Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

littérature sud américaine

  • NICOLÁS FERRARO : ÁMBAR. CICATRICE.

    Capture d’écran 2026-04-25 à 12.52.41.pngIl est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont Pssica (Asphalte 2017) qui a fait l’objet d’une adaptation pour une série Netflix, ou de Santiago, capital du Chili qui devient le terrain de jeu de Santiago Quiñones, un inspecteur survolté, que Boris Quercia met en scène dans une trilogie déjantée. Il faut également mentionner Managua, capitale du Nicaragua qui devient le théâtre des enquêtes de l’inspecteur Dolores Morales se déclinant également sur l’espace d’une sombre trilogie de Sergio Ramirez.  Pour ce qui est des thèmes sensibles, les femmes ne sont pas en reste puisque la brésilienne Patricia aborde dans Celles Qu’On Tue (Buchet-Chastel 2024), le sujet des violences faites aux femmes tandis qu’Eugenia Almeida fait rejaillir les relents du passé dictatorial de l’Argentine que l’on perçoit dans La Casse (Métailié 2024) et plus particulièrement dans L’Echange (Métailié 2016). On retrouve un peu de tout cela dans le catalogue de la collection Rivages/Noir nous permettant de nous rendre à Buenos Aires avec Ernesto Malo ou à Mexico en compagnie de Paco Ignacio Taibo II, et plus récemment, dans les contrée perdues du nord de l'Argentine, à la frontière du Brésil et du Paraguay, lieu propice de toutes les contrebandes, comme on l'a découvert dans Notre Dernière Part De Ciel (Rivages/Noir 2023), premier roman traduit en français de Nicolás Ferraro, qui prend l'allure d'un western où l'on croise toute une multitude d'individus coriaces réglant leurs comptes dans une déflagration de violence sèche et brutale, sur fond de trafic de drogue, objet de toutes les convoitises. C'est dans cette même région "de nulle part" qu'évolue Ámbar, une jeune fille de 15 ans, qui donne son nom à ce second roman marquant donc le retour de ce jeune romancier que l'on considère déjà comme l'une des grandes voix du néo-noir argentin et qui officie également comme coordinateur des littérature policière de la bibliothèque nationale du pays.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineCe qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.

     

    nicolas ferraro,ambar,éditions rivages,littérature noire,roman noir,roman argentin,blog littéraire,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,littérature sud américaineDans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit  de la rudesse dont il fait preuve envers elle, imprégnée malgré tout d’une certaine forme de tendresse. Mais tout au long de ce parcours à la fois tonitruant et mélancolique, il sera question de désillusion, de déception et même de trahison qui nous entrainent sur un tout autre registre que le road-movie sanglant auquel on pourrait s’attendre. Et même si une partie de l’intrigue demeure un peu convenue, et même si l’ensemble du roman manque parfois de tonus, on relèvera cette dichotomie entre la perception d’une adolescente pleine d’espoir et l’univers impitoyable dans lequel l’entraîne son père. Ayant perdu sa mère, Ámbar se révèle dans les rapports qu’elle entretient avec cet homme à la fois rude et maladroit qui apparaît comme une légende pesante dont elle aspire à s’émanciper en dépit de l’affection qu’elle lui porte. C’est tout l’enjeu de ce récit dont on appréciera la tension omniprésente émanant notamment de ces confrontations avec des adversaires peu commodes qui semblent tout aussi empruntés lorsqu’ils côtoient cette jeune fille au caractère bien trempé, à l’image de son père que tout le monde semble redouter. Et puis, sans trop en dévoiler, il faut bien reconnaître que Nicolás Ferraro parvient à nous offrir quelques rebondissements inattendus qui viennent faire en sorte que l’on s’achemine sur un dénouement un peu plus surprenant qu’il ne le laissait paraitre. Il résulte de tout cela un roman à la fois brutal et émouvant à l’image d’Ámbar, cette jeune fille dotée d’une forte personnalité et  à laquelle on ne peut manquer de s’attacher.

     


    Nicolás Ferraro : Ambar. Editions Rivages/Noir 2026. Traduit de l'espagnol (Argentine) par Alexandra Carrasco & Georges Tyras.

    A lire en écoutant : Devolva-Me d'Adriana Calcanhotto. Album : Público. 2000 Sony Music Entertainment Brasil Ida.

  • Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Un long fleuve tranquille.

    Capture d’écran 2026-04-10 à 19.10.55.pngLe terme n'est pas galvaudé pour désigner le caractère exceptionnel de l'écriture de ce romancier qui s'est penché sur cet univers âpre de la frontière entre le Mexique et les Etat-Unis, délimitée, pour une partie, par le fleuve Rio Grande traversant ces contrées désertiques et inhospitalières, territoires abonnement mis en scène pour dépeindre les affres d'une population sous l'emprise des cartels sévissant dans la région. Mais outre les cartels, ce sont également les migrants ainsi que les autochtones que Yuri Herrera dépeint dans les trois romans que forment Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, trilogie de la frontière, rassemblant donc Les Travaux Du Royaume (Gallimard 2012) un récit aux allures de conte médiévale dépeignant le cheminement de Lobo, un chanteur de corridos, évoluant au sein du palais d'un chef de narcotrafiquants qui le prend en charge tandis que Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde (Gallimard 2014) s'attache au parcours de Makina, une jeune migrante à la recherche de son frère qui a franchi la frontière, sans plus donner de nouvelle, alors que La Transmigration Des Corps (Gallimard 2016) se penche sur le parcours de l'Emissaire, personnage fascinant, chargé de concilier les intérêts de deux cartels rivaux bien décider à en découdre.  Originaire du Mexique où il a étudié les sciences politiques, Yuri Herrera a poursuivi son cursus universitaire à Berkeley aux Etats-Unis dans le domaine des lettres et enseigne désormais à l’université de Tulane à la Nouvelle-Orléans tout en ayant également exercé la fonction de rédacteur en chef pour une revue littéraire El Perro, empruntant ainsi, sur certains aspects, un parcours similaire à celui de Benito Juárez auquel il a consacré une biographie romancée de cette période d’exil méconnue dans la région de la Louisiane. Voix singulière du Mexique, le romancier a également publié un recueil de nouvelles de science-fiction ainsi qu’un récit consacré à la tragédie de la mine d’El Bordo en 1920 où 87 employés ont trouvé la mort dans des circonstances effroyables. Si ses trois derniers ouvrages n’ont malheureusement pas encore été traduits en français, ils demeurent le reflet de l’engagement d’un auteur qui s’attache à retranscrire le réalisme sans fard d’un environnement cruel, englué dans une violence abrupte, qu’il restitue par le prisme des contes médiévaux, voire même des légendes aztèques imprégnant ses textes fabuleux, dont cette Trilogie de la frontière basculant dans l’incandescence d’un avenir sans lendemain.

     

    yuri herrera,le royaume,le soleil et la mort,éditions gallimard,roman noir,blog mon roman noir et bien serrÉ,blog littÉraire,chronique littÉraire,actualitÉ littÉraire,lecture 2026,littérature sud américaineLes Travaux Du Royaume
    Lobo est un chanteur de rue, un de ces troubadours s'inspirant de son environnement et déclamant ses corridos, ces balades populaires narrant le parcours des narcotrafiquants de la région. A l'occasion d'un de ses prestations dans une taverne du coin, ses compositions ont l'heur de plaire à l'un des chefs de cartel qui le prend sous sous aile et l'emmène dans son palais.  Dans ce royaume, on le désigne désormais sous le nom de l'Artiste au service du Roi dont il chante les louanges. En parcourant les couloirs de l'immense demeure, il côtoie tout un monde évoluant dans un univers fastueux et clinquant en endossant également le rôle de confident et d'espion. Car derrière cette apparence somptueuse, il n'est question que de douleur et de tristesse, tandis que chaque membre de cette cour disparate n'attend plus que la chute prochaine du Roi. 

     

    Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde
    Makina est chargée par sa mère de porter un message à l'intention de son frère qui a franchi la Frontière et dont on est sans nouvelle. Avant d'entamer son périple, il lui faut aller à la rencontre de trois truand de La Petite Ville qui se chargeront de lui donner un coup de main pour effectuer ce périple qui n'est pas dépourvu de danger. Il faudra éviter les arnaques, franchir le grand fleuve et puis se fondre dans ce nouveau monde plutôt hostile à l'égard ds gens comme elle, afin de retrouver son frère. Une quête périlleuse et incertaine. 

     

    La transmigration des corps
    Dans cette ville en proie à une épidémie mortelle, l'Emissaire est reclu dans la Casota, ce qui ne l'empêche pas de se rapprocher de sa voisine, La Trois Fois Blonde qu'il tente de séduire. Mais il lui faudra pourtant à nouveau parcourir les rues quasi désertes de la localité afin de retrouver le fils du Dauphin que trois hommes viennent d'enlever. Il s'agit de la bande bande rivale des Castro estimant que le jeune homme est responsable de la disparition de la Poupée, la fille du chef de clan, dont il semblait très proche. Il s'agit donc pour l'Emissaire d'éclaircir les circonstances de cet enchaînement d'événements et d’accéder aux revendications divergentes de ces truands que tout oppose.

     

    yuri herrera,le royaume,le soleil et la mort,éditions gallimard,roman noir,blog mon roman noir et bien serrÉ,blog littÉraire,chronique littÉraire,actualitÉ littÉraire,lecture 2026,littérature sud américaineCourts romans rassemblés sous l'appellation de la Trilogie des Frontières, Le Royaume, Le Soleil Et La Mort fait nécessairement écho à la Trilogie des confins de Cormac McCarthy prenant pour cadre cette même région frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis dont Yuri Herrera décline la dureté et la violence omniprésentes au travers d'allégories puissantes qui alimentent chacune de ces brèves histoires d'une impressionnante densité. Avec Les Travaux du Royaume, le romancier empruntera les codes du conte médiéval pour explorer les tréfonds de ce palais d'un baron de la drogue où sourde les rancoeurs et les complots dans un faste s'apparentant à celui du Masque De La Mort Rouge de d'Edgard Allan Poe. Pour ce qui concerne Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde, on ne peut s'empêcher de voir émerger les légendes aztèques dans cette quête où les quatre éléments fondamentaux de la terre, de l'eau, de l'air et du feu apparaissent au cour du cheminement d'une jeune migrante dont le parcours prend l'allure d'une transfiguration, écho du choc des civilisations qui imprègnent le texte. Quant à La Transmigration Des Corps, on y trouvera quelques références marquées à la tragédie de Roméo et Juliette dont on perçoit les aléas au travers du regard de cet Emissaire qui doit composer avec les rivalités des deux clans de truands qui règnent sur la ville marquée par une mystérieuse épidémie. Si la violence est omniprésente, Yuri Herrera prend soin de ne jamais en faire quelque chose de spectaculaire pour s’inscrire comme une composante quotidienne de chacun des individus qui traversent l’ensemble de ces trois récits où il n’est d’ailleurs jamais fait mention de cartel ou de narcotrafiquants, qui s’insèrent, eux aussi, dans cet environnement mortel où le sol peut également se dérober sous vos pieds du fait des anciennes galeries minières que l’on n’a jamais comblées, où la maladie peut vous emporter à tout moment, où vous pouvez disparaître en vous noyant dans le fleuve ou en vous égarant dans le désert à l’instar de ce cadavre boursoufflé que Makina prend pour la silhouette d’une femme enceinte se reposant avant de poursuivre son périple. Et pour accentuer la force de l’allégorie ainsi que le côté onirique des différentes intrigues, Yuri Herrera s’ingénie à faire en sorte qu’il n’y ait aucune référence géographique afin de nous perdre dans la magnificence de cette région inhospitalière que ces femmes et ces hommes arpentent dans un mouvement permanent qui devient le moteur de leur existence. Il faut également souligner la perte d’identité de la plupart des personnages que l’on désigne sous l’appellation de leur fonction ou de leur statut à l’exemple de l’Artiste ou de l’Emissaire qui vont croiser, le Roi, la Sorcière, la Quelconque, le Journaliste et le Gérant pour l’un ainsi que le Dauphin, la Poupée et la Trois Fois Blonde pour l’autre, renforçant ainsi cette notion de fable et d’absurdité que l’on retrouve également dans le parcours de Makina tandis qu’elle franchi la frontière, sans vraiment savoir si elle est à la recherche de son frère ou d’une vie meilleure. Ainsi, il rejaillit de l’ensemble des récits composant Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, cette notion d’existentialisme dont le réalisme sans fard se conjugue à la dimension poétique du conte d’où rejaillit toute l’irrationalité d’une destinée incertaine se heurtant aux vicissitudes d’un univers cruel que Yuri Herrera restitue avec l’acuité qui transparait au gré d’une écriture puissante et généreuse, résolument engagée. 

     

    Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Editions Galimard / Du monde entier 2023. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.

    A lire en écoutant : Zapata de Peso Pluma. Album : Genesis. 2023 Double P Records.

  • EUGENIA ALMEIDA : l’ECHANGE. LES GRAVISSIMES.

    IMG_3625.jpegOn reste impressionné chez Métailié par l’importance de la présence d’auteurs sud américains qui se sont aventurés sur les terrains sombres du mauvais genre et qu’ils seraient vains de citer, tellement ils sont nombreux, ce qui nous a permis de découvrir des territoires méconnus que ces romanciers ont défriché pour notre plus grand plaisir. Dernière trouvaille en date qui a défrayé la chronique avec une première incursion particulièrement réussie au sein de la collection noire de la maison d’éditions, il y avait La Casse (Métailié 2024) de l’autrice argentine Eugenia Almeida qui bousculait les codes du genre au fil d’une narration singulière qu’elle déclinait avec cette écriture aux intonations poétiques renforçant l’aspect âpre d’un texte imprégné d’une violence abrupte. Cette violence n’a rien d’anodine chez Eugenia Almeida et fait écho à son pays dont elle dépeignait déjà les vicissitudes dans ces précédents romans à l’instar de L’Echange où l’on retrouve ce style exceptionnel qui nécessite une certaine attention nous permettant de nous immerger dans cette atmosphère où le spleen côtoie l’intensité d’éclats dune fureur soudaine et mortifère. Ainsi, autour d’un fait divers, d’une enquête journalistique qui en découle et d’une psychanalyse étrange, la romancière met à jour les reliquats de cette dictature qui a asservit le peuple argentin de 1976 à 1983 avec son lot d'exactions terribles dont on va percevoir certaines répercussions au détour d’une intrigue vertigineuse.

     

    eugénia almeida,l’échange,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,éditions métailié,littérature sud américaine,lecture 2026,#12pour2026,littérature noireDépêché sur sur les lieux, pour le compte du journal pour lequel il travaille, Martin Guyot découvre sur la grande place de la ville le remue-ménage provoqué par la mort d'une jeune femme qui s'est tirée une balle dans la poitrine. Du commissaire Jury, en charge de l'affaire, il va apprendre que la femme en question a tout d'abord menacé un homme qui sortait d'un bar avant de retourner son arme contre elle tandis qu'il s'éloignait calmement, sans un regard pour elle, alors quelle s'ôtait la vie. Et si la police classe rapidement l'affaire, le journaliste se penche sur le parcours de la victime en examinant ses cahiers et en consultant les archives de journaux auxquels elle s'était intéressée. Néanmoins, malgré l'aspect indéniable du suicide, l'événement semble susciter quelques inquiétudes émanant d'hommes de l'ombre qui deviennent de plus en plus nerveux avec cette sensation pour Guyot d'être suivi tout en se demandant si l'on a pas fouillé dans ses affaires. Mais dépit de la multitude de ces signaux d'alarme dont il ne tient pas compte, le journaliste persiste dans ses recherches quitte à déterrer quelques histoires peu reluisantes de ce passé sombre des années 80 où le pouvoir policier tout puissant orchestrait quelques exactions violentes qu'un ponte à la retraite ne souhaite pas voir resurgir. Un comble pour cet individu dangereux se confiant auprès d'une psychiatre qu'il a prise en affection afin d'évoquer les sentiments qui l'anime.

     

    Avec L’Echange, c’est une atmosphère étrange, presque onirique qui rejaillit d’un texte où les lieux sont incertains tandis que l'époque demeure floue, même si l’on distingue parfois quelques dates au gré des recherches de Martin Guyot, un journaliste meurtri, ou des révélations de Blasco, ce retraité inquiétant qui semble toujours à la manoeuvre depuis l’époque terrible de la dictature dont les relents nauséabonds et tenaces imprègnent quelques personnages menaçants. L’enjeu pour Guyot consiste donc à découvrir ce qui a pu pousser cette jeune femme à commettre cet acte désespéré ainsi que l’identité de l’individu qu’elle a menacé quelques instants auparavant. On observe peu à peu, un glissement vers une fascination obsessionnelle qui entraine le journaliste dans l’intimité de la victime dont il découvre les lieux de vie pour en prendre possession afin de s’imprégner du moindre détail qui pourrait le conduire sur une éventuelle piste que toute une multitude d’hommes de main s’emploient à effacer. On en distingue certains aspects cruels par l’entremise de conversations abruptes laissant entrevoir les actes cruels qu’ils s’apprêtent à commettre ou des basses besognes qu’ils ont effectué pour le compte d’un commanditaire implacable. S'il ne se rend pas véritablement compte des menaces qui pèsent sur lui, Guyot distingue pourtant quelques signes inquiétants ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses investigations en dépit du danger qui rôde autour de lui. Néanmoins, il émane du récit une sensation d'incertitude se conjuguant à un sentiment d'effroi diffus qui va étreindre le lecteur à mesure qu'il progresse dans sa lecture avec même un sensation d'oppression qui transparaît au moment où l'on accompagne Vera Ostots, cette psychiatre à la retraite que Guyot va rencontrer dans le bar où la victime avait ses habitudes et qui recueille à son corps défendant quelques confessions effroyables. Ainsi Eugenia Almeida met en place, par petites touches une intrigue sombre et absolument terrifiante où l'on distingue peu à peu les arcanes d'une officine obscure de cette dictature d'autrefois dont le venin insidieux continue à décimer certains membres de la communauté qui ne peuvent se détacher de ce passé que d'autres s'emploient à dissimuler à tout prix. Tout cela se met en place au gré d'une intrigue à la fois habile et subtile où il convient de capter les éléments qui apparaissent peu à peu tout d'abord comme un ensemble flou mais dont le réglage de la focale qu'Eugenia Almeida met en place va nous permettre de distinguer une vérité horrifiante qui vous glace le sang. Un livre saisissant.

     

     

    Eugenia Almeida : L’Echange (La Tensión Del Umbral). Collection suite hispano-américaine/Editions Métailié 2016. Traduit de l’espagnol ( Argentine) par François Gaudry.

     

    A lire en écoutant : The Arcane de Dead Can Dance. Album : Dead Can Dance. 2007 4AD Ltd.