Chronique polar : Valentine Imhof - Les Abandonnés de l’île Saint-Paul. Le scandale oublié de 1930.
Retour de lecture sur le récit noir historique Les Abandonnés de l’île Saint-Paul de Valentine Imhof (Éditions de l’Aube).
Portrait :
Il ne faudrait pas se fier à cette apparence calme et posée qu’elle dégage alors que l’on décèle dans l’ensemble de ses textes une espèce d’énergie disruptive transparaissant dans la maîtrise d’une écriture solide, engagée et imprégnée d’une noirceur troublante qui transcende son œuvre.
Si le premier roman de Valentine Imhof, Par Les Rafales (Rouergue 2018), se déroule à Metz, non loin de Nancy où elle est née, on relèvera que Zippo (Rouergue 2019) et Le Blues Des Phalènes (Rouergue 2022) prennent pour cadre les États-Unis, résurgence sans doute d’une passion pour ce pays dont elle a étudié la littérature avant d’enseigner durant deux ans dans une université du Midwest, tandis que son tout premier ouvrage publié est un essai biographique consacré à Henry Miller.
Mais c’est d’un tout autre environnement qu’il est question dans Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul, reflet du goût de l’insularité pour celle qui s’est établie depuis 25 ans à Saint-Pierre-et-Miquelon où elle est professeure de lettres au lycée Émile-Letournel, et qui s’est penchée sur le sort de ces sept forçats de la mer que l’on va laisser livrés à eux-mêmes sur un îlot désertique de l’océan Indien, non pas trois mois comme initialement prévu, mais plus de neuf mois.
Traitant d’un fait d’actualité des années trente, ce nouvel ouvrage de Valentine Imhof inaugure la nouvelle série « L’affaire qui » des éditions de l’Aube dirigée par Michèle Pedinielli, qui invite des autrices et des auteurs de la littérature noire à explorer un fait divers historique de leur choix leur paraissant particulièrement emblématique de l’époque où il se situe.
Résumé :
Mars 1930. Après avoir mis en conserve les langoustes sur l’île de Saint-Paul, l’équipage de l’Austral s’apprête à appareiller pour retourner au pays mettant ainsi un terme à une éprouvante campagne de pêche de six mois. Néanmoins la société La Langouste française exige une présence sur l’île afin d’assurer le gardiennage des installations ainsi qu’une présence pérenne sur ce territoire contesté de l’empire colonial français. Ce sont donc six employés Bretons, dont une femme enceinte, et un ouvrier Malgache qui vont rester seuls sur cette terre désolée dans ce qui apparaît presque comme un congé payé d’une durée maximum de trois mois alors que l’on n’exige d’eux que de menus travaux d’entretien. Mais la relève tarde à venir, ce qui fait que ce séjour forcé se prolonge de six mois et que lorsque le navire accoste enfin, ce ne sont plus que trois survivants que l’on va retrouver sur l’île de Saint-Paul.
Critique :
En s'associant à RetroNews, le site de presse de la BnF, chaque ouvrage de la collection L'affaire se voit enrichi d'illustrations — qu'il s'agisse d'articles de journaux, de photos ou de gravures — qui permettent de mieux saisir le contexte de l'époque entourant le sujet abordé. C'est le cas pour cette tragédie des années trente que Valentine Imhof prend soin de restituer avec rigueur, sans que la narration, imprégnée d'une certaine colère et parfois d'une atmosphère mélancolique, n'en souffre pour autant. Ainsi, Les Abandonnés de l'île Saint-Paul se lit d'une traite, mêlant un sentiment d'aventure à un regard social sur cette période où l'empire colonial français est à son apogée, laissant la place à une liberté entrepreneuriale où le profit se fait sur le dos des autochtones et des travailleurs, en pillant les richesses de ces régions conquises.
Subdivisé en deux parties, l'ouvrage débute avec « L'attente », dans laquelle Valentine Imhof s'attache à mettre en exergue le calvaire de ces six hommes et de cette femme enceinte dans un registre sobre qui ne fait que renforcer toute la détresse de cet abandon de neuf mois et de ces morts qui se succèdent. Si l'on avait un doute, on perçoit que la vie des individus ne vaut pas grand-chose pour ces entrepreneurs avides qui s'évertuent à faire en sorte que leurs investissements génèrent du bénéfice à tout prix.
Dans la seconde partie, consacrée à « L'affaire des oubliés de Saint-Paul » en tant que telle, Valentine Imhof s'intéresse aux médias qui vont traiter ce drame et, bien entendu, aux circonvolutions judiciaires qui vont s'étaler sur près d'une décennie, avec comme enjeu de savoir si les survivants vont finir par être indemnisés. Mais avec des titres racoleurs comme les « Robinson volontaires », la plupart des articles de presse s'orientent vers une narration à la fois romanesque et exotique destinée à faire frissonner le lecteur qui ne sera guère au service des rescapés, qui vont être jetés en pâture à l'occasion de procès où les joutes verbales des avocats, souvent de connivence, deviennent plus importantes que le fond de l'affaire.
Ainsi, l'événement apparaît sous un angle sensationnaliste dont Valentine Imhof souligne la désinvolture, notamment à travers ce terme d'« oubli », comme s'il s'agissait de simples marchandises que l'on aurait égarées durant neuf mois. Tout cela se décline sur fond d'entre-soi et d'injustice, suscitant un effroi et une indignation que l'on peut percevoir tout au long d'un récit intense où l'on distingue ce mépris des individus et des classes sociales modestes auxquelles ils appartiennent et que l'on exploite sans vergogne.
Aussi bref que dense, Les Abandonnés De L'Île Saint-Paul s'inscrit dans un registre journalistique passionnant, que la romancière conjugue avec son sens de l'intrigue aiguisé pour mettre en évidence les dérives d'une époque où l'on tend à minimiser la valeur d'une vie humaine, sacrifiée sur l'autel du profit. Pas certain que cet aspect ait beaucoup évolué.
A noter que Valentine Imhof est la marraine du festival Toulouse Polar Du Sud qui se déroulera du 9 au 11 octobre 2026.
Valentine Imhof : Les Abandonnés De L'Ile Saint-Paul. Série « L’affaire qui » de la collection Aube Noire / Editions de L'Aube 2026.
A lire en écoutant : On Every Street de Dire Strait. Album : On Every Strait. 1991 Mercure Records Limited.
Il ne vous aura pas échappé que la rentrée littéraire vient de débarquer avec son avalanche de livres que l’on ne
Hélène, tout le monde l’appelle Sue Ellen, parce qu’elle tient le bar de cette petite station balnéaire du Médoc qui a la particularité de rester ouvert en basse saison pour y accueillir toute la petite communauté locale, composée d’individus hauts en couleur qui n’aiment rien tant que deviser sur les ragots et autres considérations régionales. Autant dire qu’Helène est au courant de tout ce qu’il se passe et qu’elle fait donc partie des premières personnes apprenant la découverte de ces pains de cocaïne estampillés du visage suggestif d’Al Pacino, dans son rôle de Tony Montana, qui viennent d’échouer sur la plage, non loin de son estaminet. Et lorsque la nouvelle se répand, voilà que débarque, dans la torpeur hivernale, toute une kyrielle d’individus venus des quatre coins de la France afin de saisir cette stupéfiante opportunité et qui tentent de déjouer la vigilance des gendarmes qui ont bouclé le secteur, Mais la plupart d’entre eux vont revenir bredouille. Et pour cause, Helène peut observer depuis son comptoir, l’attitude de certains de ses habitués qui ont changé de comportement et qui discutent âprement avec l’Américain dont on dit qu’il a quelques compétences dans le domaine de la vente de produits illicites. Mais dans le business du narco-trafic, les amateurs n’ont pas vraiment leur place et vont rapidement l’apprendre à leurs dépens.
Je ne sais plus trop quoi vous dire à propos de Séverine Chevalier parce que, contrairement à elle, les mots finissent par me manquer pour évoquer le talent hors-norme de cette romancière à la notoriété confidentielle, ce qui tend à prouver dans le milieu littéraire, que la corrélation entre ces deux aspects n'a rien d'une évidence. Son dernier ouvrage venant de paraitre, je pourrais bien vous dire, sans trop prendre de risque, que De Guerre Ou D’Ailleurs est le meilleur roman de cette rentrée littéraire, même si je n’ai pas lu l’intégralité des 461 livres annoncés à l’occasion de cette période effrénée où chacun s’emploie à agiter frénétiquement l’ouvrage qu’il ne faut pas manquer. Il semble toutefois certain que les premiers retours font l’éloge d’un récit qui donne foi en la littérature, rien de moins, ce qui n’a en soi rien d’étonnant puisque celles et ceux qui vont à la rencontre des textes de Séverine Chevalier en ressortent éblouis avec ce sentiment d’être bousculé en permanence tout en se demandant pourquoi son oeuvre, constituée de sept romans aussi différents les uns des autres, peine à rencontrer son public. Et dès la parution de ses deux premiers romans, Recluses et Clouer L’Ouest, dans la défunte collection Ecorce où elle côtoyait des auteurs débutant comme Frank Bouysse et Antonin Varenne, Séverine Chevalier suscitait cet engouement discret et cet enthousiasme affirmé au gré de textes concis où chaque mot compte à l’image d’une délicate pièce d’orfèvrerie, fascinante de beauté, jusque dans ses moindres détails. Mais au-delà de la beauté de l’écriture, c’est toujours dans cette force de la narration que l’on ressort ébranlé avec cette colère qui sourde en nous, ces instants d’émotions qui rejaillissent par le prisme de ces personnages à part qui vous saisissent avec cette perspective commune où la marginalité de l’individu nous renvoie aux dysfonctionnements d’une société qui s’illustre dans la cruauté de son indifférence vis à vis de celles et ceux qui ne répondent pas aux attentes d’un système qui tente de les broyer. Ainsi, c’est dans l’intériorité subtile des protagonistes que Séverine Chevalier excelle en diffusant cette petite musique tragique et cet amoncellement de déchirures terribles qu’elle capte avec la précision d’une langue sobre qui n’en demeure pas moins explosive. Et c’est un peu tout cela que l’on va retrouver dans De Guerre Ou D’ailleurs dont l’intrigue s’articule autour de la personnalité de Lolita B. autrefois star de la première émission de téléréalité et désormais sur le déclin.
Elle a 49 ans et est de retour dans la maison maternelle où l’on a enterré les sales petits secrets de famille. Ceux qu’il faudrait oublier parce qu’ils dérangent, parce que le silence c’est mieux. Elle, c’est Lolita B. parce que lorsque l’on intègre l’Émission on ne peut pas s’appeler Minerve Chabot, surtout lorsque l’on en ressort célébrée et méprisée. Et trente ans plus tard, il est question de refaire l’Émission ce qui arrangerait bien ses affaires depuis qu’elle est fauchée et qu’elle est tombée dans l’oubli. Elle pourrait aussi renouer avec son fils Remi, qu’elle connait à peine, parce que là aussi on a préféré enterrer les sales petits secrets sous un couvercle de mensonge. Mais au-delà de ces non-dits, de ces silences, il y a toutes ces questions essentielles que l’on se pose au sujet de Lolita B. Des questions essentielles et bien sordides, il faut bien le dire. Mais que voulez-vous, le public veut savoir. Alors qui est Lolita B. ?
« Il est une chose admirable qui surpasse toujours la connaissance, l’intelligence, et même le génie, c’est l’incompréhension. »
A bord de ce vol Air France Paris New-York AF006, on s’attardera sur quelques individus parmi le 243 passagers qui ont embarqué dans cet avion qui se trouve soudainement pris dans une gigantesque turbulence aux dimensions colossales que l’on ne peut contourner. Il y a Blake, le tueur à gage, Victor Miesel écrivain reconnu mais sans succès, Lucie Boagert une monteuse pour le cinéma qui accompagne André Vannier, un architecte de renom, Joanna Wood, une avocate afro-américaine qui a intégré un grand cabinet juridique, Slimboy un chanteur nigérian contraint de vivre dans le mensonge pour dissimuler son homosexualité, Sophia Kleffman une fillette de six ans qui doit composer avec les traumas d’un père vétéran de la guerre d’Irak et d’Afghanistan et David Markle, pilote de ligne qui tente de s’extraire du piège dans lequel il s’est engouffré avec l’avion dont il est le commandant de bord. Mais une fois qu’ils ont atterri, l’ensemble des occupants de l’avion vont être confronté à un événement qui les dépassent. Et pour répondre aux questions que le monde entier ne manquera pas de se poser, les autorités américaines vont faire appel à Meredith Harper et Adrian Miller, deux scientifiques qui ont rédigé les bases du protocole 42 désormais chapeauté par l’armée et le FBI et qui ont remisé le Boeing 787 et ses occupant dans un hangar. Qu’elle est cette anomalie qui va bouleverser toutes nos certitudes ?
Quelle que soit la multitude de genres qu’il pastiche et auxquels il rend hommage avec un plaisir évident, L’anomalie, véritable page-turner aussi dense que passionnant, s’inscrit finalement comme une expérience de pensée où le lecteur s’interrogera forcément sur ce triptyque existentiel de savoir qui nous sommes, d’où nous venons et où nous allons et auquel Hervé Le Tellier va apporter une réponse singulière, s’inspirant de la théorie du philosophe suédois Nick Bostrom dont je vous laisserai découvrir le postulat, une fois le livre terminé. Et puis il y a cette multitude de mises en abime jalonnant ce texte aussi singulier que redoutable de maîtrise, à l’instar de cet épigraphe de Victør Miesel, protagoniste de l’intrigue, qui a publié en 2021 un roman devenu best-seller, intitulé L’Anomalie, soit un an après la publication du présent ouvrage. On y trouve également toute un multitude de clin d’oeil aux oeuvres de Raymond Quenaud dont les titres des trois parties composant le livre sont extraits de ses poèmes tandis que d’autres font allusion à l’oeuvre de Georges Perec, notamment au terme de ce calligramme mystérieux, chargé de symboles, qui met un terme à cette intrigue s’achevant de manière tout simplement magistrale.
Dans ce milieu précaire de la littérature, il faut bien admettre que l'on est beaucoup plus prompt à détourner le regard lorsqu'il s'agit de saisir une opportunité pour être publié et ce n'est pas l'actualité toute récente qui a bousculé ce petit univers du livre qui me donnera tord, même s'il existe des hommes et des femmes qui ne dérogeront pas avec leurs convictions. Sans qu'elle ne le porte en étendard, Fanny Taillandier fait partie de ces personnes engagées s'employant à dépeindre son environnement, cet espace périurbain, sorte de frontière entre le monde rural et l'univers des villes dans ce qui apparaît comme une oeuvre sociale où les essais côtoient les romans quand ils ne se mélangent pas les uns aux autres comme le souligne Eric Chevillard à évoquant Les États Et Empires Du Lotissement Grand Siècle (P.U.F. 2016) : "Publié dans la collection « Perspectives critiques » des PUF comme pour tromper son monde, le deuxième livre de Fanny Taillandier, Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle n’est pas un essai d’urbanisme ou de sociologie ni une réflexion sur la ville nouvelle, mais un récit inventif en diable, d’un genre inédit, qui emprunte au conte, à la satire, et se réinvente sans cesse en variant les styles et les approches." On ne saurait mieux dire pour définir les textes de cette romancière qui tant sur le thème de l’urbanisme qui traverse ses écrits que dans les différents domaines littéraires dans lesquelles elle s’inscrit, s’émancipe de ces limites dans lesquelles on tendrait à rester enfermer, comme un territoire conquis dont il est difficile de s’extraire puisque intrinsèquement lié à sa condition sociale. Née à Alfortville, à la périphérie de Paris lui apparaissant comme un tout autre monde, Fanny Taillandier suit des études de lettre à Marseille avant de se consacrer durant dix ans à l’enseignement dans plusieurs lycées de Créteil tout en collaborant pour des revues comme Mouvement et Livre Hebdo. Et puis c’est Les Confessions D’Un Monstre (Flammarion 20213) abordant de manière inhabituelle le thème du tueur en série, qui marque ses débuts en tant que romancière où Fanny Taillandier dresse le portrait d’un individu qui va confesser ses crimes au gré d’un récit qui se dépare résolument de tous les clichés galvaudés propre à ce type de personnages qui encombrent la littérature noire. Cette absence de cliché, c’est même un engagement qui anime Fanny Taillandier lorsqu’elle rédige Sicario Bébé où l’on observe notamment la trajectoire d’un jeune garçon qui va exécuter un contrat pour le compte d’un trafiquant de drogue, afin de subvenir aux besoins de la petite famille qu’il va fonder avec sa compagne, enceinte de lui.
Blaise a dix-sept ans tout comme Djen dont il est fou amoureux et qui attend un enfant de lui. S’il considère cet amour réciproque comme un miracle, le jeune garçon ne doit pas occulter la réalité et prendre conscience qu’ils n’ont pas les moyens d’élever ce bébé à venir. Mais Bobby, son meilleur pote, lui propose la meilleure combine pour acquérir rapidement pas moins de cinquante mille euros en liquidant l’adversaire d’un narcotrafiquant local qui sévit au sein d’une cité amenée à être démolie très prochainement. Pour exécuter ce contrat, Blaise, Djen et Bobby vont donc entamer tout un périple qui vont les conduire d’un foyer pour travailleur à une ZAD enfouie dans un bois en passant par une zone portuaire devenant le théâtre de tous les trafics qui inondent le pays.
Roman noir ? Roman d’amour ? Roman social ? Ne cherchez pas,