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  • Yvan Robin : Bagarre / Lionel Destremau : Voir Venise… Nuits d’enfer.

    IMG_3567.jpegIl y a indéniablement l’amour des beaux textes qui réunit ces deux romanciers de la littérature noire et probablement toute une multitude d’autres points communs que l’on pourrait évoquer dans leurs parcours d’écriture à l’instar de leurs dernières publications respectives s’inscrivant toutes deux dans un format court pour décliner le thème de la soirée qui va mal tourner. On connaît Yvan Robin pour sa passion du mauvais genre qu’il  met en avant par le biais de ses romans dont Après Nous Le Déluge (J’ai Lu 2023), intrigue apocalyptique aux relents de fin du monde, à la fois âpre et poétique, mais aussi d’autres publications comme cette passionnante rétrospective de l’oeuvre d’Hervé Le Corre, dont on prend la mesure au gré d’un entretien fleuve incisif que l’on retrouvera dans Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire (Playlist Society 2024). Critique littéraire, poète, éditeur et directeur du festival Livre en poche qui se tient chaque année à Gradignan, Lionel Destremau est notamment l’auteur de Gueules D’Ombre (La Manufacture de livres 2022) et de Jusqu’à La Corde (La Manufacture de livres 2023), deux romans prenant pour cadre la ville fictive de Carena, tandis qu'Un Crime Dans La Peau (La Manufacture de livres 2025) s’affiche comme le récit romancé d’un fait divers se déroulant dans le Lyon des années trente, en s’attachant au parcours de deux marginaux cherchant à s’extraire de leur condition.  C’est d’ailleurs autour d’un récit également romancé que prend forme Bagarre, nouveau roman d’Yvan Robin relatant par le menu détail l’affrontement dantesque qui s’est déroulé dans un établissement de Jonzac, en Charente-Maritime, qui a été littéralement mis à sac tandis qu’avec Voir Venise… de Lionel Destremau, c’est dans un palais de la Sérénissime que l’on va assister aux libations de nantis qui va virer au jeu de massacre en heurtant de plein fouet une modeste famille de touristes.

     

    IMG_4179.pngRésumé de Bagarre:

    Du côté de Jonzac, Sauveur fait partie de la communauté de gitans implantés depuis des lustres dans la région. Après avoir reçu une magistrale mandale  qui lui a démonté la mâchoire, c’est peu dire qu’il entretient une certaine rancoeur à l’égard de Virgile, le videur du Canotier, un établissement de la ville prisé pour ses karaokés endiablés du samedi soir, qui avait refusé de le laisser rentrer.  Mais les semaines ont passé et pour célébrer la fin des vendanges avec ses cousins, Sauveur est de retour en comptant bien profiter de la soirée. Pourtant, malgré la patience du patron, les gestes et comportements déplacés s’enchaînent au grand dam de Virgile qui va devoir recruter ses potes de toujours, avides de bagarre, pour faire en sorte de virer manu militari toute la clique imbibée d’alcool et de coke. Autant dire que la tâche ne va pas être facile alors que le pugilat tourne à la bataille rangée s’égrenant tout au long d’une nuit qui promet d’être longue.

     

    En publiant un texte chez In8, Yvan Robin intègre donc la collection Polaroïd, un format court, dont le directeur n’est autre que Marc Villard, grand façonnier de la nouvelle noire, qui a rassemblé toute une multitude d’auteurs qui se sont éprouvés à ce format bref, pour capter l’instantané du fait divers à l’instar de Nicolas Mathieu, de Jean-Bernard Pouy, de Marion Brunet, de Laurence Biberfeld, de Jérémy Bouquin, de Marcus Malte et encore bien d’autres qui comptent au sein de ce que l’on sait faire de beau dans la littérature noire. S’inspirant d’un fait divers datant de 1999 qui a marqué le bourg de Jonzac où il a vécu, Yvan Robin passe par le menu détail tous les aléas d’une bagarre dantesque débutant au Canotier, un bar karaoké de la ville, pour déborder, durant la nuit, dans les quatre coins de la localité. Ayant rassemblé, 25 ans plus tard, les points de vue des protagonistes de l’événement, il déclinera, sous une forme romancée bien tendue, tous les enchainements de ce conflit nocturne qui ne semble pas vouloir prendre fin et qui s’inscrit dans une dimension sociale où l’on passe en revue tout ce petit monde de la nuit qui se côtoie, mais où l’on perçoit quelques ressentiments sous-jacent notamment vis à vis de la communauté de gitans qui se sont implantés dans la région. On assiste à un bal dantesque de gueules et de membres fracassés, de plaies et de fractures qui s’enchainent au rythme de l’échange de coups de poing ornés de bagouses en acier et de coups de pied qui déboitent les rotules, dans ce qui apparait comme une véritable bataille rangée entre videurs avides d’en découdre et gitans complètement défoncés. Mais à mesure que le pugilat s’enfonce dans une spirale de violence de plus en plus incontrôlable, on capte également l'affolement de la clientèle prise à partie ainsi que le désarroi des gendarmes quelque peu dépassés par l’ampleur de la fureur des belligérants. Tout cela se met en place dans une atmosphère chargée de testostérone qu’Yvan Robin a su restituer avec une belle justesse de ton, tout en capturant à la perfection l’ambiance de cette époque de la fin des années 90 qui imprègne ce texte solide qui va raviver bien des souvenirs lointains, de ces soirées un peu dingues prenant pour cadre ces régions rurales pas si tranquilles que ça.

     

    Capture d’écran 2026-04-19 à 19.09.18.pngRésumé de Voir Venise... :

    A Venise, des invités triés sur le volet s’agglutinent aux portes du Palazzo Erizzo où se tient un fête somptueuse, véritable bacchanale déjantée, qui tournent au jeu de massacre à mesure que les participants consomment une drogue synthétique qui libèrent en eux des pulsions meurtrières. Séjournant dans l’appartement voisin avec sa petite famille, c’est Paul Fichard qui découvre l’ampleur du désastre. Des vacances qui risque donc de tourner court. Mais plutôt que d’aviser la police, il s’empare de l’argent et d’une partie de la drogue restante pour planquer le tout dans une consigne. Tout cela à l’insu de sa femme et de ses deux petites filles. C’est le début des ennuis qui vont s’enchaîner de manière tumultueuse.

     

    Avec Voir Venise… c’est l’occasion de découvrir Melmac éditions et sa collection Esprit Noir dont de nombreux textes sont dédiés à Marseille et ses environs. Fondée par Patrick Coulomb, Journaliste, romancier, lui même natif de la cité phocéenne, la maison nous offre tout un panel de textes s’insérant dans des genres différents  que ce soit la SF ou la vibration urbaine se déclinant dans une dimension éditoriale imprégnée de liberté, ce qui n’a pas de prix de nos jours où la concentration des médias aux mains de milliardaires devient un véritable piège.  Ce souffle de liberté, on le retrouve dans ce nouveau roman de Lionel Destremau qui s’empare du décor de la Sérénissime pour le faire véritablement voler en éclat. Exit donc cette atmosphère romantique et mystérieuse qui plane habituellement sur la lagune pour plonger dans le rythme infernal d’une fête huppée se déroulant dans l’un de ces fameux palazzos somptueux qui va basculer vers une espèce de folie meurtrière avec des convives sous l’emprise d’une redoutable drogue de synthèse libérant leurs pires instincts tandis que les organisateurs, tentant de contenir les débordements, prennent le parti de s’entretuer afin limiter les dégâts. Ainsi, dans cette première partie, Lionel Destremau passe en revue la montée crescendo de ce qui apparait comme une véritable orgie de sexe, de drogue et de sang au gré de scènes dantesques qui basculent dans un registre burlesque, littéralement jubilatoire. Dans la seconde partie, le romancier s’attarde sur le parcours de Paul Fichard, ce père de famille qui veut s’extraire de sa condition morne et sans fard, dépeinte avec ce cynisme digne des meilleurs textes de Manchette et qui bascule dans une tragédie tempétueuse, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faut dire qu’en dépit d’un contexte hors norme, basé sur la réalité de ses drogues de synthèse et de leurs effets destructeurs, Lionel Destremau s’emploie à faire en sorte de mettre en scène une intrigue solide qui tient toute ses promesses jusqu’à la dernière ligne d’un épilogue nous offrant encore quelques perspectives sombres quant au devenir de certains protagonistes de ce récit qui ne manquera pas de vous secouer. Bref et percutant, Voir Venise… est donc un pur bonheur de lecture pour les amateurs de romans noirs cyniques et déjantés.

     

    Lionel Destremau : Voir Venise... Editions Melmac/Esprit Noir 2026.

    Yvan Robin : Bagarre. Editons In8 / Collection Polaroïd 2025.

    A lire en écoutant : Baston de Renaud. Album : Marche à L’Ombre. 1984 Polydor.

     

     

  • LAURINE ROUX : TROIS FOIS LA COLERE. MALEDICTION.

    Capture d’écran 2025-12-02 à 22.37.09.pngIls ne sont pas si nombreux que cela les romans noirs prenant pour cadre le Moyen-Âge où l’on s’oriente davantage vers les intrigues policières à l’instar du célèbre frère Cadfael d’Ellis Peters comprenant pas moins de 20 volumes publiés autrefois dans la collection 10/18  et mettant en scène ce moine bénédictin, herboriste de son état, qui inspira sans doute Umberto Eco pour le personnage de Guillaume de Baskerville, frère franciscain que l’on rencontre dans Le Nom De La Rose (Grasset 2022), autre ouvrage emblématique de cette période qui emprunte également les codes du roman à énigme. On retrouvera d'ailleurs le personnage du moine, également prénommé Guillaume, dans Trois Fois La Colère, nouveau roman de Laurine Roux s'aventurant dans la période chaotique moyenâgeuse du début du XIème siècle où l'on distingue en arrière-plan le fracas des croisades, dont la prise de Constantinople, nous permettant de nous situer dans l'époque. Professeure de lettres modernes enseignant  désormais dans les Hautes-Alpes où elle a vécu la plupart du temps, l'autrice, également poète, a adopté des genres différents pour mettre en scène les six romans composant son œuvre, abondamment récompensées d'ailleurs, en débutant dans le registre du conte de fin des temps avec Une Immense Sensation De Calme, tandis que l'on plongeait dans une dimension post-apocalyptique avec Le Sanctuaire pour ensuite s'engouffrer dans le domaine du roman historique avec L'Autre Moitié Du Monde prenant pour cadre la guerre civile en Espagne. Sur L'Epaule Des Géants s'inscrivait autour d'une fresque s'étendant sur toute une grande partie du XXème siècle, de l'affaire Dreyfus jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001 alors que pour son premier roman jeunesse, Le Souffle Du Puma, on découvrait l'univers de l'archéologie et plus particulièrement des momies. Dans Trois Fois La Colère, Laurine Roux a fait en sorte de conjuguer le conte aux connotations féministes avec le fracas du récit médiéval survolté tout en faisant émerger la force tellurique de ce territoire fictif s'inspirant sans nul doute de cet environnement à la fois grandiose et tourmenté de cette région des Hautes-Alpes qui rejaillit sur l'ensemble d'une intrigue aussi intense que poétique.

     

    laurine roux,trois fois la colère,éditions du sonneur,roman noir,roman historique,conte médiéval,mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2025,littérature noireAu beau milieu du fracas de cette bataille des croisades, la jeune fille se tourne vers son grand-père et le décapite d'un coup d'épée pour ensuite chevaucher son destrier avec la tête de Hugon le Terrible qui bat sur son flanc. Sillonnant les vallées et les montagnes, elle retourne à Bure fief de son aïeul afin de rapporter le fruit de cette vengeance, car elle tient en elle le poids de cette prédiction qui lui a été transmise. "Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer." Mais d'où vient une telle assertion ? Probablement de cette naissance de triplés, séparés dès leur naissance, mais marqués par cette tâche à la base du cou. Ignorant l'existence l'un de l'autre, chacun de ces enfants va se lancer dans le chaos de cette épopée médiévale où la rébellion s'entremêle à ce désir de vengeance et cette volonté de justice par-dessus tout. C'est ainsi que se dessine dans cette région des Alpes du début du XIème siècle la terrible malédiction qui va meurtrir celles et ceux qui côtoient ce seigneur impitoyable et imposant.

     

    Avec Trois Fois La Colère, le lecteur sera immédiatement saisi par la langue qui oscille entre modernité et expression médiévale en donnant la tonalité de ce style à la fois poétique et flamboyant qui vous emporte littéralement dans le sillage d’un conte noir un peu badasse, du nom de cette plante vivace attirant les insectes butineurs et avec laquelle on peut faire le parallèle pour ce qui a trait à la démarche de Clarisse, cette châtelaine en quête de maternité afin de conserver son statut et donc assurer sa survie. On comprendra donc, d’entrée de jeu qu’il s’agit en effet d’un roman noir moyenâgeux aux entournures féministes émergeant des personnalités de Reine, la fille de Hugon le Terrible qui règne au côté de Clarisse son épouse tourmentée mais également de La Prodigue cette sage-femme au savoir immense et détentrice de secrets qui en font le pivot de l’intrigue s’articulant également autour de la destinée de Miou, petite-fille de ce seigneur impitoyable dont le retour sur les terres de Bure est entrecoupé de longues analepses nous permettant de saisir le sens de toute cette vengeance et de toute cette fureur. Il va de soi que les hommes sont bien évidemment présents dans le contexte de cette société seigneuriale nous ramenant immanquablement à la domination masculine qui perdure au-delà des siècles et dont on saisit les codes au gré de la vivacité de ce récit où l’on croise donc Hugon le Terrible au comportement cruel s’incarnant également dans la personnalité terrible de Coupe-Chou exécuteur des basses œuvres du seigneur en contrebalançant avec la sagesse et la bonté du prieur Guillaume frayant avec Prieto, moine franciscain venu de l’autre côté des Alpes qui ceignent la région. On pourrait énumérer ainsi toute une multitude de protagonistes secondaires captivants qui s’inscrivent dans l’ampleur d’une intrigue dynamique au gré de parcours parfois extrêmement brefs qui nous marquent pourtant d’une façon indéniable à l’image de la famille Pastor dont le courant religieux va déplaire, ou de Aïda, cette saltimbanque dont la destinée s’achèvera tragiquement. Tout cela se décline dans l'atmosphère âpre et sauvage de cet environnement alpin que Laurine Roux restitue avec une verve aussi vigoureuse que poétique en nous entraînant sur les pentes enneigées de sommets abrupts, dans l'entrelac de forêts ensorceleuses, sur les routes poussiéreuses du sud en compagnie de croisés sanguinaires et bien évidemment dans les couloirs d'un château où se fomentent les intrigues les plus sombres, sources de bien des tragédies que l'autrice met en scène avec une habilité redoutable. Ainsi, Trois Fois La Colère s'inscrit dans le registre de l'aventure tumultueuse et fulgurante, sans jamais s'attarder plus que de raison sur de longs descriptifs sociologiques de l'époque, et propre aux récits prenant pour cadre le Moyen Âge, pour  se concentrer essentiellement sur le déroulement d'une intrigue furibonde comme l'eau d'un torrent déchainé qui vous essore. 

     

     

    Laurine Roux : Trois Fois La Colère. Editions du Sonneur 2025.

    A lire en écoutant : Tonight d'Emira Elfeki : Skin to Skin. Anemoia, 2024 Atlantic Recording Corporation.

  • OLIVIER ROLLER : BATACLAN MEMOIRES. PHOTOGRAPHIES, RECITS, TATOUAGES.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraire"Ça fait partie de nous. C’est en nous. Pour ceux qui ont été blessé, c’est dans leur chair. Pour nous, les images sont toujours dans notre cerveau. Et on ne peut pas les oublier. C’est impossible de les oublier."

     

    C'est assez délicat de parler d'un livre pareil, parce qu'après l'avoir refermé, on reste forcément sans voix au terme de la lecture marquante des vingt-et-un témoignages de ces rescapés du Bataclan au soir des attentats du 13 novembre 2015 qui ont ravagé les rues de Paris.

    Publié en 2022, l'ouvrage en grand format se définit tout d'abord dans la dignité d'une couverture sobre où l'on trouve sur le dos le nom de ces hommes et de ces femmes qui se sont confiés auprès du photographe Olivier Roller qui a pris soin de faire leurs portraits en mettant l'accent sur leurs tatouages respectifs, souvenirs de ces instants où tout a basculé au cours de cette tragédie dont ils dépeignent les événements, mais qui évoquent également ce difficile chemin de l'après.

    la manufacture de livres,bataclan mémoires,olivier coller,récit,témoignages,attentats 13 novembre,chronique littéraireDu fait d'une certaine méfiance vis à vis de tous les médias en quête de sensation avec les abus qui en découlent, la démarche n'a rien eu d'une évidence pour le photographe qui s'est employé à instaurer auprès de ces membres de Life of Paris, un climat de confiance que l'on ressent tout au long de la lecture de ces textes sensibles.

    Comme un mémorial, on soulignera le soin apporté à ce livre pour mettre en valeur cette sensibilité des témoignages où émerge l'émotion mais également la  délicatesse de ces entretiens qui vont nous plonger dans l'enfer de cette soirée du Bataclan.

    La beauté d'un livre pour contenir l'horreur du déroulement de cette tragédie se conjuguant avec cette étincelle d'humanité que l'on décèle dans chacune des personnalités de ces témoins et qui rejaillit sur l'ensemble d'une horreur indescriptible dont ils parviennent pourtant à nous en restituer l'ampleur.

    Et il faut bien admettre que lorsque l'on a parcouru les récits de Jean-Claude, Helen, Stéphanie, Marilyn, Alix, Nicolas, Sylvie, Natasha, Frank, Stéphane, Camille, Alix N., Coralie, Gabin, Christophe, Marie-Pierre, Clotilde, Julien, Benoît, Florence et Guillaume, tout le reste des oeuvres consacrées aux attentats du 13 novembre 2025, que ce soit des romans comme Terrasses de Laurent Gaudé, ou des films comme Novembre de Cédric Jimenez apparaissent comme dénué de substance tant la force de chacun de ses récits dilue toutes les autres démarches, aussi louables soient-elles, pour retranscrire le déroulement de cette soirée d'automne qui a foudroyé la destinée d'une multitude de personnes, dont certaines livrent leurs témoignages.

    Le moins que l'on puisse faire, c'est de les écouter ou de les lire.

    Alors à l'occasion des dix ans de cette série d'attentats, les éditions de La Manufacture de livres nous proposent Mémoires Du Bataclan où vous retrouverez l'ensemble de ces récits uniques, dénués de l'image, qu'il importe de découvrir pour prendre la mesure de ces événements qui continuent de nous hanter. 

     

    Olivier Roller : Bataclan Mémoires. Photographie Récits Tatouages. Editions La Manufacture de livres 2022.

    Olivier Roller : Mémoires du Bataclan. Editions La Manufacture de livres 2025.

    A lire en écoutant : Mille Vagues de Feu! Chatterton. Album : Labyrinthe. 2025 Univers Em Fogo.

  • Ron Rash : Plus Bas Dans La Vallée. Le chantre des Appalaches.

    ron rash,plus bas dans la vallée,collection la noire,éditions gallimardImmanquablement rattaché aux états du sud des Etats-Unis, William Faulkner apparaît sur le seuil dès que l'on évoque un roman prenant pour cadre cette contrée marquante, ceci même lorsqu'il s'agit d'un texte récent, tandis que l'on se tourne désormais vers Ron Rash comme figure de référence lorsqu'il s'agit de parler de ces écrivains des Appalaches, cette chaîne de montagne de l'Est américain dont il est originaire et qui traverse l'ensemble de son œuvre. Incarnation viscérale de ce territoire sauvage dont il dépeint la beauté brutale avec une sobriété poétique imprégnée d'une pointe de noirceur, Ron Rash, autant romancier que poète, a littéralement disséqué cette région montagneuse qu'il affectionne tant, au gré de récits s'apparentant, pour certains d'entre eux, à des romans noirs ce qui importe finalement assez peu tant l'on est emporté par la magnificence de ces textes se rapportant à différentes époques qu'il restitue avec le naturalisme impressionnant qui le caractérise. Avec cet attachement à son territoire, on ne s'étonnera pas que Ron Rash cite volontiers Ramuz et Giono comme ses auteurs préférés lui qui sillonne, avec une inlassable passion, la région que ce soit lors de randonnées où à l'occasion de parties de pêche, source inépuisable de son inspiration qui rejaillit dans tous ses romans, mais également dans les deux recueils de nouvelles que sont Incandescences (Seuil 2015) et Plus Bas Dans La Vallée qui nous permet de retrouver certains protagonistes de Serena (Le Masque 2011), immense roman sur l'Amérique de la Grande Dépression dans les Great Smoky Mountains qui a contribué à assoir sa notoriété. Et pour certains réfractaire aux nouvelles, c'est pourtant en refoulant leur aversion à ce format qu'ils prendront la mesure de toute l'étendue du talent de Ron Rash au fil de récits qui  jalonnent l'histoire des Etats-Unis que ce soit donc les stigmates de la Grande Dépression avec cette suite de Serena, mais également la guerre de Sécession pour finalement parcourir une période plus contemporaine où l'on décèle parfois une pointe d'humour que les frères Coen ne renieraient pas.  

     

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    Alors qu'elle séjourne depuis un an au Brésil, Serena Pemberton est de retour dans les Great Smoky Mountains pour finaliser le contrat qui la lie à la compagnie de Brandonkamp et qui exige que les arbres de la dernière parcelle qu'elle possède dans la région soient abattus avant la fin du mois de juillet. Si le délai n'est pas respecté, les pénalités seront exorbitantes. En tout état de cause, il ne reste que trois jours pour y parvenir et le délai semble impossible avec les pluies diluviennes qui ont fait de ce flanc de montagne un véritable bourbier dans lequel évoluent des bûcherons épuisés, bien souvent victime de morsures de serpents qui déciment leurs rangs. Mais celle que l'on surnomme désormais la "Lady Macbeth des Appalaches à plus d'un tour dans son sac pour accélérer les cadences de son personnel en sous-effectif et elle peut s'appuyer sur son homme de main mutique et sans pitié qui compte également traquer l'enfant de son ancien patron, fruit d'une liaison adultère que Serena n'a jamais pardonné à son mari défunt.   

     

    On dira de Plus Bas Dans La Vallée, premier texte qui donne son titre au recueil, qu'il s'agit davantage d'un roman court que d'une nouvelle nous permettant donc de nous confronter une nouvelle fois à la dureté de cette femme d'affaire redoutable qui ne s'en laisse pas compter par ses adversaires en utilisant tous les moyens à sa disposition pour arriver à ses fins, y compris les plus expéditifs. Accompagné de sa mère dotée de certains pouvoirs divinatoires, on retrouve également la personnalité inquiétante de Galloway toujours déterminé à retrouver la trace de Rachel et de son fils dont on va également avoir des nouvelles. Autant dire qu'il importe auparavant d'avoir lu Serena, afin de saisir l'entièreté des enjeux qui se jouent au gré d'un récit extrêmement sombre, véritable plaidoyer pour la préservation d'une nature malmenée par cette exploitation forestière outrancière. Si elle est l'incarnation permanente de la menace pesant sur les protagonistes, Serana Pemberton apparaît comme plus en retrait, à l'image de son aigle qu'elle a dressé et qui plane sur cette parcelle de forêt devenu un véritable enfer pour les bûcherons qui y travaillent au péril de leur vie. Et c'est davantage dans ce quotidien terrible de travailleurs surexploités que Rod Rash se penche en nous immergeant littéralement au coeur de ce bourbier où la silhouette massive des arbres se dressent à flanc de montagne tel un péril insurmontable. Et comme à l'accoutumée, il y a cette part obscure qui imprègne un texte où il est également question de cette faune qui déserte ces lieux désormais dévastés à l'image de l'âme sombre de Serena. Du début des années trente, on passe à la période de la fin de la Guerre de Sécession avec Les Voisins où l'on part à la rencontre de Rebecca et de ses enfants confrontés à l'une de ces bandes de pillards sévissant dans la région tandis qu'émerge un secret inavouable. Avec Baptème c'est autour de la confrontation entre un révérend et un individu dévoyé en quête d'un mariage arrangé odieux et qui s'inscrit dans le registre d'une foi qui va arranger bien des choses, sur un note aux accents ironiques. L'Envol, se déroule de nos jours dans le cadre d'un parc naturel où une garde-faune se confronte à l'hostilité d'un repris de justice qui veut pêcher dans la rivière sans les autorisations requises et va s'achever sur un épilogue abrupte et poétique.  Sur une tonalité country, Le Dernier Pont Brûlé laisse place à une lueur d'espoir pour cette vagabonde dans la dèche trouvant l'aide auprès d'un ancien alcoolique qu'elle va croiser et qui saura s'en souvenir à tout jamais dans ce qui apparaît comme la nouvelle la plus subtile et la plus nuancée du recueil avec cette notion de regret qui émerge du récit. Plus drôles, plus mordantes seront Une sorte De Miracle et Leurs Yeux Anciens Et Brillants le deux dernières nouvelles d'un recueil où l'on perçoit l'aisance de Ron Rash dans des registres bien différents qui rendent hommage à cette région des Appalaches qu'il sait mettre en valeur sans jamais rien édulcorer des tourments qui affectent les communautés dont il saisit les comportements avec cette acuité saisissante. 

     

     

    Ron Rash : Plus Bas Dans La Vallée. Editions Gallimard / Collection La Noire 2022. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

    A lire en écoutant : Mansion In Heaven de John Cougar Mellencamp. Album : Big Daddy. 1989 John Mellencamp. 

  • Ron Rash : Une Tombe Pour Deux. Le fossoyeur.

    ron rash,une tombe pour deux,gallimard,la noireIl apparaît comme quelqu'un de discret et de modeste, préférant arpenter les sentiers ou pêcher quelques truites dans cette région des Appalaches qu'il affectionne tant, plutôt que de fréquenter les salons littéraires où il lui faut parler de ses livres. Une personnalité réservée donc à l'image de bon nombre des habitants de la Caroline du Sud où il est né et de la Caroline du Nord où il vit désormais en cultivant cet attachement à ses racines par le biais de ses récits s'attachant exclusivement à cet environnement âpre qu'il décrit  avec une ferveur poétique tout en déclinant cette noirceur qui imprègne cette communauté tourmentée par les maux de l'histoire ou par le déclin social qui frappe bon nombre de ses habitants. Depuis plus de 30 ans qu'il écrit et malgré sa discrétion, Ron Rash apparaît désormais comme un romancier mais aussi comme un poète de référence qui a influencé bon nombre d'auteurs à l'instar de David Joy qui le cite abondamment. Parfois ancré dans les méandres historiques de sa région à l'instar de Serena (Masque 2011) ou d'Une Terre D'Ombre (Seuil 2014) se déroulant dans les années trente pour l'un et à la fin de le première guerre mondiale pur l'autre, Ron Rash s'attache également à dépeindre une période plus actuelle sur un registre de violence sur fond de drogue dont les ravages endémiques frappent une population précarisée sombrant dans la marginalité et dont on peut prendre la mesure dans des récit tel que Le Monde A L'Endroit (Seuil 2012) ou Un Silence Brutal (La Noire 2019) . Et il faut bien avouer que l'on est toujours impressionné par ce style épuré qui n'est pourtant pas dénué d'intonations lyriques où la délicatesse du mot bien choisi fait émerger cette puissance imprégnant des textes ciselés qui doivent également beaucoup à la traduction française d'Isabelle Reinharez qui a accompagné le romancier tout au long de sa carrière. Et puis comme toujours, il est souvent question de divergences sociales avec Ron Rash comme le démontre Une Tombe Pour Deux prenant pour cadre la petite ville de Blowing Rock au coeur des Blue Ridge Mountains alors que la guerre de Corée résonne dans le lointain.


    Jacob Hampton ne répond pas toujours aux attentes de ses parents, propriétaires d'immenses terrains boisés, d'une scierie ainsi que du général store de la petite ville de Blowing Rock en Caroline du Nord. Mais s'ils n'ont rien dit de son amitié de jeunesse avec Blackburn, jeune homme défiguré par la polio et officiant désormais comme fossoyeur pour le compte de la paroisse, il en va tout autrement de son mariage avec Naomi, une fille de condition modeste qui attend un enfant de lui. Mais lorsque Jacob doit partir combattre en Corée, les Hampton estiment qu'il est temps d'élaborer un stratagème odieux afin de faire en sorte que Naomi sorte définitivement de la vie de leur fils qui a confié son épouse aux bons soins de son meilleur ami. Car bien au-delà de l'amour parental, il s'agit surtout pour eux de protéger à tout prix leurs intérêts et leurs biens de la convoitise d'une fille de paysan sans le sou. 

     

    Une fois n'est pas coutume, le roman débute en Corée alors que deux soldats luttent au corps à corps en se lardant de coups de couteau sur une rivière gelée, éclairée par un clair de lune hivernale. A elle seule, la scène résume cette dualité jaillissant des récit de Ron Rash où la violence rude se décline dans une atmosphère aux entournures poétiques sans pour autant sombrer dans une espèce d'esthétisme outrancier. C'est l'occasion pour le romancier d'aborder le thème de la réinsertion difficile des vétérans marqués par les affres des combats en suivant le parcours de Jacob qui doit encore surmonter un autre traumatisme lors de son retour au pays. Là encore, le romancier joue sur les nuances en évoquant ce retour à une vie normale alors que son entourage aspire à ce qu'il reprenne les affaires sur fond de mensonges et de trahisons en soulignant cette ambivalence entre les horreurs de la guerre et l'abjection d'une famille avide de conserver son patrimoine quoiqu'il en coûte. Ainsi, on découvre cette ambivalence émanant de la personnalité aimante des deux parents de Jacob estimant agir pour le bien de leur fils mais glissant vers une logique monstrueuse afin de s'affranchir de celle qu'il considère ne pas faire partie de leur milieu social et pour laquelle il n'éprouve qu'un mépris larvé. Le paradoxe de cette monstruosité réside dans le profil de Blackburn, l'autre personnage central du récit, dont le visage défiguré par la polio dissimule une générosité et une bonté à toute épreuve se traduisant dans le soin qu'il apporte à l'entretien du cimetière dont il a la charge, mais aussi de l'amitié qu'il voue à Jacob et à Naomi au gré d'un soutien sans faille, ceci en dépit des trahisons se tramant autour de lui et des tentations qui vont s'offrir à lui. Ainsi, au rythme d’une intrigue d’une remarquable simplicité, Ron Rash décline une nouvelle fois, avec Une tombe Pour Deux, cette lutte des classes allant jusqu’à empoisonner les rapports familiaux dans une impressionnante logique destructrice qui marque les esprits.


    Ron Rash : Une tombe Pour Deux (The Caretaker). Editions Gallimard/Collection La Noire 2024. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Isabelle Reinharez.

    A lire en écoutant : Road to Chicago de Thomas Newman. Album : Road To Perdition (Original Motion Picture Soudtrack). 2002 UMG Recording, Inc.