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France

  • Chronique polar : Laurent Guillaume - China White. French Connection & Blue Magic.

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRetour de lecture sur  China White, troisième et dernier volume de la saga historique Les Dames De Guerre de Laurent Guillaume  (Éditions Robert Laffont/ La Bête Noire).

     

    Portrait :

    Durant une grande partie de sa carrière de policier, il a officié dans la lutte contre les stupéfiants, un engagement qui l'a notamment conduit à devenir conseiller au Mali et à s'intéresser à la dimension géopolitique des trafics ce qui lui permettra, après son départ de l'institution, de travailler comme consultant indépendant auprès de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime.

    D'autre part, quand Laurent Guillaume se lance dans l'écriture et devient un auteur reconnu grâce à des fictions comme la série Mako, centrée sur un policier de la Brigade Anti-Criminalité où il a également été affecté, ou des ouvrages tels que Là Où Vivent Les Loups (Denoël 2018) et Un Coin De Ciel Brûlait (Michel Lafon 2021), il travaille parallèlement en tant que scénariste pour des séries télévisées telles que Section Zéro et Les Espions De La Terreur.

    Et c'est sans doute de cette conjonction entre son expertise sur terrain des stupéfiants et son activité de dramaturge que naquirent Les Dames De Guerre, une saga en trois volumes s'articulant autour du destin d'Elizabeth Cole, une reporter pour le magazine Life, s'inspirant du parcours de la photographe Lee Miller, qui pourrait être adaptée par le producteur du Bureau Des Légendes.

    Mais au-delà de l'itinéraire glamour de cette journaliste baroudeuse, c'est toute l'histoire géopolitique du commerce d'opium et d'héroïne que l'auteur va mettre en exergue dans les différents opus de cette trilogie débutant avec Saïgon (La Bête Noire 2024) où l'on découvre les contours de l'opération X, vaste réseau de contrebande du pavot servant à financer la guerre d'Indochine. Celle-ci se poursuit avec Opium Lady (La Bête Noire 2025) s'intéressant à la vie d'Olive Yang, une trafiquante notoire à la tête d'une milice armée opérant dans le fameux secteur du Triangle d'or, plus particulièrement dans le Kokang que Joseph Kessel a évoqué dans La Vallée Des Rubis (Folio 1994) et qui apparaît d'ailleurs fugacement au cours de l'intrigue.

    Enfin, c'est le déferlement de la drogue sur la ville de New York à la fin des années cinquante dont il va être question dans China White, dernier volet de la trilogie qui s'avère bien plus sombre que les deux volumes précédents avec l'emprise omniprésente de la mafia affiliée à la célèbre French Connection.

     

    laurent guillaume,china white,les dames de guerre,roman noir,robert laffont,roman d'aventure,mon roman noir et bien serre,blog littéraireRésumé :

    En 1958, lorsqu’elle revient à New York, Elizabeth Cole va tenter de renouer avec Lee, sa fille âgée de cinq ans qui est élevée par ses beaux-parents. Il faut dire que son ex-mari, assistant du procureur, est passablement occupé par le phénomène de la drogue qui gangrène les quartiers de la ville.

    Pour y faire face, il a monté une task force dirigée par Devine Malone, un flic chevronné au caractère revêche. Au fil des investigations, ils mettent au jour une filière transitant par l’île de Cuba qu’ils vont tenter d’éradiquer avec l’aide d’Elizabeth, sous le couvert d’un reportage sur un certain Meyer Lansky, directeur de l’hôtel Riviera abritant le plus grand casino d’Amérique. Mais l’opération tourne au désastre, ce qui pousse la reporter-photographe à parcourir les quatre coins du monde afin de s’étourdir dans le travail.

    Et dix ans plus tard, la situation à New York a empiré avec l’apparition de la China White, un opiacé d’une rare pureté qui fait des ravages dans la population et qui risque bien de toucher les proches auxquels elle tient le plus.



    Retour de lecture :

    Comme pour les opus précédents, le lecteur croise dans China White une multitude de personnalités historiques ayant exercé une influence sur ce déferlement d’héroïne, mais s'étant aussi illustrées dans la lutte qui en découle au sein de la Grosse Pomme, laquelle apparaît plutôt flétrie à mesure que les quartiers défavorisés sont gangrénés par ce mal insidieux.

    Mais ce sont également des hommages à la fiction que l’on va retrouver dans ce roman avec des individus tels qu’Ed Cercueil ou Eddie « Popeye » Egan, qui surgissent au cours d’une intrigue saluant La Reine Des Pommes de Chester Himes pour l’un, et French Connection de Robin Moore pour le second, dont l’adaptation au cinéma par William Friedkin est devenue l’incarnation mythique d’une ville à l’atmosphère glauque, froide et pesante que Laurent Guillaume parvient à reconstituer avec ce mélange subtil d’imaginaire s’agrégeant à la réalité de l’époque.

    On accompagne tout d’abord Devine Malone, flic new-yorkais opiniâtre dirigeant une équipe d’enquêteurs chargée de mettre au jour les accointances entre la mafia et la French Connection qui inondent le pays avec leur marchandise sous l’égide de Santo Trafficante Junior, personnalité discrète, inquiétante et sans pitié à l’origine de ce réseau transitant par Cuba.

    C’est dans une seconde partie prenant pour cadre la région de La Havane qu’apparaît Elizabeth Cole, impliquée de manière indirecte dans les investigations diligentées par son ex-mari, nous permettant d’observer l’alliance entre la dictature de Batista et la famille Trafficante qui va prospérer grâce au jeu et à l’hôtellerie de luxe financés en grande partie par le commerce de stupéfiants lié à la pègre corse.

    Sur un registre à la lisière de l’enquête policière et du récit d’aventure, on distingue ainsi les passionnantes connotations géopolitiques de ce vaste marché international que Laurent Guillaume met en scène avec une force dramatique et une tension qui vont fragiliser cette reporter endurcie.

    Avec Blue Magic, troisième et dernière partie de l’intrigue, le titre fait allusion à la dénomination de cette fameuse héroïne China White que Frank Lucas, un gangster de Harlem, importa directement du Triangle d’or, sur fond de guerre du Vietnam et dont la trajectoire fut transposée à l'écran par le réalisateur Ridley Scott dans American Gangster.

    Dans une approche beaucoup plus réaliste, le récit suit Elizabeth Cole dans ses pérégrinations au Vietnam et en Thaïlande, où l’on distingue les contours d’une contrebande beaucoup plus âpre, bien éloignée du mythe hollywoodien avec lequel Laurent Guillaume prend ses distances sans pour autant sacrifier le suspense d’une trame qui peut se révéler parfois quelque peu décousue tant le sujet est vaste.

    Il n’empêche que l’on apprécie cette exploitation des faits réels de l’époque qui se mettent au service de la narration, à l’instar du fameux massacre de Mỹ Lai au Vietnam dont Elizabeth Cole va être la spectatrice, lui donnant l’occasion de se rendre à Bangkok où elle va dériver avant de revenir à New York en observant de manière indirecte la filière mise en place par Frank Lucas.

    Tout cela s'agence de manière habile, au gré d’une écriture sobre et efficace permettant de distiller une profusion d’événements prenants qui se succèdent à un rythme soutenu dont on ressort littéralement groggy.

     

     

    Laurent Guillaume : China White. Editions Robert Laffont/Collection La Bête Noire 2026.

    A lire en écoutant : People In Search Of A Life de Marc Dorsey. Album : Clockers (Original Motion Picture Soundtrack). 1995 On The Low.

  • Chronique polar : Valentine Imhof - Les Abandonnés de l’île Saint-Paul. Le scandale oublié de 1930.

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitRetour de lecture sur le récit noir historique Les Abandonnés de l’île Saint-Paul de Valentine Imhof (Éditions de l’Aube).



    Portrait :

    Il ne faudrait pas se fier à cette apparence calme et posée qu’elle dégage alors que l’on décèle dans l’ensemble de ses textes une espèce d’énergie disruptive transparaissant dans la maîtrise d’une écriture solide, engagée et imprégnée d’une noirceur troublante qui transcende son œuvre.

    Si le premier roman de Valentine Imhof, Par Les Rafales (Rouergue 2018), se déroule à Metz, non loin de Nancy où elle est née, on relèvera que Zippo (Rouergue 2019) et Le Blues Des Phalènes (Rouergue 2022) prennent pour cadre les États-Unis, résurgence sans doute d’une passion pour ce pays dont elle a étudié la littérature avant d’enseigner durant deux ans dans une université du Midwest, tandis que son tout premier ouvrage publié est un essai biographique consacré à Henry Miller.

    Mais c’est d’un tout autre environnement qu’il est question dans Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul, reflet du goût de l’insularité pour celle qui s’est établie depuis 25 ans à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeure de lettres au lycée Émile-Letournel, et qui s’est penchée sur le sort de ces sept forçats de la mer que l’on va laisser livrés à eux-mêmes sur un îlot désertique de l’océan Indien, non pas trois mois comme initialement prévu, mais plus de neuf mois.

    Traitant d’un fait d’actualité des années trente, ce nouvel ouvrage de Valentine Imhof inaugure la nouvelle série « L’affaire qui » des éditions de l’Aube dirigée par Michèle Pedinielli, qui invite des autrices et des auteurs de la littérature noire à explorer un fait divers historique de leur choix leur paraissant particulièrement emblématique de l’époque où il se situe.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitRésumé :

    Mars 1930. Après avoir mis en conserve les langoustes sur l’île de Saint-Paul, l’équipage de l’Austral s’apprête à appareiller pour retourner au pays mettant ainsi un terme à une éprouvante campagne de pêche de six mois. Néanmoins la société La Langouste française exige  une présence sur l’île afin d’assurer le gardiennage des installations ainsi qu’une présence pérenne sur ce territoire contesté  de l’empire colonial français. Ce sont donc six employés Bretons, dont une femme enceinte, et un ouvrier Malgache qui vont rester seuls sur cette terre désolée dans ce qui apparaît presque comme un congé payé d’une durée maximum de trois mois alors que l’on n’exige d’eux que de menus travaux d’entretien. Mais la relève tarde à venir, ce qui fait que ce séjour forcé se prolonge de six mois et que lorsque le navire accoste enfin, ce ne sont plus que trois survivants que l’on va retrouver sur l’île de Saint-Paul.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitCritique :

    En s'associant à RetroNews, le site de presse de la BnF, chaque ouvrage de la collection L'affaire se voit enrichi d'illustrations — qu'il s'agisse d'articles de journaux, de photos ou de gravures — qui permettent de mieux saisir le contexte de l'époque entourant le sujet abordé. C'est le cas pour cette tragédie des années trente que Valentine Imhof prend soin de restituer avec rigueur, sans que la narration, imprégnée d'une certaine colère et parfois d'une atmosphère mélancolique, n'en souffre pour autant. Ainsi, Les Abandonnés de l'île Saint-Paul se lit d'une traite, mêlant un sentiment d'aventure à un regard social sur cette période où l'empire colonial français est à son apogée, laissant la place à une liberté entrepreneuriale où le profit se fait sur le dos des autochtones et des travailleurs, en pillant les richesses de ces régions conquises.

    Subdivisé en deux parties, l'ouvrage débute avec « L'attente », dans laquelle Valentine Imhof s'attache à mettre en exergue le calvaire de ces six hommes et de cette femme enceinte dans un registre sobre qui ne fait que renforcer toute la détresse de cet abandon de neuf mois et de ces morts qui se succèdent. Si l'on avait un doute, on perçoit que la vie des individus ne vaut pas grand-chose pour ces entrepreneurs avides qui s'évertuent à faire en sorte que leurs investissements génèrent du bénéfice à tout prix.

    Dans la seconde partie, consacrée à « L'affaire des oubliés de Saint-Paul » en tant que telle, Valentine Imhof s'intéresse aux médias qui vont traiter ce drame et, bien entendu, aux circonvolutions judiciaires qui vont s'étaler sur près d'une décennie, avec comme enjeu de savoir si les survivants vont finir par être indemnisés. Mais avec des titres racoleurs comme les « Robinson volontaires », la plupart des articles de presse s'orientent vers une narration à la fois romanesque et exotique destinée à faire frissonner le lecteur qui ne sera guère au service des rescapés, qui vont être jetés en pâture à l'occasion de procès où les joutes verbales des avocats, souvent de connivence, deviennent plus importantes que le fond de l'affaire.

    Ainsi, l'événement apparaît sous un angle sensationnaliste dont Valentine Imhof souligne la désinvolture, notamment à travers ce terme d'« oubli », comme s'il s'agissait de simples marchandises que l'on aurait égarées durant neuf mois. Tout cela se décline sur fond d'entre-soi et d'injustice, suscitant un effroi et une indignation que l'on peut percevoir tout au long d'un récit intense où l'on distingue ce mépris des individus et des classes sociales modestes auxquelles ils appartiennent et que l'on exploite sans vergogne.

    Aussi bref que dense, Les Abandonnés De L'Île Saint-Paul s'inscrit dans un registre journalistique passionnant, que la romancière conjugue avec son sens de l'intrigue aiguisé pour mettre en évidence les dérives d'une époque où l'on tend à minimiser la valeur d'une vie humaine, sacrifiée sur l'autel du profit. Pas certain que cet aspect ait beaucoup évolué.

     

    valentine imhof,Éditions de l'aube,parution 2026,récitA noter que Valentine Imhof est la marraine du festival Toulouse Polar Du Sud qui se déroulera du 9 au 11 octobre 2026.

    Valentine Imhof : Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul. Série « L’affaire qui » de la collection Aube Noire / Editions de L'Aube 2026.

    A lire en écoutant : On Every Street de Dire Strait. Album : On Every Strait. 1991 Mercure Records Limited.

     

  • YAN LESPOUX : LES AMATEURS. COKE EN MEDOC.

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    Service de presse.

     

    Il ne vous aura pas échappé que la rentrée littéraire vient de débarquer avec son avalanche de livres que l’on ne  lira pas, pour la plupart, ce qui en soi n’est pas forcément une mauvaise nouvelle au regard de la ligne des grands groupes éditoriaux s’employant à truster les places des étals de librairies avec cette sempiternelle quête de la visibilité se conjuguant à une affligeante homogénéité qui rejaillit dans la sélection des grands prix littéraires de cette saison vous donnant l’impression de vivre un jour sans fin. L’un des échappatoires indispensables à ce marasme éditorial consistera à vous tourner vers les éditeurs indépendants à l’instar d’Agullo nous proposant avec Les Amateurs de Yan Lespoux, rien de moins que le plus hilarant des livres de cette rentrée littéraire, qui s’inscrit dans une tonalité de roman noir nous rappelant, à certains égards, l’oeuvre déjantée de Tim Dorsey que personne ne connaît en dépit de l’insistance obsessionnelle de l’auteur à vouloir le mettre en avant du temps où il animait le blog Encore du noir, véritable pilier du mauvais genre. Mais si l’on veut une référence plus parlante, on évoquera le style des frères Cohen qui auraient planté leur caméra dans cette région côtière du Médoc que Yan Lespoux mettait déjà en avant dans Presqu’îles (Agullo 2021), un recueil de nouvelles à la fois drôle et féroce (dont on retrouvera quelques éléments dans Les Amateurs, pour les lecteurs qui y prêteront attention) d’où émerge toute l’affection qu’il porte pour cette contrée qui l’a vu grandir. Et puis ce Médoc aussi sauvage que grandiose, on le retrouvait dans Pour Mourir, Le Monde (Agullo 2023), récit historique et roman d’aventure s’articulant autour du naufrage d’une armada espagnole au large du golfe de Cascogne, en 1627. Mais c’est d’un tout autre naufrage dont il est question dans Les Amateurs, puisque Yan Lespoux s’inspire de cette marée blanche de 2019 sur les plages du littoral Atlantique où échoua durant plusieurs semaines, une quantité non négligeable de paquets étanches de cocaïne, pour un total de 1600 kilos recensés par les autorités. Ce type de chargement se déclinant généralement à la tonne, on peut se demander ce qu’il est advenu des 400 kilos manquants. Et c’est justement en répondant à cette question que Yan Lespoux va bâtir son  intrigue autour d’une bande de bras cassés découvrant quelques pains de cocaïne qui, en dépit de la manne financière providentielle qu’ils peuvent représenter, vont s’avérer bien plus encombrants qu’il n’y parait.

     

    yan lespoux,agullo,les amateurs,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,roman noir,littérature noireHélène, tout le monde l’appelle Sue Ellen, parce qu’elle tient le bar de cette petite station balnéaire du Médoc qui a la particularité de rester ouvert en basse saison pour y accueillir toute la petite communauté locale, composée d’individus hauts en couleur qui n’aiment rien tant que deviser sur les ragots et autres considérations régionales. Autant dire qu’Helène est au courant de tout ce qu’il se passe et qu’elle fait donc partie des premières personnes apprenant la découverte de ces pains de cocaïne estampillés du visage suggestif d’Al Pacino, dans son rôle de Tony Montana, qui viennent d’échouer sur la plage, non loin de son estaminet. Et lorsque la nouvelle se répand, voilà que débarque, dans la torpeur hivernale, toute une kyrielle d’individus venus des quatre coins de la France afin de saisir cette stupéfiante opportunité et qui tentent de déjouer la vigilance des gendarmes qui ont bouclé le secteur, Mais la plupart d’entre eux vont revenir bredouille. Et pour cause, Helène peut observer depuis son comptoir, l’attitude de certains de ses habitués qui ont changé de comportement et qui discutent âprement avec l’Américain dont on dit qu’il a quelques compétences dans le domaine de la vente de produits illicites. Mais dans le business du narco-trafic, les amateurs n’ont pas vraiment leur place et vont rapidement l’apprendre à leurs dépens. 

     

    Si l’on parle beaucoup du réalisme magique pour nourrir la fiction, Yan Lespoux met en avant un style littéraire bien à lui et peu commun de réalisme comique qui va alimenter une intrigue aussi solide que déjantée, réglée au cordeau et digne des plus fines mécaniques de précision  s’articulant autour de faits divers que l’on retrouve notamment dans les pages des journaux régionaux du Médoc bien évidemment, mais que l’on peut aisément transposer dans n’importe quel endroit de France, ce qui fait que Les Amateurs s’inscrivent résolument dans une portée universelle d’histoires de comptoir à l’atmosphère âpre que l’on distinguait dans les premiers films de Guillaume Nicloux pour citer une autre référence cinématographique. Mais au delà de l’aspect à la fois drôle et irrévérencieux qui rejaillit en permanence du texte, jusqu’à vous faire parfois rire aux éclats, les ressorts comiques parfaitement agencés sont au service d’un récit tout en acuité féroce sans pour autant vouloir sombrer dans une méchanceté gratuite. On dira même qu’en arpentant cette station balnéaire du Médoc, baignant dans une sorte de léthargie hivernale, on y décèle une langueur mélancolique chargée de tendresse, entrecoupée de scènes hilarantes pleines de vitalité dans ce qui apparaît comme un équilibre parfait où les multiples pas de côté tous aussi cocasses et inoubliables les uns que les autres vont alimenter le cours d’un récit tournant autour d’une transaction de drogue qui va se révéler aussi laborieuse que bancale. Et puis il faut également souligner le fait que ces traits humour vachard donnent de la consistance à cette galerie de personnages atypiques tant dans l’origine des surnoms dont ils sont affublés que dans les situations cocasses dans lesquels ils s’embourbent, parfois à leur corps défendants, mais plus fréquemment mû par une logique où la bêtise se conjugue à une consommation excessive de boissons alcoolisées à toute heure du jour et de la nuit. A partir de là, on ne peut s’empêcher de s’attacher à ces amateurs qui donnent leur titre à ce roman dont la narration se décline autour du point de vue d’Hélène, cette tenancière de bistrot au regard omniscient qu’elle porte sur l’ensemble de sa clientèle qui transite dans son bistrot, avec cette faculté de reconstituer les événements qu’elle va interpréter à sa manière au gré des confidences, des ragots et des échanges cinglants qu’elle recueille durant ces longues journées d’hiver tandis que le juke-box résonne dans ce brouhaha chaleureux, régenté par l'Américain, autre personnage attachant, plus complexe qu’il n’y paraît, qui semble vouer une passion sans commune mesure pour certains tubes de Johnny Halliday que l’on n’écoutera plus jamais de la même manière, tout comme les Gipsy Kings d'ailleurs. Et autour d’eux gravitent toute une galerie de seconds couteaux plus maladroits les uns que les autres. en évoluant dans ce contexte sociale des petites gens qui se débrouillent du mieux qu’ils le peuvent, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire et que Yan Lespoux met en scène d’une manière magistrale afin de faire en sorte que Les Amateurs fassent partie de ces romans qui marquent les esprits en nous faisant pleurer de rire à l’instar de cette scène de la Grande Librairie accueillant Sylvain Tesson pour la sixième fois afin de présenter son ouvrage consacré aux gorilles argentés. Du grand art.

     

    Yan Lespoux : Les Amateurs. Editions Agullo 2026.

    A lire en écoutant : Quiero Saber des Gipsy Kings. Album : Love Song. 1996 P.E.M.

     

  • Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. Le zoo.

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    Service de presse.

     

    Je ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.

     

     

    IMG_5311.jpegElle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?

     

    « Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs

    quand c’est un ailleurs

    aux autres inimaginable

    c’est difficile de revenir »

     

    Mesure de nos jours

    Charlotte Delbo


    Jamais la citation de Charlote Delbo qui figure en épigraphe ne prendra plus de sens que Dans De Guerre Ou D’Ailleurs, où le champ de bataille se situe dans la cuisine de cette maison d’enfance, plus précisément autour de cette table en Formica à laquelle Lolita B., femme proche de la cinquantaine, ancienne star d’une émission de télé-réalité, est attablée, tandis que sa mère dort à l’étage. On n’en dira pas plus, quant à la nature de cette dévastation qui ronge de l’intérieur cette femme abimée nous rappelant la personnalité de Loana au travers d’un texte rédigé quelques mois avant son décès. Si Séverine Chevalier s’est inspirée de ce parcours de vie tragique, celui-ci rejaillit principalement  par le prisme de ces onze questions que l’on s’est sans doute posées au sujet de Loana et qui font office de titre pour chacun des chapitres du roman. Et ces interrogations transposées autour de la personnalité de Lolita B. nous interpelle forcément en nous ramenant vers notre propre mesquinerie quant à notre rapport à la notoriété, plus particulièrement dans le contexte de ces formats télévisuels. Il va de soi que Séverine Chevalier ne répondra pas à ces questions sordides mais qu’elle nous entrainera dans ce cheminement intérieur d’une impressionnante profondeur d’où vont rejaillir quelques souvenirs marquants qui vont façonner, de manière tragique, la trajectoire de Lolita B. Et c’est autour de cette errance dans la bourgade de son enfance que l’on prend la mesure de l’ampleur de cette guerre intérieure que la romancière restitue avec une impressionnante justesse et qui nous interpelle en permanence. Et comme pour faire écho à cette trajectoire chaotique, incarnation de la colère qui ne manquera pas de gronder en nous, il y a Rémi, le fils de Lolita B., que l’on va suivre dans ses pérégrinations tourmentées l’entrainant dans l’environnement de celles et ceux qui ont façonnés la fameuse Emission dont il ne sera jamais question, hormis ce parallèle avec ce zoo abandonné où rode un chevreuil à trois pattes, ou ces expositions d’autrefois où l’on exhibait des êtres humains en provenance des ces contrées lointaines de l’empire colonial. Et tandis que l’intrigue progresse, c’est tout ce questionnement qui apparait avec cette force tellurique qui nous bouscule dans nos certitudes bien campées quant aux participants de ces émissions de télé-réalité. Tout cela prend forme au gré d’un récit d’une intensité impressionnante qui s’achève sur un texte en prose qui oscille entre puissance et délicatesse, marque de fabrique d’une romancière dont le talent singulier nous interpelle avec une belle constance.

     

     

    Séverine Chevalier : De Guerre Ou D'Ailleurs. La Manufacture de livres 2026.

    A lire en écoutant : Ami Ou Ennemi de Maurane. Album : Ami Ou Ennemi. 1991 Polydor.

  • Hervé Le Telliez : L’anomalie. Dissolution.

    IMG_4597.jpeg« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension. »

    Victør Miesel - L’Anomalie

     

    Il y a parfois des lectures où vous jubilez tellement, où vous éprouvez un tel plaisir que vous vous demandez, en milieu de parcours, s’il n’y aura pas une petite faiblesse, une faille, quelques temps morts où même une déception une fois arrivé au terme de l’intrigue. Sans rien dévoiler de ce récit prenant, on peut admettre sans coup férir que L’anomalie d’Hervé Le Tellier fait partie de ces romans captivants de bout en bout qui s’inscrivent dans ce qui apparait comme la conjugaison parfaite de la créativité, du style et de la narration qui semble avoir convaincu tant les jurés du Goncourt 2020 que les nombreux lecteurs qui ont fait l’acquisition de ce roman singulier qui se serait vendu à plus d’un million d’exemplaires. Alors bien sûr qu’il y aura quelques esprits chagrins pour vous expliquer qu’ils n’ont rien capté à ce texte dont ils ne saisissent pas l’engouement qu’il a pu susciter au sein d’une masse forcément aveuglée par le succès relayé par la kyrielle de médias qui ont encensé L’Anomalie. On trouvera pourtant quelques explications en s’attardant sur le parcours d’Hervé Le Tellier, de sa formation de mathématicien, puis de journaliste jusqu’à ce qu’il obtienne un doctorat en linguistique en se spécialisant dans les littératures sous contrainte qui l’amèneront au sein de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) dont il assure la présidence en 2019 pour ce groupe littéraire fondé en 1952 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain, poète Raymond Quenaud. Et c’est en s’articulant autour de cette interrogation sur la littérature sous contrainte que vont apparaître quelques oeuvres emblématiques à l’instar de Cent Mille Milliards De Poèmes de Raymond Queneau permettant au lecteur de composer ses poèmes dont je vous laisse deviner le nombre de possibilités, de La Disparition de Georges Perec où la lettre e ne figure sur aucune des trois cent pages du texte et de La Vie Mode D’Emploi, du même auteur, où l’on suit la vie des habitants évoluant dans l’environnement d’un immeuble parisien en adoptant dans leurs déplacements  le mouvement du cavalier d’un jeu d’échec. C’est donc toute cette culture oulipienne que l’on va retrouver dans L’anomalie qui se décline autour de la personnalité de onze passagers d’un avion, représentatifs d’autant de genre littéraire que ce soit le thriller, et le roman policier, la science fiction et l’anticipation, le roman psychologique et intimiste, l’espionnage et l’intrigue géopolitique, l’hommage à la littérature blanche et au récit introspectif, ainsi qu’au roman philosophique s’interrogeant ni plus ni moins quant à la nature de notre existence.

     

    IMG_4559.jpegA bord de ce vol Air France Paris New-York AF006, on s’attardera sur quelques individus parmi le 243 passagers qui ont embarqué dans cet avion qui se trouve soudainement pris dans une gigantesque turbulence aux dimensions colossales que l’on ne peut contourner. Il y a Blake, le tueur à gage, Victor Miesel écrivain reconnu mais sans succès, Lucie Boagert une monteuse pour le cinéma qui accompagne André Vannier, un architecte de renom, Joanna Wood, une avocate afro-américaine qui a intégré un grand cabinet juridique, Slimboy un chanteur nigérian contraint de vivre dans le mensonge pour dissimuler son homosexualité, Sophia Kleffman une fillette de six ans qui doit composer avec les traumas d’un père vétéran de la guerre d’Irak et d’Afghanistan et David Markle, pilote de ligne qui tente de s’extraire du piège dans lequel il s’est engouffré avec l’avion dont il est le commandant de bord. Mais une fois qu’ils ont atterri, l’ensemble des occupants de l’avion vont être confronté à un événement qui les dépassent. Et pour répondre aux questions que le monde entier ne manquera pas de se poser, les autorités américaines vont faire appel à Meredith Harper et Adrian Miller, deux scientifiques qui ont rédigé les bases du protocole 42 désormais chapeauté par l’armée et le FBI et qui ont remisé le Boeing 787 et ses occupant dans un hangar. Qu’elle est cette anomalie qui va bouleverser toutes nos certitudes ?

     

    hervé le tellier,l’anomalie,éditions gallimard,éditions folio,prix goncourt,chronique littéraire,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,thriller,roman noir,roman fantastique,science fiction,anticipation,lecture 2026Quelle que soit la multitude de genres qu’il pastiche et auxquels il rend hommage avec un plaisir évident, L’anomalie, véritable page-turner aussi dense que passionnant, s’inscrit finalement comme une expérience de pensée où le lecteur s’interrogera forcément sur ce triptyque existentiel de savoir qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons et auquel Hervé Le Tellier va apporter une réponse singulière, s’inspirant de la théorie du philosophe suédois Nick Bostrom dont je vous laisserai découvrir le postulat, une fois le livre terminé. Et puis il y a cette multitude de mises en abime jalonnant ce texte aussi singulier que redoutable de maîtrise, à l’instar de cet épigraphe de Victør Miesel, protagoniste de l’intrigue, qui a publié en 2021 un roman devenu best-seller, intitulé L’Anomalie, soit un an après la publication du présent ouvrage. On y trouve également toute un multitude de clin d’oeil aux oeuvres de Raymond Quenaud dont les titres des trois parties composant le livre sont extraits de ses poèmes tandis que d’autres font allusion à l’oeuvre de Georges Perec, notamment au terme de ce calligramme mystérieux, chargé de symboles, qui met un terme à cette intrigue s’achevant de manière tout simplement magistrale.  Et bien que foisonnant et protéiforme en abordant toute une multitude de sujets qu’il serait vain d’énumérer, il faut saluer la grande tenue de cette histoire qui se lira quasiment d’une traite au gré d’une mise en scène littéraire extrêmement imagée qui donne cette sensation de s’immerger dans une série audiovisuelle chargée de tension. Au travers de personnages bien charpentés, on plonge donc avec fébrilité dans ce récit choral d’où émane parfois quelques tonalités ironiques à l’exemple de cette conversation lunaire entre un président des Etats-Unis et son homologue français se révélant guère éloigné de ce qui nous est rapporté dans l’actualité du moment.  Il y a finalement quelque chose de véritablement vertigineux à lire L’anomalie qu’il faudra faire ressurgir de votre bibliothèque pour les inconscients comme moi qui aurait relégué l’ouvrage dans les fins fond des rayonnages ou pour celles et ceux qui voudraient capter quelques références aussi amusantes que mystérieuses qui rejaillit de la trajectoire fabuleuse de ces protagonistes qui vont faire face à eux-mêmes au gré de circonstances déroutantes qui vous laisseront sans voix. A lire ou à relire avec le même enthousiasme qui vous fait dire que la littérature a décidément de beaux jours devant elle, n’en déplaise à celles et ceux qui se penchent sur son cadavre.

     

    Hervé Le Tellier : L’anomalie. Editions Gallimard 2020.

    A lire en écoutant : Decks Dark de Radiohead. Album : A Moon Shaped Pool. XL Recording 2016.