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mon roman noir et bien serré

  • Chronique roman noir : Russell Banks - American Spirits. Retour aux sources.

    russell-banks-american-spirits-roman-rural-noir.pngRetour de lecture sur American Spirit, ultime ouvrage de Russell Banks qui donne à voir, par le biais de trois longues nouvelles, les aspects sombres d'une localité perdue des Etats-Unis où la communauté Maga est omniprésente (Editions Acte Sud).

    "La forme la plus utile et la plus humaine  de la résistance écarte toute idée de jugement. Elle est nourrie par le respect, l'admiration, la compassion et finalement par l'espoir."

    Russell Banks - entretien du 4 octobre 2013 pour la RTS.

     

    Portrait :

    C’est un peu un retour aux sources qui s’opère dans ce recueil posthume de trois novellas  prenant pour cadre Sam Dent une bourgade fictive située dans nord de l’état de  New York où il a vécu, à la frontière du Canada, figurant déjà dans De Beaux Lendemains (Actes Sud 1993) l’un des romans  marquants de son oeuvre qui fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1997 par Atom Goyan. Décédé en 2023, Russell Banks nous livre donc avec American Spirits un ultime portrait de cette Amérique profonde, terreau fertile de l’électorat de Trump dont il saisit les reflets sombres de la violence, du racisme et du délitement social.

    Issu d’une famille modeste avec un père qui a quitté le foyer familial alors qu’il était enfant, Russell Banks fait partie de ces romanciers engagés qui s’est attaché, au travers de ses romans et de ses nombreuses nouvelles, à déconstruire le mythe fondateur des Etats-Unis qui rejaillit dans la trajectoire des laissés pour compte, des marginaux, des hommes et des femmes de peu auxquels il donne la parole sans jamais émettre le moindre jugement.

    Et c'est peut-être dans cette absence du rejet des autres qu'émerge cette justesse de la colère sourde et de l’indignation teintée d’espoir qui imprègne ses personnages pour éclater parfois avec la force d'une violence contenue alimentant des textes immenses, dépourvus de condescendance, qui ont forgé sa réputation d'écrivain monumental de la littérature américaine contemporaine.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRésumé : 

    L’Homme de nulle part. 
    Doug Lafleur est en conflit avec Yuri Zingerman, à qui il a vendu une partie de ses terres. Il faut dire que cet homme modeste, partisan de la politique de Trump, ne supporte pas que son nouveau voisin ait installé un stand de tir et lui interdise de venir chasser sur le terrain qu’il lui a cédé. De la colère à la frustration, Doug est bien décidé à faire valoir ses droits ancestraux coûte que coûte.

    École à la maison. 
    Kenneth et Debbie viennent de s’installer à Sam Dent, avec leurs deux enfants, dans une grande maison victorienne entourée d’un vaste terrain. Ils vont faire connaissance avec leurs deux voisines, un couple de femmes lesbiennes qui ont adopté quatre enfants afro-américains et qui tiennent à garder leurs distances. Une attitude qui suscite interrogations et suspicions à mesure que les rapports se détériorent

    Kidnappés. 
    Franck et Bessie sont un couple de retraités aspirant à une vie paisible. Mais  tout bascule avec ces deux truands qui débarquent chez eux pour les kidnapper dans le but de récupérer une mallette que détient Stevie, leur petit-fils qu’ils ont élevé après la mort de son père Chip, un soldat qui a trouvé la mort en Irak. Mais la transaction ne va pas se dérouler comme prévu.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRetour de lecture :

    Référence à une marque de cigarettes, American Spirits devient la métaphore d'un monde qui se consume dans l'incandescence du rejet de l'autre d'une Amérique trumpienne repliée sur elle-même dont Russell Banks ne manque pas de disséquer les contradictions et les tourments au sein de cette communauté de Sam Dent qui devient le lien entre les trois intrigues narrées par un habitant dont on ignore le nom, qui pourrait être l'auteur lui-même, s'autorisant parfois à imaginer certaines circonstances dont il n'aurait pas été témoin ou qui ne lui auraient pas été rapportées.
    Cela débute d’ailleurs à la première ligne où l’on a l’impression que ce fameux narrateur se confie à nous comme si l’on partageait un lien avec lui et la communauté qu’il représente ce qui ne peut manquer de susciter le malaise en se surprenant parfois à éprouver une certaine empathie vis-à-vis de protagonistes dont on est loin de partager l’opinion.
    C’est sans doute dû au fait que Russell Banks ne verse jamais dans la caricature et qu’il traite ses personnages avec respect sans rien édulcorer des travers qui laminent ces individus ancrés dans leurs certitudes qui ne souffrent plus aucune contradiction.
    À partir de là, on observe dans chacune de ces trois nouvelles cette absence de dialogue où seule la voix du plus fort compte à partir du moment où il fait parler la poudre. C’est l’autre élément omniprésent tout au long des différentes intrigues, ces fameuses armes, incarnations de la violence destructrice qui rejaillit particulièrement dans L’Homme De Nulle Part, première nouvelle du recueil où il est également question de l’appartenance, de l’attachement au territoire qui s’inscrit dans le mythe des colons et de la tragédie de la dépossession dudit terrain.
    Et si l’on reprend la symbolique de ces paquets de cigarettes ornés du profil d’un chef indien, on y décèle une certaine ironie pour celui qui les fume en revendiquant sa propriété que ses ancêtres ont conquise dans cette région des Adirondacks.
    Outre les armes et la violence tragique qui en découle Russell Banks dresse un vaste panorama des failles de ce pays que ce soit la discrimination et les préjugés dans École À La Maison ainsi que l’atavisme, la précarité et les ravages de la drogue qui émergent dans Kidnappés, ultime intrigue de l’ouvrage.
    Tout cela se décline au gré d’une atmosphère lourde et pesante qui plane en permanence sur l’ensemble des textes où la tragédie âpre se met en place dans le cadre d’un réalisme social prenant, aux allures de romans noirs où l’on distingue pourtant l’humanité complexe qui apparaît dans chacun des personnages, dans ce qu’elle a parfois de plus dur et de plus trivial.
    Et puis, au milieu de l’orage qui gronde, il y a ces instants lumineux à l’instar de cette promenade dans les bois où le narrateur distingue, dans l’entremêlement des branches des arbres, la généalogie d’une famille disparue ainsi que la vacuité du temps qui passe et des certitudes envolées.
    C’est dans ces dernières lignes que se niche une maigre lueur d’espoir, pendant de l’indignation qui nous anime dans ces trois nouvelles d’une sublime noirceur.

     

    Russell Banks : American Spirits (American Spirits). Actes Sud 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan. 

    A lire en écoutant : Behind Blue Eyes de The Who. Album : Live At Stadium 1982. 1982 Yearhour Limited.

  • Chronique polar : Laurent Guillaume - China White. French Connection & Blue Magic.

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRetour de lecture sur  China White, troisième et dernier volume de la saga historique Les Dames De Guerre de Laurent Guillaume  (Éditions Robert Laffont/ La Bête Noire).

     

    Portrait :

    Durant une grande partie de sa carrière de policier, il a officié dans la lutte contre les stupéfiants, un engagement qui l'a notamment conduit à devenir conseiller au Mali et à s'intéresser à la dimension géopolitique des trafics ce qui lui permettra, après son départ de l'institution, de travailler comme consultant indépendant auprès de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime.

    D'autre part, quand Laurent Guillaume se lance dans l'écriture et devient un auteur reconnu grâce à des fictions comme la série Mako, centrée sur un policier de la Brigade Anti-Criminalité où il a également été affecté, ou des ouvrages tels que Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018) et Un Coin De Ciel Brûlait (Michel Lafon 2021), il travaille parallèlement en tant que scénariste pour des séries télévisées telles que Section Zéro et Les Espions De La Terreur.

    Et c'est sans doute de cette conjonction entre son expertise sur terrain des stupéfiants et son activité de dramaturge que naquirent Les Dames De Guerre, une saga en trois volumes s'articulant autour du destin d'Elizabeth Cole, une reporter pour le magazine Life, s'inspirant du parcours de la photographe Lee Miller, qui pourrait être adaptée par le producteur du Bureau Des Légendes.

    Mais au-delà de l'itinéraire glamour de cette journaliste baroudeuse, c'est toute l'histoire géopolitique du commerce d'opium et d'héroïne que l'auteur va mettre en exergue dans les différents opus de cette trilogie débutant avec Saïgon (La Bête Noire 2024) où l'on découvre les contours de l'opération X, vaste réseau de contrebande du pavot servant à financer la guerre d'Indochine. Celle-ci se poursuit avec Opium Lady (La Bête Noire 2025) s'intéressant à la vie d'Olive Yang, une trafiquante notoire à la tête d'une milice armée opérant dans le fameux secteur du Triangle d'or, plus particulièrement dans le Kokang que Joseph Kessel a évoqué dans La Vallée Des Rubis (Folio 1994) et qui apparaît d'ailleurs fugacement au cours de l'intrigue.

    Enfin, c'est le déferlement de la drogue sur la ville de New York à la fin des années cinquante dont il va être question dans China White, dernier volet de la trilogie qui s'avère bien plus sombre que les deux volumes précédents avec l'emprise omniprésente de la mafia affiliée à la célèbre French Connection.

     

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRésumé :

    En 1958, lorsqu’elle revient à New York, Elizabeth Cole va tenter de renouer avec Lee, sa fille âgée de cinq ans qui est élevée par ses beaux-parents. Il faut dire que son ex-mari, assistant du procureur, est passablement occupé par le phénomène de la drogue qui gangrène les quartiers de la ville.

    Pour y faire face, il a monté une task force dirigée par Devine Malone, un flic chevronné au caractère revêche. Au fil des investigations, ils mettent au jour une filière transitant par l’île de Cuba qu’ils vont tenter d’éradiquer avec l’aide d’Elizabeth, sous le couvert d’un reportage sur un certain Meyer Lansky, directeur de l’hôtel Riviera abritant le plus grand casino d’Amérique. Mais l’opération tourne au désastre, ce qui pousse la reporter-photographe à parcourir les quatre coins du monde afin de s’étourdir dans le travail.

    Et dix ans plus tard, la situation à New York a empiré avec l’apparition de la China White, un opiacé d’une rare pureté qui fait des ravages dans la population et qui risque bien de toucher les proches auxquels elle tient le plus.



    Retour de lecture :

    Comme pour les opus précédents, le lecteur croise dans China White une multitude de personnalités historiques ayant exercé une influence sur ce déferlement d’héroïne, mais s'étant aussi illustrées dans la lutte qui en découle au sein de la Grosse Pomme, laquelle apparaît plutôt flétrie à mesure que les quartiers défavorisés sont gangrénés par ce mal insidieux.

    Mais ce sont également des hommages à la fiction que l’on va retrouver dans ce roman avec des individus tels qu’Ed Cercueil ou Eddie « Popeye » Egan, qui surgissent au cours d’une intrigue saluant La Reine Des Pommes de Chester Himes pour l’un, et French Connection de Robin Moore pour le second, dont l’adaptation au cinéma par William Friedkin est devenue l’incarnation mythique d’une ville à l’atmosphère glauque, froide et pesante que Laurent Guillaume parvient à reconstituer avec ce mélange subtil d’imaginaire s’agrégeant à la réalité de l’époque.

    On accompagne tout d’abord Devine Malone, flic new-yorkais opiniâtre dirigeant une équipe d’enquêteurs chargée de mettre au jour les accointances entre la mafia et la French Connection qui inondent le pays avec leur marchandise sous l’égide de Santo Trafficante Junior, personnalité discrète, inquiétante et sans pitié à l’origine de ce réseau transitant par Cuba.

    C’est dans une seconde partie prenant pour cadre la région de La Havane qu’apparaît Elizabeth Cole, impliquée de manière indirecte dans les investigations diligentées par son ex-mari, nous permettant d’observer l’alliance entre la dictature de Batista et la famille Trafficante qui va prospérer grâce au jeu et à l’hôtellerie de luxe financés en grande partie par le commerce de stupéfiants lié à la pègre corse.

    Sur un registre à la lisière de l’enquête policière et du récit d’aventure, on distingue ainsi les passionnantes connotations géopolitiques de ce vaste marché international que Laurent Guillaume met en scène avec une force dramatique et une tension qui vont fragiliser cette reporter endurcie.

    Avec Blue Magic, troisième et dernière partie de l’intrigue, le titre fait allusion à la dénomination de cette fameuse héroïne China White que Frank Lucas, un gangster de Harlem, importa directement du Triangle d’or, sur fond de guerre du Vietnam et dont la trajectoire fut transposée à l'écran par le réalisateur Ridley Scott dans American Gangster.

    Dans une approche beaucoup plus réaliste, le récit suit Elizabeth Cole dans ses pérégrinations au Vietnam et en Thaïlande, où l’on distingue les contours d’une contrebande beaucoup plus âpre, bien éloignée du mythe hollywoodien avec lequel Laurent Guillaume prend ses distances sans pour autant sacrifier le suspense d’une trame qui peut se révéler parfois quelque peu décousue tant le sujet est vaste.

    Il n’empêche que l’on apprécie cette exploitation des faits réels de l’époque qui se mettent au service de la narration, à l’instar du fameux massacre de Mỹ Lai au Vietnam dont Elizabeth Cole va être la spectatrice, lui donnant l’occasion de se rendre à Bangkok où elle va dériver avant de revenir à New York en observant de manière indirecte la filière mise en place par Frank Lucas.

    Tout cela s'agence de manière habile, au gré d’une écriture sobre et efficace permettant de distiller une profusion d’événements prenants qui se succèdent à un rythme soutenu dont on ressort littéralement groggy.

     

     

    Laurent Guillaume : China White. Editions Robert Laffont/Collection La Bête Noire 2026.

    A lire en écoutant : People In Search Of A Life de Marc Dorsey. Album : Clockers (Original Motion Picture Soundtrack). 1995 On The Low.

  • EARL THOMPSON : UN JARDIN DE SABLE. MISERE ET CHATIMENT.

    Capture d’écran 2025-12-21 à 17.01.48.pngPour en savoir plus, vous vous intéresserez à la chronique que Philippe Garnier a publié en 2018 dans Libération à l'occasion de la publication de l'ouvrage en français, car qui de mieux que le traducteur, nous ayant permis de découvrir Joe Fante et Charles Bukowski, pouvait parler de ce roman hors norme à l'image de son auteur ? On s'étonne d'ailleurs qu'il n'ait pas traduit Un Jardin De Sable d'Earl Thompson qui s'inscrit dans le même courant que Demande A La Poussière et Journal D'Un Vieux Dégueulasse, avec cette tonalité âpre et cette crudité qui imprègne le texte. Quoiqu'il en soit, c'est donc Jean-Charle Khalifa qui s'est attelé à la traduction de l'ouvrage, tout comme celle de Tattoo (Monsieur Toussaint Louverture 2019) et de Comprendre Sa Douleur (Monsieur Toussaint Louverture 2023), publié à titre posthume, dans lesquels figurent également Jack Andersen qui n’est, ni plus ni moins, que l'alter égo d'Earl Thompson ayant vu le jour dans une ferme du Kansas en 1931 et qui, après avoir menti sur son âge, servira dans l'armée durant la Seconde guerre mondiale puis lors du conflit avec la Corée, avant de bourlinguer à travers le monde tout en exerçant mille et un métiers pour retourner au pays où il rendra l'âme prématurément du côté de Sausalito, en 1978 à l'âge de 47 ans alors qu'il connaissait une certaine notoriété dans le milieu littéraire américain. Publié en 1974, Un Jardin De Sable, véritable pavé (au propre comme au figuré) dans la mare d'une misère éclaboussant le lecteur, présente la particularité de mettre en scène des individus dont il n'est guère question habituellement à savoir un peuple d'indigents se débattant dans un quotidien morne, sans perspective où l'adversité entraîne ces hommes et ces femmes de peu dans une spirale infernale de brutalité, d'alcool et de sexe qu'Earl Thompson expose avec la crudité et la violence caractérisant son style. Et même si l'époque était davantage propice à ces ouvrages licencieux, on s'étonnera qu'Un Jardin De Sable ait fini parmi les finalistes du National Book Award alors que le récit graveleux au possible renvoie un ouvrage comme Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior au rang de roman pour midinette. D’ailleurs, au vu des scènes explicites, il n'est pas surprenant de retrouver l'ouvrage en main d'adolescents en quête de sensations comme l'évoque  Donald Ray Pollock dans la préface qu'il a rédigée pour exprimer tout le bien qu'il pensait de ce bouquin rempli de sexe, de salauds, de crasse, d'alcool et d'une profonde pauvreté figurant parmi les premiers romans à lui avoir donné envie d'écrire et qui a inspiré de près ou de loin toute une multitude d'écrivains de la littérature noire citant régulièrement Earl Thompson comme l'une de leur référence. Cela  n'a pas empêché que le romancier tombe dans l'oubli avant de resurgir, plus de trente ans après sa mort, sur les étals des librairies francophones pour découvrir cet univers rugueux du Kansas de la fin des années trente, entre Grande Dépression et Dust Bowl ravageant une région où sévit la prohibition et la contrebande qui en découle dans ce qui apparaît finalement comme une version trash des Raisins De La Colère, imprégnée de foutre et de sang pour reprendre le titre de l'article de Philippe Garnier plein d'à propos.

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC'est un an avant l'élection de Roosevelt que John Andersen, que tout le monde appelle Jacky, voit le jour à Wichita dans le Kansas au sein d'un environnement précaire. Il faut dire que le gamin ne part pas avec tous les atouts, puisque son père Odd Andersen préfère abandonner femme et enfant pour s'acoquiner avec miss Wichita avant de trouver la mort dans un accident de voiture, tandis que sa mère Wilma est plus encline à picoler et à séduire les gars dans les bars avant de prendre le large, elle aussi, en laissant son fils au bon soin des grands-parents qui ont perdu leur ferme. Qu'à cela ne tienne, Jacky grandira dans le Quartier Nègre, situé non loin du Coffee Cup, un rade assez glauque que son grand-père a repris et dans lequel sa grand-mère sert une honnête tambouille pour les travailleurs du coin. C'est dans les bas-fonds de cet environnement de misère où le sexe, la brutalité et autres turpitudes affleurent à chaque coin de rue, que le garçon va trouver sa place dans ce qui apparaît comme un combat quotidien où la vie ne vous fait pas le moindre cadeau. Et puis avec le retour de sa mère qui s'est remariée, l'espoir renaît lorsqu'elle l'emmène à Pascagoula dans le Mississippi où elle va l'élever dans une belle maison que son beau-père Bill est sur le point d'acquérir. Mais en attendant, Jacky se retrouve une nouvelle fois dans un foyer précaire où il côtoie truands minables, macs vicieux et vagabonds pervers tout en composant avec un beau-père à la main leste, davantage porté sur la boisson et la gaudriole que sur le travail qu'il perd avec un indéniable constance. 

     

    earl thompson,un jardin de sable,éditions monsieur toussaint louverture,roman noir,roman américain,chronique littéraire,blog littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature noireC’est un ouvrage dense d’une dureté improbable se déclinant sur plus de 800 pages nous immergeant au sein de l’atmosphère rugueuse de l’Amérique de la Grande Dépression dans laquelle grandit un garçon amené à évoluer dans un environnement de violence et de stupre qu’Earl Thompson dépeint avec une grande précision sans nous épargner le moindre détail, aussi sordide soit-il. En guise de préambule, pareil à la beauté bien ordonnée d’un jardin de sable auquel il compare le Kansas et donnant son titre au roman, l’auteur se lance sur quelques pages dans l'époustouflant survol de cet état sans relief dont il énumère les aspects géographiques, sociaux et historiques dans un condensé d’une portée redoutable qui nous laisse déjà entrevoir la dureté et la brutalité de cette région de la grande plaine où l’on s’égare dans l’immensité de cet océan de blé, sur les interminables prairies à bisons dans lesquels sont enfouis désormais les missiles intercontinentaux. Ainsi, sur l’espace de quelques paragraphes plein de panache, Earl Thompson passe donc en revue, avec une impressionnante acuité, tout ce qui a façonné le Kansas, de la préhistoire à nos jours, et où se succèdent les silhouettes fantomatiques des indiens disparus, les personnalités du far west comme Will Bill Hickok ainsi que les truands notoires des années trente comme Pretty Boy Floyd qui ont traversé cette région imprégnée de courants religieux rigoristes où l’on réclame déjà des lois destinées à bannir toute littérature jugée obscène. Un fois le cadre posé, c'est donc autour de la jeunesse de Jack Andersen que se décline un récit composé d'une succession de scène du quotidien de son entourage composé notamment d'une famille dysfonctionnelle l'amenant à côtoyer le monde interlope de ces quartiers populaires où la misère affleure à chaque coin de rue alors que le pays sombre dans le chaos économique de la Grande Dépression dont on perçoit les conséquences à chaque instant notamment avec la perte de la ferme de ses grands-parents victimes d'une réforme agraire sans concession. S'articulant sur deux volets où l'auteur passe tout d'abord en revue les hommes et les femmes composant la famille de Jack dont ce grand-père fustigeant le gouvernement de Roosevelt à chaque instant mais affichant tout de même une certaine affection pour son petit-fil Jack, tout comme son épouse, une femme touchante, qui s'échine à la cuisine d'un rade minable en permettant ainsi de joindre les deux bouts d'une existence précaire. Dans le second volet, on découvrira la personnalité de Wilma, la mère de Jack, qui va l'emmener dans le Mississippi auprès de son nouvel époux prénommé Bill  et davantage porté sur la boisson et les combines foireuses que sur le travail à proprement parler. C'est donc dans un environnement cruel et sordide, où l'on court après le moindre cent, qu'évolue ce gamin frayant avec une communauté d'indigents trouvant dans la violence et le sexe une forme d'exutoire de la misère qui leur colle littéralement à la peau et qui rejaillit sur cet enfant malmené, victime de sévices insoutenables et parfois dérangeants comme cet amour qu'il porte à sa mère virant à l'inceste dont Earl Thompson nous livre le moindre détail. Mais bien plus que de vouloir choquer, c'est une démarche de véracité qui émerge de ce récit outrancier, où l'auteur dépeint avec une rare minutie le moindre aspect de ce qui compose l'atmosphère glauque mais parfois grandiose de cette communauté esquintée par la crise économique avant de déboucher sur une guerre promesse d'emplois et de chaos encore plus grands vers lesquels Jack va s'acheminer. Ouvrage éminemment social, d'une noirceur froide et incandescente à la fois, Un Jardin De Sable est l'incarnation de ces romans coups de poing qui ne vous épargne à aucun moment afin de nous confronter aux affres d'une désolation  existentielle où l'espoir se niche dans la trajectoire d'un car dont la destination demeure incertaine, à l'image de la vie elle-même qui rejaillit dans le foisonnement de ce texte hors norme. 

     

    Earl Thompson : Un Jardin De Sable (A Garden Of Sand). Editions Monsieur Toussaint Louverture 2018. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean-Charles Khalifa. Préface de Donald Ray Pollock traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nicolas Niziolek.

     

    A lire en écoutant : Tom Traubert's Blues de Tom Waits. Album : Asylum Years. 1984 Asylum Records/WEA Records.

  • LAURINE ROUX : TROIS FOIS LA COLERE. MALEDICTION.

    Capture d’écran 2025-12-02 à 22.37.09.pngIls ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18  et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant  désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.

     

    laurine roux,trois fois la colère,éditions du sonneur,roman noir,roman historique,conte médiéval,mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2025,littérature noireAu beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.

     

    Avec Trois Fois La Colère, le lecteur sera immédiatement saisi par la langue qui oscille entre modernité et expression médiévale en donnant la tonalité de ce style à la fois poétique et flamboyant qui vous emporte littéralement dans le sillage d’un conte noir un peu badasse, du nom de cette plante vivace attirant les insectes butineurs et avec laquelle on peut faire le parallèle pour ce qui a trait à la démarche de Clarisse, cette châtelaine en quête de maternité afin de conserver son statut et donc assurer sa survie. On comprendra donc, d’entrée de jeu qu’il s’agit en effet d’un roman noir moyenâgeux aux entournures féministes émergeant des personnalités de Reine, la fille de Hugon le Terrible qui règne au côté de Clarisse son épouse tourmentée mais également de La Prodigue cette sage-femme au savoir immense et détentrice de secrets qui en font le pivot de l’intrigue s’articulant également autour de la destinée de Miou, petite-fille de ce seigneur impitoyable dont le retour sur les terres de Bure est entrecoupé de longues analepses nous permettant de saisir le sens de toute cette vengeance et de toute cette fureur. Il va de soi que les hommes sont bien évidemment présents dans le contexte de cette société seigneuriale nous ramenant immanquablement à la domination masculine qui perdure au-delà des siècles et dont on saisit les codes au gré de la vivacité de ce récit où l’on croise donc Hugon le Terrible au comportement cruel s’incarnant également dans la personnalité terrible de Coupe-Chou exécuteur des basses œuvres du seigneur en contrebalançant avec la sagesse et la bonté du prieur Guillaume frayant avec Prieto, moine franciscain venu de l’autre côté des Alpes qui ceignent la région. On pourrait énumérer ainsi toute une multitude de protagonistes secondaires captivants qui s’inscrivent dans l’ampleur d’une intrigue dynamique au gré de parcours parfois extrêmement brefs qui nous marquent pourtant d’une façon indéniable à l’image de la famille Pastor dont le courant religieux va déplaire, ou de Aïda, cette saltimbanque dont la destinée s’achèvera tragiquement. Tout cela se décline dans l'atmosphère âpre et sauvage de cet environnement alpin que Laurine Roux restitue avec une verve aussi vigoureuse que poétique en nous entraînant sur les pentes enneigées de sommets abrupts, dans l'entrelac de forêts ensorceleuses, sur les routes poussiéreuses du sud en compagnie de croisés sanguinaires et bien évidemment dans les couloirs d'un château où se fomentent les intrigues les plus sombres, sources de bien des tragédies que l'autrice met en scène avec une habilité redoutable. Ainsi, Trois Fois La Colère s'inscrit dans le registre de l'aventure tumultueuse et fulgurante, sans jamais s'attarder plus que de raison sur de longs descriptifs sociologiques de l'époque, et propre aux récits prenant pour cadre le Moyen Âge, pour  se concentrer essentiellement sur le déroulement d'une intrigue furibonde comme l'eau d'un torrent déchainé qui vous essore. 

     

     

    Laurine Roux : Trois Fois La Colère. Editions du Sonneur 2025.

    A lire en écoutant : Tonight d'Emira Elfeki : Skin to Skin. Anemoia, 2024 Atlantic Recording Corporation.

  • JEAN GIONO : UN ROI SANS DIVERTISSEMENT. LES ETENDUES DESERTES ET GLACEES.

    Capture d’écran 2025-11-30 à 14.06.08.pngUn roi sans divertissement est un homme plein de misère.                                                                                                              Pascal

     

    On examinera probablement à plusieurs reprises la date du copyright de ce roman tant il apparaît d'une impressionnante modernité avec cette sensation d'être paru tout récemment alors qu'il a été publié en 1948, après deux ans de mise à l'index par le comité national des écrivains sanctionnant son attitude jugée controversée durant l'Occupation. Un Roi Sans Divertissement fait figure de premier ouvrage de ce que Jean Giono appellera ses Chroniques comprenant notamment Noé (La Table ronde 1947), Les Ames Fortes (Gallimard 1949), Les Grands Chemins (Gallimard 1951) et Le Moulin de Pologne (Gallimard 1952) et qui s'inscrivent dans une vaste démarche de romans expérimentaux où la créativité de la langue et de la narration atteignent des sommets tout en étant destinés initialement au lectorat américain afin de contourner la censure dont il fait l'objet en France. Une période plutôt sombre qui rejaillit immanquablement dans Un Roi Sans Divertissement prenant l'allure, osons le jean giono,un roi sans divertissement,éditions gallimard,éditions folio,édition de la pléiade,chronique littéraire,avis de lecture,blog littéraire,roman noir,classique littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature françaisedire, d'un véritable roman noir, genre pour lequel Giono affichait un attachement assidu, plus particulièrement pour la collection Série Noire et qui affirmait dans une lettre adressée à Marcel Duhamel que "c'est le refuge du vrai roman". On notera également le recueil de textes du romancier au sujet de la littérature De Monluc A La Série Noire (Les cahiers de la nrf 1998) manifestant, encore une fois, un intérêt évident pour la littérature policière figurant à l'époque comme le nouvel avatar de l'art de la narration occidentale. Mais pour en revenir à Un Roi Sans Divertissement, on dit que son auteur l'aurait été rédigé avec une rapidité vertigineuse en parlant d'une période d'un mois, voire même 27 jours, selon certains rapporteurs, pour ce qui apparaît comme l'un des grands classiques de la littérature qui n'a rien de poussiéreux tant son audace continue à subjuguer les lecteurs s'aventurant dans cette émulsion de créativité nécessitant sans aucun doute, plusieurs lectures afin de saisir toute l'incandescence d'un récit qui confine au sublime tout simplement. 

     

    jean giono,un roi sans divertissement,éditions gallimard,éditions folio,édition de la pléiade,chronique littéraire,avis de lecture,blog littéraire,roman noir,classique littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature françaiseEn 1843, dans le Trièves, région reculée du Vercors, il y a ce petit village non loin de Chichilianne où l'on signale la disparition de Marie Chazottes puis l'agression de Ravanel Georges qui échappe de peu à ce qui apparaît comme une tentative d'enlèvement. Et puis c'est dans le courant de l'hiver l'année 1844 que l'on s'aperçoit d'une nouvelle disparition, celle de Bergues, un braconnier célibataire qui arpente la région parfois durant quelques jours mais dont on est désormais sans nouvelle depuis plusieurs semaines en constatant, en se rendant à son domicile, qu'il n'a pas même pas pris le temps de finir son repas resté figé dans l'assiette. Définitivement terrorisée, la communauté se décide à quérir la gendarmerie royale de Clelles qui dépêche une petite compagnie de six gendarmes conduits par le capitaine Langlois. S'ensuit la traque d'un individu dont on ne saisit pas les motivations puisqu'il ne détrousse pas ses victimes qu'il emporte avec lui, chose peu commune ce d'autant plus qu'il s'en prend tant aux femmes qu'aux hommes du village. Mais malgré les patrouilles et toutes les précautions prises, c'est Callas Delphin-Jules dont on est sans nouvelle avant que tout ne s'apaise au début du printemps sans que l'on ait pu identifier l’agresseur. Ainsi, les gendarmes dépités quittent les lieux sans avoir pu l'appréhender. Néanmoins, au début de l'hiver 1845, le capitaine Langlois revient seul au village et s'installe au Café de la route, bien décidé à démasquer celui qu'il ne considère pas comme un monstre et dont il semble connaître certains aspects de sa personnalité.

     

    Décortiqué à maintes reprises à l'occasion de thèses ou d'essais, bien difficile d'être en mesure de saisir toute la richesse enfouie dans Un Roi Sans Divertissement qui se distingue dans la luxuriance de cette langue que Jean Giono manie avec une virtuosité que ce soit dans l'art de la narration bien sûr, mais également dans l'art de l'ellipse, des non-dits et bien évidemment dans ces somptueuses descriptions qui vous étourdissent à l'instar de cet hêtre aux connotations quasi fantastiques qui devient l'une des pièces centrales de l'intrigue. 

    "Et à l'automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillage d'or jouant avec des pompons à plume, des lanières d'oiseaux, des poussières de cristal, il n'était pas vraiment un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence."

    Débutant avec ces successions de disparitions et d'agressions étranges, l’intrigue prend des tonalités extrêmement sombre qui se déclinent dans l’âpreté de cette atmosphère hivernale du Trièves que jean Giono connaît bien puisqu'il y séjournait régulièrement. On est immédiatement saisi par la langue du narrateur qui s'inscrit dans le registre d'une transmission orale dans laquelle s'enchâsse les différents témoignages des protagonistes de l'intrigue s'inscrivant dans différentes temporalités que ce soit en 1946 avec ce narrateur dont on ne sait rien et qui pourrait être Giono lui-même, en 1916 avec ce groupe de vieillards transmettant les histoires racontées par leurs aïeux et en 1868 avec Saucisse, cette tenancière de l'auberge du village qui témoigne vingt ans après les événements qui ont marqué la localité dont on ignore le nom. C'est donc déjà là que l'on décèle toute la complexité de la narration talentueuse de Jean Giono qui parvient à mettre en scène avec une aisance déconcertante toutes ces strates de l'histoire de Langlois et de ce tueur sévissant dans la région ainsi que la diversité et l'inventivité du langage en fonction de la personne qui intervient dans le cours de ce roman captivant qui vous ensorcelle littéralement. Si dans une première partie, il est question de tension que ce soit autour de la traque de ce mystérieux tueur et de la chasse dantesque de ce loup solitaire, la seconde partie s'attache au devenir de Langlois et du spleen qui l'assaille et dont le romancier parvient à saisir toute la quintessence du mal qui le ronge à l'exemple de ce rare moment où l'on semble percevoir son point de vue à l'occasion d'une fête estivale où il est présent en apparence alors qu'il vit "dans les étendues désertes et glacées" et qui devient le point de bascule d'un récit aux connotations quasi métaphysiques, dont on peut même se demander s'il ne s'agit pas d'un rêve ou plutôt d'un cauchemar au regard notamment de cet anachronisme final de la dynamite qui n’existait pas à l’époque du déroulement des faits et dont on en saurait dire s’il est accidentel ou intentionnel. Emerge donc dans Un Roi Sans Divertissement, cette fascination de la violence et du mal qui deviennent les seules ressources d'un homme sombrant dans l'ennui et que Jean Giono dépeint avec une perfection sans commune mesure, accompagnés que nous sommes par toute une galerie de personnages attachants aux profils extraordinaires, devenant les témoins de la chute tragique de Langlois. Un chef-d'œuvre qui vous foudroie littéralement.

     


    Jean Giono : Un Roi Sans Divertissement. Editions Folio 2024.

    Jean Giono : Oeuvres Romanesques complètes. Volume III. Bibliothèque de la Pléiade 1974.

    A lire en écoutant : Symphonie N° 7 en La majeur, Allegretto de Beethoven. Album : Chicago Symphony Orchestra - Carlo Maria Giulini. 1987 EMI Records Ltd.