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mon roman noir et bien serré

  • LAURINE ROUX : TROIS FOIS LA COLERE. MALEDICTION.

    Capture d’écran 2025-12-02 à 22.37.09.pngIls ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18  et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant  désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.

     

    laurine roux,trois fois la colère,éditions du sonneur,roman noir,roman historique,conte médiéval,mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2025,littérature noireAu beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.

     

    Avec Trois Fois La Colère, le lecteur sera immédiatement saisi par la langue qui oscille entre modernité et expression médiévale en donnant la tonalité de ce style à la fois poétique et flamboyant qui vous emporte littéralement dans le sillage d’un conte noir un peu badasse, du nom de cette plante vivace attirant les insectes butineurs et avec laquelle on peut faire le parallèle pour ce qui a trait à la démarche de Clarisse, cette châtelaine en quête de maternité afin de conserver son statut et donc assurer sa survie. On comprendra donc, d’entrée de jeu qu’il s’agit en effet d’un roman noir moyenâgeux aux entournures féministes émergeant des personnalités de Reine, la fille de Hugon le Terrible qui règne au côté de Clarisse son épouse tourmentée mais également de La Prodigue cette sage-femme au savoir immense et détentrice de secrets qui en font le pivot de l’intrigue s’articulant également autour de la destinée de Miou, petite-fille de ce seigneur impitoyable dont le retour sur les terres de Bure est entrecoupé de longues analepses nous permettant de saisir le sens de toute cette vengeance et de toute cette fureur. Il va de soi que les hommes sont bien évidemment présents dans le contexte de cette société seigneuriale nous ramenant immanquablement à la domination masculine qui perdure au-delà des siècles et dont on saisit les codes au gré de la vivacité de ce récit où l’on croise donc Hugon le Terrible au comportement cruel s’incarnant également dans la personnalité terrible de Coupe-Chou exécuteur des basses œuvres du seigneur en contrebalançant avec la sagesse et la bonté du prieur Guillaume frayant avec Prieto, moine franciscain venu de l’autre côté des Alpes qui ceignent la région. On pourrait énumérer ainsi toute une multitude de protagonistes secondaires captivants qui s’inscrivent dans l’ampleur d’une intrigue dynamique au gré de parcours parfois extrêmement brefs qui nous marquent pourtant d’une façon indéniable à l’image de la famille Pastor dont le courant religieux va déplaire, ou de Aïda, cette saltimbanque dont la destinée s’achèvera tragiquement. Tout cela se décline dans l'atmosphère âpre et sauvage de cet environnement alpin que Laurine Roux restitue avec une verve aussi vigoureuse que poétique en nous entraînant sur les pentes enneigées de sommets abrupts, dans l'entrelac de forêts ensorceleuses, sur les routes poussiéreuses du sud en compagnie de croisés sanguinaires et bien évidemment dans les couloirs d'un château où se fomentent les intrigues les plus sombres, sources de bien des tragédies que l'autrice met en scène avec une habilité redoutable. Ainsi, Trois Fois La Colère s'inscrit dans le registre de l'aventure tumultueuse et fulgurante, sans jamais s'attarder plus que de raison sur de longs descriptifs sociologiques de l'époque, et propre aux récits prenant pour cadre le Moyen Âge, pour  se concentrer essentiellement sur le déroulement d'une intrigue furibonde comme l'eau d'un torrent déchainé qui vous essore. 

     

     

    Laurine Roux : Trois Fois La Colère. Editions du Sonneur 2025.

    A lire en écoutant : Tonight d'Emira Elfeki : Skin to Skin. Anemoia, 2024 Atlantic Recording Corporation.

  • JEAN GIONO : UN ROI SANS DIVERTISSEMENT. LES ETENDUES DESERTES ET GLACEES.

    Capture d’écran 2025-11-30 à 14.06.08.pngUn roi sans divertissement est un homme plein de misère.                                                                                                              Pascal

     

    On examinera probablement à plusieurs reprises la date du copyright de ce roman tant il apparaît d'une impressionnante modernité avec cette sensation d'être paru tout récemment alors qu'il a été publié en 1948, après deux ans de mise à l'index par le comité national des écrivains sanctionnant son attitude jugée controversée durant l'Occupation. Un Roi Sans Divertissement fait figure de premier ouvrage de ce que Jean Giono appellera ses Chroniques comprenant notamment Noé (La Table ronde 1947), Les Ames Fortes (Gallimard 1949), Les Grands Chemins (Gallimard 1951) et Le Moulin de Pologne (Gallimard 1952) et qui s'inscrivent dans une vaste démarche de romans expérimentaux où la créativité de la langue et de la narration atteignent des sommets tout en étant destinés initialement au lectorat américain afin de contourner la censure dont il fait l'objet en France. Une période plutôt sombre qui rejaillit immanquablement dans Un Roi Sans Divertissement prenant l'allure, osons le jean giono,un roi sans divertissement,éditions gallimard,éditions folio,édition de la pléiade,chronique littéraire,avis de lecture,blog littéraire,roman noir,classique littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature françaisedire, d'un véritable roman noir, genre pour lequel Giono affichait un attachement assidu, plus particulièrement pour la collection Série Noire et qui affirmait dans une lettre adressée à Marcel Duhamel que "c'est le refuge du vrai roman". On notera également le recueil de textes du romancier au sujet de la littérature De Monluc A La Série Noire (Les cahiers de la nrf 1998) manifestant, encore une fois, un intérêt évident pour la littérature policière figurant à l'époque comme le nouvel avatar de l'art de la narration occidentale. Mais pour en revenir à Un Roi Sans Divertissement, on dit que son auteur l'aurait été rédigé avec une rapidité vertigineuse en parlant d'une période d'un mois, voire même 27 jours, selon certains rapporteurs, pour ce qui apparaît comme l'un des grands classiques de la littérature qui n'a rien de poussiéreux tant son audace continue à subjuguer les lecteurs s'aventurant dans cette émulsion de créativité nécessitant sans aucun doute, plusieurs lectures afin de saisir toute l'incandescence d'un récit qui confine au sublime tout simplement. 

     

    jean giono,un roi sans divertissement,éditions gallimard,éditions folio,édition de la pléiade,chronique littéraire,avis de lecture,blog littéraire,roman noir,classique littéraire,mon roman noir et bien serré,littérature françaiseEn 1843, dans le Trièves, région reculée du Vercors, il y a ce petit village non loin de Chichilianne où l'on signale la disparition de Marie Chazottes puis l'agression de Ravanel Georges qui échappe de peu à ce qui apparaît comme une tentative d'enlèvement. Et puis c'est dans le courant de l'hiver l'année 1844 que l'on s'aperçoit d'une nouvelle disparition, celle de Bergues, un braconnier célibataire qui arpente la région parfois durant quelques jours mais dont on est désormais sans nouvelle depuis plusieurs semaines en constatant, en se rendant à son domicile, qu'il n'a pas même pas pris le temps de finir son repas resté figé dans l'assiette. Définitivement terrorisée, la communauté se décide à quérir la gendarmerie royale de Clelles qui dépêche une petite compagnie de six gendarmes conduits par le capitaine Langlois. S'ensuit la traque d'un individu dont on ne saisit pas les motivations puisqu'il ne détrousse pas ses victimes qu'il emporte avec lui, chose peu commune ce d'autant plus qu'il s'en prend tant aux femmes qu'aux hommes du village. Mais malgré les patrouilles et toutes les précautions prises, c'est Callas Delphin-Jules dont on est sans nouvelle avant que tout ne s'apaise au début du printemps sans que l'on ait pu identifier l’agresseur. Ainsi, les gendarmes dépités quittent les lieux sans avoir pu l'appréhender. Néanmoins, au début de l'hiver 1845, le capitaine Langlois revient seul au village et s'installe au Café de la route, bien décidé à démasquer celui qu'il ne considère pas comme un monstre et dont il semble connaître certains aspects de sa personnalité.

     

    Décortiqué à maintes reprises à l'occasion de thèses ou d'essais, bien difficile d'être en mesure de saisir toute la richesse enfouie dans Un Roi Sans Divertissement qui se distingue dans la luxuriance de cette langue que Jean Giono manie avec une virtuosité que ce soit dans l'art de la narration bien sûr, mais également dans l'art de l'ellipse, des non-dits et bien évidemment dans ces somptueuses descriptions qui vous étourdissent à l'instar de cet hêtre aux connotations quasi fantastiques qui devient l'une des pièces centrales de l'intrigue. 

    "Et à l'automne, avec ses longs poils cramoisis, ses mille bras entrelacés de serpents verts, ses cent mille mains de feuillage d'or jouant avec des pompons à plume, des lanières d'oiseaux, des poussières de cristal, il n'était pas vraiment un arbre. Les forêts, assises sur les gradins des montagnes, finissaient par le regarder en silence."

    Débutant avec ces successions de disparitions et d'agressions étranges, l’intrigue prend des tonalités extrêmement sombre qui se déclinent dans l’âpreté de cette atmosphère hivernale du Trièves que jean Giono connaît bien puisqu'il y séjournait régulièrement. On est immédiatement saisi par la langue du narrateur qui s'inscrit dans le registre d'une transmission orale dans laquelle s'enchâsse les différents témoignages des protagonistes de l'intrigue s'inscrivant dans différentes temporalités que ce soit en 1946 avec ce narrateur dont on ne sait rien et qui pourrait être Giono lui-même, en 1916 avec ce groupe de vieillards transmettant les histoires racontées par leurs aïeux et en 1868 avec Saucisse, cette tenancière de l'auberge du village qui témoigne vingt ans après les événements qui ont marqué la localité dont on ignore le nom. C'est donc déjà là que l'on décèle toute la complexité de la narration talentueuse de Jean Giono qui parvient à mettre en scène avec une aisance déconcertante toutes ces strates de l'histoire de Langlois et de ce tueur sévissant dans la région ainsi que la diversité et l'inventivité du langage en fonction de la personne qui intervient dans le cours de ce roman captivant qui vous ensorcelle littéralement. Si dans une première partie, il est question de tension que ce soit autour de la traque de ce mystérieux tueur et de la chasse dantesque de ce loup solitaire, la seconde partie s'attache au devenir de Langlois et du spleen qui l'assaille et dont le romancier parvient à saisir toute la quintessence du mal qui le ronge à l'exemple de ce rare moment où l'on semble percevoir son point de vue à l'occasion d'une fête estivale où il est présent en apparence alors qu'il vit "dans les étendues désertes et glacées" et qui devient le point de bascule d'un récit aux connotations quasi métaphysiques, dont on peut même se demander s'il ne s'agit pas d'un rêve ou plutôt d'un cauchemar au regard notamment de cet anachronisme final de la dynamite qui n’existait pas à l’époque du déroulement des faits et dont on en saurait dire s’il est accidentel ou intentionnel. Emerge donc dans Un Roi Sans Divertissement, cette fascination de la violence et du mal qui deviennent les seules ressources d'un homme sombrant dans l'ennui et que Jean Giono dépeint avec une perfection sans commune mesure, accompagnés que nous sommes par toute une galerie de personnages attachants aux profils extraordinaires, devenant les témoins de la chute tragique de Langlois. Un chef-d'œuvre qui vous foudroie littéralement.

     


    Jean Giono : Un Roi Sans Divertissement. Editions Folio 2024.

    Jean Giono : Oeuvres Romanesques complètes. Volume III. Bibliothèque de la Pléiade 1974.

    A lire en écoutant : Symphonie N° 7 en La majeur, Allegretto de Beethoven. Album : Chicago Symphony Orchestra - Carlo Maria Giulini. 1987 EMI Records Ltd.