessinant les contours de cette intrigue sombre, et dont la lumière rejaillit sur la personnalité tourmentée des protagonistes arpentant Le Lotissement.

     

    Claire Vesin : Le Lotissement. Editions de La Manufacture de livres 2025.
     
    A lire en écoutant : It ain't necessarily so de Bronski Beat. Album : The Age of Consent. 1984 London Records Ltd.

  • LAURINE ROUX : TROIS FOIS LA COLERE. MALEDICTION.

    Capture d’écran 2025-12-02 à 22.37.09.pngIls ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18  et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant  désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.

     

    laurine roux,trois fois la colère,éditions du sonneur,roman noir,roman historique,conte médiéval,mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2025,littérature noireAu beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.

     

    Avec Trois Fois La Colère, le lecteur sera immédiatement saisi par la langue qui oscille entre modernité et expression médiévale en donnant la tonalité de ce style à la fois poétique et flamboyant qui vous emporte littéralement dans le sillage d’un conte noir un peu badasse, du nom de cette plante vivace attirant les insectes butineurs et avec laquelle on peut faire le parallèle pour ce qui a trait à la démarche de Clarisse, cette châtelaine en quête de maternité afin de conserver son statut et donc assurer sa survie. On comprendra donc, d’entrée de jeu qu’il s’agit en effet d’un roman noir moyenâgeux aux entournures féministes émergeant des personnalités de Reine, la fille de Hugon le Terrible qui règne au côté de Clarisse son épouse tourmentée mais également de La Prodigue cette sage-femme au savoir immense et détentrice de secrets qui en font le pivot de l’intrigue s’articulant également autour de la destinée de Miou, petite-fille de ce seigneur impitoyable dont le retour sur les terres de Bure est entrecoupé de longues analepses nous permettant de saisir le sens de toute cette vengeance et de toute cette fureur. Il va de soi que les hommes sont bien évidemment présents dans le contexte de cette société seigneuriale nous ramenant immanquablement à la domination masculine qui perdure au-delà des siècles et dont on saisit les codes au gré de la vivacité de ce récit où l’on croise donc Hugon le Terrible au comportement cruel s’incarnant également dans la personnalité terrible de Coupe-Chou exécuteur des basses œuvres du seigneur en contrebalançant avec la sagesse et la bonté du prieur Guillaume frayant avec Prieto, moine franciscain venu de l’autre côté des Alpes qui ceignent la région. On pourrait énumérer ainsi toute une multitude de protagonistes secondaires captivants qui s’inscrivent dans l’ampleur d’une intrigue dynamique au gré de parcours parfois extrêmement brefs qui nous marquent pourtant d’une façon indéniable à l’image de la famille Pastor dont le courant religieux va déplaire, ou de Aïda, cette saltimbanque dont la destinée s’achèvera tragiquement. Tout cela se décline dans l'atmosphère âpre et sauvage de cet environnement alpin que Laurine Roux restitue avec une verve aussi vigoureuse que poétique en nous entraînant sur les pentes enneigées de sommets abrupts, dans l'entrelac de forêts ensorceleuses, sur les routes poussiéreuses du sud en compagnie de croisés sanguinaires et bien évidemment dans les couloirs d'un château où se fomentent les intrigues les plus sombres, sources de bien des tragédies que l'autrice met en scène avec une habilité redoutable. Ainsi, Trois Fois La Colère s'inscrit dans le registre de l'aventure tumultueuse et fulgurante, sans jamais s'attarder plus que de raison sur de longs descriptifs sociologiques de l'époque, et propre aux récits prenant pour cadre le Moyen Âge, pour  se concentrer essentiellement sur le déroulement d'une intrigue furibonde comme l'eau d'un torrent déchainé qui vous essore. 

     

     

    Laurine Roux : Trois Fois La Colère. Editions du Sonneur 2025.

    A lire en écoutant : Tonight d'Emira Elfeki : Skin to Skin. Anemoia, 2024 Atlantic Recording Corporation.

  • Andrée A. Michaud : Baignades. Réunion de famille.

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireMême si l'on n'apprécie pas forcément les Beach Boys, il n'en demeure pas moins que l'on n'écoutera plus jamais Wouldn't It Be Nice de la même manière, au terme de ce roman intense. Et plus que le cadre magique de ces plages californiennes, nos pensées dériveront désormais, à l'écoute de cette chanson iconique, davantage vers le ponton de ce bord du lac perdu au milieu d'une forêt canadienne, environnement tragique que la romancière s'est approprié avec le talent qu'on lui connaît. Et c'est sans doute dans ce registre de force évocatrice qu'Andrée A. Michaud excelle en faisant en sorte de s'approprier le moindre détail qui nourrit son intrigue pour en extraire une espèce de quintessence de l'inquiétude, parfois même de l'angoisse qui imprègne ses récits. On parle ici d'une chanson des Beach Boys, dans ce nouveau roman Baignades, mais il va de soi que l'on ne peut manquer d'évoquer la forêt qui devient le fil rouge d'une majeure partie de son oeuvre. Et là également, on appréciera que ce cadre forestier prenne, à chaque reprise, une toute autre allure que ce soit avec Bondrée (Rivages/Noir 2016) où l'on ressent cette espèce d'aura maléfique tandis que l'angoisse est plus prégnante dans Riviere Tremblante (Rivages/Noir 2018) et bien plus âpre lorsque l'on découvre Proies (Rivages/Noir 2023) tandis qu'avec Tempête (Rivages/Noir 2019) on se retrouve à la lisière du fantastique. Native du Québec, il est impossible de ne pas évoquer la richesse de la langue d'Andrée A. Michaud et plus particulièrement ses expressions locales qu'elle insère dans le fil des dialogues sans jamais abuser du procédé, ce qui fait que l'on se retrouve dans une justesse de ton qui accentue la profondeur d'âme de ses personnages qu'elle esquisse en y agrégeant cette touche d'humanité qui rejaillit de manière omniprésente et plus particulièrement dans le contour des individus les plus inquiétants, ce qui leur confère davantage de substance tout en s'accrochant à une veine naturaliste à laquelle elle ne déroge jamais. 

     

    andrée a. michaud,baignades,éditions rivages,thriller,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,roman contemporain,lu en 2025,littérature noireLe grand moment de l’année pour Laurence et Max, c’est de partir en vacances en camping car avec leur petite fille Charlie qui, une fois arrivée sur le berges du Lac aux sables, se précipite dans les flots afin de profiter de la fraîcheur de l’eau tout en s’en donnant à coeur joie. Mais les festivités vont s’interrompre brutalement avec le propriétaire du camping qui prend les parents à partie parce qu’ils ont ont osé laisser la fillette se baigner toute nue. Et c’est une enchaînement de mauvaises décisions qui vont entraîner Laurence et Max sur cette route forestière étroite tandis que les nuages s’amoncellent annonciateur d’un violent orage et d’une succession de dérapages qui vont foudroyer leur existence à tout jamais. 

     

    En dramaturge accomplie, Andrée A. Michaud nous entraîne sur le registre peu commun de deux parties, se déroulant à quelques années d’intervalle et paraissant, de prime abord, totalement dissemblables jusqu'à ce que les liens émergent peu à peu au fil d'une seconde intrigue stupéfiante s'articulant autour de l'intimité de ses personnages et d'où émane la certitude que tout cela va mal finir sans pouvoir être en mesure de définir les contours de la tragédie à venir s'achevant, comme elle avait commencé dans la première partie, par une baignade ce qui explique la forme pluriel du titre Baignades qui a donc toute son importance. Ce qui émane de cette première partie du récit, c'est cet engrenage infernal que la romancière met en scène avec une efficacité redoutable se conjuguant avec une simplicité salutaire qui s'inscrivent une nouvelle fois dans ce réalisme qui fait froid dans le dos tout en générant cette tension permanente, véritable fil conducteur de l'ensemble de l'intrigue à l'atmosphère à la fois pesante et envoûtante. Tout cela se met en place avec une impressionnante justesse de ton que ce soit dans les dialogues, dans l'enchaînement dramatique des situations mais surtout dans l'attitude de chaque protagoniste dont les caractéristiques communes se définissent sur le registre du désarroi, du doute et de la colère aveugle qui en découlent en devenant les thèmes centraux de Baignades où, après le drame prenant l'allure d'un fait divers terrible, on observe, dans ce qui apparaît comme un long épilogue, le devenir des victimes et des bourreaux qui se révèlent dans leur terrible humanité faite d’incertitude et que la romancière transcende avec une effroyable acuité qui va vous glacer le sang jusqu'à la dernière ligne d'un roman maîtrisé de bout en bout. C'est ça le style Andrée A. Michaud nous emportant une nouvelle fois vers les méandres complexes et la beauté singulière de ces forêts luxuriantes, vectrices des drames les plus terrifiants et les plus intimes.

     

    Andrée A. Michaud : Baignades. Editions Rivages/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Exchange de Massive Attack. Album : Mezzanine. 2019 Virgin Records Limited.