David Peace : Munichs. Les Busby Babes.
Il ne s’agit pas de savoir si vous aimez ou pas le football au cas où vous vous aventureriez à lire la trilogie consacrée à ce sport emblématique de la société britannique dont il restitue avec minutie le contexte sociale d’une époque s’étalant entre les années cinquante et les années quatre-vingt. C’est d’ailleurs ce qui rejaillit dans l’ensemble de l’oeuvre de David Peace, cette puissance de fond sociale qui transcende ses textes, que ce soit la tétralogie du Yorkshire, retraçant cette période sombre où sévissait Peter Suscliff, tueur en série qui terrorisa cette région où le romancier a vécu toute sa jeunesse avant de s’établir au Japon qui deviendra le cadre de la trilogie nippone restituant par le prisme de trois faits divers, l’époque tourmentée d’un pays se relevant des affres de la seconde guerre mondiale. A cela s’ajoute la dimension politique d’un romancier engagé qui s’incarne particulièrement dans GB 84 (Rivages/Noir 2009) où l’on découvre l’ampleur de cette grève des mineurs luttant contre la montée d’un libéralisme effréné conduit d’une main de fer par une Margareth Tatcher au fait de son pouvoir gouvernemental. Et puis il y a cette douleur et cette folie que l’on découvre dans chacun des romans de David Peace et qui prennent l’ascendant, notamment autour de Patient X (Rivages 2024), biographie romancée de Ryūnosuke Akutagawa, figure légendaire de la littérature japonaise dont le destin s’agrège à celui du pays qu’il arpente notamment lors du séisme du Kantō de 1923 qui ravagea la ville de Tokyo. On retrouve tout cela dans Munichs son nouveau roman qui complète donc ce qui apparaît désormais comme une trilogie dédiée au ballon rond, véritable institution britannique, débutant avec 44 Jours (Rivages/Noir 2010) qui se consacre à la trajectoire éclaire de Brian Clough en tant que manager de Leeds United tandis que le superbe Rouge Ou Mort (Rivages/Noir 2014) se focalisait sur le parcours de Bill Shankly, entraineur légendaire du Liverpool Football Club. Abordant le deuil, la douleur de la perte, le remord des survivants et cette lente résilience incertaine, David Peace transcende ces thèmes autour de Munichs qui se penche sur le tragédie qui a frappé le Manchester United Football Club en 1958 avec le crash d'un avion, lors d'une escale à Munich, décimant un grand partie de l'équipe et du staff ainsi que plusieurs journalistes qui les accompagnaient dans ce qui va apparaître comme un véritable drame aux dimensions nationales.
Le 6 février 1958, le pilote du vol 609 de la British European Airways, s'évertue à tenter de faire décoller son avion à trois reprises sur la piste de l'aéroport de Munich en proie aux intempéries hivernales. Mais la troisième tentative va se révéler tragique, puisque l'appareil s'écrase en faisant 23 morts dont 11 membres de l'équipe de Manchester United. Mais au cours de cette escale qui les ramenait en Angleterre, il y a aussi 21 survivants dont 8 joueurs et leur manager Matt Busby qui doivent se remettre de leurs blessures, dont certaines sont extrêmement graves. Et puis il y a le trauma à surmonter avec cette culpabilité lancinante d'avoir survécu qui se conjugue avec un sentiment d'injustice pour ceux qui vont revenir au pays, dans cette atmosphère d'après-guerre où le football fait figure d'institution, plus particulièrement au sein d'une classe ouvrière véritablement marquée par cette catastrophe brisant l'élan de cette équipe adulée que tout le monde surnomme affectueusement les Busby Babes. Il faut dire que ces joueurs incarnaient le sentiment d'appartenance de toute une nation désormais endeuillée. Mais les compétitions se poursuivent et il s'agit de recomposer l'équipe en intégrant des joueurs marqués par l'événement qui doivent affronter les équipes adverses tout en composant avec les souvenirs des morts qui affleurent en permanence. Mais peut-on se relever d'une telle tragédie et remporter le championnat d'Angleterre dans de telles circonstances ?
Sur la couverture sublime, il y a Edward Duncan qui s'élève vers le ballon tandis qu'en arrière plan, on distingue un public massé sur les gradins afin admirer le jeu de ce footballeur exceptionnel dont on s'accordera à dire que la posture prend l'allure d'un art similaire à celui d'un danseur étoile. Et c'est autour du destin tragique de ce joueur et de celui de ses coéquipiers du Manchester United, que David Peace se focalise avec Munichs, livre hypnotique, qui retrace donc l'histoire de cette catastrophe aérienne qui a marqué l'entièreté d'un pays bouleversé par cette tragédie et dont on va percevoir l'intensité du chagrin en adoptant le point de vue des membres l'équipe qui ont survécu au crash et de celles et ceux qui sont restés à Manchester. Parmi tous ces regards, on s'attardera sur celui des mères et des fiancées de ces jeunes hommes fauchés dans la fleur de l'âge alors que certains d'entre eux s'apprêtaient à fonder une famille tandis que d'autres laissent des enfants désormais privés de leur père. Ainsi de l'intimité de l'individu qui se morfond dans sa culpabilité d'avoir survécu à la pesante ferveur de ces hommes et de ces femmes composant la foule qui encadre ces convois funéraires traversant les villes endeuillées du pays, on ressent ce sentiment de douleur qui rejaillit de ce texte hypnotique au style inimitable qui s'inscrit une fois encore dans cette formidable scansion s'agrégeant au rythme de ce récit prenant. Débutant sur les instants hallucinants de ces passagers et membres de l'équipage s'extrayant de la carlingue éventrée de l'avion, au milieu des corps mutilés, on suivra donc le parcours de chacun d'entre eux jusqu'à cette finale du championnat d'Angleterre dans ce qui apparaît comme une fresque prodigieuse où il est question de football bien évidemment mais également de cette courbe de deuil, propre à chacun des protagonistes et que David Peace, restitue avec une minutie insensée, pour mieux nous immerger dans le contexte sociale de cette époque de l'après-guerre où les morts, fantômes omniprésents au sein de la ville de Manchester, côtoient les survivants évoluant dans un maelström de sentiments douloureux et où les matchs deviennent une espèce d'exutoire chargé de ferveur. A partir de là, s'enclenche une véritable performance de tension qui s'articule autour des enjeux d'un championnat où l'on prend la mesure de cette solidarité qui anime une communauté soudée autour de son club qui dépasse les frontières de la ville pour se diffuser à travers toute une nation dans laquelle évolue Jimmy Murphy, entraîneur adjoint charismatique du légendaire Matt Busby, qui s'acharne à reconstituer cette équipe décimée en s'attachant particulièrement aux joueurs qui ont survécus dont Bobby Charlton autre légende du football anglais qui va transcender les foules. Mais si l'on partage l'exaltation incandescente qui anime le
stade d'Old Trafford lors des matchs, David Peace s'attarde également sur le quotidien de ces footballeurs extrêmement proches de leurs supporters qui peuvent jouer dans les rues des Manchester avec les jeunes du quartier et qui vivent dans le même environnement social, puisque issus, pour la plupart, de milieux extrêmement modestes dont ils ne se sont guère éloignés. Et c'est tout cela que l'on retrouve dans Munichs, où la lettre s devient l'incarnation de la trajectoire de chacun des rescapés de cette tragédie qui n'a rien d'une ode mystique dédiée au foot que David Peace dépeint avec cette lucidité foudroyante où l'on perçoit aussi quelques zones d'ombre à l'instar de ces entraîneurs d'équipes adverses estimant que les dirigeants du Manchester United exploitaient à des fins stratégiques la compassion dont bénéficiait le club ou de ces supporters scandant "Munich ! Munich !" afin de déstabiliser la formation lorsqu'elle jouait à l'extérieur. Parce qu'il transcende les sujets comme personne d'autre ne saurait le faire, il n'est pas nécessaire d'être un aficionados du ballon rond pour prendre la mesure de Munichs, roman exceptionnel d'un David Peace, au sommet de son écriture, qui reconstitue avec une minutie démentielle les instants d'une époque révolue, comme en témoigne l'impressionnante bibliographie qu'il a absorbée pour nous en restituer la quintessence émotionnelle qui ne manquera pas de vous faire frémir. Dans la maîtrise littéraire, il s'agit ni plus ni moins que d’un modèle du genre.
David Peace : Munichs. Editions Rivages 2026. Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.
How High The Moon interprété par Ella Fitzgerald. Album : Ella at Zardi's (Live 1956). A Verve Rec ordsrelease; 2017 UMG Recordings, Inc.
Lu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
Du côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.

Résumé : Stella
Résumé : La Librairie Des Chats Noirs
Résumé : Si Les Chats Pouvaient Parler
D’entrée de jeu on décèle l’immense plaisir de Piergiorgio Pulixi à partager avec nous cette nouvelle enquête de Marzio Montecristo dont il décrit une nouvelle fois le caractère irrascible, pour notre plus grand bohneur, notamment durant ces instants de colères mémorables où il fustige la rare clientèle qui ose encore s’aventurer dans sa librairie des Chats Noirs au charme indéniable. On perçoit derrière ces échanges féroces, l’expérience de l’ancien libraire, sans pour autant avoir agi de la même manière pour faire face aux exigences de clients aux comportements déroutants dont il critique, à certains égards, la propension à se tourner vers une littérature commerciale dans ce qui apparaît parfois comme une véritable mise en abîme, à l’instar de ce moment extraordinaire où son personnage central exprime tout le désarroi qu’il ressent sur cette propension à exploiter, de manière outrancière, l’image des chats dans les genres littéraires afin d’attirer grossièrement le lectorat. Une sorte de défouloir jouissif en quelque sorte dans ce qui s’apparente à une intrigue similaire à celle de Mort Sur Le Nil d’Agatha Christie à laquelle il rend encore une fois hommage au cours de ce récit prenant pour cadre le Mise en Abyme, un petit navire de luxe au charme rétro. Si l’enjeu de l’intrigue se décline autour des investigations pour identifier l’auteur du crime, il s’agit pour Piergiorgio Pulixi de dresser un portrait au vitriol, du monde de l’édition dont il décline toute une galerie de portraits féroces lui permettant d’évoquer, sans fard, toute une multitude de dérives en lien avec l’exploitation d’un auteur à succès grotesque se prenant pour Georges Simenon dont il mentionne la journée brumeuse qu’il a passée en arpentant les rues de Milan à l’occasion d’un reportage photo de l’époque. Parce que derrière cette critique implacable du monde du livre, on distingue cette admiration pour les auteurs qu’il affectionne à l’instar de Benjamin Whitmer, de Jean-Claude Izzo, de Pierre Lemaître et de William McIlvanney pourtant bien éloignés du genre crime mystery, ce qui constitue là, une nouvelle fois, un paradoxe savoureux dans ce qui peut se révéler comme un excellent guide de la littérature noire. Et c’est bien dans ce domaine de la dérision que réside la réussite de ce second volet de la série La Librairie Des Chats Noirs dont on savoure chacune des pages d’un récit plein d’attraits mettant également en exergue l’atmosphère attrayante de cette île de la Sardaigne dont on ne se lasse jamais.
Il est paru au début de l'année, à l'occasion du festival des Quais du Polar à Lyon où les organisateurs, en collaboration avec les éditions Points, mettent en place, depuis plusieurs années, des projets d'écriture à quatre mains entre deux auteurs de deux pays différents afin de mettre en exergue les différences culturelles dont on découvre certains aspects dans une alternance de chapitres qui s'inscrivent dans un genre policier bien évidemment. Pour les éditions précédentes on s'aventurait entre Lyon et Manchester avec Le Steve McQuenn (Points 2024) de Tim Willocks et Cary Ferey, entre la France et l'Allemagne avec Terminus Leipzig (Points 2022) de Jérôme Leroy et Max Annas, entre la Roumanie et la France avec Le Coffre (Points 2019) de Jacky Schwartmann et Luician-Dragos Bogdan et pour finir entre Barcelone et Lyon avec
C'est un peu l'effervescence sur le versant italien des Alpes, avec la découverte du corps sans vie d'un individu que la police identifie rapidement comme étant le nommé Léonardo Morandi, malgré le fait qu'il a été sauvagement défiguré. On signale également dans plusieurs bergeries des environs, des stocks importants de cigarettes de contrebande. Au même moment, du côté français, Suzanne Valadon, une accompagnatrice de montagne chevronnée, retrouve un jeune ressortissant du Burkina Faso complètement frigorifié qui tentait étrangement de retourner en Italie. Tant bien que mal, elle parvient à porter sur son dos le jeune réfugié, à moitié inconscient, pour se rendre au refuge tenu par Fabien. Le garçon aurait-il quelque chose à voir avec le meurtre qui vient de se produire ? De part et d'autre de la frontière, chacun s'évertue à faire la lumière sur ces événements le plus rapidement possible car les premières neiges s'abattent sur la montagne ce qui rend les investigations bien plus périlleuses dans un environnement où les contrebandiers croisent la route des réfugiés ce qui suscite bien des tensions.
Service de presse.
En Suisse, à l’hôpital psychiatrique, il suffit de contempler une boule à neige avec la mention « Ardenne » gravée sur le socle pour définir la destination de cette randonnée thérapeutique qui lui permettra de surmonter son addiction à l’alcool. Avec Bertha, sa camarade d’infortune souffrant de troubles alimentaires, ils se rendront donc à Charleville parce qu’elle vénère le poète Arthur Rimbaud dont elle veut découvrir la ville, le fleuve et bien évidemment la sépulture où elle pourra se recueillir. Ils ont assez de médocs pour deux mois et sont donc parés pour l’aventure. Mais quand on est dans la déprime, c’est toujours difficile de marcher droit. Et voilà nos deux loosers embarqués dans un périple fait de détours chaotiques et de rencontres improbables tandis qu’ils progressent tant bien que mal dans cette région du Grand Est de la France où s’élèvent, telles des cathédrales, les immenses silhouettes décharnées de ces usines désaffectées. Mais à force de détours, c’est bientôt la déche, ce d’autant plus que les thérapeutes mécontents ont fait savoir qu’ils ne s’associaient plus à cette démarche foireuse. Alors que peut-on faire dans les Ardennes quand on est deux expats suisses en rade et bientôt sans le sou ?