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  • Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. Le zoo.

    séverine chevalier,de guerre ou d’ailleurs,la manufacture de livres,roman rentrée littéraire,roman noir,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,littérature noire,lecture 2026,chronique littéraire,retour de lectureJe ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.

     

     

    IMG_5311.jpegElle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?

     

    « Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs

    quand c’est un ailleurs

    aux autres inimaginable

    c’est difficile de revenir »

     

    Mesure de nos jours

    Charlotte Delbo


    Jamais la citation de Charlote Delbo qui figure en épigraphe ne prendra plus de sens que Dans De Guerre Ou D’Ailleurs, où le champ de bataille se situe dans la cuisine de cette maison d’enfance, plus précisément autour de cette table en Formica à laquelle Lolita B., femme proche de la cinquantaine, ancienne star d’une émission de télé-réalité, est attablée, tandis que sa mère dort à l’étage. On n’en dira pas plus, quant à la nature de cette dévastation qui ronge de l’intérieur cette femme abimée nous rappelant la personnalité de Loana au travers d’un texte rédigé quelques mois avant son décès. Si Séverine Chevalier s’est inspirée de ce parcours de vie tragique, celui-ci rejaillit principalement  par le prisme de ces onze questions que l’on s’est sans doute posées au sujet de Loana et qui font office de titre pour chacun des chapitres du roman. Et ces interrogations transposées autour de la personnalité de Lolita B. nous interpelle forcément en nous ramenant vers notre propre mesquinerie quant à notre rapport à la notoriété, plus particulièrement dans le contexte de ces formats télévisuels. Il va de soi que Séverine Chevalier ne répondra pas à ces questions sordides mais qu’elle nous entrainera dans ce cheminement intérieur d’une impressionnante profondeur d’où vont rejaillir quelques souvenirs marquants qui vont façonner, de manière tragique, la trajectoire de Lolita B. Et c’est autour de cette errance dans la bourgade de son enfance que l’on prend la mesure de l’ampleur de cette guerre intérieure que la romancière restitue avec une impressionnante justesse et qui nous interpelle en permanence. Et comme pour faire écho à cette trajectoire chaotique, incarnation de la colère qui ne manquera pas de gronder en nous, il y a Rémi, le fils de Lolita B., que l’on va suivre dans ses pérégrinations tourmentées l’entrainant dans l’environnement de celles et ceux qui ont façonnés la fameuse Emission dont il ne sera jamais question, hormis ce parallèle avec ce zoo abandonné où rode un chevreuil à trois pattes, ou ces expositions d’autrefois où l’on exhibait des êtres humains en provenance des ces contrées lointaines de l’empire colonial. Et tandis que l’intrigue progresse, c’est tout ce questionnement qui apparait avec cette force tellurique qui nous bouscule dans nos certitudes bien campées quant aux participants de ces émissions de télé-réalité. Tout cela prend forme au gré d’un récit d’une intensité impressionnante qui s’achève sur un texte en prose qui oscille entre puissance et délicatesse, marque de fabrique d’une romancière dont le talent singulier nous interpelle avec une belle constance.

     

     

    Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. La Manufacture de livres 2026.

    A lire en écoutant : Ami Ou Ennemi de Maurane. Album : Ami Ou Ennemi. 1991 Polydor.

  • Frédéric Andrei : L'Homme Assis Au Carrefour de Chabottes. C'est moi le boss.

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    Pas bien certain que l’on se rappelle de son premier grand rôle dans Diva de Jean-Jacques Beinex où il interprétait un facteur subjugué par une cantatrice incarnée par la sublime Wilhelmenia Wiggins Fernandez, guère moins connue que Barbara Hendricks à qui le réalisateur souhaitait confier le rôle dans un premier temps. Frédéric Andrei apparaissait donc dans ce film marquant à l’improbable esthétisme léché des eighties, en entamant ainsi une carrière sporadique d’acteur aussi bien pour le cinéma que pour la télévision où il travaille également comme documentariste pour un grand nombre d’émissions emblématiques comme Faut pas Rêver ou Envoyé Spécial. A cela s’ajoute des activités de producteur et de réalisateur ainsi que dans le domaine du théâtre, ce qui fait qu’il entamera sa carrière de romancier dans la cinquantaine en publiant chez Albin Michel trois romans policiers mettant en scène Nicholas Dennac, un ancien journaliste d’investigation devenu charpentier et prenant pour cadre le vaste territoire des Etats-Unis où frédéric andrei,l’homme assis au carrefour de chamottes,la manufacture de livres,roman policier,thriller,sleuther,lecture 2026,parution 2025,blog mon roman noir et bien serré,littérature noire,libri mondi,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraireil mènera des enquêtes en lien avec les grands sujets sensibles du pays que ce soit les injustices sociales dans Riches A En Mourir (Albin Michel 2014), la conditions des amérindiens dans Bad Land (Albin Michel 2016) et l'exploitation du gaz de schiste dans L'Histoire De La Reine Des Putes  (Albin Michel 2020). Mais en 2025, Frédéric Andrei change de décor et d'éditeur puisqu'il intègre La Manufacture de livres en publiant L'Homme Assis Au Carrefour De Chabottes, une intrigue aussi singulière que géniale se déroulant dans la région montagneuse de Grenoble où l'on découvre, par le biais d'un long interrogatoire, les activités d'un « sleuther" qui vient d'être hospitalisé à la suite d'une blessure par balle.

     

    frédéric andrei,l’homme assis au carrefour de chamottes,la manufacture de livres,roman policier,thriller,sleuther,lecture 2026,parution 2025,blog mon roman noir et bien serré,littérature noire,libri mondi,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraireEn tant que gendarme adjoint volontaire, Chloé Gutman est chargée de consigner la déposition de Loïc Payan qui a été admis à l'hôpital pour une blessure par balle qui a failli lui coûter la vie. C'est le commandant du peloton de gendarmerie qui est chargé de l'interrogatoire sur les circonstances d'une affaire dont elle ignore tous les tenants et aboutissants. Bien vite, elle comprend qu'on la laisse volontairement dans le flou, tandis que d'autres enquêteurs, dont elle ne connaît ni la fonction ni le service auquel ils sont rattachés, vont intervenir au cours d'un interrogatoire qui va révéler quelques éléments troubles d'une affaire en lien avec le meurtre d'une randonneuse que l'on a retrouvée à proximité d'une station de ski de la région. Quel rapport Loïc Rayan a-t-il avec ce fait divers ? Et qu’est devenue sa femme qu'il réclame sans cesse ? Et se peut-il qu'un tueur en série sévisse dans les environs sans que les autorités ne se soient aperçues de quelque chose ? 

     

    frédéric andrei,l’homme assis au carrefour de chamottes,la manufacture de livres,roman policier,thriller,sleuther,lecture 2026,parution 2025,blog mon roman noir et bien serré,littérature noire,libri mondi,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraireDans le paysage de la littérature noire, il y a toujours eu ce personnage de l’enquêteur amateur ridiculisant les forces de police  avec son esprit de déduction, souvent hors norme, sa ténacité et parfois son audace à toute épreuve lui promettant de  venir à bout des énigmes les plus insolubles. On a donc croisé le détective privé bien évidemment, mais également le journaliste et même la vieille dame espiègle résolvant des affaires sur lesquelles la police s’était cassée les dents du fait d’un mélange de stupidité, d’incompétence et de négligence. Et avec l’avènement d’Internet, on ne s’étonnera pas que ce genre des personnages aient suscité quelques vocations d’individus désireux de démontrer leur supériorité en se lançant dans la résolutions de cold case dans ce qui apparaît comme un loisir qu’ils partagent avec d’autres sur les forums des réseaux sociaux et que l’on désigne désormais sous l’appellation de sleuther désignant ces cyber-enquêteurs amateurs. Avec L’Homme Assis Au Carrefour De Chabottes, Frédéric Andrei s’empare donc de ce phénomène au gré d’une intrigue tendue, s’articulant autour de la personnalité de Loïc Payan, banal électricien, qui s’adonne donc à ce cyber loisir d’enquêtes criminelles prenant de plus en plus d’ampleur à mesure qu’il réalise qu’il peut s’émanciper d’une épouse et de sa belle-famille écrasantes qui ont toujours eux l’ascendant sur lui. L’enjeu est donc de savoir si cet enquêteur en herbe est un véritable génie dans ce qui apparait comme une véritable traque au serial killer sévissant dans cette région montagneuse des Alpes françaises que Frédéric Andrei met véritablement en valeur au gré d’un récit saisissant qui prend parfois quelques petites tonalités poétiques à l’instar du superbe titre de ce singulier roman prenant l’allure d’un thriller. L’autre enjeu de l’intrigue se focalise autour de Chloé Gutman, cette jeune gendarme adjointe volontaire cherchant à comprendre les circonstances d’une affaire criminelle dont elle n’a jamais eu connaissance alors qu’elle est chargée de rédiger le procès-verbal de l’interrogatoire  de Loïc Payan qu’elle ne connaît pas du tout. Ainsi le récit prend forme autour de cet interrogatoire mené par plusieurs enquêteurs issus de services qui ne font que renforcer la part de mystère emanant de ce texte d’une redoutable habilité qui s’inscrit dans une dimension de réalisme à toute épreuve, bien éloigné de ces thrillers grotesques et outranciers. Ainsi, au gré de la progression de cet interrogatoire mystérieux, le lecteur sera balloté de certitudes en retournements de situation semant à nouveau le doute que Frédéric Andrei met en scène avec un immense talent pour faire en sorte de nous immerger au sein de cet univers étrange des sleuthers, véritable incarnation d’égocentrisme et de vanité que l’auteur a su retranscrire à la perfection dans L’Homme Assis Au Carrefour De Chabottes qui se lit quasiment d’une traite. Un sans faute pour ce romancier qui sera présent à l’occasion du festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse. 

     

     

    Frédéric Andrei : L'Homme Assis Au Carrefour de Chabottes. Editions La Manufacture de livres 2025.

    A lire en écoutant : The Magnificent Seven de The Clash. Album : From Here to Eternity. 

  • Claire Vesin : Le Lotissement. Que c’est beau le monde !

    claire vesin,le lotissement,la manufacture de livres,chronique littéraire,blog littéraire,livre 2025,roman noir,littérature noireParfois, le texte prend davantage d’importance que l’image ce qui est plutôt un exploit sur une plateforme numérique telle qu’Instagram ainsi que le signe de récits d’une grande tenue comme c’est le cas avec Claire Vesin dont on se réjouissait de découvrir ses chroniques sur son quotidien de cardiologue exerçant dans son cabinet situé du côté d’Argenteuil, non loin de Paris. Aussi n’aura-t-on pas été surpris lorsque la praticienne s’est lancée dans l’écriture d’un roman en nous proposant Blanche (La Manufacture de livres 2024) abordant le thème des soignants dont elle évoque le mal être au sein d’un hôpital de la banlieue parisienne d’où émane une certaine forme de noirceur se conjuguant autour de tout un panel sensible d’hommes et de femmes, acteurs de cet environnement médical particulièrement malmené et dont on perçoit le désarroi et parfois même le désespoir qui rejaillit sur leur entourage. Nul tabou et surtout nul pamphlet n’émane de ce récit qui a rencontré son public tout en obtenant plusieurs  récompenses dont tout dernièrement le prix Folio-Elle célébrant l’intensité d’une écriture d’où l’on distingue un impressionnant sens de la narration. Si Claire Vesin a mis quelque peu en veille ses chroniques de médecin sur son compte Instagram, c’est pour mieux la retrouver dans son rôle incontestable de romancière où elle s’éloigne audacieusement du monde médical, ce qui constitue déjà en soi une surprise, pour se pencher sur un petit village pavillonnaire de la banlieue parisienne des années 80 dont elle décortique toute une série d’évènements tragiques en s’inscrivant sur le registre du roman noir chargé d’une tension latente aux effluves poétiques.

     

    claire vesin,le lotissement,la manufacture de livres,chronique littéraire,blog littéraire,livre 2025,roman noir,littérature noireElle se souvient encore de l’incendie de l’un des pavillons de Mare-les-Champs en ce soir de l’année 1986 où ses parents l’ont tirée du lit pour voir ce qu’il se passait chez leurs voisins, la famille Mondessert. Elle revoit encore la civière sur laquelle gisait Elise, adolescente rebelle, tandis que sa mère Béatrice apparaissait effondrée, bien loin de l’image de reine incontestée qu’elle affichait vis-à-vis de la petite communauté du quartier. Quarante ans après, devenue médecin et après avoir enterré sa mère, voilà qu’elle trie les affaires dans la chambre parentale où elle exhume la photo de classe de l’époque avec sa maîtresse, Mme Suzanne Bourgeois ainsi que le journal intime d’Elise qu’elle avait dérobé à l’époque lors de l’escapade avec ses frères dans les décombres de la villa sinistrée. C’est l’occasion pour elle de rassembler des souvenirs perdus ainsi que les témoignages des protagonistes d’une succession de tragédies ravivant des blessures que l’on préfèrerait diluer à tout jamais dans les méandres de l’oubli.

     

    Il y a eu toute une multitude d'exploration de l'envers du décors de ces charmants quartiers pavillonnaires dont on distinguait les aspects troubles déjà en 1974 avec un roman comme Les Femmes De Stepford d'Ira Levin où l'on percevait déjà la charge mentale que les hommes d'une banlieue du Connecticut avaient "généreusement" attribués à leurs épouses modèles. Dans un registre tout aussi cynique, un film comme American Beauty plaçait également ce personnage d'épouse modèle au centre de l'intrigue que l'on retrouve également dans la fameuse série Desperate Housewives d'ailleurs. Transposé en France, ce modèle banlieusard de la classe moyenne parvenue atteint son apogée dans les années 80, période durant laquelle Claire Vesin décline son intrigue qui n'a donc rien d'un choix anodin puisque le récit s'inscrit dans le registre d'une lutte des classes embryonnaire où la communauté pavillonnaire redoute l'émergence de barres d'immeubles toutes proches qui risquent de prétériter ce si bel environnement alors que l'on parle d'un certain Le Pen et de son parti qui fait son entrée à l’Assemblée. On sait déjà que tout cela finira mal, puisque l'intrigue débute avec cet incendie, point d'orgue de toute une série d'événements que la narratrice, dont on ignore le nom, mais qui exerce la profession de médecin, va nous rapporter, trente ans plus tard, à l'occasion de l'enterrement de sa mère alors qu'elle déterre quelques souvenirs peu reluisants. Et tandis qu'elle revient sur les lieux de son enfance, on replongera dans les méandres de cette époque trouble en adoptant différents points de vue dont celui de Béatrice, la femme modèle par excellence, de sa fille Elise, une adolescente tourmentée, de Suzanne jeune institutrice fraichement débarquée dont les origines guadeloupéenne suscitent un certain émoi, et bien évidemment de la mère de la narratrice incarnation de ce mal de vivre par rapport à cette quête de l'icône idéale, de la femme parfaite que son amie Agnès va mettre en exergue, sans pour autant la juger, bien au contraire. C'est cette envie, cette convoitise du bonheur qui émerge tout au long du récit où les veuleries, les mesquineries et autres petites lâchetés s'enchainent dans un quotidien somme toute assez banal qui va pourtant peu à peu dérailler jusqu'à une succession de tragédies inéluctables que Claire Vesin met en scène avec une redoutable efficacité en nous entraînant dans cet atmosphère pesante, où l'on distille le bonheur à coup d'antidépresseurs que le médecin généraliste de la région distribue comme des bonbons et avec une certain dose de cynisme. Véritable laminoire de la pensée divergente, l’ensemble pavillonnaire devient un véritable cauchemar pour celles et ceux qui font le pas de travers à l’instar de Suzanne Bourgeois, cette institutrice novice, férue de poésie dont la beauté rayonnante sème le trouble et la jalousie, jusqu’au drame ultime prenant une allure sacrificielle terrifiante et cinglante. Bien plus que la bande sonore composée des tubes de l’époque, que ce soit Balavoine ou Bronski Beat, davantage que l’actualité de cette période, à l’instar de Tchernobyl ou de l’entrée du FN à l’Assemblée, ce sont ces poèmes parsemant le récit, et que Suzanne affectionne, qui deviennent le véritable coup de projecteur dessinant les contours de cette intrigue sombre, et dont la lumière rejaillit sur la personnalité tourmentée des protagonistes arpentant Le Lotissement.

     

    Claire Vesin : Le Lotissement. Editions de La Manufacture de livres 2025.
     
    A lire en écoutant : It ain't necessarily so de Bronski Beat. Album : The Age of Consent. 1984 London Records Ltd.

  • OLIVIER ROLLER : BATACLAN MEMOIRES. PHOTOGRAPHIES, RECITS, TATOUAGES.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraire"Ça fait partie de nous. C’est en nous. Pour ceux qui ont été blessé, c’est dans leur chair. Pour nous, les images sont toujours dans notre cerveau. Et on ne peut pas les oublier. C’est impossible de les oublier."

     

    C'est assez délicat de parler d'un livre pareil, parce qu'après l'avoir refermé, on reste forcément sans voix au terme de la lecture marquante des vingt-et-un témoignages de ces rescapés du Bataclan au soir des attentats du 13 novembre 2015 qui ont ravagé les rues de Paris.

    Publié en 2022, l'ouvrage en grand format se définit tout d'abord dans la dignité d'une couverture sobre où l'on trouve sur le dos le nom de ces hommes et de ces femmes qui se sont confiés auprès du photographe Olivier Roller qui a pris soin de faire leurs portraits en mettant l'accent sur leurs tatouages respectifs, souvenirs de ces instants où tout a basculé au cours de cette tragédie dont ils dépeignent les événements, mais qui évoquent également ce difficile chemin de l'après.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraireDu fait d'une certaine méfiance vis à vis de tous les médias en quête de sensation avec les abus qui en découlent, la démarche n'a rien eu d'une évidence pour le photographe qui s'est employé à instaurer auprès de ces membres de Life of Paris, un climat de confiance que l'on ressent tout au long de la lecture de ces textes sensibles.

    Comme un mémorial, on soulignera le soin apporté à ce livre pour mettre en valeur cette sensibilité des témoignages où émerge l'émotion mais également la  délicatesse de ces entretiens qui vont nous plonger dans l'enfer de cette soirée du Bataclan.

    La beauté d'un livre pour contenir l'horreur du déroulement de cette tragédie se conjuguant avec cette étincelle d'humanité que l'on décèle dans chacune des personnalités de ces témoins et qui rejaillit sur l'ensemble d'une horreur indescriptible dont ils parviennent pourtant à nous en restituer l'ampleur.

    Et il faut bien admettre que lorsque l'on a parcouru les récits de Jean-Claude, Helen, Stéphanie, Marilyn, Alix, Nicolas, Sylvie, Natasha, Frank, Stéphane, Camille, Alix N., Coralie, Gabin, Christophe, Marie-Pierre, Clotilde, Julien, Benoît, Florence et Guillaume, tout le reste des oeuvres consacrées aux attentats du 13 novembre 2025, que ce soit des romans comme Terrasses de Laurent Gaudé, ou des films comme Novembre de Cédric Jimenez apparaissent comme dénué de substance tant la force de chacun de ses récits dilue toutes les autres démarches, aussi louables soient-elles, pour retranscrire le déroulement de cette soirée d'automne qui a foudroyé la destinée d'une multitude de personnes, dont certaines livrent leurs témoignages.

    Le moins que l'on puisse faire, c'est de les écouter ou de les lire.

    Alors à l'occasion des dix ans de cette série d'attentats, les éditions de La Manufacture de livres nous proposent Mémoires Du Bataclan où vous retrouverez l'ensemble de ces récits uniques, dénués de l'image, qu'il importe de découvrir pour prendre la mesure de ces événements qui continuent de nous hanter. 

     

    Olivier Roller : Bataclan Mémoires. Photographie Récits Tatouages. Editions La Manufacture de livres 2022.

    Olivier Roller : Mémoires du Bataclan. Editions La Manufacture de livres 2025.

    A lire en écoutant : Mille Vagues de Feu! Chatterton. Album : Labyrinthe. 2025 Univers Em Fogo.

  • GILLES SEBHAN : NIGHT BOY. GLORIA FOR EVER.

    gilles sebhan,night boy,la manufacture de livresIl y a quelque chose de tourmenté qui émane de ses peintures mais également de ses récits dont certains d'entre eux sont consacrés aux trajectoires chaotiques d'individus controversés tels que Tony Duvert ou Jean Genet tandis qu'il émerge du Royaume Des Insensés, un cycle cinq romans oscillant entre le polar et le roman noir, un sentiment diffus de transgression et de solitude. Gilles Sebhan débarquait donc dans l'univers de la littérature noire avec Cirque Mort (Rouergue/Noir 2018) où l'on faisait connaissance avec le lieutenant Dapper à la recherche de son fils Théo mystérieusement disparu tandis que l'on naviguait dans l'univers oppressant d'un hôpital psychiatrique dirigé par le docteur Tristan fasciné par la personnalité d'Ilyas, un jeune adolescent étrange qui semble pouvoir entrer en contact avec l'enfant disparu. Que ce soit avec La Folie Tristan (Rouergue/Noir 2019) ou Feu Le Royaume (Rouergue/Noir 2020) ainsi qu'avec Noir Diadème (Rouergue/Noir 2021) et Tigre Obscur (Rouergue/Noir 2022) qui conclut cette série à la fois singulière et mélancolique, on observe le parcours des différents protagonistes qui évoluent en fonction des événements auxquels ils font face et qui sont souvent en lien avec le thème de l'enfance dans ce qu'il y a de plus obscur et de plus provocant que Gilles Sebhan met en scène sans effet ostentatoire ce qui est une véritable gageure tant le sujet se révèle délicat.  Mais c'est cela que l'on apprécie avec ce romancier qui nous invite à plonger dans des dimensions transgressives avec ce sens de la nuance et d'une certaine de virtuosité nous permettant d'appréhender les œuvres puissantes, détonantes, imprégnées de violence et de fureur de peintres tels que Stéphane Mandelbaum ou Francis Bacon auquel il consacre son avant-dernier ouvrage intitulé Bacon, juillet 1964 (Rouergue/La Brune 2023) qui s'articule autour d'un reportage d'une vingtaine de minutes consacré à l'artiste qui évolue dans son atelier de Londres en se livrant sur son homosexualité, la peur et la violence ainsi que son insatisfaction constante devant son travail et son lien trouble à l'alcool qu'il consomme sans modération. Et après un silence de deux ans, voici que Gilles Sebhan fait son retour en intégrant La Manuf, collection noire de la maison d'éditions La Manufacture de livres, avec Night Boy où il se penche sur les "grooming gangs", composés d'individus abordant intentionnellement des mineurs afin de les manipuler à des fins d'exploitations sexuelles et qui avaient défrayé la chronique des faits divers au Royaume Uni après avoir bénéficié du silence complice ou de la négligence coupable des autorités durant plusieurs décennies.  


    gilles sebhan,night boy,la manufacture de livresDans les travées reliant les immeubles d'une banlieue décatie de Bornemouth, Abab, un jeune garçon exploité par des trafiquants d'êtres humains pakistanais, tente d'échapper à une bande de tueurs albanais qui viennent de liquider tous les occupants de l'appartement sordide où il logeait. Au cours de la fusillade, il a tout juste eu le temps de distinguer le visage de l'un d'entre eux dont il a croisé le regard. Désormais traqué par les assassins ainsi que par la police désireuse d'obtenir son témoignage, il trouve refuge dans l'appartement de Gloria, une femme trans qui ne sait pas trop quoi faire de ce jeune migrant clandestin indien bien trop encombrant pour intégrer son univers de solitude et de douleurs qu'elle intériorise depuis toujours. Chargé de démanteler un réseau mafieux albanais implanté à Londres, l'inspecteur David Burn est provisoirement affecté au commissariat de la ville balnéaire où le chef du gang aurait pris ses quartiers dans la région. De là à penser qu'il pourrait être le commanditaire de cette tuerie, il n'y a qu'un pas qu'il est prêt à franchir envers et contre tous. 


    gilles sebhan,night boy,la manufacture de livresOn notera le fait qu'en abordant le thème des "grooming gangs" sévissant au Royaume-Uni, Gilles Sebhan s'attaque à un sujet délicat qui a suscité la polémique en lien avec le manque d'implication, voire la complicité des autorités, c'est peu de le dire, générant une récupération politique des partis d'extrême-droite par rapport au profil ethnique et religieux de ces individus qui ont mis en place ces réseau de prostitution en enlevant de leur famille ou des foyers auxquels il étaient confiés, des mineurs à la dérive. S'il n'édulcore en rien les aspects gênants de cette affaire notamment pour tout ce qui a trait à la communauté indo-pakistanaise ainsi que les licenciements de travailleurs sociaux ayant tenté d'alerter leur hiérarchie ou les instances policières et judiciaires du phénomène dramatique dont ils étaient témoins, Gilles Sebhan se concentre sur le profil des victimes que ce soit la jeune Amy en rupture avec sa famille et surtout Abad cet enfant pakistanais que sa famille a confié aux bons soins de son "oncle" Daddy qui en a fait un migrant clandestin qu'il exploite sans vergogne tout en assouvissant ses pulsions libidineuses au sein d'un appartement insalubre dans lequel s'entasse près de dizaine de gilles sebhan,night boy,la manufacture de livrescomparses d'infortune. C'est dans ce logement que débute l'intrigue de Night Boy prenant pour cadre la ville côtière de Bornemouth, dont la principale activité économique se décline autour des séjours linguistiques et qui se situe non loin de West Bay dont les falaises ont servi de décor pour la série Broadchurch auquel l'auteur fait d'ailleurs allusion. Autre film auquel Gilles Sebhan rend hommage c'est Gloria de John Cassavetes dont la protagoniste principale, une femme trans dans la cinquantaine, endosse le prénom tout en assurant le même rôle que Gena Rowland en devenant la protectrice du jeune Abad traqué par un gang albanais qui s'en prend à ses rivaux indo-pakistanais. C'est donc sur fond de règlements de compte plutôt brutaux que l'on observe l'amitié maladroite qui se noue entre Gloria et Abad tout en découvrant également la personnalité de David Burn, flic plutôt efficace mais solitaire qui débarque dans cette localité désormais à feu et à sang en tentant de protéger l'unique témoin du massacre commis par les albanais qu'il pourchasse. Avec Gilles Sebhan, on apprécie toujours autant le registre ambivalent de ses personnages dont on découvre les parts d'ombre sans pour autant être dénué d'une certaine humanité qui se conjugue souvent dans la solitude et une certaine détresse. Et aucun des protagonistes de Night Boy n'y échappe, ce qui confère au récit, au-delà de l'aspect sombre et de la violence qui en découle, une certaine émotion se conjuguant dans la justesse de scènes qui s'inscrivent dans un réalisme rêche que Gilles Sebhan décline avec une certaine sobriété, caractéristique d'une écriture équilibrée dépourvue de toute fioriture qui font que l'on s'attache immédiatement à la fragilité de ces personnalités à la fois déroutantes et lumineuses, à l'image d'un récit qui laisse un souvenir impérissable. Tout juste admettra-t-on quelques petites facilités narratives comme cet achat providentiel d'une montre connectée qui va faire basculer l'ensemble de l'intrigue vers une issue dont on découvrira les conclusions au pied d'une falaise sur lequel s'agrège désormais le visage de Gloria, une femme magistrale qui marque les esprits. 


    Gilles Sebhan : Night Boy. Editions La Manufacture de livres/Collection La Manuf 2025.


    A lire en écoutant : Behind The Wheel de Depeche Mode. Album : Music For The Masses. 1987 Venunote Ltd.