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MON ROMAN ? NOIR ET BIEN SERRE ! - Page 2

  • Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. De cendre et d'os.

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    "Il n'y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes."

     

    Lors de l'un des rares entretiens télévisés qu'il accorde pour le Oprah Winfrey Show, au gré d'un échange extrêmement convenu et quelque peu décevant, Cormac McCarthy révélait la difficulté d'être père à l'âge de 73 ans en observant son fils endormi, ce qui aurait été pour lui la source de son inspiration dans l'écriture de La Route (l’Olivier 2008), son roman post-apocalyptique d'une noirceur absolue, récompensé par le prix Pulitzer en 2007. Mais à la lecture du long monologue final du shérif Ed Tom Bell dans No Country For The Old Man (l’Olivier 2007) où il évoque son rêve dans lequel il est à cheval en traversant un défilé enneigé, en pleine nuit, dans une atmosphère sombre et glaciale, alors que son père le dépasse en éclairant le chemin à l'aide d'une flamme se consumant dans une corne, ne trouve-t-on pas déjà quelques esquisses de ce périple crépusculaire qui va marquer les esprits ? Monument de la littérature nord-américaine, La Route est salué de par le monde comme l'œuvre emblématique de l'auteur, même si certains détracteurs lui reprochent son côté "commercial", ce d'autant plus qu'il s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires, ce qui serait manifestement un gage d'une qualité moindre ou d'une attitude suspecte d'un écrivain en a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierquête de reconnaissance. On mettra de côté ces assertions puériles, ce d'autant plus que la puissance de ce texte saisissant et épuré ne semble nullement être remis en cause par celles et ceux que le succès rebute. Il faut parler ici de saisissement, parce que, si la fureur ainsi que la sauvagerie ont toujours imprégné les récits intenses de Cormac McCarthy, La Route se distingue par la prégnance de son désespoir profond, au sein d'une humanité qui se dissout dans une violence aveugle, teintée d'une forme de mysticisme féroce. Pour celles et ceux qui l'ont lu, on connait tous le symbolisme de La Route, cette ligne de vie fragile sur laquelle chemine un père et son fils qui détiendrait un reliquat d'humanité que la figure paternelle s'emploie à entretenir tout en lui inculquant les règles impitoyables de la survie dans ce milieu hostile où les hommes s'entredévorent. Projeté brutalement dans cet univers de mort et de destruction dans lequel évolue quelques cohortes de sectes s'adonnant au cannibalisme, on suit pas à pas le parcours de ces deux individus dans leur quotidien dépourvu de perspective si ce n'est que de se rendre vers le sud en quête d'un surcroît de chaleur, promesse bien incertaine. L'une des forces du récit, réside dans le fait que l'on ignore complètement les raisons qui ont conduit le monde dans un tel précipice de cendre et de mort, ce que ne respecte pas l'adaptation cinématographique de John Hillcoat, avec Viggo a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierMortensen dans le rôle principal, qui se révèle quelque peu décevante pour un film trop bavard laissant planer quelques lueurs d'espoir dont le roman est totalement dépourvu mais qui répond aux canons hollywoodiens de la famille idéale américaine. A partir de là, on pouvait réellement avoir quelques craintes avec l'annonce d'une adaptation sous la forme d'une BD par Manu Larcenet, même si le dessinateur nous a régulièrement ébloui avec des œuvres originales telles que Blast (Dargaud 2009 – 2013) et Le Combat Ordinaire (Dargaud 2003 – 2008), ou une adaptation somptueuse comme Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel (Dargaud 2015 – 2016) ou les illustrations incroyables que l'on trouve dans Le Journal D'Un Corps de Daniel Pennac (Futuropolis 2013).

     

    Plus personne ne se souvient du monde d'autrefois et de ce qu'il s'est produit pour qu'il plonge dans le chaos. Désormais, il ne reste plus que des terres arides et des ruines calcinées qu'arpentent quelques sectes et hordes barbares suivies d'une troupe d'esclaves constituant leur garde-manger. Dans ce décor apocalyptique où le soleil disparait derrière un rideau de cendre, un père chemine sur la route, accompagné de son enfant en poussant un caddie contenant leurs maigres affaires. En quête de nourriture, ils fouillent dans les décombres avec à la clé quelques découvertes parfois macabres. Et puis il y a ce froid perpétuel qu'il faut affronter ce d'autant plus qu'il n'est pas toujours possible de faire un feu afin de ne pas attirer l'attention. Ils se rendent donc vers le sud avec cette hypothétique espoir d'y trouver une vie meilleure. Mais pour cela, il faut éviter ces maraudeurs cherchant à s'emparer de leurs modestes possessions et qu'ils repoussent avec cet antique revolver qui ne contient que deux balles qu'il ne faut pas gaspiller car nécessaire pour mettre fin à leurs jours si le besoin s'en fait sentir.

     


    a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierOn peut le dire, l'annonce de Manu Larcenet se lançant dans cette adaptation graphique de La Route a fait grand bruit sur les réseaux sociaux et constitue l'un des grands événements littéraires de cette année 2024 que l'on attendait avec une certaine fébrilité. D'ailleurs, à l'occasion de cette parution, les éditions Points ont réédité le roman dans une version collector reliée avec l'ajout d'un cordon marque-page noir tandis que le texte est agrémenté d'une vingtaine d'illustrations de Manu Larcenet. On aurait bien évidemment souhaité qu'il s'agisse d'illustrations originales plutôt qu'extraites de la bande dessinée et quitte à se montrer pénible jusqu'au bout, la couverture aurait mérité d'être toilée avec un aspect rugueux qui aurait mieux convenu. Mais quoiqu'il en soit, il faut lire ou relire le roman dans cette version pour s'approprier ainsi l'univers respectif de ces deux génies qui se rencontrent autour de ce texte imprégné de la noirceur du romancier se diluant dans celle de l'illustrateur avec cette impressionnante sensation de symbiose. Et puis il faut bien appréhender l'album en tant que tel qui se décline également sous la forme d'une édition limitée qu'il faut absolument acquérir si vousa route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivier êtes en fond. En noir et blanc, cette version contient un cahier où figure des croquis ainsi que quelques planches qui n'ont pas été retenues dans l'édition définitive. Toujours dans ce tirage limité, on appréciera les gros plans du profil du père et du fils figurant sur la couverture et sur le dos de cet ouvrage somptueux et dont la minutie dans chaque trait nous rappellent les gravures de Gustave Doré ou d'Albrecht Dürer auxquels Manu Larcenet fait d'ailleurs référence, même si l'on pense également, dans une certaine mesure, aux illustrations de Bernie Wrightson. On fera donc l'acquisition des deux albums, mais s'ił faut choisir, on adoptera la version en couleur avec cette spectaculaire nuance de gris absorbant les quelques lueurs rougeâtres ou jaunâtre parfois bleuâtres éclairant certaines planches en offrant ainsi plus de profondeur à l'ensemble du récit et plus d'intensité dramatique sur quelques scènes clés de l'intrigue comme cet instant où le père et son fils observent cette colonne de barbares défilant sur La Route. Comme une espèce de lever et de tomber de rideau ponctuant le début et la fin d'un spectacle aux accents dramatiques, il y a cette espèce d'abstraction fascinante dans la contemplation de ces nuages de cendre qui vont d'ailleurs nous accompagner tout au long de 156 planches composant l'album restituant avec une rigueur incroyable l'ensemble de la trame narrative du roman de Cormac McCarthy qui font que le monde de l'écrivain se confond avec l'univers de Manu Larcenet. Sans être expert dans le graphisme, à la contemplation de chacune des planches, de chacune des cases de La Route, on mesure la progression du dessinateur, dans sa veine réaliste depuis Blast, qui a abandonné l'encre et le papier en adoptant la palette graphique depuis quelques années, en voulant explorer a route,cormac mccarthy,manu larcenet,éditions dargaud,éditions points,éditions de l'olivierl'infinie richesse de cette technologie numérique, pour un rendu plus précis dans le trait tout en devinant le travail considérable et cette créativité sous jacente qui émane de son oeuvre. Ce qui ne change pas, c'est le désespoir, la douleur et les tourments dont le dessinateur ne fait pas mystère et qui imprègnent son travail au gré de cette adaptation où rien ne nous est épargné comme cette scène où le père apprend à son fils comment mettre fin à ses jours avec le revolver qu'ils détiennent ou ce festin macabre qu'ils découvrent dans un campement abandonné. On appréciera également le soin apporté aux dialogues qui se déclinent dans une proportion congrue, comme dans le roman d'ailleurs, en nous laissant de longues plages de silence où l'on contemple l'immensité terrible de la désolation des lieux qui absorbent les personnages. Et puis au milieu de cette noirceur, il y a quelques instants lumineux comme cette baignade au pied de la cascade où la maigreur des corps nous renvoie à une autre époque de barbarie des camps de concentration tandis que le festin que le fils et le père dégustent dans un bunker inutilisé, nous rappelle cet instant de grâce dans le film Soleil Vert où Charlton Eston et Edward G. Robinson se délectent de quelques aliments frais devenus introuvables. Tout cela s'inscrit dans cette volonté exigeante de transcender le récit de Cormac Mccarthy dans ce qu'il y a de plus désespérant pour nous plonger dans un nihilisme absolu en nous laissant sur le bord de La Route au terme d'une scène finale encore plus incertaine que celle du romancier et qui font de l'adaptation de Manu Larcenet une oeuvre aussi magistrale qu'éprouvante. C'est peut-être l'une des définitions du terme chef-d’oeuvre.

     

     

    Bd : Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. Editions Dargaud 2024.

    Bd édition limitée (4000 exemplaires). Manu Larcenet / Cormac McCarthy : La Route. Editions Dargaud 2024.

    Cormac McCarthy : La Route (The Road). Editions Points 2024. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par François Hirsch. Illusrations de Manu Larcenet.

    A lire en écoutant : Chant of the Paladin de Dead Can Dance. Album : The Serpent's Egg. 2007 4AD Lt

  • DOMINIC NOLAN : VINE STREET. LE QUARTIER DES RADEUSES.

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    Service de presse.

     

    On ne sait pas grand-chose au sujet du parcours de Dominic Nolan, si ce n'est qu'en se référant à sa biographie établie par l'association du festival Quais du Polar, auquel il était présent d'ailleurs, on comprend, qu'au-delà de l'humour imprégnant le texte, l'auteur semble s'être concentré sur une carrière de romancier pour échapper aux contraintes d'une vie professionnelle peu reluisante. Né à Londres où il vit toujours, on entend parler de Dominic Nolan en 2019 avec la parution de son premier roman Past Life mettant en scène la détective Abigail Boone que l'on retrouve dans After Dark, second opus de la série qui est paru en 2020. Si les deux ouvrages aux allures de thriller paraissent avoir bénéficié de bonnes critiques dans les régions anglo-saxonnes, ceux-ci n'ont jamais été traduits en français ce qui n'est pas le cas de Vine Street, troisième roman de Dominic Nolan encensé notamment par la rédaction du Sunday Times qui l'a élu parmi les meilleurs romans policiers de l'année 2022. Publié chez Rivages/Noir, on pense immédiatement à David Peace ou James Ellroy, auteurs emblématiques de la collection, pour ce polar historique, extrêmement sombre, au souffle puissant et à l'envergure peu commune se déroulant dans le quartier populaire de Soho, ceci sur plusieurs décennies dont les années trente et la période du Blitz pour trouver une conclusion durant les sixties avant de s'achever sur un ultime retournement de situation au tout début du deuxième millénaire. 

     

    En 1935, dans le quartier de Westminster à Londres, c'est à Vine Street que se situe le plus grand poste de la City, non loin de Soho où jazzmen et truands côtoient prostituées et danseuses évoluant dans les clubs plus ou moins clandestins de ce secteur que Leon Geats connaît très bien. Travaillant au sein de la brigade des Mœurs & Night-clubs, ce flic solitaire et ombrageux a remisé le code de déontologie au fond d'un tiroir en instaurant ainsi sa propre vision de la loi et de l'ordre pour régir toute cette population hétérogène parcourant les rues tantôt glauques, tantôt animées de ce quartier populaire. Mais si sa morale peut être sujette à caution, Leon Geats n'en demeure pas moins proche de ces femmes et des ces hommes de la rue et s'intéresse plus particulièrement aux circonstances de la mort de l'une d'entre elle que l'on a retrouvée dans un appartement situé au-dessus d'un club d'Archer Street. S'agissant d'une asphalteuse, les inspecteurs de la Criminelle s'empressent de classer l'affaire. Mais à la découverte d'une seconde victime, Leon Geats entame une longue traque incertaine en collaborant avec Marc Cassar, un collègue de la Brigade Volante et de Billie, une des rares officières de police parvenant à se fondre dans le décor de ce quartier chaud, afin de confondre un tueur aussi sadique qu'insaisissable que l'on surnomme "Le Brigadier".

     

    On connaît la triste réalité quant à la durée d'un livre au regard de ces publications pléthoriques encombrant le paysage littéraire, ce qui explique peut-être le fait que le roman de Dominic Nolan semble passer sous le radar des médias à l'exception d'un article dans l'hebdomadaire Le Point à l'occasion de sa sélection finale pour le prix "Le Point" du polar européen qui a finalement couronné un autre ouvrage. Véritable biopsie d'un quartier emblématique de Londres, Vine Street nous éloigne pourtant des clichés navrants entourant les caractéristiques du tueur en série sadique, pour se pencher, avec une redoutable intelligence, sur le climat d'une époque révolue, au rythme d'une enquête de longue haleine nous dispensant ainsi de cette grotesque et irréaliste résolution en quelques jours par le sempiternelle enquêteur aguerri ou l'habituelle profileuse éclairée, toujours en proie à des démons intérieurs, que l'on retrouve dans la myriade de thrillers aussi ineptes que redondants. Ainsi, en souhaitant sortir de ces schémas narratifs éculés, il faut s'emparer de Vine Street pour se plonger dans la richesse de cette atmosphère électrique de Soho où évolue ce petit peuple de la rue dont on découvre les multiples facettes au gré des rencontres d'un flic de quartier au profil aussi détonnant qu'attachant.  L'intrigue s'articule donc autour de ce policier frayant avec la pègre et plus particulièrement dans le milieu de la prostitution au sein d'un poste de police où la corruption semble être la norme. On apprécie le caractère ambivalent de cet individu connaissant parfaitement les rouages du milieu ainsi que toute les strates de la population qui le compose. Paradoxalement, c'est son attachement à ces filles de la rue ainsi qu'à un sans-abri, vétéran de la Première guerre mondiale, qui vont le pousser à traquer durant plusieurs décennie un tueur dont les premiers actes trouvent leurs origines dans un contexte d'espionnage propre à cette période trouble de la fin des années trente où le renseignement devient l'enjeu majeur des gouvernements s'apprêtant à entrer en guerre. Sur des registres à la fois sociaux et criminels, Dominic Nolan nous entraine donc dans une configuration complexe, nécessitant une attention soutenue qui sera récompensée au gré d'une intrigue aux révélations fracassantes et surprenantes dont certaines d'entres elles se jouent sur cette narration habile entre les différentes périodes dont on découvre les méandres au fil de longues analepses aux allures de fresques historiques et plus particulièrement avec le regard de Billie et de Marc, deux personnages secondaires mais essentiels du roman nous permettant de prendre la mesure de la place faite aux femmes dans l'univers masculiniste de la police, mais également du poids du regard que l'on porte sur ces policiers se livrant à des actes homosexuels alors prohibés à l'époque. L'ensemble se décline ainsi dans une atmosphère extrêmement glauque rappelant les romans de Robin Cook, au détour de l'ambiance délétère du Soho des années trente prenant une allure beaucoup plus tragique durant Le Blitz pour se transporter dans un environnement encore plus sordide lorsque l'on arpente les garnis de Birmingham en 1963. Tout cela se met en place patiemment sur près de 700 pages, dans un bel équilibre où l'intrigue prenante en permanence ne cède pourtant jamais à une quelconque névrose propre au genre, adepte de ces détestables narrations rythmées jusqu'à l'excès, pour faire de Vine Street un roman d'une redoutable intensité qui foudroiera et comblera les lecteurs les plus exigeants.

     

    Dominic Nolan : Vine Street. Editions Rivages/Noir 2024. Traduit de l'anglais par Bernard Turle.

    A lire en écoutant : Bei Mir Bist Du Schoen de The Andrews Sisters. Album : The Andrews Sisters – World Broadcast Recordings. 2023 Circle Records.

  • BERNARD YSLAIRE/JEAN-LUC FROMENTAL/GEORGES SIMENON : LA NEIGE ÉTAIT SALE. ROMAN DUR.

    bernard yslaire,jean-luc fromental,georges simenon,la neige était sale,éditions dargaudEtonnement, les adaptations BD de l'œuvre de Georges Simenon sont plutôt rares si l'on fait exception de Loustal, étroitement associé au célèbre auteur belge, qui a illustré plusieurs de ses romans et notamment l'ensemble des dix couvertures composant l'intégrale des enquêtes du commissaire Maigret publié aux éditions Omnibus pour nous proposer, en collaboration avec les scénaristes Jean-Luc Fromental et José-Louis Bocquet, Simenon, L'Ostrogoth (Dargaud 2023), un roman graphique se penchant sur la période où ce romancier déjà prolifique s'apprête à se lancer dans l'écriture des premiers ouvrages mettant en scène le célébrissime policier. Mais à l'occasion des 120 ans de la naissance de Georges Simenon, les éditions Dargaud publient deux adaptations de ses fameux romans "durs" désignant les 117 récits dans lesquels le commissaire Maigret n'apparaît pas. Ainsi, on retrouve une nouvelle fois le scénariste José-Louis Bocquet s'associant au dessinateur Christian Cailleaux pour mettre en image Le Passager Du Polarlys qui n'est pas le plus connu des romans de l'auteur belge et dont l'intrigue prend l'allure d'un thriller maritime tout en tension nous entrainant le long des côtes norvégiennes jusqu'au cercle arctique. De son côté, Jean-Luc Fromental s'est tourné vers Bernard Yslaire pour adapter La Neige Était Sale, le fameux roman existentialiste de Simenon qui fait partie des ouvrages emblématiques de son œuvre pour ce qui donne lieu à une rencontre au sommet entre deux grandes figures de la BD et l'un des maîtres de la littérature noire. Pour ceux qui ne sont guère familier avec l'univers du 9ème art, on présentera Jean-Luc Fromental, outre son travail de scénariste collaborant avec des dessinateurs renommés à l'instar de Floc'h, comme un éditeur dirigeant notamment la collection Denoël Graphic recelant quelques œuvres singulières telles que celles de Posy Simmonds et de Joann Sfar. A une époque où les lecteurs du journal Spirou sont plus coutumier de séries dynamiques comme Jess Long, Yoko Tsuno, Tif et Tondu ou les Tuniques Bleues, il faut bien admettre que Bidouille et Violette a de quoi surprendre avec cette histoire d'amour entre deux adolescents inaugurant pourtant l'incontestable talent de Bernard Yslaire qui va se lancer dans la fameuse série Sambre dont la dimension intergénérationnelle s'étalant entre 1768 et 1847 va également se décliner autour de la série La Guerre Des Sambres. Avec un style extrêmement affirmé au caractère à la fois sombre et intense, le choix de Bernard Yslaire apparaît comme une évidence pour cette somptueuse adaptation graphique de La Neige Était Sale qui fait figure d'événement autour de cette conjonction de talents à l'état pur.

     

    Au temps d'une guerre indéterminée, à une époque sans date, dans une ville occupée sans nom, Frank Friedmaier, à peine âgé de 18 ans, profite de l'oisiveté que lui procure son statut d'enfant gâté par sa mère Lotte, tenancière d'une maison close locale et fort rentable lui permettant également d'assouvir ses désirs en côtoyant les pensionnaires du bordel. De plus, il se rend bien compte que Sissy Holst, sa charmante petite voisine, est follement amoureuse de lui. Franck a également ses habitudes au bar-restaurant de Timo où il fraie avec quelques personnages louches comme Fred Kromer, crapule de bas étage se vantant régulièrement de ses crimes odieux. Par défi comme par jeu, au détour d'une ruelle sombre, Frank va égorger un officier de l'armée d'occupation et lui voler son revolver. Un acte gratuit qui sera suivi d'autres forfaits tout aussi abjects qu'immoraux. Frank se lance donc volontairement dans une longue descente aux enfers qu'il assume avec un redoutable cynisme. Dans une telle optique peut-on trouver la rédemption ?

     

    C'est cette simplicité narrative qui caractérise les récits de Georges Simenon où rejaillit ainsi la quintessence des thèmes qu'il aborde avec une acuité redoutable se déclinant autour de la personnalité complexe de ses personnages. Rédigé en 1948 alors que l'auteur séjourne à Tucson en Arizona, La Neige Était Sale prend une forme singulière avec ces lieux et cette époque complètement désincarnés comme pour mieux saisir l'universalité de cette atmosphère à la fois poisseuse et lourde nous rappelant paradoxalement la période trouble de l'Occupation durant la seconde guerre mondiale. Tout cela, Jean-Luc Fromental le restitue parfaitement dans une mise en scène soignée où les dialogues résonnent avec justesse tandis que les scènes cruciales du récit se déclinent au gré des réflexions de Frank Friedmaier en adoptant une narration à la deuxième personne avec cette sensation de malaise tandis que l'on observe ce personnage sombrer dans l'abjection la plus totale avec ce côté impavide saisissant, ceci tout en prenant soin de respecter la structure du roman se déclinant en trois parties comme autant de phases ponctuant sa destinée en passant de l'acte primaire odieux qu'il commet pour l'entraîner dans une escalade de crimes ignominieux s'achevant sur une ultime résurgence prenant la forme d'une rédemption le laissant en paix avec lui-même. Et puis il y a la richesse de la mise en image de Bernard Yslaire, ses cadrages élaborés ainsi que la nuance des couleurs restituant cette ambiance à la fois pesante et malsaine qui émane de l'intrigue tout en rendant hommage à Georges Simenon que l'on croise d'ailleurs au début du récit parmi la clientèle du bar-restaurant de Timo. On apprécie notamment ce soin que le dessinateur apporte à chaque détail que ce soit par exemple le papier peint des intérieurs, les éclairages des rues enneigées de cette ville sans nom ainsi que les costumes de cette galerie de personnages tourmentés aux traits si savamment travaillés. On en prend la pleine mesure en observant plus particulièrement les contours angéliques du visage de Frank Friedmaier nous permettant de saisir le contraste encore plus marqué de son avilissement lors de son parcours meurtrier avant qu'il n'aborde les stigmates des coups des passages à tabac successifs, incarnations de ce long chemin douloureux vers la rédemption au gré d'une espèce d'amour ultime que la neige recouvrira de son linceul immaculé. Une belle convergence de talents pour un album aux allures de roman noir aussi remarquable que saisissant.

     

    Bernard Yslaire/Jean-Luc Fromental/Georges Simenon : La Neige Était Sale. Editions Dargaud 2024.

    A lire en écoutant : La Neige de Claude Nougaro. Album : Sœur Âme. 1971 Mercury Music Group.

  • Laurent Guillaume : Les Dames De Guerre/Saïgon. L'opium du peuple.

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    Service de presse.

     

    Il fait partie des 137 autrices et auteurs que vous allez pouvoir côtoyer si vous vous rendez au festival Quais Du Polar à Lyon qui célèbre ses 20 ans d'existence. Il faut dire que Laurent Guillaume est l'une des belles figures de la littérature noire que l'on prend plaisir à écouter lorsqu'il nous livre ses anecdotes sur les années qu'il a passées au sein de la Police nationale en tant qu'officier pour diriger des unités spécialisées que ce soit en lien avec l'anti criminalité ou la lutte contre les stupéfiants. Il émane d'ailleurs du personnage un certain charisme se conjuguant avec une soif d'aventure qui le conduit à se rendre notamment au Mali dans le cadre d'une coopération policière qu'il poursuit après avoir quitté l'institution en exerçant désormais une activité de consultant international en lutte contre le crime organisé et en s'intéressant plus particulièrement aux région de l'Afrique de l'ouest. On retrouve un peu de tout cela dans l'ensemble de son œuvre que ce soit avec la trilogie Mako du nom de cet officier travaillant à la BAC dans la région parisienne, ou avec Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018)nous permettant de croiser Priam Monet, ce flic de l'IGPN en mission dans les confins des Alpes française tandis qu'avec Un Coin De Ciel Brûlait (Michel Lafon 2021) on se retrouvait en Sierra Leone durant la tragique guerre civile qui a dévasté le pays. Il ne s'agit là que d'un échantillon de la dizaine de romans qu'il a écrit tout en travaillant également comme scénariste en collaborant notamment avec Olivier Marchal que l'on ne présente plus. A la conjonction de ces deux activités de scénariste et de romancier, on retrouve donc Laurent Guillaume à l'occasion de la sortie de son dernier roman Les Dames De Guerre/Saïgon s'inscrivant dans une trilogie à venir qui devrait être prochainement adaptée par Alex Berger, producteur de la fameuse série Le Bureau Des Légendes.

     

    En septembre 1953, à la frontière du Laos et de la Birmanie, le reporter Robert Kovacs trouve la mort alors qu'il accompagnait un commando dans le cadre d'un reportage sur la guerre d'Indochine. A New-York, l'ensemble de la rédaction du magazine LIFE est consternée à l'annonce de ce décès tragique. Mais en récupérant dans les affaires personnelles de Kovacs un rouleau de pellicule qu'il a dissimulé dans la doublure de sa veste, Elizabeth Cole, photographe mondaine de la page culturelle du magazine, prend conscience que sa mort n'a rien d'accidentelle. C'est l'occasion pour cette jeune femme intrépide de réaliser son grand rêve en devenant correspondante de guerre pour couvrir les événements de cette guerre oubliée tout en cherchant à comprendre ce qu'il est vraiment arrivé à son collègue. Mais en débarquant à Saïgon, Elizabeth se retrouve au cœur d'un enchevêtrement d'intérêts complexes où s'affrontent espions de tout bord, tueurs à gages déterminés, aventuriers et trafiquants d'armes sans scrupule et militaires désabusés qui savent déjà que cette guerre est perdue. Cela ne l'empêchera pas de se rendre à Hanoï et de parcourir les hauts plateaux du Laos tout en faisant face à ceux qui ne souhaitent pas que la lumière soit faite sur les circonstances de la mort de Robert Kovacs.

     

    Pour situer le contexte historique de la première partie de cette saga, il faut mentionner quelques références comme La 317e Section du réalisateur français Pierre  Schoendoerffer ou Un Américain Bien Tranquille du romancier britannique Graham Greene auquel Laurent Guillaume rend d’ailleurs un hommage appuyé qu’il évoque dans la postface de son roman. C’est donc à la lisière de ces deux œuvres emblématiques abordant le thème de la guerre plutôt méconnue d’Indochine que se situe Les Dames De Guerre/Saïgon en se concentrant plus particulièrement sur l’aspect historique de l’Opération X désignant un trafic d’opium mis en place par l’armée française afin de financer ses opérations spéciales visant à lutter contre les combattants Việt Minh. Sur cette trame historique, à la lisière du roman policier et d’espionnage tout en empruntant quelques caractéristiques propre au récit d’aventure, Laurent Guillaume met en place une redoutable intrigue s’articulant autour de la perception d’Elizabeth Cole, cette jeune reporter de guerre audacieuse au caractère bien affirmé qui va donc nous entraîner dans la nébuleuse diaspora d’espions sévissant notamment dans ce Saïgon d’autrefois au charme suranné que l’auteur restitue avec une impressionnante précision au gré d’une atmosphère exotique et envoûtante. On ne manquera pas d’être impressionné par cette habilité consistant à mélanger toute une  galerie de personnages tant fictifs qu’historiques que l’on croise bien évidemment à Saïgon maïs également sur les hauts plateaux du Laos, dans la région du fameux Triangle d’Or où Elizabeth Cole évolue en compagnie de membres d’un commando français et des combattants Meos qu’ils encadrent en nous donnant l’occasion d’assister à quelques scènes de combat épiques et percutantes. Alors que la reporter côtoie le capitaine Bremond, officier aussi désabusé que chevaleresque, on devine l’inévitable glissement vers un registre romanesque qui reste, fort heureusement, extrêmement sobre pour se concentrer sur les rapports de force idéologiques qui prennent tous leurs sens dans une série de rebondissements contenant quelques longueurs explicatives qui demeurent néanmoins nécessaires pour la bonne compréhension de l’ensemble du texte. Ainsi, en arrière-plan brièvement évoqué, se dessine la défaite de Diên Biên Phu ainsi que les prémisses de l’emprise américaine et de la guerre du Vietnam qui va bientôt débuter. Au final, Les Dames De Guerre/Saïgon se révèle être un superbe roman ponctué d’hommages à cette époque extraordinaire de la décolonisation de l’Indochine particulièrement bien restituée que l’on découvre au travers du regard de cette reporter de guerre que l’on se réjouit de retrouver très prochainement ainsi que son entourage à l’instar du personnage de Graham Fowler dont la personnalité est particulièrement réussie.

     

    Laurent Guillaume : Les Dames De Guerre/Saïgon. Editions Robert Laffont/Collection La Bête Noire 2023.

    A lire en écoutant : Heaven and Earth de Kitaro. Album : Heaven & Earth (Motion Picture Soudtrack). 1993 Universal Music Classical.

  • MARYLA SZYMICZKOWA : LE RIDEAU DECHIRE. DERRIERE LE VOILE DES APPARENCES.

    maryla szymiczkowa,le rideau déchiré,éditions agulloService de presse.

    A l’origine, il y a le fameux whodunit incarné notamment par la romancière britannique Agatha Christie avec cette prédominance de l'énigme policière s'inscrivant autour d'une succession d'indices permettant à une enquêtrice amateure de découvrir le coupable dont l'identité sera révélée à la toute fin du récit. Issu de ce genre littéraire, le cosy mystery ou cosy crime connaît un essor considérable depuis quelques années avec des intrigues qui se définissent par leur caractère édulcoré, donnant du sens à cet oxymore anglophone, ainsi que par leur légèreté, pour ne pas employer le terme vacuité, que les couvertures au style infantile ne démentiront pas. Dans ce registre, on ne manquera pas de s'intéresser à l'oeuvre de Maryla Szymiczkowa, nom de plume du duo d'auteurs mariés que forme Jacek Dehnel et Piotr Tarczynski ayant désormais élus domicile à Berlin mais qui représenteront tout de même la Pologne lors de leur venue à Lyon à l'occasion du festival international Quais du Polar. C'est avec Madame Mohr A Disparu (Agullo 2023) que l'on fait la connaissance de Zofia Turbotyńska, cette bourgeoise de Cracovie au caractère quelque peu acariâtre, mariée à un professeur d'université, comblant l'ennui d'une vie domestique en se mêlant aux affaires criminelles qui émaillent le ville, ceci au gré d'une série d'énigmes policières prenant pour cadre la société polonaise de la fin du XIXème siècle jusqu'au tournant de la Seconde guerre mondiale. Si à bien des égards, les ouvrages de ces romanciers polonais répondent aux critères du cosy crime, on ne manquera pas de souligner l'aspect historique qui émerge de ces intrigues policières ainsi que l'étude de moeurs au caractère social affirmé comme en témoigne Le Rideau Déchiré, second opus de la série qui en compte désormais trois puisque Séance A La Maison Egyptienne va paraître très prochainement.

     

    A Cracovie en 1895, Zofia Turbotyńska doit faire face aux impondérables de la vie domestique avec les préparatifs des fêtes pascales qu'elle doit assumer avec l'unique appui de sa cuisinière Franciszka alors que sa femme de chambre Karolina a disparu du jour au lendemain après avoir remis sa démission. Un véritable scandale. Mais lorsque l'on retrouve le corps sans vie de la  jeune domestique au bord de la Vistule, la nouvelle à de quoi bouleverser les membres de la maison Turbotyńska ce d'autant plus qu'au vu des violences commises, il s'agit indéniablement d'un crime. Dotée d'un grand sens de l'observation conjugué à un esprit de déduction sans faille, Zofia va mener l'enquête en s'intéressant davantage à la personnalité de cette jeune femme qu'elle ne connaissait pas si bien que cela. Elle parcourra ainsi le bas-fond de la ville en croisant sur son chemin des malfaiteurs en tout genre, tout en découvrant le monde interlope de la prostitution que les édiles de la cité fréquentent assidument. C'est l'occasion pour elle de lever le voile sur cette province pauvre de la Galicie qui conduit femmes et hommes miséreux vers la ville en quête d'un espoir tout relatif.

     

    L'originalité de la série mettant en scène la détective amateure Zofia Turbotyńska réside dans son caractère érudit, sans être trop ostentatoire, tout en pariant sur l'intelligence du lecteur ce qui n'apparaît pas comme un critère essentiel dans la déclinaison de récits que l'on propose dans le cadre d'un genre littéraire comme le cosy crime. C'est également autour du contexte historique et de la multitude de détails qui en découlent que l'on prend la mesure de la densité de ces intrigues imprégnées de l'atmosphère sophistiquées de l'empire austro-hongrois et de sa complexité politique. Indéniablement, Le Rideau Déchiré présente un registre historique un peu moins prégnant pour se concentrer sur le volet social qui régit les différentes castes de la communauté de la ville de Cracovie et plus particulièrement le milieu bourgeois côtoyant la domesticité et plus spécifiquement les femmes de condition modeste devenant la proie d'individus inquiétants naviguant dans les réseaux de la prostitution. Cela permet aux auteurs d'aborder des sujets sensibles comme la conditions des femmes de l'époque et d'observer les mouvements progressistes qui s’amorcent au sein de la société polonaise, notamment avec l’émergence du socialisme qui prend davantage d’essor autour de personnalités historiques telles qu'Ignacy Daszyński que Zofia Turbotyńska va côtoyer à son corps défendant. Ainsi, sans mettre à bas les certitudes conservatrices de cette femme au caractère affirmé, qui cache d'ailleurs ses activités d'enquêtrice à son mari, on observe, sur un registre très nuancé, l'effritement de certaines de ses certitudes notamment en lien avec l'hypocrisie qui régit son entourage et plus particulièrement le milieu policier et judiciaire qu'elle côtoie dans le cadre de ses investigations. Mais en dépit de la gravité des thèmes abordés, Le Rideau Déchiré n'est pas dépourvu d'humour avec quelques scènes cocasses à l'instar de cette rencontre avec une prostituée que Zofia Turbotyńska rejoint dans un parc public, accoutrée d'un déguisement vaudevillesque ou de son effarement lorsqu’un médecin évoque son intérêt pour l’instauration d’une éducation sexuelle qu’il définit au sein de ce qu’il dénomme la “sexuologie“. Et puis, il y a cette multitude d’hommages à l’exemple du titre Le Rideau Déchiré faisant allusion à l’une des oeuvres du maître du suspense Alfred Hitchcock dont on trouve le nom dans l’énoncé du premier chapitre du récit également ponctué de citations de L'Étrange Cas Du Docteur Jekyll Et De Mr Hyde de Robert Louis Stevenson. Avec une intrigue se déroulant, sur plus d’une année, Le Rideau Déchiré est aux antipodes des romans trépidents propres à notre époque, pour se décliner sur un rythme prenant tout son temps au gré d’une construction narrative à la fois foisonnante et passionnante. 

     

    Maryla Szymiczkowa : Le Rideau Déchiré (Rozdarta Zaslona). Editions Agullo 2024. Traduit du polonais  par Cécile Bocianowski.

    A lire en écoutant : Polonaise No. 5 in F-Sharp Minor, Op 44. Album : Chopin: Polonaise - Rafal Blechacz. 2013 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

  • Olivier Truc : Les Sentiers Obscurs De Karachi. Contre-plongée.

    IMG_8539.jpegA l'occasion des 20 ans du Festival international Quais Du Polar à Lyon, ce ne sont pas moins de 138 auteurs et autrices plus ou moins proches de la littérature noire qui seront présents pour célébrer cette édition anniversaire. Parmi tous ces invités, on ne manquera pas de croiser Olivier Truc, récipiendaire en 2013 d'une quinzaine de récompenses littéraires, dont le prix des lecteurs des Quais Du Polar, pour Le Dernier Lapon (Métailié 2012), inaugurant la fameuse série de la Police des Rennes constituée de quatre ouvrages mettant en scène les enquêtes de Nina Nansen et Klemet Nango se déroulant en Laponie, cette région méconnue du Grand Nord que ce journaliste, notamment correspondant auprès des grands médias français pour les pays nordiques et baltes, a mis en avant en nous permettant de nous familiariser avec la culture des Samis. Dans un registre très différent, Olivier Truc a également coécrit avec Sylvain Runberg On Est Chez Nous (Robinson 2019/2020), une BD en deux tomes, dessinée par Nicolas Otéro où l'on découvre l'enquête d'un journaliste parisien s'intéressant à une petite localité provençale gérée par un parti d'extrême-droite alors qu'un immigré clandestin est retrouvé lynché à un arbre avec un pancarte provocatrice autour du cou. Ainsi, au-delà de l'esprit d'aventure qui l'anime et de l'aspect pittoresque des lieux qu'il dépeint, Olivier Truc s'emploie à soulever les faits de société méconnus et à en dénoncer les éléments les moins reluisants à l'instar d'un roman comme Les Sentiers Obscurs De Karachi où il se penche sur l'affaire d'état française des submersibles vendus au Pakistan en se focalisant sur l'attentat de 2002 à Karachi qui coûta la vie à quatorze personnes dont onze ingénieurs français travaillant sur ces sous-marins militaires. 

     

    Avril 2022, à Cherbourg, on se prépare à commémorer les 20 ans de l'attentat de Karachi qui a touché les employés de la base nautique de la ville, dans une atmosphère tendue, imprégnée d'amertume pour les survivants et les familles des victimes alors que les investigations pour désigner les coupables sont désormais au point mort. Proche d'un des rescapés de l'attentat, Jef Kerral, journaliste local auprès du quotidien La Presse de la Manche, décide de faire la lumière, bien au-delà des probables pots de vin destinés à financer la campagne de Balladur, sur les aspects troubles qui entoure les commanditaires et les auteurs de cet acte terroriste. Mais en se rendant à Karachi, Jef Kerral s'oppose à des forces obscures telles que les services secrets pakistanais cherchant à enterrer à tout jamais cette affaire d'état embarrassante. Pourtant, il pourra compter sur l'aide de Sara Zafar une jeune lieutenant de la marine pakistanaise qui le mettra en contact avec Shaheen Ghazali, officier et ingénieur de haut rang, droit et loyal, qui a toujours eu à coeur de connaître l'identité des individus qui s'en était pris à ses amis français. De discussions sur la plage déserte d'un modeste village de pêcheur, en conversations dans un rickshaw tout en parcourant les grandes avenues de la capitale, jusqu'aux confidences au détour des allées étroites et encombrées de livres de l'Urdu Bazar, Jef Kerral découvrira probablement la vérité glissée entre les lignes des poèmes que déclament les poètes vagabonds qui savent se faire entendre. 

     

    Avec "l'affaire Karachi", les médias avaient principalement évoqué les aspects autour des rétro-commissions et du financement occulte de la campagnes présidentielle de Baladur, ce qui fait qu'Olivier Truc s'est davantage concentré sur le volet pakistanais de l'attentat de 2002 et de ses méandres obscurs sur lesquels il s'emploie à projeter un éclairage romancé, richement documenté, qui ne paraît pas du tout absurde, bien au contraire. Le récit s'articule autour de la commémoration des vingt ans de l'attentat en mettant en exergue les dissensions animant les collaborateurs de la base nautique de Cherbourg, avec ceux qui souhaiteraient que toute la lumière soit faite sur cette affaire tentaculaire s'enlisant peu à peu dans des procédures sans issues, tandis que d'autres aspirent à protéger l'un des fleurons de l'industrie française dont certains dirigeants semblent pourtant compromis dans un vaste réseau de corruption. Tiraillé entre les antagonismes de ses proches et probablement par défiance vis-à-vis de son père, Jef Karral, journaliste local de Cherbourg, va endosser le rôle de grand reporter en se rendant à Karachi afin de rencontrer l'homme pouvant lui révéler les circonstances entourant cet attentat qui devient une affaire d'état avec des implications au niveau des services gouvernementaux. Sur une alternance entre le passé et le présent, Les Sentiers Obscurs De Karachi, nous donne l'occasion de découvrir une ville tentaculaire et chaotique, régulièrement secouée par des vagues d'actes terroristes plus meurtriers les uns que les autres qui frappent le quotidien des habitants comme en témoigne Sara Zafar, cette officière de l'armée, qui va servir de guide et de personne de contact pour le journaliste français. C'est l'occasion pour Olivier Truc de décliner les rapports sociaux qui régissent les différentes castes de la communauté pakistanaise et des implications complexes qui en découlent tout en parcourant les rues d'une ville au charme indéfinissable, malgré la violence et la tension qui semblent omniprésentes. Et puis, en filigrane, bien plus qu'un simple prétexte, il y a cette poésie ourdou imprégnant l'ensemble du texte et dont les vers recèlent des révélations que clament les poètes de la rue arpentant les travées sinueuses de l'Urdu Bazar, lieu emblématique de la capital pakistanaise, pour devenir le cadre exceptionnel où évoluent les protagonistes du récit dans un chassé-croisé habile et dynamique. Ainsi, au gré d’une intrigue intense et d’une densité peu commune qu’il parvient à maîtriser de bout en bout en dépit de sa brièveté relative, Olivier Truc décline, l’air de rien, les reflets géopolitiques de cette affaire complexe régissant les rapports entre la France et le Pakistan qu’il met en scène à la hauteur de ces hommes et de ces femmes qui vont se retrouver impliqués dans les méandres d’une histoire qui les dépasse tous autant qu’il sont, en saluant plus particulièrement le profil inquiétant de ce responsable des services secrets pakistanais particulièrement réussi. Tout au plus regrettera-t-on cette idylle naissante entre Jef Kerral et Sara Zafar qui, en plus d’être téléphonée, se révèle plutôt dispensable, sans que cela ne dénature pour autant l’ensemble d’un roman d’une originalité saisissante.

    Cette originalité, on la retrouvera également dans L'Inconnue Du Port, bref récit policier résultant d'un partenariat littéraire avec la romancière espagnole Rosa Montero initié par le festival Quais du Polar pour mettre en scène une enquête portant sur le trafic d'êtres humains se déroulant entre Lyon et Barcelone avec la découverte d'un femme frappée d'amnésie que l'on retrouve ligotée dans un container vide. Une intrigue dynamique se déclinant autour du point de vue d'Anna Ripoli, inspectrice de la PJ à Barcelone et d'Erik Zapori, flic en disgrâce de la police de moeurs lyonnaise.

     

    Olivier Truc : Les Sentiers Obscurs De Karachi. Editions Métailié/Noir 2022.

    Olivier Truc & Rosa Montero : L'Inconnue Du Port. Editions Points 2024. Traduit de l'espagnol par Myriam Chirousse.

    A lire en écoutant : Pasoori de Ali Sethi, Shae Gill, Noah Georgeson. Single : Pasoori (Acoustic). 2022 Ali Sethi.

  • MARTO PARIENTE : LA SAGESSE DE L'IDIOT. CASSE TOUS RISQUES.

    marto pariente,la sagesse de l’idiot,série noireFranchement, à bien y réfléchir, il faut bien admettre que mes connaissances sont plutôt lacunaires pour tout ce qui concerne la littérature noire hispanique et ses auteurs emblématiques comme Manuel Vázquez Montalbán dont je n'ai lu aucun de ses innombrables romans mettant notamment en scène le fameux détective privé Pepe Carvalho dont il faudra bien que je découvre un jour ses enquêtes entrecoupées de repas pantagruéliques. Ma première incursion dans ces contrées, je la dois à Victor Del Arbol évoquant les réminiscences de la guerre civile d'Espagne avec son premier roman, La Tristesse Du Samouraï (Actes Noirs 2012). Et puis débarque J'ai Été Johnny Thunder de Carlos Zanon que l'on peut considérer comme un roman noir culte publié chez Asphalte Editions grand pourvoyeur d'auteurs issus d'Amérique du Sud et d'Espagne bien sûr, à l'instar d'Andreu Martin et de sa fameuse Société Noire (Asphalte 2016). On peut également se remémorer Monteperdido (Actes Noirs 2017), premier polar marquant d'Augustìn Martìnez nous entrainant dans les entrelacs des rapports complexes entre les habitants d'un village niché au creux du massif des Pyrénées. Si le polar hispanique trouve sa place au sein de nos régions francophones, on constate que son essor n'a pas de comparaison avec la déferlante du polar nordique et anglo-saxon comme l'illustre parfaitement la collection Série Noire recelant une trentaine d'ouvrages d'auteurs espagnols dont La Face Nord Du Cœur (Série Noire 2021) de Dolores Redondo Meira se révélant être un préquel de la fameuse trilogie de la Vallée du Baztan, se déroulant dans la région de la Nouvelle-Orléans avec une enquêtrice espagnole sur la trace d'un tueur en série. Dans un registre totalement différent, en prenant pour cadre la province rurale de Guadalajara où il vit, on saluera l'arrivée de Marto Pariente au sein de la collection avec La Sagesse De L'Idiot, véritable souffle nouveau pour un récit explosif aux tonalités à la fois âpres et désopilantes nous rappelant, pour certains aspects, Pottsville, 1280 Habitants (Rivages/Noir 2016) de Jim Thompson.

     

    On ne sait pas trop comment Toni Trinidad est parvenu à obtenir son diplôme de flic, lui qui s'évanouit à la vue de la moindre goutte de sang. Toujours est-il qu'il est devenu l'unique policier municipal du village d'Asturias et que sa principale activité consiste à surveiller la circulation lorsque les enfants sortent de l'école en fin d'après-midi. Une vie faite de routine, idéale pour cet homme qui passe pour l'imbécile de service et qui ne porte jamais d'arme. Mais Toni doit faire face à bien des difficultés avec la mort un peu étrange de son ami Triste que l'on a retrouvé pendu à un arbre tandis que sa sœur Vega, unique propriétaire d'une casse automobile depuis la disparition de son mari, doit faire face aux velléités de l'Apiculteur, un trafiquant de drogue brutal et sans pitié à qui elle a dérobé une cargaison de came en croyant que c'était du fric. En voulant savoir ce qu'il est vraiment arrivé à son ami et vouloir protéger sa sœur, Toni se retrouve embringué dans des histoires de règlements de compte entre trafiquants déjantés, tueurs à gage impitoyables et promoteurs immobiliers douteux qui vont croiser sa route pour son plus grand regret mais également pour leur plus grand malheur. 

     

    Egalement auteur de romans noirs, dont certains publiés au sein de la collection La Noire des éditions Gallimard, on doit saluer la traduction de Sébastien Rutés ayant parfaitement saisi l'essence d'un texte comme La Sagesse De L'Idiot pour nous en restituer toute la quintessence, propre au genre, dans sa version française. Mais il faut également relever le véritable talent de Marto Pariente à construire une intrigue au rythme explosif pour mettre en scène toute une galaxie des personnages truculents dont les actes vont s'entrechoquer au détour d'une succession de confrontations dont certaines vont virer à la pantalonnade vacharde, ceci pour notre plus grand plaisir sadique. Néanmoins, il convient de souligner, que La Sagesse De L'Idiot va bien au-delà d'une simple bouffonnerie puisque l'auteur prend également la peine de soulever quelques aspérités du contexte sociale dans lequel évolue l'ensemble des protagonistes. Ainsi, de la région de Guadalajara, située au centre de l'Espagne, on découvre les accointances entre les banques et les milieux de l'immobilier pour faire davantage de profit tandis que certains propriétaires terriens touchent des subsides grâce à des plantations qu'ils laisseront pourrir sur pieds en s'épargnant ainsi les frais et les efforts d'une récolte qui ne leur rapporterait rien. Tout cela, on le perçoit par le biais du regard de Toni Trinidad, ce flic municipal que l'on prend volontiers pour un imbécile alors qu'il se révèle un peu plus perspicace qu'il n'y paraît, même s'il fait preuve parfois d'une maladresse crasse qui va avoir un impact sur l'ensemble de son entourage et des individus qu'il croise sur son chemin. C'est bien évidemment cette dynamique que l'on apprécie et que Marto Pariente met en scène de manière habile en nous permettant de saisir l'ensemble des rapports qui régissent les interactions entre cette succession de bûcherons reconvertis en exécutant des basses œuvres, de trafiquants au bord de la faillite, de promoteurs véreux et d'un tueur à la foi immodérée et dont découvre certains aspects au gré d'un épilogue savoureux révélant tout un lot d'éléments surprenants que l'on ne voit pas venir. Et puis pour en revenir à Toni Trinidad, on appréciera toute l'affection qu'il éprouve pour sa sœur Vega, quelque peu portée sur la bouteille, nous entraînant sur un registre un peu plus émouvant, donnant encore plus de relief à l'ensemble du récit, tandis que l'on plonge dans ses souvenirs d'enfance pour mettre à jour les épreuves auxquels ils ont dû faire face, sources de traumatismes indélébiles. Ainsi, au gré d'un texte affuté comme la lame tranchante d'un cran d'arrêt, l'émotion se conjugue avec l'humour et cette férocité parfois cruel dans un mélange parfait qui font de La Sagesse De L'Idiot un récit détonant nous permettant d'affirmer que Marto Pariente devient une des voix originales du roman noir espagnol qu'il convient de découvrir toutes affaires cessantes.  

     

    Marto Pariente : La Sagesse De L'Idiot (La Cordura Del Idiota). Editions Gallimard/Série Noire 2024. Traduit de l'espagnol par Sébastien Rutés.

    A lire en écoutant : Hijo De La Luna de Mecano. Album : Entre el Cielo y el Suelo. 2005 BMG Rights Management and Administration (Spain) S.L.U.

  • Sébastien Gendron : Chevreuil. Tableau de chasse.

    sébastien gendron,éditions gallimard,collections la noire,chevreuilA force de nous faire rire, on les prendrait presque pour les comiques de service que l'on invite d'ailleurs régulièrement aux festivals de littérature noire afin de participer aux sempiternelles tables rondes sur le thème de la place de l'humour dans le contexte du polar. Lors de ces rencontres, vous pourrez croiser des romanciers qui se distinguent dans le genre avec des récits corrosifs rencontrant de plus en plus de succès à l'instar de Shit ! (Seuil/Cadre Noir 2023) de Jacky Schwartzmann obtenant le prix Le Point du polar européen ou de Mamie Luger (Les Arènes/Equinox 2022) de Benoît Philippon qui sera présent au festival Quais du Polar à Lyon et que l'on pourra écouter notamment à l'occasion d'une discussion en compagnie de Sébastien Gendron, autre grande figure de la littérature noire, pour évoquer "L'art du polar poilant". Si à n'en pas douter, les rencontres de ce calibre peuvent se révéler plaisantes et amusantes, on espère que ces auteurs seront conviés pour aborder d'autres thèmes que le simple ressort humoristique auquel on les associe. Avec Sébastien Gendron, si l'on peut rire au détour de certaines scènes plutôt détonantes, on évoquera davantage l'aspect déjanté et grinçants de ses récits que l'on peut difficilement classer dans une catégorie comme c'est le cas pour Fin De Siècle où l'on découvre un monde dont les océans sont infestés de Mégalodons, ces requins d'un autre âge, qui ne se révéleront peut-être pas aussi féroces que ces investisseurs milliardaires sacrifiant la sécurité sur l'autel du profit tandis qu'avec Chez Paradis l'intrigue se décline autour d'un braquage, d'une vengeance et d'un règlement de compte aux allures de western sur fond d'une atmosphère rurale qu'il décape à l'acide de batterie. Ainsi, au détour d'une vingtaine d'ouvrages, Sébastien Gendron a développé un style qui lui est propre en déclinant l'absurdité d'un monde dévoyé qu'il dépeint sur un registre outrancier où l'absurde côtoie la bêtise, et qui font qu'après avoir été publié dans la fameuse Série Noire, il intègre la collection La Noire chez Gallimard avec Chevreuil où les animaux prennent une nouvelle fois toute leur place afin de mettre en exergue les dérives de l'homme tout en abordant les thèmes du racisme et de l'exclusion au sein d'un petit village de France qui en prend pour son grade.

     

    Connor Digby est un citoyen britannique qui a élu domicile à Saint-Piéjac, petit village de France où l'on vote majoritairement pour l'extrême-droite. Auteur rencontrant le succès avec des romans destinés à la jeunesse, il fait également l'intermédiaire dans le cadre de la vente de voitures américaines de collection en encaissant une marge substantielle quand son commanditaire veut bien s'acquitter des frais de transport. Et puis c'est Marceline qui débarque dans sa vie, au détour d'une crevaison et de parties de jambe en l'air endiablées que Connor apprécie à sa juste valeur. Mais au détour d'une promenade en voiture, le couple mets délibérément à mal le dispositif d'une bande de chasseurs ce qui suscite l'ire de quelques citoyens émérites du village qui vont le faire savoir à leur manière. S'ensuit une succession d'incidents qui vont prendre une ampleur peu commune au point que Connor et Marceline vont entamer une guerre s'apparentant à celle qui a duré Cent Ans en se révélant bien plus saignante que le cuissot de ce chevreuil insaisissable arpentant effrontément les forêts de la région.

     

    En guise de préambule, il y a tout d'abord cette inauguration d'un zoo improbable virant à la catastrophe en nous donnant ainsi une idée de l'envergure du talent de Sébastien Gendron pour mettre en scène des situations dantesques qui tournent au carnage en règle dans une sorte d'exutoire soulageant la colère qui sourde tout au long de l’intrigue. Parce que c’est de cela qu’il s’agit avec Chevreuil où l’auteur décline ces instants de la vie nous mettant en colère à l’instar de ces affiche Zemmour qui fleurissent dans les rues d’un village, de ces scènes cruelles de chasse, de ces verrues architecturales que l'on bâtit sans permis de construire, de ces réflexions de racisme ordinaire qui deviennent la norme ou de celles d'un sensitive reader donnant son appréciation au sujet du contenu d'un livre pour enfants. Tout cela, Sébastien Gendron le décline au détour de la personnalité de Connor Digby autour duquel gravite toute une constellation de personnages plus antipathiques les uns que les autres à l'exception de la pulpeuse Marceline dont on apprécie le caractère affirmé et désinhibé, véritable bombe à retardement au sein de cette communauté d'individus empêtrés dans leurs considérations patriarcales. On se doute bien que tout cela va mal finir, mais l'enjeu du récit réside dans l'inventivité d'une succession d'événements burlesques qui vont se télescoper dans un finale explosif aussi surprenant, pour ne pas dire complètement dingue, que réjouissant tout en ayant le bon goût de ne pas virer au pamphlet, bien au contraire. Et puis au-delà de la gravité des thèmes abordés, de l'énergie d'un texte imprégné d'un humour féroce, Chevreuil recèle une foultitude réjouissante de références qu'elles soient musicales, cinématographiques et littéraires à l'instar de cet hommage appuyé à Louis Sanders, auteur de polars bien connu qui mettait déjà en scène un romancier britannique aux prises avec des villageois irascibles d'une localité française. Roman délirant, comme toujours avec Sébastien Gendron, Chevreuil se décline comme un véritable jeu de massacre jubilatoire qui ravira le lecteur jusqu'à la dernière page concluant ce récit avec une maestria saisissante.

     

    Sébastien Gendron : Chevreuil. Editions Gallimard/Collection La Noire 2024.

    A lire en écoutant : Tableau de chasse de Claire Diterzi. Album : Tableau de chasse. 2007 JE GARDE LE CHIEN.

  • MARION BRUNET : NOS ARMES. CRI DE REVOLTE.

    marion brunet,nos armes,éditions albin michelEt puis il y a Marion Brunet qui nous saisit avec des textes ciselés d'une intensité peu commune en interpellant tout d'abord les adolescents sur les thèmes de l'homophobie avec un roman comme Frangines édité chez Sarbacane tout comme ses livres destinés aux jeunes enfants en abordant notamment le sujet de l'exclusion avec une série mettant en scène un ogre et deux jeunes orphelins. La justesse des récits trouve peut-être son origine dans le fait que la romancière a tout d'abord travaillé dans différentes structures sociales et médicales en lien avec la jeunesse avant de se lancer dans l'écriture et qu'elle s'est sans nul doute imprégnée de cette sensibilité si particulière. Mais cette expérience professionnelle ne saurait occulter le travail et le soin apporté à cette écriture sublime pour mettre en scène de manière si subtile les thèmes sociaux qu'elle aborde sur un registre beaucoup plus sombre avec un premier roman destiné aux adultes tel que L'Eté Circulaire (Albin-Michel 2017) qui obtient le Grand Prix De La Littérature Policière en 2018 pour ce récit s'articulant autour de deux adolescentes évoluant dans la zone périurbaine sans charme d'une localité quelconque du Midi jusqu'à ce qu'un drame survienne en bouleversant leur existence. Même s'il n'est pas estampillé comme tel, il s'agit de l'essence même du roman noir avec un récit dérangeant, suscitant le trouble tout en nous interrogeant sur ces dysfonctionnements d'une société de la classe moyenne dont certains membres vont déverser leur rage et leur frustration sur des individus en situation beaucoup plus précaire ne répondant pas aux canons de leurs normes sociales. Dans cette chaleur omniprésente, avec cette sensation de tourner en rond, comme enfermé dans une cage sociale inextricable, il émane cette sorte de déterminisme qui nous rappelle d'ailleurs les grands romans de Camus comme L'Etranger (Gallimard 1972). Peut-il en être autrement avec Vanda (Albin-Michel 2020) où l'on observe le parcours de cette jeune mère un peu paumée qui élève seul son petit garçon tandis que son compagnon d'autrefois apprend incidemment son statut de père ? La tragédie sociale est une nouvelle fois sous-jacente au sein de cette cellule familiale chancelante dont la romancière dissèque les ressentis de chacun avec cette remarquable acuité qui rejaillit tout au long de l'intrigue. On retrouve tout cela dans Nos Armes, nouveau roman de Marion Brunet qui prend l’allure d’une fresque contemporaine s’étalant sur près de trois décennies en évoquant cette révolte de jeunes adultes et plus particulièrement de deux femmes refusant cet ordre mondial qu'on leur impose et des conséquences résultant de leur lutte armée dans laquelle elles se sont engagées. 

     

    En 1995, alors que la révolte gronde dans les villes de France face aux nouvelles mesures du gouvernement, Mano et Axelle se rencontrent au sein d'un groupe de jeunes aussi soudés qu'exaltés qui pensent que l'on peut changer cet ordre social aussi abject que désuet. Dans cette effervescence de l'indignation et de la rébellion, émerge l'esquisse d'un amour passionné entre les deux jeunes femmes s'engageant avec leurs camarades dans le début d'une lutte armée  virant au drame, au détour de ce braquage d'une banque qui tourne au carnage. Après avoir abattu un policier, Axelle écope d'une lourde peine de prison tandis que Mano parvient à s'enfuir sans jamais être inquiétée par la suite. Mais 25 ans plus tard, alors qu'elle s'est retirée dans un coin de campagne isolé en occupant une modeste caravane, Mano apprend qu'une femme est à sa recherche en arpentant la région. Entre espoir de retrouvailles ou solde de tout compte à la suite de cette tragédie, il est temps de se remémorer les aléas de ces destins définitivement fracturés.

    S’étalant sur une trentaine d’années pour s’achever aux portes de notre époque, Marion Brunet se joue habilement des temporalités, sans jamais nous perdre d’ailleurs, pour alimenter la tension et l’enjeu qui tourne autour des retrouvailles entre Mano et Axelle et des circonstances dans lesquelles elles vont se dérouler alors que l’une a pu s’enfuir et bénéficier de la liberté tandis que l’autre a purgé une peine de prison de 25 ans après avoir abattu un policier lors d’un braquage qu’elles ont commis ensemble durant la brève période où leur militantisme a tourné à la lutte armée pour défendre leurs convictions. Sur ce sujet délicat de la colère et de la violence qui en découle, dévorant une jeunesse indignée, la romancière construit un récit intimiste autour de cette passion amoureuse animant ces deux jeunes femmes dont on découvre en alternance, les parcours de vie se déclinant à la troisième personne pour Mano alors que l’enfermement d’Axelle se conjuguera sur un « je » beaucoup plus intériorisé ne faisant que souligner l’atmosphère lourde de cet univers carcéral si bien dépeint. Autour de sujets si graves et parfois extrêmement sombres, Marion Brunet a cette capacité incroyable de distiller des scènes lumineuses, imprégnées d’une émotion intense  à l’instar de ces rapports qu’Axelle entretient avec son grand-père durant son enfance et qui rejaillissent lorsque celui-ci vient lui rendre visite en prison ainsi que cette permission qui lui est accordée pour se rendre à l’enterrement de son père qu’elle n’a plus jamais revu après son procès. C’est bien là que réside le talent de Marion Brunet avec cette capacité d’animer l’ensemble de ses personnages en injectant cette étincelle d’humanité qui rejaillit continuellement et plus particulièrement du côté de Mano qui semble comme encombrée de cette liberté dont elle ne sait que faire et qui se traduit par l’errance, l’incertitude et le désarroi parfois de ne pas être à la bonne place jusqu’à cet instant de grâce où elle échoue dans une ville fantôme pour contempler la beauté de deux océans qui se rencontrent en lui permettant de se retrouver quelque peu. Il va de soi que l’ensemble du texte est imprégné d’un sens politique, au sens large du terme, parfaitement assumé qui ne vire pourtant jamais au pamphlet tout en se dispensant d’un quelconque jugement, ce qui fait de Nos Armes un récit salutaire qui nous interroge en permanence sur nos rapports avec les autres en s’adressant aux jeunes bien évidemment, mais qui touchera également ces parents que nous sommes et qui cherchent à comprendre ce qui anime leurs enfants essayant de trouver leur place au sein d’un monde aussi complexe que dysfonctionnel.

     

    Marion Brunet : Nos Armes. Editions Albin Michel 2024.

    A lire en écoutant : Where the Wild Roses Grow de Nick Cave and The Bad Seeds (feat. Kylie Minogue). Album : Murder Ballads. 2011 Mute Records Ltd.

  • Christian Roux : Fille De. L'effacement.

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    Service de presse.

     

    Après avoir suivi une formation de pianiste et effectué une multitude de métiers, on dit de lui désormais qu'il est un intermittent du spectacle, expression visant à définir la passion de Christian Roux pour la musique, la danse, le théâtre, le cinéma et bien évidemment la littérature, autant de domaines où il exerce désormais en mettant en place des projets artistiques dont on découvre certains aspects sur son site Nicri Productions. En ce qui concerne l'écriture, que ce soit tant pour la jeunesse que pour les adultes, Christian Roux a fait du roman noir, son genre de prédilection en mettant en scène des individus en rupture ou à la marge des valeurs et normes sociales afin de dénoncer l'exclusion et le rejet dont ils sont victimes. Avec des ouvrages édités principalement par la maison Rivages, on croise ainsi le parcours de Larry dans L'Homme A La Bombe (Rivages/Noir 2012) où ce chômeur désespéré se lance dans une série de braquages plutôt que de continuer à subir des entretiens d'embauche stériles et humiliants tandis que dans Kadogos (Rivages/Noir 2009) on découvre l'activité atypique de Marnie exécutant des malades en phase terminale. Puis en conciliant littérature et musique, Christian Roux publie Adieu Lili Marlène (Rivages/Noir 2015) où l'on rencontre de Julien, pianiste dans un restaurant qui doit jouer régulièrement cette emblématique chanson allemande des années 50 à la demande d'une cliente âgée disparaissant subitement du jour au lendemain, tandis que son passé de trafiquant le rattrape soudainement. Dans Que La Guerre Est Jolie (Rivages/Noir 2018), on assiste à l'opposition des habitants d'un quartier populaire dont une ancienne usine investie par un collectif d'artistes qui doivent faire face à une municipalité bien déterminée à implanter un ensemble résidentiel haut de gamme en employant des moyens plus illégaux les uns que les autres. De manière sous-jacente, Christian Roux explore ainsi cette confrontation à la violence insidieuse d'une société sans pitié à laquelle ces personnages acculés, répondent de manière parfois brutale et dont on découvre d'autres aspects au sein d'un cercle familiale dysfonctionnel de braqueurs avec Fille De, nouveau roman de l'auteur. 

     

    Samantha, 26 ans, que tout le monde surnomme Sam, est une mécanicienne experte qui tient un garage sur les hauteurs de Cassis. Une vie bien réglée et sans histoire qui bascule avec l’arrivée de Frank lui rappelant son adolescence où elle intégrait la bande de braqueurs dirigée par son père Antoine avec qui elle a coupé les ponts alors qu’elle avait 20 ans. Mais juste après les avoir quittés, ils ont mis au point un dernier coup qui a mal tourné contraignant Antoine à planquer le butin tandis que Frank se faisait alpaguer. Mais après avoir purgé sa peine, Frank désire récupérer sa part légitime du butin. Néanmoins, en retrouvant Antoine dans un centre médicalisé, il constate que le vieil homme a perdu un grand partie de sa mémoire à la suite d’une crise cardiaque. Afin qu’il recouvre ses sens, Frank contraint Sam à accompagner son père sur les différents lieux où ils ont vécu durant leur passé tumultueux. Elle entame donc un périple incertain sur les routes de France avec celui dont elle ne voulait plus entendre parler. Mais peut-on renoncer aussi facilement à être la « fille de » ?

     

    Les récits de Christian Roux sont à l'image de la déflagration d'un coup de feu, à la fois brefs et cinglants tout en prenant soin de tout décimer sur leur passage avec ce sentiment de chute sans fin, ponctuée d'éclats d'une violence qui devient un exutoire ultime comme c'est le cas pour Fille De où les retrouvailles entre un père et une fille ne vont pas se dérouler comme l'on pourrait s'y attendre. Certainement en partie dû à son activité de scénariste (il a adapté deux de ses romans pour la télévision et pour le théâtre), Christian Roux possède également ce sens inné de la narration qui nous saisit immédiatement en nous entraînant sur des registres dans lesquels on se laisse irrémédiablement surprendre à l'instar de cette confrontation entre Sam, son père Antoine et Frank son inséparable complice. Au détour d'une écriture aussi sobre qu'efficace comme le démontre d’ailleurs ces quelques scènes de braquages que Donald Westlake ne renierait pas, Christian Roux nous donne l'occasion d'explorer cette cellule familiale étrange, comme retirée du monde, dans laquelle Sam a baigné durant toute son enfance et son adolescence. A son corps défendant, cette jeune femme de caractère va donc revivre les moments tragiques de son passé et découvrir quelques secrets de famille entourant tant la mort de sa mère dans des circonstances terribles que la disparition odieuse de son amour de jeunesse. Ponctuée d'une bande-son signée Tom Waits, l'intrigue s'articule donc autour des rapports tendus entre ces trois personnages en quête du dernier coup à jouer qui prend soudainement une toute autre tournure avec cet enjeu sous-jacent de trahison devenant l'un des thèmes majeurs du récit. Mais au-delà du fracas des rapports qui s'instaurent entre les différents protagonistes, Fille De se construit également autour de cette relation entre un père dont la mémoire s'efface peu à peu et une fille qui aspire à se reconstruire, voire à renaître dans une démarche rédemptrice non dénuée d'émotion mais sans pour autant sombrer dans le pathos et avec cette notion de transmission imprégnant l'ensemble d'un texte d'une redoutable intensité. 

     

     

    Christian Roux : Fille De. Editions Rivages/Noir 2024.

    A lire en écoutant : Blue Valentine de Tom Waits. Album : Blue Valentines. 1978 Asylum Records.