OLIVIER CIECHELSKI : LE LIVRE DES PRODIGES. L'ESPRIT DU FLEUVE.

I'm transforming, I'm vibrating, I'm glowing, I'm flying, look at me now !
Nick Cave, Jubilee Street
Romancier sur le tard, il a évolué dans le milieu de la réalisation de courts-métrages et de documentaires ainsi que dans celui du scénario en tant que consultant pour développer des projets en difficulté tout en enseignant dans le domaine auprès de l'école supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) de Paris avec cet art consommé de raconter des histoires qui le taraude. En prenant en considération ce parcours professionnel, il n'est pas étonnant qu'Olivier Ciechelski se lance finalement dans l'écriture d'un roman, travail plus solitaire s'il en est, et qu'il suscite l'intérêt de Nathalie Démoulin, directrice des collections de littérature des éditions Rouergue en quête de textes déroutants. C'est ainsi qu'apparaît Feu Dans La Plaine (Rouergue/Noir 2023) se distinguant avec des ressorts narratifs singuliers entraînant le lecteur vers une toute autre dimension que celle à laquelle il peut s'attendre en accompagnant cet ancien soldat de l'armée française, en quête de solitude, mais devant se confronter à un voisinage de montagnards hostiles, nous rappelant un certain John Rambo, pour basculer dans un registre d'errance et d'introspection au travers d'une nature hostile et sublimée. Avec Le Livre Des Prodiges, son nouveau roman, Olivier Ciechelski change de décor pour prendre possession de l'espace périurbain de Gennevilliers abritant le premier port fluvial de France autour duquel évolue Nora, une jeune policière en uniforme devant composer avec des collègues raillant ses convictions chrétiennes dictant toute une partie de sa vie et qui se retrouve à enquêter sur un réseau de prostitution clandestin en provenance d’Afrique, sur fond d’épisodes aux connotation surnaturelles interrogeant sa foi.
Première de sa promotion au concours d'officier de police judiciaire, Nora demeure toujours affectée, après une année de service, à la fonction de patrouilleuse au sein d'un commissariat où bon nombre de policiers voient d'un mauvais oeil son attitude qu'ils jugent à la fois hostile et défiante, ce d'autant plus qu'elle affiche également sa ferveur chrétienne qu'elle met au service des réprouvés qu'elle côtoie dans le cadre de son travail. A l'occasion d'un ronde avec deux collègues, dont Djabri, vieux briscard qui a toujours vécu dans ce secteur de la presqu'île de Gennevilliers, ainsi que William, jeune flic en tenue qui vient de débarquer de sa province, Nora va se rendre dans la zone portuaire où s’est échoué un container à semi-immergée dans lequel l'équipage découvre les corps sans vie de jeunes femmes et d'un enfant qui ont fait le voyage depuis les côtes africaines dans des conditions atroces. S'agit-il d'un accident ou d'un crime, c'est ce que l'enquête devra déterminer au grand désarroi de la jeune policière que le commissaire Janowski écarte de l'affaire en dépit de ses compétences. Mais convaincue que cet événement tragique n'a rien de fortuit, Nora défie sa hiérarchie et entame des investigations en marge de la procédure officielle avec une volonté impérieuse qui la dépasse complètement.
Une fois encore, Olivier Ciechelski nous entraîne sur un tout autre registre que celui auquel on peut s'attendre avec Le Livre Des Prodiges qui va s'écarter du thème classique de l'enquête parallèle sur des réseaux de prostitution abondamment traité dans le domaine de la littérature noire. Comme le titre le laisse présager, il sera également question d'événements surnaturels qui vont interférer dans le cours des investigations de Nora, policière au profil atypique, dont le romancier joue avec certains aspects de sa personnalité sur laquelle il laisse planer un certain doute comme il l'avait fait d'ailleurs dans son précédent ouvrage avec certaines caractéristiques de Stanislas Kosinski, individu autour duquel on s'est laissé surprendre comme cela sera le cas avec Nora. Que l'on ne s'y trompe pas, le thème du prodige, comme il est abordé, se décline sur un registre extrêmement sobre sans qu'il ne soit question de théories fumeuses ou d'explications vaines, nous interrogeant davantage sur la question de la foi au gré de conversations entre Nora et le prêtre de l'église de sa congrégation, ainsi que sur les légendes urbaines qui résonnent dans cet environnement habilement mis en perspective et qui s'agrége parfaitement à l'atmosphère de cette intrigue aux connotations singulières qui vont nous dérouter avec cette collision entre nos croyances occidentales et celles plus lointaines du continent africain.
Ainsi, la ville de Gennevilliers prend véritablement corps dans Le Livre Des Prodiges avec quelques scènes dantesques à l'instar de cette tempête ravageant la ville, qui prend une dimension quasi biblique avec cette symbolique du déluge de la Genèse balayant la corruption et la violence des hommes dont il est également question au fil de ce roman surprenant à plus d'un titre. Tout cela s'imbrique donc autour du parcours de Nora confrontée à un passé qui va ressurgir au gré d'une enquête chaotique où sa maladresse de jeune novice livrée à elle-même sera donc contrebalancée par quelques incidents étranges qui s'inscriront dans une cohérence certaine que le romancier décline avec une redoutable habilité, ce qui fait que l'on s'inscrit dans une ambiance de légende urbaine somme toute assez réaliste ce qui constitue un paradoxe en soi assez surprenant. Tout juste regrettera-t-on que la personnalité de Nora prenne beaucoup de place au détriment de personnages secondaires comme Djabri ce flic expérimenté dont on aurait aimé qu'il soit plus présent alors que les policiers comme Conrad, Brice et Jaworski sont cantonnés dans un rôle d'adversaires légèrement stéréotypés. Il n'en demeure pas moins que Le Livre Des Prodiges se distingue furieusement dans un parfait équilibre entre le polar et le fantastique prenant parfois quelques tonalités poétiques virant au sublime à l'image de cette scène finale qui vous laisse sans voix. A noter que vous pourrez rencontrer Olivier Ciechelski à l'occasion du festival des Quais du Polar qui se tiendra à Lyon du 3 au 5 avril 2026.
Olivier Ciechelski : Le Livre Des Prodiges. Editions Rouergue/Noir 2025.
A lire en écoutant : Jubilee Street de Nick Cave. Album : Push The Sky Away. 2013 Bad Seed Ltd.

A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder.
C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.
Juillet 1982. C’est la consécration pour Jacquie Lienard, inspectrice auprès des RG, qui intègre désormais la cellule antiterroriste de l’Elysée, sous l’égide des officiers du GIGN qui répondent aux ordres directs du président François Mitterrand et son chef de cabinet François de Grossouvre. C’est l’occasion pour la jeune femme de poursuivre sa traque de la mystérieuse Khadidja Ben Bouazza, cette ancienne militante du FLN qui alimente désormais en arme les groupuscules de l’OLP, d’Action Directe et du FLNC avec l’appui de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec qui opère sur le territoire français en convoyant des explosifs à destination de l’extrême gauche révolutionnaire. Elle n’est pas la seule sur le coup et doit damner le pion à Marco Paolini, inspecteur en disgrâce affecté à la DST ainsi qu’à Robert Vauthier qui fraye avec la DGSE en opérant désormais du côté du Liban en pleine ébullition. Ainsi, au rythme des affaires et scandales alimentant la chronique politico-judiciaire en servant les intérêts d’une extrême-droite en pleine ascension, les investigations de Lienard, Gourvennec, Paolini et Vauthier vont converger vers Beyrouth où s’est réfugiée celle qui détient les secrets inavouables d’une République qui n’en a plus que le nom.
Primo romancière récipiendaire du Grand Prix de la Littérature policière 2025, on est surpris par le fait que cette professeur de français ne se prédestinait pas, de prime abord, à écrire un roman policier ou même un roman noir, littérature de genre qu'elle ne lit qu'occasionnellement. Est-ce à dire que Les Saules de Mathilde Beaussault est un polar par accident et que l'autrice se prédestinait davantage à évoquer cette enfance passée sur les terres de la Côte d'Armor où les branches tombantes des saules caressent la surface froide de cette rivière de l'Arguenon qui jouxte la ferme familiale qui l'a vue grandir ? La réponse se trouve sans doute au sein des pages de ce texte entamé dans la quarantaine où la romancière distille les fragments de cette jeunesse bretonne dans ce qui apparaît comme un roman policier aux connotations rurales débutant avec la mise à mort de ce cochon que l'on dépèce devant le hangar avant que l'on ne se penche sur une autre tuerie bien plus sordide. Mais outre l'inspiration qu'elle puise dans l'environnement rural de son enfance, il y a sans doute quelques éléments de son cursus dans la filière des lettres à la faculté de Rennes ainsi que son parcours en lettre moderne pour devenir professeur du second degré que l'on retrouve dans la maîtrise d'un premier texte saisissant qui a séduit bon nombre d'amateurs de littérature noire ainsi que le jury exigeant de ce Grand Prix de la Littérature policière qui n'est pas usurpé. On dira même, sans être présomptueux, qu'il s'agit là d'une des belles découvertes de l'année 2025 et que l'on se réjouit d'ores et déjà de retrouver Mathilde Beaussault très prochainement puisqu'elle annonce la parution, chez Seuil/Cadre Noir, d'un second roman noir se déroulant une nouvelle fois en Bretagne.
C’est l’émoi du côté de la Basse Motte, ce lieu-dit de la Bretagne où l’on a découvert le corps sans vie de Marie flottant dans la coulée, ce bras mort de la rivière bordée de saules. Qui pouvait bien vouloir à cette jeune fille de dix-sept ans dont le meurtre par strangulation ne fait aucun doute. Belle à couper le souffle suscitant autant de convoitise que de jalousie, le décès de Marie sème le trouble au sein de la communauté tandis que la gendarmerie s’emploie à identifier l’auteur de ce crime sordide en interrogeant l’entourage de la victime dont la personnalité se dévoile peu â peu en révélant un certain mal-être. Témoin de toute cette agitation, il y a Marguerite cette petite fille mutique que tout le monde pense simple d’esprit en subissant les quolibets de ses camarades. Délaissée par ses parents qui travaillent sans relâche pour maintenir, tant bien que mal, la ferme à flot. La fillette trimbale donc sa solitude du côté de la rivière où elle a bien vu quelque chose la nuit où Marie, qu’elle adorait, a été assassinée. Mais qui ferait attention à une petite fille débraillée, aux cheveux sales, qui ne s’exprime jamais et que l’in regarde de haut. Alors Marguerite observe ces femmes et ces hommes qui s’entredéchirent sur fond de rivalités, de rancoeurs et de rumeurs malsaines qui brouillent les cartes de cette quête de vérité.