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03. Roman policier

  • OTO OLTVANJI : LE CHAMP DES MEDUSES. LE SCEPTIQUE.

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    Service de presse.

     

    Si vous consultez le listing des auteurs présents au festival Quais du Polar et que vous décelez la présence isolée d’un auteur des pays de l’Est, il y a de grande chance qu’il soit publié auprès des éditions Agullo célébrant cette année leur dixième anniversaire, ce qui n’a rien d’une évidence dans un monde du livre passablement chahuté où les maisons indépendantes peinent à se faire une place au sein d’une concurrence féroce et parfois destructrice orchestrée par les grands groupes éditoriaux ne laissant guère de place à la diversité. Dans un tel contexte, c’est l’audace, l’amour des beaux textes ainsi que la singularité qui ont permis aux éditions Agullo de se démarquer durant cette décennie en accompagnant au plus près des auteurs qui ont pu émerger dans ce déferlement de fictions toujours plus nombreuses, à l’instar de Valerio Varesi, Frédéric Paulin, Yan Lespoux, Arpád Soltész et Jurica Pavičić qui ont durablement marqué les esprits. Et à l’occasion de cette dixième année débutant en fanfare, c’est à nouveau l’audace et la singularité qui continue de définir le courant éditorial de cette maison iconique nous proposant de découvrir avec La Chance Rouge, un primo-romancier français s’aventurant dans les régions froides de la Sibérie, au plus fort de la guerre froide et sur lequel j’aurais l’occasion de revenir. Tout aussi singulier qu’audacieux, il faut également se pencher sur Le Champ Des Méduses du serbe Oto Oltvanji mettant en scène Le Sceptique, un ancien journaliste devenu détective privé qui officie dans la ville méconnue de Belgrade au gré de tonalités nous rappelant les meilleurs romans de Raymond Chandler afin de nous livrer un panorama assez corrosif de l’ex Yougoslavie. Lui-même journaliste et travaillant à Belgrade, Oto Oltavanji, n’a rien d’un novice en matière d’écriture, puisqu’il a publié son premier roman à l’âge de 16 ans pour ensuite rédiger toute une multitude de nouvelles pour le compte de nombreux magazines tout en traduisant des auteurs anglophones tels que George P. Pelecanos en soulignant ainsi son intérêt pour la littérature noire. 

     

    le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder. 

     

    Il émane du Champ Des Méduses quelques accents dignes des grands romans de Raymond Chandler dans ce qui apparaît comme une intrigue à la fois subtile et chargée de nuances qu’Oto Oltvanji distille avec un soupçon de spleen qui imprègne cette atmosphère de la ville de Belgrade en Serbie mais également celle de ville de Rovinj en Croatie dont on découvre le charme balnéaire en dehors de la saison estivale. Le récit s’articule autour d’une double disparition s’étalant sur plusieurs décennies, ce qui permet de faire émerger quelques éléments peu reluisants de l’ex-Yougoslavie que le romancier met en scène avec une belle ingéniosité nécessitant une attention soutenue pour saisir l’ensemble des investigations du Sceptique qui va croiser une multitude de protagonistes se révélant dans toute leur complexité notamment pour ce qui a trait à ce groupe d’individus nantis fréquentant la station balnéaire de l’Istrie et dont les rapports sociaux seront sources de quelques dissensions que l’enquêteur va mettre à jour peu à peu. Si l’on ignore l’identité du Sceptique, on découvre au gré de ses rencontres quelques éléments de la personnalité de cet ex-journaliste en vue qui a su déterrer quelques scandales pour le compte de son ex-beau-père directeur du grand quotidien de la ville dont il a quitté la rédaction pour devenir détective privé. Collectionneur passionné de vinyle, il peut compter sur un réseau composé notamment de son ex-femme Lana avec laquelle il entretient des liens étroits ainsi que de l’inspectrice Valentina Radenović, surnommée Vanja qui est à la tête de sa « bande », une équipe de policiers qui traque les Masques, un gang de braqueurs sévissant dans la capitale serbe. le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.

     

    Oto Oltvanji : Le Champ Des Méduses (Polje Medusa). Aditions Agullo 2026. Traduit du serbe par Puntić-Lew.


    A lire en écoutant : Things Behind The Sun de Nick Drake. Album: Pink Moon. 1972 Island Records.

  • BENJAMIN DIERSTEIN : 14 JUILLET. LEGION DU ROY.

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    Service de presse.

     

    Il aurait pu rester accroché au comptoir d’un rade perdu de la Bretagne ou errer dans quelques landes de France et de Navarre au détour de raves sauvages et déjantées où il a officié en tant que producteur de musique techno du méchant label rennais Tripalium. Mais après plusieurs année festives, Benjamin Dierstein a eu la bonne idée de ressortir de ses tiroirs quelques textes aux allures de scénario qui n’ont pas abouti, faute de réseau adéquat dans l’industrie du cinéma. A partir de là, démarre ainsi la carrière d’un romancier hors norme qui s’inscrit dans le sillage de James Ellroy afin de décliner une fiction s’agrégeant aux événements qui ont marqué la France durant les année Sarkozy-Hollande des années 2010 et dont on saisit l’ampleur dans ce qui apparaît comme la première trilogie de l’auteur débutant avec La Sirène Qui Fume (Point/Policier 2019) pour se poursuivre avec La Défaite Des Idoles (Point/Policier 2021) avant de s’achever avec La Cour Des Mirages (Les Arènes 2022).C’est à Aurélien Masson, vibrionnant éditeur et véritable découvreur de talent, que l’on doit donc l’émergence de ce romancier qui a su transcender le style ellroyen pour se l’approprier dans ce qui se définit désormais comme une écriture aussi explosive qu’efficace qui fait que l’on peut aborder ses textes avec une aisance déconcertante en dépit de la multitude de personnages qui traversent les intrigues et des événements historiques qui s’enchainent à un rythme frénétique mais que l’on digère pourtant sans qu’il ne soit nécessaire d’avoir au préalable des compétences que ce soit en histoire ou en géopolitique. Il n’en va pas autrement avec la seconde trilogie s’achevant sur le 14 Juillet et prenant pour contexte de cette période chaotique des années 80 où Mitterrand succède à Giscard  tandis que barbouzeries et écoutes illégales deviennent monnaie courante tout comme les attentats se succédant à un rythme effarant. Plus qu’une trilogie, on parlera davantage d’un texte de plus de 2500 pages, rédigé quasiment d’une traite, que l’on a subdivisé en trois ouvrages afin de le rendre plus maniable et dont le premier opus, Bleus, Blancs, Rouges (Flammarion 2025), désormais disponible aux éditions Folio, figure dans la liste des 50 meilleures ventes du circuit des libraires (source édistat) tout en étant couronné du prix Landernau et du prix Polar en séries 2025 du festival Quais du Polar. Avec la parution de L’Etendard Sanglant Est Levé (Flammarion 2025) à l’occasion de la rentrée littéraire 2025, on aura lu l’ensemble des trois ouvrages sur l’espace d’une année à peine avec cette sensation de déflagration imprégnant une intrigue sensationnelle dont l’énergie toute maîtrisée explose soudainement dans un déferlement de désillusions imprégnant l’ensemble de personnages inoubliables à l’instar de la troublante Jacquie Lienard. 

     

    benjamin dierstein,14 juillet,éditions flammarion,sortie littéraire 2026,blog mon roman noir et bien serré,roman noir,roman policier,littérature noire,blog littéraire,chronique littéraireJuillet 1982. C’est la consécration pour Jacquie Lienard, inspectrice auprès des RG, qui intègre désormais la cellule antiterroriste de l’Elysée, sous l’égide des officiers du GIGN qui répondent aux ordres directs du président François Mitterrand et son chef de cabinet François de Grossouvre. C’est l’occasion pour la jeune femme de poursuivre sa traque de la mystérieuse Khadidja Ben Bouazza, cette ancienne militante du FLN qui alimente désormais en arme les groupuscules de l’OLP, d’Action Directe et du FLNC avec l’appui de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec qui opère sur le territoire français en convoyant des explosifs à destination de l’extrême gauche révolutionnaire. Elle n’est pas la seule sur le coup et doit damner le pion à Marco Paolini, inspecteur en disgrâce affecté à la DST ainsi qu’à Robert Vauthier qui fraye avec la DGSE en opérant désormais du côté du Liban en pleine ébullition. Ainsi, au rythme des affaires et scandales alimentant la chronique politico-judiciaire en servant les intérêts d’une extrême-droite en pleine ascension, les investigations de Lienard, Gourvennec, Paolini et Vauthier vont converger vers Beyrouth où s’est réfugiée celle qui détient les secrets inavouables d’une République qui n’en a plus que le nom. 

     

    Aucune baisse de régime pour cet ultime opus qui se décline dans la même intensité que les deux précédents volumes où l’on découvre les ultimes soubresauts  de ces quatre comparses que sont Jacquie Lienard, redoutable flic des RG possédant quelques prédispositions pour la manipulation dont son indic, le brigadier Gourvennec qui en fera les frais lors de sa mission d’infiltration au sein des cellules révolutionnaires armées de l’extrême-gauche pour finalement embrasser la cause en important armes et explosifs dans tout le pays dont la Corse où il a trouvé refuge. Mais traqué de toute part, le flic déchu devra affronter Robert Vauthier plus enclin à diriger ses affaires en lien avec le milieu du grand banditisme prenant son essor dans l’ambiance fiévreuse des boites de nuit parisiennes en frayant avec les stars du show-business tandis qu’une étrange maladie commence à décimer les rangs de sa clientèle. Mais alors que Vauthier rempile comme mercenaire pour plonger dans le bourbier libanais, on retrouvera également un Marco Paolini en plein désarroi qui va notamment enquêter du côté des syndicats d’extrême-droite de la police et des reliquats du Sac désormais dissous, en assistant à la montée en puissance d’un certain Jean-Marie Le Pen qui va bousculer l’échiquier politique en minant les ambitions des socialistes qui sont à la peine. Pour en avoir la pleine vision, que ce soit l’attentat de la rue des Rosiers, l’interpellation des irlandais de Vincennes, les attentats du FLNC qui secouent la Corse ou ceux qui plongent Beyrouth dans le chaos, Benjamin Dierstein s’emploie à décortiquer les grandes affaires qui ont entaché le règne présidentiel de François Mitterrand, grande figure historique de l’époque, que Jacquie Lienard va côtoyer de très près en nous entraînant dans les coulisses d’un pouvoir dévoyé. Ainsi, comme une immense déflagration, l’intrigue part dans tous les sens, sans pour autant nous perdre dans la multitude d’entrelacs sous-jacents que l’auteur rassemble d’une main de maître au gré de dialogues incisifs et de phases d’action que l’on suit quasiment en immersion totale en accompagnant chacun de ces personnages troubles auxquels on ne peut s’empêcher de s'attacher. Il faut dire que l’écriture est au service d'un texte dense qui se veut à la fois incisif et efficace en allant à l’essentiel afin de distiller l’atmosphère de l’époque par le biais des encarts de la presse, des notes confidentielles mais également des tubes et des programmes télévisuels résonnant avec pertinence afin de conférer davantage de rythme à ce récit fiévreux et intense qui s’achève dans une véritable apothéose de désillusions républicaines  nous ramenant immanquablement à notre époque actuelle. Véritable feu d’artifice narratif, 14 Juillet met donc le point final, de manière magistrale, à cette trilogie dantesque qui tient toutes ses promesses et qu’il faut lire toutes affaires cessantes. Du grand art.

     

    Benjamin Dierstein : 14 Juillet. Editions Flammarion 2026.

    A lire en écoutant : Electric Cité de Téléphone. Album : Best Of. 2000 Parlophone Music.

  • Mathilde Beaussault : Les Saules. Dans la coulée.

    Capture d’écran 2025-11-14 à 21.48.36.pngPrimo romancière récipiendaire du Grand Prix de la Littérature policière 2025, on est surpris par le fait que cette professeur de français ne se prédestinait pas, de prime abord, à écrire un roman policier ou même un roman noir, littérature de genre qu'elle ne lit qu'occasionnellement. Est-ce à dire que Les Saules de Mathilde Beaussault est un polar par accident et que l'autrice se prédestinait davantage à évoquer cette enfance passée sur les terres de la Côte d'Armor où les branches  tombantes des saules caressent la surface froide de cette rivière de l'Arguenon qui jouxte la ferme familiale qui l'a vue grandir ? La réponse se trouve sans doute au sein des pages de ce texte entamé dans la quarantaine où la romancière distille les fragments de cette jeunesse bretonne dans ce qui apparaît comme un roman policier aux connotations rurales débutant avec la mise à mort de ce cochon que l'on dépèce devant le hangar avant que l'on ne se penche sur une autre tuerie bien plus sordide. Mais outre l'inspiration qu'elle puise dans l'environnement rural de son enfance, il y a sans doute quelques éléments de son cursus dans la filière des lettres à la faculté de Rennes ainsi que son parcours en lettre moderne pour devenir professeur du second degré que l'on retrouve dans la maîtrise d'un premier texte saisissant qui a séduit bon nombre d'amateurs de littérature noire ainsi que le jury exigeant de ce Grand Prix de la Littérature policière qui n'est pas usurpé. On dira même, sans être présomptueux, qu'il s'agit là d'une des belles découvertes de l'année 2025 et que l'on se réjouit d'ores et déjà de retrouver Mathilde Beaussault très prochainement puisqu'elle annonce la parution, chez Seuil/Cadre Noir, d'un second roman noir se déroulant une nouvelle fois en Bretagne. 

     

    mathilde beaussault,les saules,éditions du seuil,cadre noir,roman noir,roman policier,chronique littéraire,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré. grand prix de la littératureC’est l’émoi du côté de la Basse Motte, ce lieu-dit de la Bretagne où l’on a découvert le corps sans vie de Marie flottant dans la coulée, ce bras mort de la rivière bordée de saules. Qui pouvait bien vouloir à cette jeune fille de dix-sept ans dont le meurtre par strangulation ne fait aucun doute. Belle à couper le souffle suscitant autant de convoitise que de jalousie, le décès de Marie sème le trouble au sein de la communauté tandis que la gendarmerie s’emploie à identifier l’auteur de ce crime sordide en interrogeant l’entourage de la victime dont la personnalité se dévoile peu â peu en révélant un certain mal-être. Témoin de toute cette agitation, il y a Marguerite cette petite fille mutique que tout le monde pense simple d’esprit en subissant les quolibets de ses camarades. Délaissée par ses parents qui travaillent sans relâche pour maintenir, tant bien que mal, la ferme à flot. La fillette trimbale donc sa solitude du côté de la rivière où elle a bien vu quelque chose la nuit où Marie, qu’elle adorait, a été assassinée. Mais qui ferait attention à une petite fille débraillée, aux cheveux sales, qui ne s’exprime jamais et que l’in regarde de haut. Alors Marguerite observe ces femmes et ces hommes qui s’entredéchirent sur fond de rivalités, de rancoeurs et de rumeurs malsaines qui brouillent les cartes de cette quête de vérité. 


    Avec Les Saules, il est bien question de la terre mais dans tout ce qu’elle a de plus âpre et d’universelle, ce qui fait que l’on s’éloigne d’entrée de jeu d’une Bretagne caricaturale pour intégrer un environnement rural que Mathilde Beaussault magnifie sans effet ostentatoire au gré d’une langue subtile faite d’évocations aux entournures poétiques qui ne sont pas dépourvues de ce regard acéré d’une confondante justesse quant aux dynamiques sociales qui animent cette communauté villageoise. Et c’est d’entrée de jeu que l’on saisit cette puissance évocatrice dans tout ce qu’elle a de plus tragique alors que l’on observe ce corps immergé dans ce cours d’eau dans lequel se reflète la silhouette tombante des saules pleureurs, nous rappelant immanquablement Le dormeur du val de Rimbaud. Impossible donc de ne pas céder au charme de cette écriture d’une délicatesse d’orfèvre mettant en exergue ce bout de terre meurtrie par ce drame qui va bouleverser les castes de ce qui apparaît comme une lutte sociale sur fond d’enjeux écologiques que la romancière intègre subtilement dans le cours de l’intrigue. Et s’il s’agit bien d’une intrigue policière, on notera que Mathilde Beaussault s’est employée à disloquer les code du genre non par défi, mais dans une espèce de grâce naturelle qui se décline principalement dans le regard de Marguerite, cette petite fille au comportement décalé que personne ne comprend et que l’on rejette, Ainsi, les enquêteurs sont relégués aux second plan que ce soit André le capitaine de gendarmerie quelque peu dépassé par les événements ou Arlette officière de police judiciaire davantage aguerrie à ce type d’investigations sensibles. Là également, la dynamique de la narration prend une toute autre allure bien plus réaliste avec cette succession de convocations au poste de gendarmerie où les proches de Marie, plus ou moins suspects, vont se confier auprès des enquêteurs avec une bonne volonté toute relative dont on appréciera la retranscription fluide et originale nous permettant d’entrer dans la confidence de ces hommes et de ces femmes marqués par la disparition de l'adolescente. De cette manière, on distingue les contours de la personnalité de la victime ainsi que quelques traits de caractères des proches dévastés mais également de entourage au comportement ambivalent d'où émerge quelques opinions discutables tout en donnant une certaine profondeur à leur personnalité. Et c'est à la lecture de ses interrogatoires que certaines révélations affleurent tandis que, paradoxalement, l'enquête s'enlise avec ce sentiment d'incertitude qui devient de plus en plus prégnant quant à l'identité du meurtrier. A partir de là, Mathilde Beaussault s'écarte définitivement du schéma classique du roman policier pour nous entraîner sur un registre beaucoup plus sombre où les comptes se règlent en dehors du cadre régit par les autorités et en fonction des intérêts troubles de chacun des protagonistes révélant leur part d'ombre tout comme celle de l'assassin de Marie. Et que ce soit pour Marie ou Marguerite, c'est de la terrible perte d'innocence dont il est finalement question dans Les Saules au gré d'un roman d'une superbe ampleur et d'une originalité sans commune mesure qu'il convient de lire toute affaire cessante pour découvrir la richesse d'une écriture maîtrisée de bout en bout, tout comme l'intrigue surprenante à plus d'un titre. Sans nul doute, l’une des belles révélations de l’année.

     

    Mathilde Beaussault : Les Saules. Editions Seuil/Cadre Noir 2025.

    A lire en écoutant : Pendant que les Champs brûlent de Niagara. Album : Religion. 2010 Polydor.

  • Piergiorgio Pulixi : Stella / La Librairie Des Chats Noirs / Si Les Chats Pouvaient Parler. Vent de soleil, vent de vérité.

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    Pour le prix d’une chronique vous aurez un retour sur trois ouvrages d’un des auteurs italiens dont la notoriété grandissante n’est pas usurpée tout en suscitant un engouement notable autour de deux séries prenant pour cadre l’île de la Sardaigne dont il est originaire. On découvrait Piergiorgio Pulixi avec L’Île Des Âmes que les éditions Gallmeister publiait en 2021 en opérant un virage éditorial assez marquant puisque la maison à la « patte de loup » faisait une infidélité à la littérature de ces contrées des Etats-Unis à laquelle elle était entièrement dédiée depuis 15 ans, en s’ouvrant ainsi au reste du monde. S’il s’agissait de son premier roman traduit en français, Piergiorgio Pulixi n’avait rien d’un débutant puisque ce libraire qui a également travaillé dans le monde de l’édition, débutait sa carrière d’écrivain en publiant des ouvrages sous l’égide du collectif Mama Sabot, un groupe d’auteurs de romans policiers et de thrillers créé par le romancier italien Massimo Carlotto, qui reste encore méconnu au-delà des régions de la Péninsule, avant de s’émanciper avec une série de romans policiers mettant en scène l'inspecteur supérieur corrompu Biagio Mazzeo dont les récits n’ont pas encore  franchi nos frontières francophones. Mais c’est avec la série Les Chansons Du Mal que l’auteur rencontre une certaine notoriété en mettant en scène un groupe d’enquêteurs composés du vice-questeur Vito Strega de Milan, de l’inspectrice-cheffe sarde Mara Reis et de l’inspectrice Eva Croce, une policière milanaise mutée en Sardaigne. Couronné du prix Scerbanenco, prestigieuse récompense de la littérature noire italienne, pour L’Île Des Âmes, la série comptant désormais sept ouvrages (deux d’entre eux n’ont pas été traduits en français), s’inscrit dans un registre où le suspense s'agrège à l'aspect culturelle de l'île, dont on s’échappe parfois pour découvrir d’autres régions de l’Italie, et d'où émerge également une dimension sociale extrêmement prégnante qui deviendra la marque de fabrique du romancier sarde et que l’on perçoit plus particulièrement dans Stella, dernier opus en date qui vient de paraître. On retrouve d’ailleurs tous ces aspects, dans la série de La Librairie Des Chats Noirs, véritable hommage au whodunit, qui se déroule à Cagliari, chef-lieu de la Sardaigne en suivant les enquêtes de Marzio Montecristo l’irascible libraire au grand cœur, spécialisé dans le polar, et dont le second volume, Si Les Chats Pouvaient Parler vient également de paraître en français.

     

    piergiorgio pulixi,éditions gallmeister,la libraire des chats noirs,si les chats pouvaient parler,stellaRésumé : Stella

    « Vent de soleil, vent de vérité »

                              Proverbe sarde

     

    Du côté de Sant’Elia, banlieue déshéritée de Cagliari où elle vit, Maristella Coga, tout le monde l’appelle Stella. Jeune adolescente de dix-sept, elle apparaît comme une femme libre et farouche dont on admire la beauté qui rayonne sur l’ensemble de son entourage. Mais si elle s’affiche au bras du jeune caïd du quartier, Stella aspire à une autre destinée que celle de rester dans ce quartier où l’avenir demeure incertain. Mais Stella aura-t-elle la possibilité  de quitter cette famille dysfonctionnelle ainsi que ce conjoint encombrant, alors qu’elle ne trouve du réconfort qu’auprès de sa grand-mère qui l’a élevée tant bien que mal dans cet environnement délétère ? Une question qui demeurera sans réponse, puisqu’un beau matin où le mistral se lève, on retrouve le corps sans vie de la jeune femme, abandonné sur une plage, le visage mutilé. C’est Eva Croce, Mara Reis et Clara Pontecorvo, secondées du criminologue tourmenté Vito Strega,  qui héritent de cette affaire sensible à plus d’un titre car la mort de Stella ne va pas rester sans conséquence au sein de ce quartier où la police n’est guère la bienvenue et où l’on préfère régler les comptes soi-même.

     

    Avant d’entamer la lecture, on s’attardera quelques instants sur cette superbe couverture de Stella, toute en suggestion, signée Aurélie Bert qui s’occupe, avec un certain talent, du graphisme de la collection Fiction des éditions Gallmeister en suscitant d'ailleurs bien des émules auprès d'autres éditeurs. Mais pour en revenir au texte, il sera recommandé de lire les opus précédents afin de comprendre les liens et surtout les interférences entre les différents enquêteurs de cette section des crimes violents avec une dimension sérielle qui se penchent donc sur les profils de tueurs en série qui vont hanter les pages de romans tels que Le Chant Des Innocents (Gallmeister 2023) où l’on découvre la personnalité tourmentée du vice-questeur Vito Strega tandis qu’avec L’Îles Des Ames (Gallmeister 2021) on rencontrait donc les inspectrices Mara Reis et Eva Croce formant un duo sur le registre de leurs personnalités dissemblables. C’est avec L’Illusion Du Mal (Gallmeister 2022) que le criminologue milanais va se joindre aux deux enquêtrices basées à Cagliari dans le cadre d’une collaboration qui va se poursuivre avec La Septième Lune (Gallmeister 2024) où le trio est aux prises avec un tueur inquiétant. On comprend donc bien que Piergiorgio Pulixi s’est inscrit dans le registre du thriller qu’il décline en adoptant les codes du genre, mais en faisant en sorte de s’en distancer quelque peu pour s'intéresser davantage  à l’environnement social qui imprègne l’ensemble de ses textes oscillant parfois sur les gammes du roman noir. Et c’est dans ce genre du roman noir que s’oriente un texte comme Stella où l’auteur délaisse l’archétype de la narration autour du sérial killer pour s’intéresser à tout l’aspect de Sant’Elia, une banlieue de Cagliari marquée par la pauvreté, qui nous rappelle sur certains points l’urbanisme du tristement célèbre quartier de Scampia à Naples. Au sein de cette cité, dont on va connaître tout le contexte historique, émerge de fortes personnalités telles que Rosaria Nemus, la grand-mère de Stella qui va marquer les esprits tout comme Stella cette victime tragique dont on découvre les nombreuses facettes au gré de la progression des enquêteurs chargés de faire la lumière sur les circonstances du crime. Si l’enjeu de l’identification du coupable est bien palpable, c’est toute la tragédie découlant de ce crime qui devient le véritable moteur de l’intrigue à mesure que l’on prend la mesure des démarches vengeresses du frère ou du petit ami de Stella tandis que les enquêteurs de la police mobile de Sardaigne se confrontent à leurs homologues des Carabiniers et plus particulièrement au lieutenant-colonel Mirko Capasso qui semble vouloir faire cavalier seul. On saluera donc le fait que Piergiorgio Pulixi ait fait en sorte de sortir du confort de narration qui a fait son succès pour se lancer dans une enquête aux connotations bien différentes mettant en relief un environnement plutôt méconnu de la Sardaigne qu’il dépeint avec un regard affuté tandis que les personnages principaux, que ce soit Vito Strega, Eva Croce et Mara Reis, vont faire face à certaines déconvenues qui vont pimenter l’intrigue ainsi que l’arche narrative régissant l’ensemble de la série.

     

    piergiorgio pulixi,éditions gallmeister,la libraire des chats noirs,si les chats pouvaient parler,stellaRésumé : La Librairie Des Chats Noirs

    Entre deux êtres chers, il faut choisir celui qui vivra et celui qui mourra en disposant d’une minute avant que l’assassin sadique n’exécute le proche sacrifié. Après plusieurs crimes du même acabit sans que l’on ne comprenne les motivations du tueur, la police va faire appel à Marzio Montecristo, le patron colérique d’une librairie de Cagliari spécialisée dans le polar où évolue ses deux chats noirs, Poirot et Miss Marple. Il faut dire que cet ancien enseignant de mathématique passionné de littérature noire s’est distingué avec son étonnant club de lecture, « les enquêteurs du mardi », en aidant la police à résoudre, il y a de cela un an, une affaire extrêmement complexe. Outre Marzio, on trouve parmi les membres du club une dame à la retraite, une veuve de trois maris successifs, un moine capucin, une jeune gothique ainsi qu’un vieux dandy tout en élégance. Cette poignée d’experts amateurs sera-t-elle donc capable d’identifier celui que tout le monde surnomme désormais « le tueur au sablier » ?

     

    De par sa légèreté, son habile mélange des genres, que ce soit le thriller, le fameux cosy mystery et le classique roman policier à la Agatha Christie à laquelle Piergiorgio Pulixi rend d’ailleurs hommage, ainsi que par le biais de son humour caustique, la série de La Libraire Des Chats Noirs tranche radicalement avec la série Les Chansons Du Mal à l’atmosphère sombre mais où l’on retrouve l’éclat méridionale de la Sardaigne qui convient parfaitement à cette intrigue pleine de charme. Il va de soi que l'histoire s’articule autour de la personnalité de Marzio Montecristo, ce libraire bourru qui est parvenu, en dépit de sa propension à envoyer balader une clientèle qu’il juge indigne, à s’entourer d’amateurs du genre policier aux profils atypiques qui vont résoudre des crimes sous l’égide de la police et plus particulièrement de l’inspecteur Flavio Caruso et de son adjointe la brigadière Angela Dimase pour laquelle Marzio semble éprouver quelques sentiments. L’autre aspect du récit tourne bien évidemment autour de l’enjeu quant à la découverte du meurtrier dont on se doute bien, sur un genre tel que le crime mystery, qu’il fera partie de l’entourage plus ou moins proche du personnage central, ce qui pimente le suspense. Mais avec Piergiorgio Pulixi, on ne s’éloigne jamais vraiment de la dimension sociale qui s’insère dans le texte en abordant différents thèmes dont les maladies dégénératives telles qu’Alzheimer ou les agression sexuelles qui vont alimenter la part sombre de ce roman qui fait référence à une multitude d’auteurs et de romancières de la littérature noire. Il n’en demeure pas moins que l’ensemble du récit se déroule dans une atmosphère à la fois caustique et chaleureuse où l’on se plaît à parcourir ce chef-lieu de la Sardaigne, en compagnie de ces enquêteurs du mardi et plus particulièrement de ce libraire qui se révèle extrêmement attachant tout comme ses chats qui l’accompagnent.

     

    piergiorgio pulixi,éditions gallmeister,la libraire des chats noirs,si les chats pouvaient parler,stellaRésumé : Si Les Chats Pouvaient Parler

    A force de rembarrer la clientèle qui lui déplait, Marzio Montecristo doit bien admettre que les affaires de sa librairie des Chats Noirs sont au plus mal et qu'il doit se résoudre à accepter la proposition de sa jeune employée Patricia qui a fait en sorte qu'il participe à l'opération marketing du célèbre auteur de romans policier Aristide Galezzao qui va écrire les derniers chapitres de son nouveau roman à bord d'un navire de croisière qui va voguer autour de la Sardaigne. Il s'agira pour Marzio de tenir la librairie flottante en compagnie de ses deux chats Poirots et Miss Marple ce qui lui permettra de renflouer les caisses de son commerce, même s'il doit frayer avec ce romancier à succès prétentieux qui se prend pour Simenon, mais dont l'oeuvre se résume à une série d'ouvrages médiocres dont il peine à comprendre qu'elle suscite un tel engouement. Accompagné de son ami l'inspecteur Flavio Caruso qui s’apprête ä intégrer le fameux club de lecture des « enquêteurs du mardi", les festivités battent leur plein sur le bateau et Marzio Montecristo doit bien admettre que les ventes se révèlent mirobolantes tandis qu'il fraye avec ce petit monde du livre en pleine effervescence. Mais la croisière prend une tournure dramatique lorsque l'on trouve le corps sans vie d'un des passagers dont il ne fait aucun doute qu'il a été assassiné alors qu'une tempête se lève, ce qui empêche toute intervention immédiate des autorités. En attendant, c'est l'inspecteur Caruso qui va procéder aux premières investigations tout en comptant sur les compétences sans faille de Marzio qui va lever le voile sur le milieu trouble de l’édition.

     

    piergiorgio pulixi,éditions gallmeister,la libraire des chats noirs,si les chats pouvaient parler,stellaD’entrée de jeu on décèle l’immense plaisir de Piergiorgio Pulixi à partager avec nous cette nouvelle enquête de Marzio Montecristo dont il décrit une  nouvelle fois le caractère irrascible, pour notre plus grand bohneur, notamment durant ces instants de colères mémorables où il fustige la rare clientèle qui ose encore s’aventurer dans sa librairie des Chats Noirs au charme indéniable. On perçoit derrière ces échanges féroces, l’expérience de l’ancien libraire, sans pour autant avoir agi de la même manière pour faire face aux exigences de clients aux comportements déroutants dont il critique, à certains égards, la propension à se tourner vers une littérature commerciale dans ce qui apparaît parfois comme une véritable mise en abîme, à l’instar de ce moment  extraordinaire où son personnage central exprime tout le désarroi qu’il ressent sur cette propension à exploiter, de manière outrancière, l’image des chats dans les genres littéraires afin d’attirer grossièrement le lectorat. Une sorte de défouloir jouissif en quelque sorte dans ce qui s’apparente à une intrigue similaire à celle de Mort Sur Le Nil d’Agatha Christie à laquelle il rend encore une fois hommage au cours de ce récit prenant pour cadre le Mise en Abyme, un petit navire de luxe au charme rétro. Si l’enjeu de l’intrigue se décline autour des investigations pour identifier l’auteur du crime, il s’agit pour Piergiorgio Pulixi de dresser un portrait au vitriol, du monde de l’édition dont il décline toute une galerie de portraits féroces lui permettant d’évoquer, sans fard, toute une multitude de dérives en lien avec l’exploitation d’un auteur à succès grotesque se prenant pour Georges Simenon dont il mentionne la journée brumeuse qu’il a passée en arpentant les rues de Milan à l’occasion d’un reportage photo de l’époque. Parce que derrière cette critique implacable du monde du livre, on distingue cette admiration pour les auteurs qu’il affectionne à l’instar de Benjamin Whitmer, de Jean-Claude Izzo, de Pierre Lemaître et de William McIlvanney pourtant bien éloignés du genre crime mystery, ce qui constitue là, une nouvelle fois, un paradoxe savoureux dans ce qui peut se révéler comme un excellent guide de la littérature noire. Et c’est bien dans ce domaine de la dérision que réside la réussite de ce second volet de la série  La Librairie Des Chats Noirs dont on savoure chacune des pages d’un récit plein d’attraits mettant également en exergue l’atmosphère attrayante de cette île de la Sardaigne dont on ne se lasse jamais.

     

    Piergiorgio Pulixi : Stella (Stella di mare). Editions Gallmeister 2025. Traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux.


    Piergiorgio Pulixi : La librairie Des Chats Noirs (La libreria Dei Gatti Neri). Editions Gallmeister 2024 (collection Totem 2025). Traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux.


    Piergiorgio Pulixi : Si Les Chats Pouvaient Parler (Se I Gatti Potessero Parlare). Editions Gallmeister 2025. Traduit de l’italien par Anatole Pons-Reumaux.


    A lire en écoutant : Monterey de Nick Waterhouse. Single : Monterey. 2022 Innovative Leisure.

  • MICHELE PEDINIELLI / VALERIO VARESI : CONTREBANDIERS. POUR UNE POIGNEE DE CIGARETTES.

    michèle pedinielli,valério varesi,contrebandiers,éditions pointsIl est paru au début de l'année, à l'occasion du festival des Quais du Polar à Lyon où les organisateurs, en collaboration avec les éditions Points, mettent en place, depuis plusieurs années, des projets d'écriture à quatre mains entre deux auteurs de deux pays différents afin de mettre en exergue les différences culturelles dont on découvre certains aspects dans une alternance de chapitres qui s'inscrivent dans un genre policier bien évidemment. Pour les éditions précédentes on s'aventurait entre Lyon et Manchester avec Le Steve McQuenn (Points 2024) de Tim Willocks et Cary Ferey, entre la France et l'Allemagne avec Terminus Leipzig (Points 2022) de Jérôme Leroy et Max Annas,  entre la Roumanie et la France avec Le Coffre (Points 2019) de Jacky Schwartmann et Luician-Dragos Bogdan et pour finir entre Barcelone et Lyon avec L'Inconnue Du Port (Points 2023) d'Olivier Truc et Rosa Montero. Pour cette année, ce sont deux grandes figures de la littérature noire, à savoir Michèle Pedinielli et Valério Varesi qui nous ont concocté avec Contrebandiers, une intrigue prenant pour cadre cette région frontalière des Alpes entre la France et l’Italie. La nouvelle est d’autant plus réjouissante qu’à la lecture de leurs œuvres respectives que ce soit la série Boccanera Pour Michèle Pedinielli ou la série Soneri pour Valério Varesi, on perçoit une affinité évidente entre ces deux écrivains engagés, rejaillissant dans cette admiration réciproque qui était manifeste durant le festival Toulouse Polar du Sud où ils étaient tous deux présents en tant que marraine et le parrain de cette édition 2025.

     

    michèle pedinielli,valério varesi,contrebandiers,éditions pointsC'est un peu l'effervescence sur le versant italien des Alpes, avec la découverte du corps sans vie d'un individu que la police identifie rapidement comme étant le nommé Léonardo Morandi, malgré le fait qu'il a été sauvagement défiguré. On signale également dans plusieurs bergeries des environs, des stocks importants de cigarettes de contrebande. Au même moment, du côté français, Suzanne Valadon, une accompagnatrice de montagne chevronnée, retrouve un jeune ressortissant du Burkina Faso complètement frigorifié qui tentait étrangement de retourner en Italie. Tant bien que mal, elle parvient à porter sur son dos le jeune réfugié, à moitié inconscient, pour se rendre au refuge tenu par Fabien. Le garçon aurait-il quelque chose à voir avec le meurtre qui vient de se produire ? De part et d'autre de la frontière, chacun s'évertue à faire la lumière sur ces événements le plus rapidement possible car les premières neiges s'abattent sur la montagne ce qui rend les investigations bien plus périlleuses dans un environnement où les contrebandiers croisent la route des réfugiés ce qui suscite bien des tensions.

     

    Que ce soit dans La Main De Dieu (Agullo 2022) de Valério Varesi ou Après Les Chiens  (Aube noire 2021) de Michèle Pedinielli, il était déjà question de cet environnement montagnard que l'on retrouve donc dans Contrebandiers où apparaissent les thèmes sociaux de la migration ainsi que les aspects peu reluisant de la contrebande, bien éloignée de l'image folklorique que l'on a pu s'en faire avec un personnage comme Farinet que Ramuz a mis en scène dans son roman éponyme. Ce qu'il émane donc d'un récit comme Contrebandiers c'est cette avidité du gain illicite permettant d'améliorer l'ordinaire de certains montagnards d'une région où l'on perçoit quelques aspects du désarroi économique, plus particulièrement en ce qui les exploitations agricoles qui deviennent le paravent d'un trafic international, mondialisation oblige. Et puis il est également question de ces migrants contraints, avec le verrouillage des postes de la frontière, de franchir les cols escarpés de ces montagnes hostiles en affrontant les intempéries pour y laisser parfois la vie tant ils ne sont pas équipés pour y faire face. Là également, on distingue le comportement odieux des passeurs qui n'hésitent pas à exploiter cette détresse humaine pour optimiser le passage périlleux de la marchandise illicite qu'ils font également transiter dans le même temps. Tout cela se décline donc sur cette alternance de chapitres entre deux auteurs que l'on sent véritablement inspirés au gré de cette brève intrigue ponctuée de nombreux personnages qui gravitent dans cette contrée alpestre et d'où émerge des personnalités attachantes comme Suzanne Valadon, une femme de caractère nous rappelant des traits de caractère de Ghjulia Boccanera avec cette humour mordant qui imprègne le texte tandis qu'avec l’adjudant Rapetti et le tenancier du refuge Remo Brusotti on retrouve cette mélancolie propre au commissaire Soneri. Ainsi, si l’enjeu de l’identification du meurtrier demeure primordial avec une enquête compacte et riche en rebondissements, Contrebandiers nous laisse à voir ce caractère engagé de deux romanciers qui s’emploient à mettre en lumière l’âpreté de cet environnement alpin d’où émerge pourtant quelques notes d’espoir et de solidarité au gré d’un texte cohérent et d’excellente facture. 

    Michèle Pedinielli/Valério Varesi : Contrebandiers. Editions Points 2025. Traduit pour la partie italienne par Serge Quadrupanni.

    A lire en écoutant : Torn Inside de Gary Moore. Album : The Power of the Blues. 2004 Orionstar Ltd.