Hervé Le Telliez : L’anomalie. Dissolution.
« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension. »
Victør Miesel - L’Anomalie
Il y a parfois des lectures où vous jubilez tellement, où vous éprouvez un tel plaisir que vous vous demandez, en milieu de parcours, s’il n’y aura pas une petite faiblesse, une faille, quelques temps morts où même une déception une fois arrivé au terme de l’intrigue. Sans rien dévoiler de ce récit prenant, on peut admettre sans coup férir que L’anomalie d’Hervé Le Tellier fait partie de ces romans captivants de bout en bout qui s’inscrivent dans ce qui apparait comme la conjugaison parfaite de la créativité, du style et de la narration qui semble avoir convaincu tant les jurés du Goncourt 2020 que les nombreux lecteurs qui ont fait l’acquisition de ce roman singulier qui se serait vendu à plus d’un million d’exemplaires. Alors bien sûr qu’il y aura quelques esprits chagrins pour vous expliquer qu’ils n’ont rien capté à ce texte dont ils ne saisissent pas l’engouement qu’il a pu susciter au sein d’une masse forcément aveuglée par le succès relayé par la kyrielle de médias qui ont encensé L’Anomalie. On trouvera pourtant quelques explications en s’attardant sur le parcours d’Hervé Le Tellier, de sa formation de mathématicien, puis de journaliste jusqu’à ce qu’il obtienne un doctorat en linguistique en se spécialisant dans les littératures sous contrainte qui l’amèneront au sein de l’OuLiPo (Ouvroir de Littérature Potentielle) dont il assure la présidence en 2019 pour ce groupe littéraire fondé en 1952 par le mathématicien François Le Lionnais et l’écrivain, poète Raymond Quenaud. Et c’est en s’articulant autour de cette interrogation sur la littérature sous contrainte que vont apparaître quelques oeuvres emblématiques à l’instar de Cent Mille Milliards De Poèmes de Raymond Queneau permettant au lecteur de composer ses poèmes dont je vous laisse deviner le nombre de possibilités, de La Disparition de Georges Perec où la lettre e ne figure sur aucune des trois cent pages du texte et de La Vie Mode D’Emploi, du même auteur, où l’on suit la vie des habitants évoluant dans l’environnement d’un immeuble parisien en adoptant dans leurs déplacements le mouvement du cavalier d’un jeu d’échec. C’est donc toute cette culture oulipienne que l’on va retrouver dans L’anomalie qui se décline autour de la personnalité de onze passagers d’un avion, représentatifs d’autant de genre littéraire que ce soit le thriller, et le roman policier, la science fiction et l’anticipation, le roman psychologique et intimiste, l’espionnage et l’intrigue géopolitique, l’hommage à la littérature blanche et au récit introspectif, ainsi qu’au roman philosophique s’interrogeant ni plus ni moins quant à la nature de notre existence.
A bord de ce vol Air France Paris New-York AF006, on s’attardera sur quelques individus parmi le 243 passagers qui ont embarqué dans cet avion qui se trouve soudainement pris dans une gigantesque turbulence aux dimensions colossales que l’on ne peut contourner. Il y a Blake, le tueur à gage, Victor Miesel écrivain reconnu mais sans succès, Lucie Boagert une monteuse pour le cinéma qui accompagne André Vannier, un architecte de renom, Joanna Wood, une avocate afro-américaine qui a intégré un grand cabinet juridique, Slimboy un chanteur nigérian contraint de vivre dans le mensonge pour dissimuler son homosexualité, Sophia Kleffman une fillette de six ans qui doit composer avec les traumas d’un père vétéran de la guerre d’Irak et d’Afghanistan et David Markle, pilote de ligne qui tente de s’extraire du piège dans lequel il s’est engouffré avec l’avion dont il est le commandant de bord. Mais une fois qu’ils ont atterri, l’ensemble des occupants de l’avion vont être confronté à un événement qui les dépassent. Et pour répondre aux questions que le monde entier ne manquera pas de se poser, les autorités américaines vont faire appel à Meredith Harper et Adrian Miller, deux scientifiques qui ont rédigé les bases du protocole 42 désormais chapeauté par l’armée et le FBI et qui ont remisé le Boeing 787 et ses occupant dans un hangar. Qu’elle est cette anomalie qui va bouleverser toutes nos certitudes ?
Quelle que soit la multitude de genres qu’il pastiche et auxquels il rend hommage avec un plaisir évident, L’anomalie, véritable page-turner aussi dense que passionnant, s’inscrit finalement comme une expérience de pensée où le lecteur s’interrogera forcément sur ce triptyque existentiel de savoir qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons et auquel Hervé Le Tellier va apporter une réponse singulière, s’inspirant de la théorie du philosophe suédois Nick Bostrom dont je vous laisserai découvrir le postulat, une fois le livre terminé. Et puis il y a cette multitude de mises en abime jalonnant ce texte aussi singulier que redoutable de maîtrise, à l’instar de cet épigraphe de Victør Miesel, protagoniste de l’intrigue, qui a publié en 2021 un roman devenu best-seller, intitulé L’Anomalie, soit un an après la publication du présent ouvrage. On y trouve également toute un multitude de clin d’oeil aux oeuvres de Raymond Quenaud dont les titres des trois parties composant le livre sont extraits de ses poèmes tandis que d’autres font allusion à l’oeuvre de Georges Perec, notamment au terme de ce calligramme mystérieux, chargé de symboles, qui met un terme à cette intrigue s’achevant de manière tout simplement magistrale. Et bien que foisonnant et protéiforme en abordant toute une multitude de sujets qu’il serait vain d’énumérer, il faut saluer la grande tenue de cette histoire qui se lira quasiment d’une traite au gré d’une mise en scène littéraire extrêmement imagée qui donne cette sensation de s’immerger dans une série audiovisuelle chargée de tension. Au travers de personnages bien charpentés, on plonge donc avec fébrilité dans ce récit choral d’où émane parfois quelques tonalités ironiques à l’exemple de cette conversation lunaire entre un président des Etats-Unis et son homologue français se révélant guère éloigné de ce qui nous est rapporté dans l’actualité du moment. Il y a finalement quelque chose de véritablement vertigineux à lire L’anomalie qu’il faudra faire ressurgir de votre bibliothèque pour les inconscients comme moi qui aurait relégué l’ouvrage dans les fins fond des rayonnages ou pour celles et ceux qui voudraient capter quelques références aussi amusantes que mystérieuses qui rejaillit de la trajectoire fabuleuse de ces protagonistes qui vont faire face à eux-mêmes au gré de circonstances déroutantes qui vous laisseront sans voix. A lire ou à relire avec le même enthousiasme qui vous fait dire que la littérature a décidément de beaux jours devant elle, n’en déplaise à celles et ceux qui se penchent sur son cadavre.
Hervé Le Tellier : L’anomalie. Editions Gallimard 2020.
A lire en écoutant : Decks Dark de Radiohead. Album : A Moon Shaped Pool. XL Recording 2016.
Dans ce milieu précaire de la littérature, il faut bien admettre que l'on est beaucoup plus prompt à détourner le regard lorsqu'il s'agit de saisir une opportunité pour être publié et ce n'est pas l'actualité toute récente qui a bousculé ce petit univers du livre qui me donnera tord, même s'il existe des hommes et des femmes qui ne dérogeront pas avec leurs convictions. Sans qu'elle ne le porte en étendard, Fanny Taillandier fait partie de ces personnes engagées s'employant à dépeindre son environnement, cet espace périurbain, sorte de frontière entre le monde rural et l'univers des villes dans ce qui apparaît comme une oeuvre sociale où les essais côtoient les romans quand ils ne se mélangent pas les uns aux autres comme le souligne Eric Chevillard à évoquant Les États Et Empires Du Lotissement Grand Siècle (P.U.F. 2016) : "Publié dans la collection « Perspectives critiques » des PUF comme pour tromper son monde, le deuxième livre de Fanny Taillandier, Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle n’est pas un essai d’urbanisme ou de sociologie ni une réflexion sur la ville nouvelle, mais un récit inventif en diable, d’un genre inédit, qui emprunte au conte, à la satire, et se réinvente sans cesse en variant les styles et les approches." On ne saurait mieux dire pour définir les textes de cette romancière qui tant sur le thème de l’urbanisme qui traverse ses écrits que dans les différents domaines littéraires dans lesquelles elle s’inscrit, s’émancipe de ces limites dans lesquelles on tendrait à rester enfermer, comme un territoire conquis dont il est difficile de s’extraire puisque intrinsèquement lié à sa condition sociale. Née à Alfortville, à la périphérie de Paris lui apparaissant comme un tout autre monde, Fanny Taillandier suit des études de lettre à Marseille avant de se consacrer durant dix ans à l’enseignement dans plusieurs lycées de Créteil tout en collaborant pour des revues comme Mouvement et Livre Hebdo. Et puis c’est Les Confessions D’Un Monstre (Flammarion 20213) abordant de manière inhabituelle le thème du tueur en série, qui marque ses débuts en tant que romancière où Fanny Taillandier dresse le portrait d’un individu qui va confesser ses crimes au gré d’un récit qui se dépare résolument de tous les clichés galvaudés propre à ce type de personnages qui encombrent la littérature noire. Cette absence de cliché, c’est même un engagement qui anime Fanny Taillandier lorsqu’elle rédige Sicario Bébé où l’on observe notamment la trajectoire d’un jeune garçon qui va exécuter un contrat pour le compte d’un trafiquant de drogue, afin de subvenir aux besoins de la petite famille qu’il va fonder avec sa compagne, enceinte de lui.
Blaise a dix-sept ans tout comme Djen dont il est fou amoureux et qui attend un enfant de lui. S’il considère cet amour réciproque comme un miracle, le jeune garçon ne doit pas occulter la réalité et prendre conscience qu’ils n’ont pas les moyens d’élever ce bébé à venir. Mais Bobby, son meilleur pote, lui propose la meilleure combine pour acquérir rapidement pas moins de cinquante mille euros en liquidant l’adversaire d’un narcotrafiquant local qui sévit au sein d’une cité amenée à être démolie très prochainement. Pour exécuter ce contrat, Blaise, Djen et Bobby vont donc entamer tout un périple qui vont les conduire d’un foyer pour travailleur à une ZAD enfouie dans un bois en passant par une zone portuaire devenant le théâtre de tous les trafics qui inondent le pays.
Roman noir ? Roman d’amour ? Roman social ? Ne cherchez pas,
Lu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
Du côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.
Lecture dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
En cette belle soirée printanière, alors qu’elle vient de terminer son service au sein de l’hôtel où elle travaille, la jeune femme fait un détour pour rentrer chez elle à vélo en empruntant la route escarpée qui longe la côte de Lanzarote. Mais l’escapade tourne court lorsqu’une voiture la percute violemment en la laissant pour morte, avant de prendre la fuite. Fraichement muté sur l’île alors qu’il est proche de la retraite, c’est au sous-inspecteur Soria qu’échoit l’enquêtede délit routier qui prend une toute autre envergure lorsqu’il s’aperçoit que la victime s’est enfuie sans demander son reste. Il faut dire que l’enquête déclenche aux quatre coins du monde toute une série d’événements apparement sans lien qui vont pourtant trouver leur origine, 15 ans plus tôt, dans cette tragédie qui a frappé ce couple, accompagné de leurs deux enfants, qui parcourait la crête des montagnes Volujak marquant la frontière entre le Montenegro et la Bosnie-Herzégovine en proie à une guerre ethnique qu’ils cherchent à fuir.
Il importe de souligner qu’il est impératif de lire Personne Sur Cette Terre avant d’entamer Le Temps Des Bêtes Féroces où l’on retrouve donc l’ensemble des protagonistes, quelques années plus tard, et dont il s’agit
Il est souvent question de réalisme magique, lorsque l’on évoque la littérature sud-américaine, s’agissant d’un courant littéraire dépassant la cadre des frontière et qui s’incarne notamment dans l’oeuvre de quelques personnalités de ces contrés lointaines à l’instar du romancier colombien Gabriel Garcia Márques, bien évidemment, même si l’on peut également mentionner Carlos Fuentes, écrivain mexicain, de l’argentin Jorge Luis Borges et d’Isabel Allende originaire du Chili. Mais on parlera plutôt de réalisme social, parfois âpre, imprégné de dureté s’incarnant dans une littérature noire assez brutale s’employant à dénoncer les carences des crises économiques, les affres des dictatures, la corruption et la violence qui en découlent en frappant les populations les plus précaires. Autant de sujets sensibles prenant pour décor des territoires méconnus comme cette ville de Belém, à la lisière de la forêt amazonienne qui revient dans chacun des romans du brésilien Edyr Augusto dont
Ce qu'Ámbar sait faire de mieux à 15 ans, c'est cautériser les blessures de son père qui vient de se prendre une balle dans le bras. Il faut dire que Víctor Mondragón est un truand peu commode que ne fait guère de cadeaux à ses adversaires. Quand bien même, la jeune adolescente aspire à une autre vie, plus en phase avec son âge, qui la dispenserait d'endosser de fausses identités ou de séjourner dans des motels pourris sans jamais avoir d'attache du fait de déménagements aussi fréquents que soudains. Mais les choses ne vont pas s'arranger puisque Víctor s'est mis en tête de venger son meilleur ami qui a perdu la vie lors d'un règlement de compte plutôt sanglant où lui même a été blessé. Ainsi, père et fille se lancent sur les routes cabossées de cette partie reculée de l'Argentine, en quête de renseignements afin de localiser son adversaire qui s'est mis à l’abri et qui semble bénéficier de quelques appuis. Mais cela importe peu, car si les personnes ne se montrent pas assez coopérantes, Victor Mandragon peut faire preuve d'une grande force de persuasion afin de les inciter à changer d'avis. C'est comme cela qu'Ámbar va apprendre à connaître davantage son père. Pas de quoi se réjouir.
Dans ce texte, Nicolás Ferraro met en place une intrigue qui s’articule autour des rapports entre une fille et son père, un truand sans pitié qui l’entraine dans son parcours punitif, en quête de celui qui a assassiné son partenaire. En adoptant exclusivement le point du vue d’Ámbar tout au long de l’intrigue, on percevra la violence, les interrogatoires musclés ainsi que les règlements de compte d’une manière un peu plus édulcorée, même si le regard que la jeune fille porte sur son environnement est sans illusion et dépourvu de la moindre naïveté. Confrontée à ce monde de malfrats, Ámbar en adopte certains codes, afin de soutenir un père auquel elle est irrésistiblement attachée en dépit