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04. Roman noir

  • Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. Le zoo.

    séverine chevalier,de guerre ou d’ailleurs,la manufacture de livres,roman rentrée littéraire,roman noir,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,littérature noire,lecture 2026,chronique littéraire,retour de lectureJe ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.

     

     

    IMG_5311.jpegElle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?

     

    « Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs

    quand c’est un ailleurs

    aux autres inimaginable

    c’est difficile de revenir »

     

    Mesure de nos jours

    Charlotte Delbo


    Jamais la citation de Charlote Delbo qui figure en épigraphe ne prendra plus de sens que Dans De Guerre Ou D’Ailleurs, où le champ de bataille se situe dans la cuisine de cette maison d’enfance, plus précisément autour de cette table en Formica à laquelle Lolita B., femme proche de la cinquantaine, ancienne star d’une émission de télé-réalité, est attablée, tandis que sa mère dort à l’étage. On n’en dira pas plus, quant à la nature de cette dévastation qui ronge de l’intérieur cette femme abimée nous rappelant la personnalité de Loana au travers d’un texte rédigé quelques mois avant son décès. Si Séverine Chevalier s’est inspiré de ce parcours de vie tragique, celui-ci rejaillit principalement  par le prismes de ces onze questions que l’on s’est sans doute posée au sujet de Loana et qui font office de titre pour chacun des chapitres du roman. Et ces interrogations transposées autour de la personnalité de Lolita B. nous interpelle forcément en nous ramenant vers notre propre mesquinerie quant à notre rapport à la notoriété, plus particulièrement dans le contexte de ces formats télévisuels. Il va de soi que Séverine Chevalier ne répondra pas à ces questions sordides mais qu’elle nous entrainera dans ce cheminement intérieur d’une impressionnante profondeur d’où vont rejaillir quelques souvenirs marquants qui vont façonner, de manière tragique, la trajectoire de Lolita B. Et c’est autour de cette errance dans la bourgade de son enfance que l’on prend la mesure de l’ampleur de cette guerre intérieure que la romancière restitue avec une impressionnante justesse et qui nous interpelle en permanence. Et comme pour faire écho à cette trajectoire chaotique, incarnation de ls colère qui ne manquera pas de gronder en nous, il y a Rémi, le fils de Lolita B., que l’on va suivre dans ses pérégrinations l’entrainant dans l’environnement de celles et ceux qui ont façonnés la fameuse Emission dont il ne sera jamais question, hormis ce parallèle avec ce zoo abandonné où rode un chevreuil à trois pattes, ou ces expositions d’autrefois où l’on exhibait des êtres humains en provenance des ces contrées lointaines de l’empire colonial. Et tandis que l’intrigue progresse, c’est tout ce questionnement qui apparait avec cette force tellurique qui nous bouscule dans nos certitudes bien campées quant aux participants de ces émissions de télé-réalité. Tout cela prend forme au gré d’un récit d’une intensité impressionnante qui s’achève sur un texte en prose qui oscille entre puissance et délicatesse, marque de fabrique d’une romancière dont le talent singulier nous interpelle constamment.

     

     

    Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. La Manufacture de livres 2026.

    A lire en écoutant : Ami Ou Ennemi de Maurane. Album : Ami Ou Ennemi. 1991 Polydor.

  • JEONG YOU-JEONG : UN BOHNEUR PARFAIT. LA SOUSTRACTION.

    IMG_5294.jpegExclusivement dédiée à la littérature en provenance de l’extrême-orient, la maison d’éditions Picquier a constitué, depuis 40 ans, un catalogue où tous les genres se confondent que ce soit des classiques ou des romans contemporains, des essais ou des ouvrages pour les enfants ainsi que de la littérature noire allant du thriller au policier classique en passant  par le roman noir. Ce qui importe dans le choix des textes, c’est cette sensation d’effectuer une véritable immersion par le biais d’intrigues du cru habilement traduites nous permettant de saisir les particularismes du pays, tant au niveau géographique bien évidemment, mais surtout dans la dimension culturelle et sociale qui émergent de récits ancrés dans le terroir. Dès lors, avec une ligne éditoriale de ce calibre, on comprendra que les thrillers qui intègrent la collection ne répondent pas forcement aux codes occidentaux propre au genre, ce qui permet à Un Bonheur Parfait de la sud-coréenne Jeong You-jeong d’apparaitre comme un récit dense et chargé de tensions certes, mais qui se dispensera de rebondissements absurdes pour se concentrer sur le fil d’une intrigue captivante qui s’articule autour des points de vue de l’entourage d’une sociopathe inquiétante et qui s’inspire d’un fait divers réel qui a marqué le pays. Il faut dire que la romancière, infirmière de formation, n’est pas une débutante avec pas moins de huit romans qui s’inscrivent tous dans une veine sombre et dont plusieurs d’entre eux ont fait l’objet d’une adaptation au cinéma tandis que d’autres sont traduits en français à l’instar de Généalogie Du Mal (Picquier 2018), un thriller psychologique qui se penchait déjà sur le portrait d’un jeune homme tourmenté se réveillant avec le cadavre de sa mère gisant en bas des escaliers du duplex où ils vivent. Ainisi, au-delà de la noirceur de ses romans, lJeong You-jeong s’emploie à nous offrir un tableau vif de la société sud-coréenne qu’elle restitue par l’entremise de personnages à la fois nuancés et extrêmement fouillés dont les interactions nous donnent un aperçu des rapports qui les régentent au sein de leur environnement très codifié.

     

    IMG_5292.jpegA six ans Jiyu s’emploie à respecter du mieux qu’elle peut les règles que lui impose sa maman. Il faut dire que Yuna est exigeante et que son humeur s’assombrit lorsque l’on ne répond pas à ses attentes. Sa soeur en a fait les frais ainsi que le second mari de Yuna qui vient de perdre son fils, issu d’un premier mariage, dans des circonstances tragiques. Il faut dire que les tragédies s’enchaînent dans l’entourage de Yuna. On commence même à se demander ce qu’il est advenu de son premier mari qui semble avoir disparu de la circulation. Jiyu pourrait bien dire qu’elle a vu son papa et qu’elle s’est promenée avec lui au bord de l’étang aux canards avant qu’il ne parte définitivement après avoir mangé un bon repas concocté par sa maman. Mais celle-ci dit que c’est un secret. Et puis il y ces rêves terribles qui hantent les nuits de la fillette avec ces oiseaux qui semblent hurler de douleur. Qu’ont-ils pu avoir bien vu ?


    Contrairement à bon nombre de thrillers se focalisant sur des psychopathes, on n’adoptera jamais le point de vue de Yuna, cette femme narcissique dont le portrait s’esquisse par le prisme de son entourage que ce soit Jiyu sa fille, Eun-ho  son second mari et Jae-in sa grande soeur que Jeong You-jeong met en scène dans une alternance de trois chapitres qui constituent chacune des trois partie d’un roman à la mécanique aussi précise que redoutable. Dès lors, à  mesure que l’on progresse dans le cours de l’intrigue, s’additionne ainsi les regards parcellaires de chacun des proches de Yuna qui vont nous permettre de saisir l’ampleur de sa personnalité terrifiante tout en se demandant ce qu’il va advenir de chacun d’entre eux, ceci dans une atmosphère chargée de tension. Ce que l’on apprécie avec cette romancière sud-coréenne, c’est ce pouvoir de suggestion qui rejaillit d’un texte où l’horreur émerge dans une espèce d’incertitude qui ne font que renforcer les doutes du lecteur, sans pour autant abuser du procédé. De cette manière, l’enjeu du roman s’articule autour du devenir des trois membres de la famille de Yuna à mesure que l’on distingue les projets de cette personne inquiétante, en quête d’Un Bonheur Parfait qui se construit au gré d’une logique implacable qui fait froid dans le dos et que l’on retrouve sur le quatrième de couverture qu’il faudra s’abstenir de lire tant il dévoile certains aspects de l’intrigue, quand bien même si celle-ci ne se définit pas sur des ressorts surprenants mais davantage sur une construction machiavélique où Yuna apparaît peu à peu dans toute sa froide humanité imprégnée tout de même d’une certaine détresse qui ne la rend que plus crédible. Tout cela se construit sur un rythme lent qui correspond à cette langueur hivernale imprégnant un récit de plus de 500 pages où chaque détail compte en s’enchâssant parfaitement et en nous invitant à découvrir également les rapports qui régissent cette famille coréenne reflet d’une société où la pression qu’elle soit sociale ou familiale semble définir les codes d’une société fortement hiérarchisée. Et puis, au gré de quelques analepses chargée d’une certaine mélancolie, on s’aventurera du côté de Vladivostok, ville russe, guère éloignée de la Corée du Sud qui abrita d’ailleurs une importante communauté coréenne avant que Staline ne fasse raser le quartier, mais qui entretient aujourd'hui encore, des liens économiques, culturels et touristiques étroits avec ce pays. D’une richesse incroyable tant au niveau des personnages que de l’environnement dans lequel ils évoluent, Un Bonheur Parfait apparait comme un thriller prenant qui vous envoute à mesure que l’on progresse dans les rouages tortueux d’un texte dense à l'écriture ciselée qui dévoile les contours de la personnalité d’une femme aussi troublante que fascinante.


    Jeong You-jeong : Un Bonheur Parfait (Perfect Happiness - Wanjeonhan Haengbok). Editions Picquier 2024. Traduit du coréen par Lim Yeong-hee avec la collaboration de Suzy Borello.

    A lire en écoutant : Why  Should I Love You de Kate Bush. Album : The Red Shoes. 2011 Noble & Brite Ltd.

     

     

  • Frank Bill : Mordre La Poussière.

    IMG_5172.jpegIl y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles  de Donald Ray Pollock, on retrouve chez Frank Bill cette écriture brutale et cinglante qui met en exergue l’Amérique des laissés-pour-compte où l’on croise des vétérans rongés par les traumas de la guerre se réinsérant tant bien que mal dans l’univers âpre du monde ouvrier et de l’usine, tandis que l’on soulage les corps usés avec l’oxycodone qui devient le théâtre de trafics sordides. C’est au sein de ce tableau, plutôt sombre, que se met en place l’intrigue de Mordre La Poussière qui s’articule autour de la personnalité de Miles Knox, rescapé de la guerre du Vietnam, adepte de la musculation intensive sous stéroïde, qui tente de conserver tant bien que mal son emploi à l’usine, en dépit de son tempérament sanguin.

     

    IMG_4664.jpegSon statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles  va entamer des recherches erratiques qui vont l’embarquer à la lisière de la folie, au cours d’une longue nuit sans fin. Une situation explosive qui risque bien de dégénérer.

     

    Si le coeur de l’intrigue se déroule sur l’espace d’un jour et d’une nuit tourmentée,  Frank Bill se joue de la temporalité à mesure que l’on plonge dans les délires de Miles Knox  cet ancien Marines hantés par la silhouette fantomatique d’un compagnon d’arme qui semble lui susurrer quelques imprécations obscures qui vont ranimer certains souvenirs du Viet-Nam qu’il aurait préféré garder enfoui à tout jamais. On s’égare ainsi dans les réminiscences d’une mission aux entournures douteuses qui se fragmente dans l’esprit torturé de ce vétéran tandis qu’il se débat entre cauchemar et réalité se conjuguant dans un agrégat de violence, de douleur et même d’horreur rappelant, à certains égards, les errements d’un certain colonel Kurz dans Apocalypse Now. Mais Miles Knox n’est pas le seul individu qui va Mordre La Poussière puisque l’on adopte également le point de vue de Shelby qui se heurte aux exactions de son frère jumeau ainsi que celui de Nathaniel, un ancien policier, devenu armurier qui vient de recueillir son neveu unique témoin de la mort de son père et de sa mère, dealers d’oxycodone, tous exécuté sous ses yeux. C’est donc autour de ces trois personnages que se construit cette intrigue rude, sans fioriture, qui parfois part délibérément en vrille pour retomber sur ses pieds dans ce qui apparaît comme un récit extrêmement bien construit s’inscrivant dans le réalisme sans fard d’individus un peu paumés qui n’attendent pas grand chose d’un rêve américain noyé dans l’alcool, l’oxycodone et les stéroïdes. Au final, on distingue des femmes et des hommes qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre au sein d’un milieu plutôt farouche, mais qui trébuchent parfois au gré d’une routine qui peut se révéler délétère. Reste à savoir qui parmi, Miles, Shelby et Nathaniel, sera capable de se relever dans les ruines d’une journée et d’une nuit cauchemardesque que Frank Bill met un scène dans des environnements rudes que ce soit l’usine, les bars glauques ainsi que cette plantation de marijuana abritant une masure rongée par la vermine où cette cabane de pêcheur dans laquelle Shelby va se confronter aux souvenirs douloureux qui imprègnent son parcours tragique. Tout cela s’enchaine à merveille au rythme d’une construction narrative à la fois intense et habile qui s’agrège dans l’abîme d’une atmosphère poisseuse, chargée de testostérone à l’image de Miles Knox dont la personnalité complexe emprunte quelques traits de caractère au père de Frank Bill des éléments qui lui sont propre à l’instar de cette passion pour la musculation qui fait office d’échappatoire pour ce héros tourmenté dont la force de caractère masque une profonde détresse. Et c’est bien ce qui transparait dans Mordre La Poussière, avec cette dureté et cette violence, jamais gratuites qui imprègne ce texte brutal qui n’est pourtant pas dépourvu de nuance à l’image de cette épilogue qui s’inscrit dans le réalisme sans fard que Frank Bill dépeint avec force de talent qui vous secoue.

     


    Frank Bill : Mordre La Poussière (Back To The Dirt). Editions Plon 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoko Lacour.

    A lire en écoutant : Engine 999 de The Hooters. Album : One  Way Home. 1987 CBS INC.

  • NIKOS NIKOLOPOULOS : ET ATHENE BRULAIT. NEIGE DE CENDRES.

    IMG_5063.jpegParfois il faut y mettre un peu du sien lorsque l’on est romancier et que l’on veut capter le lectorat, ce d’autant plus lorsque l’on s’inscrit dans un domaine spécifique, à l’instar du polar grec qui se décline désormais dans ce qui apparait comme une série. C’est ainsi que Nicolas Verdan a endossé le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos, du nom de famille de sa grand-mère maternelle, pour la publication de Et Athènes Brûlait, troisième opus mettant en scène Evangelos Moutzouris, un ancien agent des services de renseignements grecs que l’on découvrait dans Le Mur Grec, initialement publié en 2015 chez la maison d’éditions suisse Bernard Campiche, avant d’être réédité en France auprès de l’Atalante, dans la défunte collection Fusion qui nous proposait également La Récolte Des Enfants, (L’Atalante 2022) second volume des pérégrination de cet enquêteur oscillant entre la Suisse et la Grèce, tout comme son auteur également journaliste indépendant. On relèvera que les deux premiers romans sont disponibles dans la  version poche chez J’ai Lu, tandis qu’à l’occasion de la parution de ce nouveau roman noir, Nikos Nikolopoulos intègre désormais la collection noire Noire des éditions de L’Aube.  Grand amateur de littérature noire et collectionneur à ses heures des classiques du genre, on trouve dans les textes du romancier helvéto-grec cette dimension sociale qui alimente des intrigues s’employant à mettre en lumière les dérives écologiques d’un pays qui s’enlise dans le marasme d’une coopération aux conséquences désastreuses, thème central de Et Athènes Brûlait, un récit sombre, à la fois bref et solide.

     

    IMG_4669.jpegIl n’y a pas de répit du coté d’Athènes avec ces incendies qui perdurent au mois de septembre en enveloppant la capital d’une épaisse brume acre dans laquelle les habitants étouffent.  Et du côté de la mer ce n’est guère mieux puisque l’extension du port de Pyrée, au profit d’un consortium chinois, génère des boues toxiques que l’on déverse au large, a détriment de la faune marine. C’est pour toutes ces raisons que Popi, jeune agente du Renseignement, refuse même l’idée d’avoir un enfant avec celui qui partage sa vie. Pour un peu, elle aurait même une certaine sympathie pour le militant écologiste sur lequel elle doit enquêter et qui menace de s’en prendre à Starkos, le ministre de l’Environnement également instigateur de ce projet désastreux. Mais outre le dilemme moral qui la taraude, Popi se demande ce que vient faire dans l’équation, cet ancien collègue, Evangelos Moutzouris, qui semble détenir quelques informations compromettantes au sujet de cet édile politique dont les risques d’attentat se précisent.

     

    Du chapitre dix au chapitre zéro, Et Athènes Brûlait s’égrène comme un compte à rebours autour duquel Nikos Nikolopulos décline un tableau extrêmement sombre et pessimiste de la ville d’Athènes et de ses environs, dont la localité d’Eleusis, qui, au-delà de ses sites archéologiques, est devenue un pôle des activités industrielles, portuaires et commerciales du pays, sacrifiée sur l’autel du profit et de la corruption qui en découlent. C’est donc autour de ce sujet sensible que le romancier construit son intrigue qui s’articule essentiellement autour de Popi, jeune femme aussi énergique que désespérée, menant ses investigations auprès d’un groupuscule extrémiste de militants écologistes menaçant de s’en prendre à celui qu’ils jugent responsable de dérives qui ravagent la Grèce, que ce soit les incendies mais également la pollution marine émanant de cette emprise d’entrepreneurs chinois investissant dans un redimensionnement du port à leur seul profit. Au fil de l’intrigue, Evangelos Moutzouris, apparait de manière plutôt succincte en incarnant les reliquats du passé sombre de la dictature des colonels qui recevait le soutien des Etats-Unis. D’une époque à l’autre, Nikos Nikolopoulos souligne donc cette espèce d’ingérence de pays tiers n’hésitant pas à exploiter les ressources du pays au détriment des habitants malmenés par des autorités corrompues. A partir de ce constat amère qui émane de l’intrigue, on perçoit l’indignation et la révolte de certains individus prêts à faire usage de la violence pour faire en sorte de mettre fin cette surexploitation outrancière et démesurée. Ainsi, sous ce voile de fumée des incendies  qui les encerclent, les villes d’Athènes et d’Eleusis apparaissent comme sclérosées par une pollution infernale dans laquelle évolue les différents protagonistes d’une intrigue aussi lucide que pessimiste et dont l’enjeu prenant consiste à savoir si Popi parviendra à déjouer ce projet d’attentat sur lequel elle enquête. Malgré ses tonalités inquiétantes, Nikos Nikolopoulos s’ingénie également à mettre en scène ces petits instants du quotidien d’une communauté résiliante qui viennent quelque peu soulager cette atmosphère terrifiante qui imprègne le texte, ce d’autant plus avec cette mouvance d’une police corrompue qui vient s’en prendre aux migrants, devenant les boucs émissaires  de tous les maux qui frappent le pays. Tout cela s’achève sur un épilogue où les regrets s’agrègent à une faible note d’espoir entre un passé révolu que Nikos Nikolopoulos met en exergue et un avenir incertain qui s’inscrit dans un changement de paradigmes qui demeure encore au stade d’une dramatique utopie, à l’image de cette Voie sacrée disparue sous le bitume, incarnation explicite d’un monde perdu qui n’aspire qu’à renaitre de ses cendres.

     

    Nikos Nikolopoulos : Et Athènes Brûlait. Editions de L’Aube Noire 2026.

    A lire en écoutant : A Strock of Luck de Garbage. Album : Garbage. 2015 Garbage Unlimited, LLC.

  • Adam Rapp : A La Table Des Loups. Les racines du mal.

    IMG_4919.jpegS’il s’agit de son premier roman traduit en français, il oeuvre depuis des décennies en tant que dramaturge anglo saxon avec près d’une trentaine de pièces de théâtre à son actif dont des comédies musicales comme The Outsiders de S. E. Hinton, adapté en son temps au cinéma par Francis Ford Coppola. Adam Rapp a également travaillé comme scénariste pour plusieurs séries que ce soit The L World, En Thérapie et Dexter : New Blood tout en étant l’auteur d’une dizaine de textes young adult et de trois romans destinés aux adultes mettant en scène, tout comme ses pièces de théâtre, des individus de la classe moyenne du Midwest tentant de s’extraire de leur condition en se rendant du côté de New-York et qui s’inscrivent tous dans des tonalités assez sombres. A partir de ce parcours professionnel riche, on comprendra qu’Adam Rapp excelle dans l’art d’une mise en scène habile et puissante qui rejaillit notamment dans A La Table Des Loups, fresque d’une famille ordinaire évoluant dans l’Amérique contemporaine des années cinquante jusqu’à nos jours et sur laquelle plane l’ombre inquiétante de tueurs en série tout en s’inspirant de sa propre trajectoire mais également de celle de sa famille, plus particulièrement de sa mère infirmière qui a travaillé au sein du Stateville Correctionnal Center, établissement carcéral de haute sécurité où avait lieu les exécutions dans l’état de l’Illinois et qui deviendra le décor d’une partie de cette intrigue intimiste hors norme et d’une singulière puissance de feu qui balaie tout sur son passage.

     

    IMG_4654.jpegAvec son mari Donald, Sue Larkin a fait en sorte d’élever une famille modèle en respectant les préceptes de la paroisse dElmira, dans l’état de New York où elle est devenue l’un des piliers de cette communauté sans histoire, ou presque. Mais la vie n’est pas facile pour autant, notamment avec la perte d’Archie le dernier né de la fratrie emporté soudainement par la fièvre le 19 aout 1951. Et puis les années passent et les enfants grandissent et deviennent adultes. Myra Lee devient infirmière et doit élever seul son enfant tandis que sa soeur Lexy accède à l’opulence de la bourgeoisie, dans l’entre-soi d’une banlieue chic. Fiona a choisi de s’émanciper en menant une vie de bohème chaotique dans les quartiers branchés de New York. Quant à Alec, il semble vouloir se distancer de sa famille en errant dans les méandres inquiétants de l’Amérique profonde. Si chacun d’entre eux a emprunté un parcours différent, il y a cette violence sous-jacente qui affleure dans leur existence respective, comme une espèce de lien indéfectible. Et pour accentuer le malaise, il y a ces cartes postales que leur mère reçoit régulièrement dont elle fait en sorte d’ignorer le message étrange et inquiétant  qui y figure.

     

    On ne parlera pas véritablement de saga familiale en suivant les différentes trajectoires de la famille Larkin débutant à l’orée des années cinquante pour s’achever en 2010 en passant en revue l’ensemble de chaque décennie où l’on s’arrête sur une date précise faisant office de chapitre qui va se déclines sur l’un des points vue, somme toute ordinaire, d’un des membres de cette famille en apparence sans histoire mais dont on perçoit une faille sous-jacente qui semble les animer. On ne parlera pas non plus d’une fresque historique, même si l’on distingue parfois en arrière-plan quelques évènements marquants de l’époque qui n’interfèrent d’ailleurs pas véritablement dans le cours de l’intrigue mais servent davantage de jalons qui vont alimenter cette atmosphère tendue où le malaise est perceptible à chaque instant. Mais ce sont des faits divers qui ont marqué l’actualité de l’époque qui s’invitent parfois A La Table Des Loups afin de nourrir cette violence palpable qui imprègne le texte et d’où émerge la figure tutélaire et inquiétante du tueur en série qui hante les pages de cette intrigue intimiste où l’on décèle au sein de scènes ordinaires de cette « american way of life », les racines d’un mal profond phagocytant les relations de la famille Larkin, entre non-dit et peur de faire face à l’indicible horreur. Indicible c’est bien le mot adéquat pour évoquer cette tension autour de la personnification même d’un tueur dont on saisira l’approche, la détresse et l’extreme solitude tout en restant au seuil de l’acte en lui-même qui apparaîtra dans sa finalité sous la forme d’une pelle et d’une brouette contenant un reliquat de ciment frais. Et c’est bien dans cette forme suggestive que se révèle le talent d’écriture d’Adam Rapp qui fait en sorte de maintenir ce malaise qui émane de chacun des personnages lui permettant également d’évoquer la complexité du parcours d’un dramaturge ce d’autant plus atteint de schizophrénie tout en rendant hommage à sa mère infirmière qui devient l’un des personnages principales de l’intrigue. Tout cela se met donc en place dans l’enchevêtrement de ces trajectoires si différentes nous permettant d’arpenter l’ensemble du pays dans une mosaïque de scène de vie aux apparences banales jusqu’a ce qu’appariasse le petit élément qui va tout faire basculer et qui ne manquera pas de saisir le lecteur. Dès lors, on comprendra qu’A La Table Des Loups apparait comme un texte protéiforme d’une singularité extrême mais dont on saisit l’ensemble avec une aisance exceptionnelle qui s’inscrit dans la lignée des très grands romans noirs américains.

     

    Adam Rapp : A La Table Des Loups (Wolf at the Table). Editions du Seuil 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte.

    A lire en écoutant : Do it Again de Steely Dan. Album: Can’t Buy A Thrill. 2022 UMG Recordings, Inc.