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  • EUGENIA ALMEIDA : l’ECHANGE. LES GRAVISSIMES.

    IMG_3625.jpegOn reste impressionné chez Métailié par l’importance de la présence d’auteurs sud américains qui se sont aventurés sur les terrains sombres du mauvais genre et qu’ils seraient vains de citer, tellement ils sont nombreux, ce qui nous a permis de découvrir des territoires méconnus que ces romanciers ont défriché pour notre plus grand plaisir. Dernière trouvaille en date qui a défrayé la chronique avec une première incursion particulièrement réussie au sein de la collection noire de la maison d’éditions, il y avait La Casse (Métailié 2024) de l’autrice argentine Eugenia Almeida qui bousculait les codes du genre au fil d’une narration singulière qu’elle déclinait avec cette écriture aux intonations poétiques renforçant l’aspect âpre d’un texte imprégné d’une violence abrupte. Cette violence n’a rien d’anodine chez Eugenia Almeida et fait écho à son pays dont elle dépeignait déjà les vicissitudes dans ces précédents romans à l’instar de L’Echange où l’on retrouve ce style exceptionnel qui nécessite une certaine attention nous permettant de nous immerger dans cette atmosphère où le spleen côtoie l’intensité d’éclats dune fureur soudaine et mortifère. Ainsi, autour d’un fait divers, d’une enquête journalistique qui en découle et d’une psychanalyse étrange, la romancière met à jour les reliquats de cette dictature qui a asservit le peuple argentin de 1976 à 1983 avec son lot d'exactions terribles dont on va percevoir certaines répercussions au détour d’une intrigue vertigineuse.

     

    eugénia almeida,l’échange,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,éditions métailié,littérature sud américaine,lecture 2026,#12pour2026,littérature noireDépêché sur sur les lieux, pour le compte du journal pour lequel il travaille, Martin Guyot découvre sur la grande place de la ville le remue-ménage provoqué par la mort d'une jeune femme qui s'est tirée une balle dans la poitrine. Du commissaire Jury, en charge de l'affaire, il va apprendre que la femme en question a tout d'abord menacé un homme qui sortait d'un bar avant de retourner son arme contre elle tandis qu'il s'éloignait calmement, sans un regard pour elle, alors quelle s'ôtait la vie. Et si la police classe rapidement l'affaire, le journaliste se penche sur le parcours de la victime en examinant ses cahiers et en consultant les archives de journaux auxquels elle s'était intéressée. Néanmoins, malgré l'aspect indéniable du suicide, l'événement semble susciter quelques inquiétudes émanant d'hommes de l'ombre qui deviennent de plus en plus nerveux avec cette sensation pour Guyot d'être suivi tout en se demandant si l'on a pas fouillé dans ses affaires. Mais dépit de la multitude de ces signaux d'alarme dont il ne tient pas compte, le journaliste persiste dans ses recherches quitte à déterrer quelques histoires peu reluisantes de ce passé sombre des années 80 où le pouvoir policier tout puissant orchestrait quelques exactions violentes qu'un ponte à la retraite ne souhaite pas voir resurgir. Un comble pour cet individu dangereux se confiant auprès d'une psychiatre qu'il a prise en affection afin d'évoquer les sentiments qui l'anime.

     

    Avec L’Echange, c’est une atmosphère étrange, presque onirique qui rejaillit d’un texte où les lieux sont incertains tandis que l'époque demeure floue, même si l’on distingue parfois quelques dates au gré des recherches de Martin Guyot, un journaliste meurtri, ou des révélations de Blasco, ce retraité inquiétant qui semble toujours à la manoeuvre depuis l’époque terrible de la dictature dont les relents nauséabonds et tenaces imprègnent quelques personnages menaçants. L’enjeu pour Guyot consiste donc à découvrir ce qui a pu pousser cette jeune femme à commettre cet acte désespéré ainsi que l’identité de l’individu qu’elle a menacé quelques instants auparavant. On observe peu à peu, un glissement vers une fascination obsessionnelle qui entraine le journaliste dans l’intimité de la victime dont il découvre les lieux de vie pour en prendre possession afin de s’imprégner du moindre détail qui pourrait le conduire sur une éventuelle piste que toute une multitude d’hommes de main s’emploient à effacer. On en distingue certains aspects cruels par l’entremise de conversations abruptes laissant entrevoir les actes cruels qu’ils s’apprêtent à commettre ou des basses besognes qu’ils ont effectué pour le compte d’un commanditaire implacable. S'il ne se rend pas véritablement compte des menaces qui pèsent sur lui, Guyot distingue pourtant quelques signes inquiétants ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses investigations en dépit du danger qui rôde autour de lui. Néanmoins, il émane du récit une sensation d'incertitude se conjuguant à un sentiment d'effroi diffus qui va étreindre le lecteur à mesure qu'il progresse dans sa lecture avec même un sensation d'oppression qui transparaît au moment où l'on accompagne Vera Ostots, cette psychiatre à la retraite que Guyot va rencontrer dans le bar où la victime avait ses habitudes et qui recueille à son corps défendant quelques confessions effroyables. Ainsi Eugenia Almeida met en place, par petites touches une intrigue sombre et absolument terrifiante où l'on distingue peu à peu les arcanes d'une officine obscure de cette dictature d'autrefois dont le venin insidieux continue à décimer certains membres de la communauté qui ne peuvent se détacher de ce passé que d'autres s'emploient à dissimuler à tout prix. Tout cela se met en place au gré d'une intrigue à la fois habile et subtile où il convient de capter les éléments qui apparaissent peu à peu tout d'abord comme un ensemble flou mais dont le réglage de la focale qu'Eugenia Almeida met en place va nous permettre de distinguer une vérité horrifiante qui vous glace le sang. Un livre saisissant.

     

     

    Eugenia Almeida : L’Echange (La Tensión Del Umbral). Collection suite hispano-américaine/Editions Métailié 2016. Traduit de l’espagnol ( Argentine) par François Gaudry.

     

    A lire en écoutant : The Arcane de Dead Can Dance. Album : Dead Can Dance. 2007 4AD Ltd.

     

  • Jacky Schwartzmann : Killing Me Softly. Jacky Schwartzmann / Sylvain Vallée : Habemus Bastard. Jacky Schwartzmann / Laurent Chalumeau : On Voudrait Pas Crever.

    IMG_3557.jpegPour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Réservoir Books, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre  particularité de Jacky Schwartzmann, c’est ce regard caustique imprégnant ses textes aux connotations sociales qu’il décline sur le registre du roman noir à l’instar de Pension Complète (Cadre Noir 2019) de Kasso, de Shit! (Cadre Noir 2023) et de Bastion (Cadre Noir 2025) rappelant l’univers du réalisme social de Ken Loach qui aurait rencontré celui de la comédie déjantée de Guy Ritchie. Et il faut dire que son dernier roman,  Killing Me Softly, ne déroge pas au style qui fait sa réputation en abordant le thème des EHPAD et du déclin de la vieillesse qu’il aborde au gré de ce qui apparaît comme une comédie acide dopée aux anabolisants où l’on suit les mésaventures d’un tueur à gage. On retrouve d’ailleurs un personnage assez similaire dans Habemus Bastard, une BD où l’on se penche sur le destin d’un homme de main endossant le rôle de prêtre afin d’échapper aux malfrats qui le traquent et se mettre au vert dans une petite paroisse du département du Jura, non loin de Besançon. On restera d’ailleurs dans la région avec Le Chemin Des Loups, une nouvelle intégrant le recueil On Voudrait Pas Crever où l’on découvre également, La Belle, Le Rebeu, Le Rebelle, un roman de Laurent Chalumeau qui s’est associé à la démarche de Jackie Schwartzmann venant en aide à la librairie indépendante Réservoir Books qu’il fréquente régulièrement.   


    IMG_3588.jpegKilling Me Softly :

     

    Madjid Müller est un homme bien rangé, marié à une femme délicieuse qui lui a offert une fille qu’il élève avec beaucoup d’affection en tant que beau-père. Il faut dire qu’il y a plutôt meilleurs temps de se montrer discret lorsque l’on exerce la profession de tueur à gage. C’est pour cette raison qu’il voit d’un très mauvais oeil ce contrat singulier consistant à exécuter un homme accusé de pédophilie sous le regard de sa victime devenu professeur en science politique. Mais peut-on refuser un contrat de son intermédiaire, unique pourvoyeur de ses revenus ? Mais lorsque Madjid constate que l’homme à éliminer est un vieillard impotent vivant dans une maison de retraite à Besançon, il s’interroge sur le sens de la démarche. Et lorsqu’un tueur commence à douter du bienfondé de son action, on peut être certain que les emmerdes vont commencer à s’accumuler.

     

    Voici donc Jacky Schwartzmann intégrant La Manuf, nouvelle collection de la Manufacture de livres dédiée au mauvais genre que l’on détourne ou que l’on réactualise au gré de textes noirs et bien serrés à l’instar de Killing Me Softly dont la couverture sublime illustre parfaitement le propos du livre se situant dans le registre de la comédie douce amère dont les immanquables éclats de rire se conjugueront avec cette réflexion sociale au vitriol qui imprègne le texte.  Autant dire que l’on ne s’ennuie pas un instant à la lecture de ce récit décoiffant et rythmé mettant en scène l’archétype du tueur à gage confronté à des difficultés dont l’auteur parvient pourtant à dépoussiérer les codes au gré d’une intrigue recelant une série de rebondissements tous aussi saisissants qu’hilarants.  Et puis il y a ces moments improbables que Jacky Schwartzmann saisi avec l’irrévérence qui le caractérise que ce soit l’origine du patronyme de Madjid Müller ou la séance d’aquagym dans un EPAHD, d’où émane, en dépit de ce verni cossu, un sentiment d’abandon et de solitude, thème central de cette intrigue qui n’est pas dépourvue de tendresse. Il en résulte un roman punchy où l’on croise une galerie d’individus aux apparences ordinaires révélant leur véritable personnalité au gré de situations aussi cocasses que tonitruantes dont on appréciera les ressort au détour d’une intrigue déjantée que Jacky Schwartzmann maitrise d’un bout à l’autre avec un bel équilibre.

     

    IMG_3603.jpegHabemus Bastard 1 & 2 :

     

    Lucien est un homme de main de Jean-Pierre Grumbach, un truand notoire de la ville de Lyon, qui l’a chargé de remettre dans le droit chemin son neveu Philippe qui doit devenir prêtre. Mais les choses dérapent et Lucien n’a pas d’autre choix que d’endosser le rôle de Philippe afin d’échapper aux foudres de son commanditaire sans pitié. Le voilà donc qui débarque à Saint-Claude en soutane dans cette petit bourg niché au coeur du Doubs, accueilli dans ce petit bourg, niché au coeur du Doubs, par des paroissiens impatients de connaître leur nouveau curé.  Ils ne vont pas être déçus, car il faut bien admettre que Lucien est plus habile à manier le revolver que le goupillon.

     

    Capture d’écran 2026-03-04 à 11.38.49.pngAvec Jacky Schwartzmann au scénario associé à  Sylvain Vallée au dessin, on entre dans un univers où l’énergie et l’originalité du romancier francais se conjugue avec le dynamisme et la beauté du trait du dessinateur belge dans ce qui apparaît comme une oeuvre survoltée prenant pour cadre cette région reculée du département du Jura qui va devenir le théâtre enneigé d’une comédie brutale nous rappelant l’atmosphère singulière d’un film comme Fargo.  S’agissant d’une intrigue bien fournie, il fallait bien décliner l’histoire sous la forme d’un diptyque pour mettre en scène cette immersion dans le monde rural d’un malfrat endossant la soutane nous rappelant à certains égards la série de BD Soda, du nom de ce lieutenant  du NYPD se faisant passer pour un prêtre aux yeux de sa mère cardiaque. Il va de soi que les intentions de Lucien sont beaucoup moins nobles que celle du policier new-yorkais, puisque le truand, suite à une bavure tragique, cherche à échapper à son destin funeste  en se faisant passer pour un homme de dieu, tandis qu’en toile de Capture d’écran 2026-03-04 à 11.46.37.pngfond les règlements de compte s’enchainent entre un clan de gitans et un gang lyonnais dont Lucien faisait partie. Sans trop dévoiler d’éléments du récit, il faut relever l’excellence de la mise en scène qui fonctionne parfaitement au gré de ces entrelacs  de sous-intrigue qui vont s’agréger à la perfection.  On appréciera plus particulièrement la manière dont Lucien va s’adapter à son environnement en s’appuyant sur quelques paroissiens de sa congrégation qui vont devenir ses alliés en l’aidant à se fondre dans le décor tout en révélant certaines de leurs incartades. Ainsi d’homme de main, Lucien penche vers l’homme de foi, ou pour le moins, vers une certaine affection vis à vis de certains membres de son entourage  qu’il est contraint de côtoyer.  Satyre sociale irrévérencieuse, Habemus Bastard  se distingue de par l’originalité d’une narration chargée de tension mais également d’un soupçon de tendresse, le tout admirablement mis en perspective avec de superbes illustrations, au point tel que l’on se prend à espérer qu’il y aura une suite pour retrouver ces personnages auxquels on ne peut manquer de s’attacher.

     

    Capture d’écran 2026-03-04 à 13.32.25.pngOn Voudrait Pas Crever :

     

    On voudrait pas crever c’est le titre de ce recueil atypique composé d’une nouvelle de Jacky Schwartzmann et d’un roman de Luc Chomarat, mais c’est également le cri du coeur de Réservoir Books, cette librairie indépendante de Besançon devant faire face à de multiples difficultés, que ce soit l’augmentation des charges, l’érosion du lectorat ou l’essor des plateformes en ligne, désormais partenaires des grands festivals du livre. Il ne s’agit pas là d’un cas exceptionnel, malheureusement. On ne compte plus les librairies indépendantes qui se trouvent en difficulté ou qui ferment définitivement. A partir de là, comme il l’explique dans son avant-propos, Jacky Schwartzmann se fend donc d’une nouvelle, Le Chemin Des Loups, version très romancée des origines la librairie, pour aider ses amis libraires, tandis que Laurent Chalumeau, initialement sollicité pour rédiger une préface, préfère exhumer La Belle, L’Arabe, Le Rebelle, un texte aux allures « leonesque » fleurant bon le pulp âpre et saignant d’autrefois. Ainsi pour douze balles, somme intégralement versée à Réservoir Books, vous vous offrez deux récits solides et bien charpentés ainsi que la postface rédigée par Laurent Chalumeau célébrant le mauvais genre et plus particulièrement la librairie en question. On relèvera également la disponibilité et l’altruisme de toutes celles et ceux qui se sont associés à la confection de ce superbe recueil, témoignage d’une solidarité et d’une amitié sans faille pour qu’il puisse voir le jour. Que vous faut-il donc de plus pour acquérir, sans plus attendre, On Voudrait Pas Crever que vous pourrez donc commander auprès de la librairie Résevoir Book ?

    L’ouvrage est disponible sur le lien suivant :

    https://www.lecturesinflammables.com

     

    Jacky Schwartzmann : Killing Me Softly. Collection La Manuf. La Manufacture de livres 2026.

    Jacky Schwartzman/Sylvain Vallée : Habemus Bastard  - 1/2 L’Etre Suprême. Dargaud 2024.

    Jacky Schwartzman / Sylvain Vallée : Habemus Bastard  - 2/2 Un Coeur Sous La Soutane. Dargaud 2024.

    Jacky Schwartzmann / Laurent Chalumeau : On Voudrait Pas Crever. Editions Réservoir Books 2025.

    A lire en écoutant : Beggin’ interprété par Måneskin. Album : Chosen. 2017 Sony Music.