ELI CRANOR : A LA CHAINE. L’AILE OU LA CUISSE.
L’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
Parqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.
On relèvera tout d’abord la superbe couverture du livre, d’une composition assez similaire à celle ornant son précédent roman, ce qui fait qu’en seulement deux ouvrages, Eli Cranor possède déjà une identité visuelle marquante qui se distingue au milieu des autres publications. L’autre point qu’il faut relever c’est la capacité du romancier à happer le lecteur au gré d’une intrigue prenante, sans pour autant utiliser les artifices propre à ce type de narration que ce soit les brefs chapitres ou les phrases courtes. Rien de tout cela dans A La Chaîne qui se lira aisément d’une traite tant l’on est absorbé par les enjeux d’un récit sec, dépourvu de fioriture, ce qui n’empêchera pas, une fois le livre posé, de s’interroger sur certains aspects de l’histoire qui paraissent tout de même tirés par les cheveux à l’instar de l’attitude de Luke Wilson, directeur sociopathe certes, mais qui adopte un comportement étrange par rapport à la situation tragique à laquelle il doit faire face. Il en va de même pour ce qui a trait aux hasards bien trop circonstanciés qui l’amène à s’emparer de l’argent dont il a besoin. Quant à la confrontation finale, elle s’achèvera de manière abrupte afin de faire en sorte que l’on ne s’interroge pas trop longuement sur les aspects logistiques permettant aux protagonistes d’échapper aux éventuelles questions des autorités sur le déroulement des événements.
Mais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites et d’ambitions destructrices. A partir de là, le romancier dépeint, plus particulièrement par l’entremise de Gabriela, des conditions de travail effroyables extrêmement marquantes du fait d’un réalisme sans fard permettant de mieux saisir la nature de ce travail à la chaîne cruel et avilissant. Mais tandis que Luke et Edwin s’écharpent au détour de confrontations violentes, on se focalisera davantage sur la personnalité de Mimi, cette jeune mère de famille, évoluant dans un environnement à la Desperate Housewife, qui va s’extirper de ce cadre superficiel pour se confronter à une réalité qu’elle n’avait jamais perçue avant sa rencontre avec Gabriella. On observe ainsi une espèce d’union sacrée entre ces deux femmes, que tout oppose, qui se met en place sans grandiloquence et avec beaucoup de pudeur comme en témoigne un épilogue chargé d’une émotion contenue qui ne manquera pas de vous procurer quelques frissons. Sans qu’il n’en soit d’ailleurs question dans A La Chaîne, iI résulte de cet ensemble, un roman poignant qui résonne puissamment dans d’actualité secouant les Etats-Unis avec ce déploiement des unités ICE semant le trouble à travers tout le pays.
Eli Cranor : A La Chaîne (Broiler). Editions Sonatine 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Heurtebize.
A lire en écoutant : Ring Of Fire de Johnny Cash. Album : Songwriter. 2024 UMG Recording, Inc.
Pour figurer parmi les gros "banger" de la littérature, pour que l'on dise que ce livre est "hype" et s'inscrire ainsi dans les bons petits papiers de ces influenceurs rémunérés, on notera tout de même qu'il faut répondre désormais à certains standards de plus en plus répandus qui correspondront ainsi aux attentes des lecteurs. C'est un peu comme le marché du vin au début des années 2000 où l'on se retrouvait avec une multitude de breuvages aux notes boisées et vanillées qui envahissaient tous les domaines du monde entier. Dans un registre similaire en matière de standard littéraire, on fait désormais face à une kyrielle de romans débordant d'émotions pour que les créatrices et créateurs de contenu (on ne dit plus influenceur, trop connoté négativement) se mettent en scène en train de sangloter sur les pages de leur livre, qui n'en demandait pas tant, et qu'ils seront truffés de *plot twist" (eh oui, j'intègre le vocabulaire Insta et TikTok) se déclinant au rythme de chapitres extrêmement courts. Il s’agit là d’un format que l’on trouve très fréquemment dans des genres tels que la romance, la littérature feel-good et le thriller en faisant en sorte de se plonger dans un texte sans prise de tête comme cela est de plus en plus exigé de la part de lecteurs qui ne veulent plus s’emmerder avec des récits trop alambiqués. Au demeurant, il émerge quelques bon romans répondant à ces attentes à l’instar de
premier ouvrage traduit en français de Chris Whitaker, romancier britannique qui s’est mis à l'écriture pour expurger les traumas d’une violente agression dont il a été victime à l’âge de 19 ans avant de se lancer dans la rédaction de deux romans se déroulant, tout comme Duchess, aux Etats-Unis où il n’a jamais vécu. Et il faut bien admettre que l’on avait été séduit par la personnalité de cette jeune adolescente, haute en couleur, au caractère bien trempé et à la langue bien pendue, affrontant les affres d’un drame familial en sillonnant les routes d’une Amérique du Nord telle que l’on se l’imagine, au gré d’un texte chargé de tension et d’émotion qui a rencontré un succès notable. On notera d'ailleurs que les livres de Chris Whitaker sont entourés d'une certaine aura du côté des contrées anglo-saxonne où l'on parle de best-seller traduit dans une trentaine de langues et d'une adaptation au cinéma sous l'égide de Disney, ce qui fait que sous ce verni markéting plein de promesses on attendait avec une certaine impatience Toutes Les Nuances De La Nuit dont on dit qu'il s'est vendu plus d'un million d'exemplaires comme cela est mentionné sur le site Penguin Random House. Mais voilà qu'à force de trop en faire, de surenchérir dans ces registres de l'émotion et du rebondissement permanent, on se retrouve à lire un pavé qui se révèle plutôt indigeste en suscitant bien des déceptions tant au niveau de la cohérence que des clichés qui émergent d'une narration à la fois confuse et répétitive qui finit par vous agacer.
En ce jour de 1975, les forces de l'ordre ont bouclé les routes du comté de Monta Clare dans le Missouri et sont à la recherche de Patch Macauley qui vient de sauver Misty Meyer des griffes de son ravisseur qui s'en est finalement pris à lui. Dans la forêt on n'a retrouvé que le tee-shirt maculé de sang du jeune garçon à peine âgé de 13 ans. Et malgré l'investissement de la police, les recherches restent vaines. Mais Saint Brown, sa camarade de classe au caractère bien trempé, ne baisse pas les bras et est bien déterminée à retrouver son ami dont on reste sans nouvelle. Et en dépit du temps qui passe, elle échafaude des hypothèses, mêne ses propres investigations et harcèle le shérif afin de faire la lumière sur cette tragédie qui bouleverse l'ensemble de la communauté. Et si Saint s'obstine dans ses démarches un peu vaines, il faut bien admettre, qu'au fil des mois qui défilent, l'affaire ne fait plus la une des journaux et semble tomber dans l'oubli. Mais voilà que Patch Mccauley réapparaît au grand soulagement des habitants et des autorités qui ont tôt fait de classer l'enquête. Mais pour Patch et Saint, il faudra des décennies pour résoudre de tous les mystères qui entourent cette disparition d'autant plus que d'autres événements similaires frappent la région.
Avec plus de 800 pages au compteur se déclinant au rythme de 261 chapitres, autant vous prévenir que les accros aux rebondissements en auront pour leur argent et que les lecteurs en quête d'émotions seront comblés et qu'à partir de là, on peut parfaitement comprendre que bon nombre de critiques tant dans les médias traditionnels que sur les réseaux, de libraires et de lecteurs y aient trouvé leur compte avec parfois quelques retours dithyrambiques, même si l'on a pu lire des avis plus nuancés. On se retrouve donc à manipuler un pavé assez pesant qui semble d'ailleurs imprégner son contenu d'où rejaillit une certaine lourdeur, ceci plus particulièrement dans le schéma narratif des 261 chapitres qui ne change pas d'un iota du début jusqu'au terme de cette fresque s'étalant sur plus d'une trentaine d'années. Ce qui fait qu'au bout d'une cinquantaine de chapitres on commence à lever les yeux au ciel, lorsque le texte s'achève immanquablement sur une réplique saillante ou sur un retournement de situation. Et cela ne s'arrête jamais avec cette sensation d'écoeurement qui s'empare de vous comme si l'on s'enfilait un fondant au chocolat au terme de chacun de ces chapitres aussi brefs que répétitifs. Et de cette manière, à vouloir trop en faire, Chris Whitaker se perd dans un texte truffé d'incohérences et de hasards circonstanciés plus que douteux à l'image de ce tableau de Patch se retrouvant dans le bureau du directeur d'une prison qui va lui permettre de localiser l'homme qu'il traque depuis des années au détour d'une somme de conjonctures improbables qui équivaut à gagner trois fois de suite le gros lot de l'EuroMillions. Et sans trop vouloir révéler les enjeux de l'intrigue, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur les rapports qu'entretient Grace avec son père qu'elle honnit et dont elle semble pourtant avoir l'occasion de se détacher comme en témoigne ses retrouvailles avec Patch où elle converse tranquillement avec lui dans une grange avec cette sensation de pouvoir évoluer à sa guise au sein du domaine. Et ce sont toutes ces incongruités qui émanent de Toutes Les Nuances De La Nuit, dès l'instant où vous relevez la tête du guidon et que vous vous détachez de ce rythme trépident pour vous interroger sur les entournures de l'intrigue qui apparaissent de plus en plus bancales, voire même
artificielles. On en est même à se demander pourquoi l'auteur a voulu que les événements se déroulent dans la région des Orzaks si ce n'est pour répondre à une tendance de plus en plus prégnante autour de ces auteurs issus de ces régions montagneuses à l'instar de Daniel Woodrell digne représentant de cette contrée qui a également inspiré les auteurs de la série à succès Orzak. Quoiqu'il en soit, avec la ville de Monta Clare, il est bien certain que l'on ne retrouvera pas cette force rugueuse d'un environnement qui fait figure de décor de carton-pâte parsemé d'une flore dont les noms semblent sortir de quelques fiches Wikipédia pour donner le change à une succession de clichés bien trop convenus. On pourrait en dire de même pour ce qui concerne l'actualité et même à la musique qui ne sont là que pour signaler la décennie dans laquelle on se situe mais qui ne s'agrègent aucunement au cours d'une intrigue à la fois confuse et décousue d'où émerge tout de même quelques scènes saisissantes chargées de tension. Alors bien sûr que l'on sera marqué par Patch le pirate et Saint l'apicultrice, deux personnages un peu trop propre sur eux, dont on découvre les trajectoires au rythme frénétique d'un roman débordant d'une émotion qui, à force de dégouliner, devient quelque peu encombrante comme si l'on ne savait plus trop quoi faire de ces vagues continuelles de rebondissements et de sentiments qui finissent par vous submerger jusqu'à la noyade. Un véritable naufrage. Dommage.
On pourra bien parler de Ron Rash, de Daniel Woodrell, de Larry Brown aussi, et énumérer ainsi toute une cohorte de romanciers prestigieux pouvant avoir influencé son œuvre pour se dire que finalement, au bout de cinq ouvrages d'une impressionnante sagacité, David Joy est devenu un auteur essentiel, à nul autre pareil, évoquant les travers sociaux de son pays au gré de récits sombres se déroulant dans le comté de Jackson, niché au cœur du massif des Appalaches, où il vit depuis l'âge de dix-huit ans. C'est cet ancrage à la région, ainsi que ces voix résonnant sur les contreforts de ces montagnes qu'il affectionne tant, qui caractérisent chacun de ses romans où, depuis ce petit lopin de terre, émerge certains des affres touchant l'ensemble des Etats-Unis. Il y est particulièrement question d'opioïde et des trafics sordides qui en découlent que ce soit avec Là Où Les Lumières Se Perdent (Sonatine 2016), son premier roman, ainsi que
Un mur n'y changerait rien et les histoires parfois violentes émergeant de la frontière entre le Mexique et les Etats-unis continueront d'alimenter la richesse de deux cultures qui s'entremêlent et que l'on découvrait déjà dans de nombreux romans de Cormac McCarthy au gré de tragédies puissantes. C'est probablement dans cette continuité que s'inscrit Gabino Iglesias natif de Puerto Rico et résidant désormais à Austin au Texas où il exerce notamment les professions de journaliste et d'enseignant tout en pratiquant le culturisme et en entretenant la culture populaire de sa communauté qui rejaillit dans l'ensemble de ses textes oscillant entre roman noir et fantastique et que l'on regroupe désormais sous l'appellation barrio noir illustrant parfaitement cette fusion détonante et violente rappelant, à certains égards, un film tel que Une Nuit En Enfer de Roberto Rodriguez. On découvrait ce mélange au détour de Santa Muerte (Sonatine 2020), premier roman de l'auteur, combinant une intrigue sombre, sur fond de guerre des gangs, avec les rites magiques de la Santerìa en conférant à l'ensemble du récit une dimension tant sociale que surnaturelle illustrant cette culture populaire du barrio. On retrouve cette singularité dans Les Lamentations Du Coyote (Sonatine 2021) où la frontière prend une allure mystique autour des individus qui en arpentent les confins, ainsi que dans Le Diable Sur Mon Epaule, dernier roman en date de Gabino Iglesias nous entrainant vers l'univers inquiétant des tunnels creusés par les narcotrafiquants mexicains afin d'acheminer migrants et cargaisons de stupéfiants vers les Etats-Unis. 