Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Un long fleuve tranquille.
Le terme n'est pas galvaudé pour désigner le caractère exceptionnel de l'écriture de ce romancier qui s'est penché sur cet univers âpre de la frontière entre le Mexique et les Etat-Unis, délimitée, pour une partie, par le fleuve Rio Grande traversant ces contrées désertiques et inhospitalières, territoires abonnement mis en scène pour dépeindre les affres d'une population sous l'emprise des cartels sévissant dans la région. Mais outre les cartels, ce sont également les migrants ainsi que les autochtones que Yuri Herrera dépeint dans les trois romans que forment Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, trilogie de la frontière, rassemblant donc Les Travaux Du Royaume (Gallimard 2012) un récit aux allures de conte médiévale dépeignant le cheminement de Lobo, un chanteur de corridos, évoluant au sein du palais d'un chef de narcotrafiquants qui le prend en charge tandis que Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde (Gallimard 2014) s'attache au parcours de Makina, une jeune migrante à la recherche de son frère qui a franchi la frontière, sans plus donner de nouvelle, alors que La Transmigration Des Corps (Gallimard 2016) se penche sur le parcours de l'Emissaire, personnage fascinant, chargé de concilier les intérêts de deux cartels rivaux bien décider à en découdre. Originaire du Mexique où il a étudié les sciences politiques, Yuri Herrera a poursuivi son cursus universitaire à Berkeley aux Etats-Unis dans le domaine des lettres et enseigne désormais à l’université de Tulane à la Nouvelle-Orléans tout en ayant également exercé la fonction de rédacteur en chef pour une revue littéraire El Perro, empruntant ainsi, sur certains aspects, un parcours similaire à celui de Benito Juárez auquel il a consacré une biographie romancée de cette période d’exil méconnue dans la région de la Louisiane. Voix singulière du Mexique, le romancier a également publié un recueil de nouvelles de science-fiction ainsi qu’un récit consacré à la tragédie de la mine d’El Bordo en 1920 où 87 employés ont trouvé la mort dans des circonstances effroyables. Si ses trois derniers ouvrages n’ont malheureusement pas encore été traduits en français, ils demeurent le reflet de l’engagement d’un auteur qui s’attache à retranscrire le réalisme sans fard d’un environnement cruel, englué dans une violence abrupte, qu’il restitue par le prisme des contes médiévaux, voire même des légendes aztèques imprégnant ses textes fabuleux, dont cette Trilogie de la frontière basculant dans l’incandescence d’un avenir sans lendemain.
Les Travaux Du Royaume
Lobo est un chanteur de rue, un de ces troubadours s'inspirant de son environnement et déclamant ses corridos, ces balades populaires narrant le parcours des narcotrafiquants de la région. A l'occasion d'un de ses prestations dans une taverne du coin, ses compositions ont l'heur de plaire à l'un des chefs de cartel qui le prend sous sous aile et l'emmène dans son palais. Dans ce royaume, on le désigne désormais sous le nom de l'Artiste au service du Roi dont il chante les louanges. En parcourant les couloirs de l'immense demeure, il côtoie tout un monde évoluant dans un univers fastueux et clinquant en endossant également le rôle de confident et d'espion. Car derrière cette apparence somptueuse, il n'est question que de douleur et de tristesse, tandis que chaque membre de cette cour disparate n'attend plus que la chute prochaine du Roi.
Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde
Makina est chargée par sa mère de porter un message à l'intention de son frère qui a franchi la Frontière et dont on est sans nouvelle. Avant d'entamer son périple, il lui faut aller à la rencontre de trois truand de La Petite Ville qui se chargeront de lui donner un coup de main pour effectuer ce périple qui n'est pas dépourvu de danger. Il faudra éviter les arnaques, franchir le grand fleuve et puis se fondre dans ce nouveau monde plutôt hostile à l'égard ds gens comme elle, afin de retrouver son frère. Une quête périlleuse et incertaine.
La transmigration des corps
Dans cette ville en proie à une épidémie mortelle, l'Emissaire est reclu dans la Casota, ce qui ne l'empêche pas de se rapprocher de sa voisine, La Trois Fois Blonde qu'il tente de séduire. Mais il lui faudra pourtant à nouveau parcourir les rues quasi désertes de la localité afin de retrouver le fils du Dauphin que trois hommes viennent d'enlever. Il s'agit de la bande bande rivale des Castro estimant que le jeune homme est responsable de la disparition de la Poupée, la fille du chef de clan, dont il semblait très proche. Il s'agit donc pour l'Emissaire d'éclaircir les circonstances de cet enchaînement d'événements et d’accéder aux revendications divergentes de ces truands que tout oppose.
Courts romans rassemblés sous l'appellation de la Trilogie des Frontières, Le Royaume, Le Soleil Et La Mort fait nécessairement écho à la Trilogie des confins de Cormac McCarthy prenant pour cadre cette même région frontalière entre le Mexique et les Etats-Unis dont Yuri Herrera décline la dureté et la violence omniprésentes au travers d'allégories puissantes qui alimentent chacune de ces brèves histoires d'une impressionnante densité. Avec Les Travaux du Royaume, le romancier empruntera les codes du conte médiéval pour explorer les tréfonds de ce palais d'un baron de la drogue où sourde les rancoeurs et les complots dans un faste s'apparentant à celui du Masque De La Mort Rouge de d'Edgard Allan Poe. Pour ce qui concerne Signes Qui Précèderont La Fin Du Monde, on ne peut s'empêcher de voir émerger les légendes aztèques dans cette quête où les quatre éléments fondamentaux de la terre, de l'eau, de l'air et du feu apparaissent au cour du cheminement d'une jeune migrante dont le parcours prend l'allure d'une transfiguration, écho du choc des civilisations qui imprègnent le texte. Quant à La Transmigration Des Corps, on y trouvera quelques références marquées à la tragédie de Roméo et Juliette dont on perçoit les aléas au travers du regard de cet Emissaire qui doit composer avec les rivalités des deux clans de truands qui règnent sur la ville marquée par une mystérieuse épidémie. Si la violence est omniprésente, Yuri Herrera prend soin de ne jamais en faire quelque chose de spectaculaire pour s’inscrire comme une composante quotidienne de chacun des individus qui traversent l’ensemble de ces trois récits où il n’est d’ailleurs jamais fait mention de cartel ou de narcotrafiquants, qui s’insèrent, eux aussi, dans cet environnement mortel où le sol peut également se dérober sous vos pieds du fait des anciennes galeries minières que l’on n’a jamais comblées, où la maladie peut vous emporter à tout moment, où vous pouvez disparaître en vous noyant dans le fleuve ou en vous égarant dans le désert à l’instar de ce cadavre boursoufflé que Makina prend pour la silhouette d’une femme enceinte se reposant avant de poursuivre son périple. Et pour accentuer la force de l’allégorie ainsi que le côté onirique des différentes intrigues, Yuri Herrera s’ingénie à faire en sorte qu’il n’y ait aucune référence géographique afin de nous perdre dans la magnificence de cette région inhospitalière que ces femmes et ces hommes arpentent dans un mouvement permanent qui devient le moteur de leur existence. Il faut également souligner la perte d’identité de la plupart des personnages que l’on désigne sous l’appellation de leur fonction ou de leur statut à l’exemple de l’Artiste ou de l’Emissaire qui vont croiser, le Roi, la Sorcière, la Quelconque, le Journaliste et le Gérant pour l’un ainsi que le Dauphin, la Poupée et la Trois Fois Blonde pour l’autre, renforçant ainsi cette notion de fable et d’absurdité que l’on retrouve également dans le parcours de Makina tandis qu’elle franchi la frontière, sans vraiment savoir si elle est à la recherche de son frère ou d’une vie meilleure. Ainsi, il rejaillit de l’ensemble des récits composant Le Royaume, Le Soleil Et La Mort, cette notion d’existentialisme dont le réalisme sans fard se conjugue à la dimension poétique du conte d’où rejaillit toute l’irrationalité d’une destinée incertaine se heurtant aux vicissitudes d’un univers cruel que Yuri Herrera restitue avec l’acuité qui transparait au gré d’une écriture puissante et généreuse, résolument engagée.
Yuri Herrera : Le Royaume, Le Soleil Et La Mort. Editions Galimard / Du monde entier 2023. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.
A lire en écoutant : Zapata de Peso Pluma. Album : Genesis. 2023 Double P Records.
On ne sait plus trop bien par quoi commencer pour commenter l’actualité de celle que l’on peut déjà considérer comme l’une des grandes figures montantes de la littérature noire
Lorsque l’on jette ses ordures, un matin d’hiver, dans un container de la banlieue de Rennes, on peut faire des découvertes déconcertantes à l’instar de ce bébé dont les pleurs vont alerter ce vieil homme s’apprêtant à se débarrasser de son sac poubelle. Et tandis que pompiers, secouristes et policiers s’emploient à sauver le nouveau-né et à découvrir les circonstances qui l’ont conduit à se retrouver dans cet endroit insalubre, Monroe, un jeune fille de 17 ans, se vide de son sang sous le regard impavide de sa mère qui l’a enfermée dans sa chambre. Oscillant d’une lucidité incertaine à un état semi-comateux, l’adolescente se remémore ces quelques mois passés sur La Colline, où vit sa grand-mère Madeleine qui l’a recueillie alors qu’elle était enceinte. Ce sont des instants de bonheur dans cet environnement âpre où la vieille femme transmet la somme de ses connaissances de guérisseuse à sa petite fille qui se reconstruit peu à peu jusqu’à ce que tout bascule. Et tandis que Monroe agonise sur ce matelas crasseux, les policiers investiguent dans cette cité désolée, tandis que les soignants s’activent autour de cet enfant afin de le tirer d’affaire sous le regard des pompiers qui l’ont secouru et qui s’interrogent sur la tournure de cet événement tragique. Quelle en sera la finalité ?
Inspiré du fait divers d’un bébé retrouvé dans une poubelle de la ville de Rennes dont sa soeur, sage-femme, lui a rapporté certains aspects, Mathilde Beaussault rend également hommage à sa grand-mère par le biais de ce magnifique portrait de Madeleine qui s’inscrit dans le thème de la transmission nourrissant une grande partie de cette intrigue noire, auréolée de la lumière de ses souvenirs d’enfance
En Corse, Uliveriu, jeune berger de 15 ans, prend garde de ne jamais franchir le col de San Bastiano et arpente le maquis avec le troupeau de chèvres que son oncle irascible lui confie chaque jour. Mais un jour, lorsqu’il s’aperçoit que deux bêtes sont manquantes, il franchit la crête montagneuse masquant la mer et découvre la silhouette massive d’une baleine échouée sur une plage déserte où nul ne s’aventure. Et tandis qu’une nuée d’oiseaux survolent la carcasse du mammifère marin, le garçon distingue le corps sans vie d’un jeune marin partiellement dissimulé sous le flanc de l’animal. Quel événement tragique à lié à tout jamais l'homme et le cétacé ? A plus d'un titre, Iliveriu est tiraillé par la singularité de cette découverte qu'il doit dissimuler à son oncle qui prendrait mal son incartade au détriment du troupeau dont il a la charge. Mais en se confiant à un ancien du village, il perçoit la somme d'argent importante qu'il pourrait obtenir en recueillant les fanons de la baleine, matière très convoitée en cette fin du XIXe siècle. Peut-être obtiendra-t-il des réponses auprès du maître d'école qui vient dispenser ses leçons une fois par semaine et qui dispose de certains ouvrages animaliers mais également des journaux dont il fait la lecture pour l’ensemble des habitants de la localité.
En introduction de ce bref roman, vous trouverez quelques caractéristiques de ce squelette de baleine ornant désormais le hall du musée des Confluences de Lyon ainsi que certains aspects sur les péripéties de son acquisition, de la restauration de certaines vertèbres endommagées, de l'absence des fanons, de son exposition au musée Guimet de Lyon jusqu'à sa fermeture, de son sommeil dans une caisse durant plus d'une décennie avant de retrouver la lumière. Et c'est à partir de ces éléments qu'Olivier Truc a façonné cette intrigue prenant l'allure d'une aventure et d'un fait divers s'articulant autour de la personnalité d'Ulivieru Romanetti, un jeune berger corse s'écartant du maquis pour découvrir cette baleine échouée sur une plage déserte ainsi que le corps sans vie d'un marin tout aussi jeune que lui. C'est peu dire que l'on se retrouve totalement immergé dans cette ambiance de nature sauvage où le cri des oiseaux se mêle au murmure des vagues se désagrégeant cette côte désolée tandis que résonne au loin le bêlement des chèvres d'un berger intimidé par cette trouvaille dont il ne sait que faire. A partir de là, l'intrigue prend également l'allure d'une émancipation sociale qui se traduit par le biais de la connaissance, incarnée par ce maître d'école parcourant la région afin de dispenser ses leçons aux enfants des villages
environnants. De cette soif de connaissance imprégnant ce jeune homme du XIXe siècle, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec le musée des Confluences abritant plus de deux millions d'objets avec pour ambition de narrer l'histoire de l'humanité par le prisme des sciences naturelles et des sciences humaines se conjuguant pour alimenter notre imaginaire et notre propre soif de connaissance. S'inscrivant ainsi dans un registre très réaliste, on en est à se demander qu'elles sont la parts de récit et de fiction régissant cette intrigue sobre qui n'est pas dénuée d'une certaine émotion que l'on relèvera au fil des révélations mettant à jour les circonstances de cet événement peu commun qu'Olivier Truc décline avec une belle sensibilité animant l'ensemble de l'entourage de ce berger également en quête de justice qui, outre cette baleine échouée, découvre tout un monde qui s'offre à lui. C'est ainsi que La Baleine Et Le Berger vous inciteront à vous rendre au musée pour contempler ce sublime squelette de baleine admirablement bien conservé, terrain fertile d'un imaginaire que le romancier est parvenu à exploiter avec une habilité saisissante. Et pour celles et ceux qui se rendront aux Quais du Polar, vous pourrez aller à la rencontre d'Olivier Truc qui évoquera le sujet en compagnie d'Olivier Adam, bioacousticien, spécialiste des baleines, tous deux réunis en partenariat avec le musée des Confluences et un festival de littérature noire ouvert sur les richesses que recèlent la ville de Lyon.
Une fois encore, Olivier Ciechelski nous entraîne sur un tout autre registre que celui auquel on peut s'attendre avec Le Livre Des Prodiges qui va s'écarter du thème classique de l'enquête parallèle sur des réseaux de prostitution abondamment traité dans le domaine de la littérature noire. Comme le titre le laisse présager, il sera également question d'événements surnaturels qui vont interférer dans le cours des investigations de Nora, policière au profil atypique, dont le romancier joue avec certains aspects de sa personnalité sur laquelle il laisse planer un certain doute comme il l'avait fait d'ailleurs dans son précédent ouvrage avec certaines caractéristiques de Stanislas Kosinski, individu autour duquel on s'est laissé surprendre comme cela sera le cas avec Nora. Que l'on ne s'y trompe pas, le thème du prodige, comme il est abordé, se décline sur un registre extrêmement sobre sans qu'il ne soit question de théories fumeuses ou d'explications vaines, nous interrogeant davantage sur la question de la foi au gré de conversations entre Nora et le prêtre de l'église de sa congrégation, ainsi que sur les légendes urbaines qui résonnent dans cet environnement habilement mis en perspective et qui s'agrége parfaitement à l'atmosphère de cette intrigue aux connotations singulières qui vont nous dérouter avec cette collision entre nos croyances occidentales et celles plus lointaines du continent africain.
Ainsi, la ville de Gennevilliers prend véritablement corps dans Le Livre Des Prodiges avec quelques scènes dantesques à l'instar de cette tempête ravageant la ville, qui prend une dimension quasi biblique avec cette symbolique du déluge de la Genèse balayant la corruption et la violence des hommes dont il est également question au fil de ce roman surprenant à plus d'un titre. Tout cela s'imbrique donc autour du parcours de Nora confrontée à un passé qui va ressurgir au gré d'une enquête chaotique où sa maladresse de jeune novice livrée à elle-même sera donc contrebalancée par quelques incidents étranges qui s'inscriront dans une cohérence certaine que le romancier décline avec une redoutable habilité, ce qui fait que l'on s'inscrit dans une ambiance de légende urbaine somme toute assez réaliste ce qui constitue un paradoxe en soi assez surprenant. Tout juste regrettera-t-on que la personnalité de Nora prenne beaucoup de place au détriment de personnages secondaires comme Djabri ce flic expérimenté dont on aurait aimé qu'il soit plus présent alors que les policiers comme Conrad, Brice et Jaworski sont cantonnés dans un rôle d'adversaires légèrement stéréotypés. Il n'en demeure pas moins que Le Livre Des Prodiges se distingue furieusement dans un parfait équilibre entre le polar et le fantastique prenant parfois quelques tonalités poétiques virant au sublime à l'image de cette scène finale qui vous laisse sans voix. A noter que vous pourrez rencontrer Olivier Ciechelski à l'occasion du festival des Quais du Polar qui se tiendra à Lyon du 3 au 5 avril 2026.
Pour le prix d’une chronique vous aurez droit à un roman, une bande dessinée en deux volumes ainsi qu’à un recueil un peu particulier dont l’achat permettra d’aider Réservoir Books, une librairie indépendante de Besançon, ville apparaissant régulièrement dans l’ensemble de l’oeuvre du romancier qui y a grandit, tout comme Victor Hugo, signe d’une grande destinée à venir. Outre les localités où il a vécu servant de décor pour ses intrigues, l’autre
Killing Me Softly :
Habemus Bastard 1 & 2 :
Avec Jacky Schwartzmann au scénario associé à
fond les règlements de compte s’enchainent entre un clan de gitans et un gang lyonnais dont Lucien faisait partie. Sans trop dévoiler d’éléments du récit, il faut relever l’excellence de la mise en scène qui fonctionne parfaitement au gré de ces entrelacs
On Voudrait Pas Crever :