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  • Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Les Suissis.

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    Ses parents s'étant inspirés du titre d'un roman de Marguerite Duras pour lui donner son prénom, il n'est pas étonnant qu'elle ait plaqué son travail dans le marketing pour se consacrer à l'écriture tout en enseignant le français aux expatriés de la Genève internationale. Native du canton de Vaud, d'un père alémanique et d'une mère romande, Lolvé Tillmanns s'est installée à Genève pour effectuer ses études avant de travailler notamment pour le compte de Rolex, ceci jusqu'en 2014 où elle se rend à Gênes pour séjourner durant trois mois dans une résidence littéraire qui lui permettra de publier 33, rue des Grottes, un premier roman aux allures de polar prenant pour cadre la communauté d'un petit immeuble d'un quartier populaire genevois qui bascule dans une atmosphère inquiétante de fin du monde. Avec ce livre, la primo-romancière connaîtra un certain succès tant auprès des lecteurs que des critiques qui découvrent une écriture imprégnée d'une dose de noirceur que l'on retrouve dans l'ensemble de son œuvre constituée de huit ouvrages figurant, pour la plupart, dans la collection Cousu Mouche, maison d'édition indépendante genevoise qui a la particularité d'être dirigée, depuis plus de vingt ans, par un comité de bénévoles qui ont constitué, dans le café où ils se rassemblent, un catalogue de 80 livres d'auteurs provenant de toute la Suisse romande. Mais pour en revenir à Lolvé Tillmanns, on relèvera que son avant-dernier roman La Fanatique retrace de manière romancée le parcours sombre de Magda Goebbels qui s'inscrira donc dans une dimension historique que l'on va retrouver dans Colon ne s'écrit pas au féminin, son tout nouveau roman qui se penche sur l'histoire méconnue de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif en Algérie qui fut créée par quelques hommes d'affaires suisses à qui Napoléon III octroya en 1853 une concession de vingt mille hectares.
     
     
    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026En 1852, comme il se doit, Madame n'est pas aux commandes des affaires de son mari, un richissime banquier genevois qui aspire à investir dans les colonies françaises, avec des vues sur l'Algérie. Néanmoins, lorsque la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif est créée, elle a un mauvais pressentiment et voit d'un très mauvais œil cette idée d'envoyer des citoyens suisses s'implanter dans la région.
    Paysanne vaudoise, Anne-Laure peine à joindre les deux bouts avec une ferme au rendement insuffisant pour nourrir sa famille affamée. Ce n'est pas pour autant qu'elle aspire à s'établir en Algérie, un pays dont elle n'a jamais entendu parler. Mais que faire quand son mari a déjà décidé de tout et cédé les titres de propriété de l'exploitation afin de financer le voyage ainsi que l'installation du côté de Sétif, pour rejoindre cette communauté de colons vaudois ?
    Vivant dans la région de Sétif avec son frère Youssef et sa mère Dhaouia, Safia est une jeune adolescente désemparée qui a observé le massacre de sa tribu par l'armée française ainsi que l'expropriation de la terre de ses ancêtres désormais attribuée à ces Suisses avec lesquels elle va pourtant se lier, plus particulièrement à ces femmes de colons qui partagent la même précarité ainsi que des similarités quant à la condition féminine.
     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Au sein de la Suisse, il y a toujours eu ce mythe tenace de l’innocence quant à son absence d’implication dans le système délétère des colonies, du fait que le pays n’a effectivement jamais possédé de territoire en tant qu’État ; ce qui n’a pas empêché des banquiers et autres hommes d’affaires d’investir dans ce domaine. Et c’est ce sujet historique méconnu que l’on va découvrir dans Colon ne s'écrit pas au féminin, où Lolvé Tillmanns se penche sur cette Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, dont elle a examiné les archives pour en restituer une intrigue romancée s’articulant autour du quotidien ordinaire de trois femmes dont on va suivre le parcours respectif, en se focalisant sur les années 1854 et 1855, qui constituent les deux premières parties du roman que représentent la conquête et la colonisation, tandis que la troisième partie s’apparente à un long épilogue passionnant sur le devenir de chacun des personnages et de leur descendance. Ainsi, ces trois protagonistes féminines deviennent l’incarnation de ce système colonial, que ce soit « Madame », l'épouse d’un banquier genevois, Anne-Laure, la paysanne vaudoise, ou Safia, cette jeune fille algérienne, au sein de ce qui s’apparente à un système de castes dont on observe l’environnement : celui de la haute bourgeoisie et de ceux qui financent cette colonisation en vue de profits juteux, celui des colons à proprement parler, en quête d’une vie meilleure, et bien évidemment celui des autochtones asservis. On ne manquera pas d’apprécier une narration et une mise en scène habiles, efficaces et rythmées qui s'articulent donc autour d’une alternance de ces trois points de vue, débutant par quelques lignes en italique pour planter le décor afin de nous immerger immédiatement dans leur quotidien, pour laisser place ensuite à leurs ressentis et à leurs échanges avec leurs proches. C’est ainsi que l’on observe ces dérives de la mise en œuvre de cette colonie helvétique de Sétif, s’incarnant dans cette quête du profit se conjuguant à cette certitude de la supériorité raciale qui s’applique avec brutalité, mais parfois avec cette condescendance larvée qu’incarne un certain Henry Dunant, qui a pris part à cette activité avant de fonder la Croix-Rouge quelques années plus tard. Ce qui rejaillit du texte, c’est cette exploitation de la misère tant en Suisse qu’en Algérie que Lolvé Tillmanns met en exergue au gré d’un texte à la fois sobre, laissant transparaître cette émotion et cette douleur animant ces trois femmes évoluant dans un cadre patriarcal extrême qui transcende les classes sociales auxquelles elles appartiennent. Et c’est là que le titre du roman prend tout son sens quand le regard de ces femmes, toutes trois corsetées dans le cadre de cette discrimination de genre, fait écho à ce mouvement colonialiste qu’elles subissent à leur corps défendant. Sans que cela ne vire jamais au pamphlet, Lolvé Tillmanns s’inscrit donc dans une dimension féministe pour refléter ces heures sombres de l’histoire de la Suisse mais surtout de l’Algérie, dont on saisit la perspective historique par le biais de ces épigraphes placées au début de chaque chapitre, échos des courants de pensée autoritaires de ces hommes politiques, de ces militaires et de ces indépendantistes qui ont façonné le pays. Tout cela se décline dans la fluidité d’une intrigue naturaliste imprégnée de force et d’émotion au gré de la trajectoire douloureuse de ces femmes qui font de Colon Ne S’Ecrit Pas Au Féminin, un roman essentiel.

     

     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Le vendredi 2 et le samedi 3 octobre 2026, Lolvé Tillmanns sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

    Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Editions Cousu Mouche 2026.

    A lire en écoutant : The Host Of Seraphim de Dead Can Dance. Album : The Serpent’s Egg. 2007 4AD Ltd.

  • JURICA PAVICIC : ALLUMETTES. LES TERRES DE NIKO.

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    Service de presse.
     
    À l’heure de cette rentrée littéraire chahutée où le petit microcosme des salons littéraires et des réseaux s’écharpe autour des questions essentielles de la littérature, tournons-nous une nouvelle fois vers ces maisons d’édition indépendantes qui tentent de s’élever au-dessus de ce cloaque nauséabond de plagiat et d’I.A. relayés par ces influenceurs littéraires éclairés s’adonnant aux mêmes pratiques. Afin d’échapper à ce brouhaha de considérations bien trop souvent ineptes, il n’est pas inutile de rappeler qu’Agullo célèbre ses dix années d’existence, ce qui n’est pas anodin dans ce monde instable de l’édition, et qu’à cette occasion il faut donc signaler la parution d’Allumettes, le nouveau roman de Jurica Pavičić auteur croate qui nous avait impressionnés avec L’Eau Rouge, un polar d’où émergeait, de manière subtile, toute une fresque historique de ce pays méconnu. Il faut dire que ce romancier âgé de 61 ans, également critique de cinéma, est passé par toutes les grandes étapes contemporaines de l’histoire de la Croatie que ce soit le diktat communiste de Tito sur l’ex-Yougoslavie ou l’effroyable guerre civile qui déchira le pays avant que n’apparaisse cette économie de marché et de privatisations entachée de nombreux scandales dont il dépeint les rouages avec une certaine acuité. Et ce sont bien tous ces éléments que l’on retrouve dans l’œuvre de Jurica Pavičić, que ce soit La Femme Du Deuxième Etage ou Mater Dolorosa, deux romans policiers intimistes ainsi que Le Collectionneur De Serpents, recueil de nouvelles se focalisant sur les échos de cette guerre qui fragmenta la Yougoslavie disparue. Ainsi, ces résonances de l’histoire apparaissent à nouveau dans Allumettes, où le romancier s’intéresse aux rouages immobiliers de la région de Split où il a toujours vécu, en abordant le thème de la spéculation immobilière et de ses dérives.
     

    jurica pavicic,allumettes,blog mon roman noir et bien serré,éditions agullo,chronique littéraire,littérature noire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,rentrée littéraireCela n’aurait pas dû arriver, mais toujours est-il que la tempête s’abattant sur l’Adriatique a changé la donne et que le feu qui s’est déclenché dans les hauteurs de la région de Split menace désormais la ville. Mais une fois celui-ci circonscrit, c’est l’inspecteur Petar Fradelić qui est en charge de l’enquête afin de déterminer les causes de cet incendie qui a fait une victime. Et c’est avec l’expertise de Stanko Barada, spécialiste dans le domaine auprès de la protection civile, qu’il sera en mesure de définir s’il s’agit d’une négligence humaine ou de l’œuvre d’un pyromane. Mais si les causes vont être rapidement établies, l’enquête n’en demeure pas moins extrêmement ardue. Il faut dire qu’il y a de gros enjeux financiers autour de ces terrains avec vue sur la mer suscitant la convoitise d’entrepreneurs immobiliers peu scrupuleux. Et Mladen Božiković, paisible retraité sans histoire, en passe de récupérer les parcelles héritées de son aïeul, va très vite l’apprendre à ses dépens.
     
    Comme pour défier Elmore Leonard et ses règles d’écriture consistant notamment à ne pas débuter une histoire avec des considérations météorologiques, Jurica Pavičić nous entraîne sur l’espace d’un chapitre zéro faisant office de prologue, dans les coulisses de la formation d’une tempête s’abattant sur la région côtière de l’Adriatique pour devenir a posteriori la pierre angulaire d’un engrenage implacable dont on va mesurer l’impact tragique au fil d’un récit d’une redoutable habileté. La première partie d’Allumettes se penche sur l’enquête policière menée par un inspecteur secondé par un expert du service du feu, dont on découvre le quotidien respectif somme toute assez banal que le romancier parvient pourtant à transcender comme à son habitude, signature d’un style qui vous subjugue jusqu’à ce que l’étau se resserre au gré d’une enquête à la fois solide et réaliste. La seconde partie s’articule autour de la personnalité de Mladen et de Mirela, couple de retraités à la vie paisible dont on adopte également les points de vue respectifs sur un registre intimiste que Jurica Pavičić distille à la perfection. Car c’est bien là que le romancier excelle dans la mise en scène de ces moments de bascule où l’on observe cette perte de maîtrise implacable d’un homme qui n’aspire qu’à récupérer les terres de ses ancêtres qui ont été nationalisées afin de renflouer les finances de son fils et de sa belle-fille s’apprêtant à quitter le pays à la suite de déboires économiques. C’est ainsi qu’apparaissent en toile de fond les nouveaux enjeux de cet engouement immobilier et de ses dérives, qui sont mis en exergue par l’entremise d’un promoteur aussi richissime que douteux. À partir de là, les trois dernières parties s’articulent autour d’un chassé-croisé entre les enquêteurs et les suspects potentiels**,** s’inscrivant dans une mise en scène habile dont l’enjeu est de déterminer les conséquences du drame à venir dont on ignore pourtant les contours et dont certains aspects pourront surprendre le lecteur. Et puis il y a cette tension que l’on distingue dans tous ces instants du quotidien, comme ces scènes où Mirela cuisine tout en ruminant sur sa situation familiale dont on perçoit la détresse qu'elle suscite, tout comme ces randonnées que Mladen affectionne mais qui deviennent une véritable torture lorsqu’il s’attarde sur ses terres dévastées par l’incendie. Émergent ainsi des sentiments contradictoires de convoitise, de culpabilité et de frustration qui vont animer cette galerie d’individus aux comportements ambivalents, tous autant qu’ils sont, et que Jurica Pavičić saisit avec cette impitoyable justesse qui définit cette écriture toute en nuances. Dès lors, Allumettes se distingue tant par l'épaisseur et la complexité de ses personnages que dans des scènes attachantes d’une banalité déconcertante qui prennent une singulière ampleur à mesure que l’on progresse dans le cours d’une intrigue savamment maîtrisée.
     

    Jurica Pavičić : Allumettes (Žigice). Éditions Agullo 2026. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.
     
    À lire en écoutant : 7 Fantasias, Op. 116 No. 2, intermezzo in A Minor interprété par Emil Gilels. Album : Brahms: The Piano Concertos & Fantasias, Op 116. 1995 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

     

  • Anne Pitteloud : Fille De. L’imposture.

    IMG_5419.jpegIl semble qu’il y ait désormais un courant littéraire helvétique chez Finitude, éditeur indépendant bordelais qui publie le livre de cette primo-romancière genevoise rejoignant ainsi Joseph Incardona et Luca Brunoni au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le degré d’exigence vis-à-vis des textes qu’elle défend. Mais au-delà de la nationalité, c’est le sens de la dramaturgie ainsi qu’une espèce de mélange subtil des genres qui rassemblent ces trois romanciers dont Anne Pitteloud fait désormais partie, après avoir subi le refus de deux de ses manuscrits, comme elle le mentionne dans un entretien, ce qui donne une idée du parcours semé d’embûches du romancier ou de la romancière en devenir. Quoi qu’il en soit, du côté de Genève où elle vit, Anne Pitteloud n’a rien d’une inconnue, puisque l’autrice, également journaliste, travaille au sein du quotidien indépendant Le Courrier en tant que responsable de la rubrique littéraire où l’on peut lire ses critiques, ses entretiens ainsi que ses portraits que l’on peut retrouver sur son blog les Bonnes Feuilles et que l’on ne saurait que trop recommander. Mais pour en revenir à son travail d’écriture, on relèvera qu’Anne Pitteloud a publié En Plein Vol (D’Autre Part, 2016), un recueil de nouvelles ainsi que Catherine Safonoff, Réinventer L’île (Zoé, 2017), dédié à l’étude de l’œuvre de l’écrivaine éponyme, en jouant sur différents registres, entre l’essai, la fiction et la biographie. Et puis voilà que débarque dans l’effervescence de cette rentrée littéraire, le très remarqué Fille De où Anne Pitteloud explore le petit microcosme du monde du livre en abordant les questions de la légitimité et de l’imposture dans ce qui apparaît comme une fiction contemporaine oscillant sur le registre du roman noir.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireChloé est la fille de Christian Monnay, un monument de la littérature qui, après avoir écrit deux romans emblématiques, s’est terré dans le silence durant trente ans en accumulant plusieurs manuscrits qu’il n’a jamais voulu publier. Et voilà que le romancier légendaire vient de s’éteindre et qu’il est temps pour sa veuve aveugle de mettre en lumière tout le génie de cet homme qu’elle adule. Mais lorsqu’elle se rend dans le bureau de son père et qu’elle examine les manuscrits, Chloé découvre qu’il ne s’agit que de pages blanches. Bouleversée, elle ne peut se résoudre à dire la vérité à sa mère qui ne s’en remettrait pas et se résout donc à lui lire son propre roman qu’elle a écrit sans jamais rien dire à personne, faisant ainsi croire qu’il s’agit du texte du grand Christian Monnay. Et contre toute attente, le stratagème fonctionne, ce qui fait qu’elle se retrouve dépossédée de son texte jugé magistral et qui une fois publié, rencontre un succès phénoménal. Enferrée dans ses mensonges, Chloé devient dépositaire de l’œuvre de son père, au gré d’une supercherie qui la prive de son identité d’autrice talentueuse la condamnant à rester la « fille de ». Mais peut-on vivre durablement dans la lumière de ce qui n’est qu’une imposture ?

     

    Débutant comme une confession, Fille De s’articule autour du point de vue de Chloé, dont on va suivre la trajectoire incertaine se déployant autour de l’imposture de son père, qu’elle va endosser comme un héritage encombrant dont elle ne peut se défaire. C’est ainsi qu’Anne Pitteloud va déconstruire le mythe du grand écrivain et de son emprise sur son entourage, dans ce qui apparaît comme un récit subtil à la tension savamment distillée, où les personnages se révèlent dans toute leur ambivalence — qu’il s’agisse de Chloé, bien évidemment, mais également de Richard, cet éditeur fébrile qui devient l’incarnation de ce microcosme littéraire fait de faux-semblants admirablement mis en scène à mesure que l’on progresse dans cette intrigue habilement construite et ponctuée de quelques révélations saisissantes.
    Mais pour en revenir à Chloé, c’est particulièrement dans les rapports qu’elle entretient avec sa mère aveugle que l’on perçoit ce glissement, cet engrenage infernal qui font que, d’une démarche protectrice, on passe à une attitude de défiance délétère, à mesure que la jeune femme s’enlise dans ses mensonges qui ne resteront pas sans conséquences pour cette veuve bercée dans une illusion toxique. Et puis il y a également ce thème sous-jacent de l’invisibilisation des femmes vivant dans l’ombre de l’écrivain adulé, particulièrement criant dans ce monde du livre encore très masculin qu’Anne Pitteloud met en exergue sans que cela ne vire jamais au pamphlet, ce qui en rend la portée d’autant plus pertinente.
    On trouvera dans le récit, une référence à l'affaire Romand ce faux médecin acculé qui décima toute sa famille plutôt que de leur dire la vérité sur sa situation et dont l'évocation nous ramène à ce sentiment d'oppression du mensonge d'où découle cette solitude implacable dans lequel Chloé va s'engouffrer. Mais si l’on songe peut-être à L’Adversaire (P.O.L 2000) d’Emmanuel Carrère, inspiré de l'affaire Romand, ou à Yellowface (HarperCollins 2024) le roman satirique de Rebecca F. Kuang sur le monde de l'édition, c'est davantage vers Monsieur Ripley (Calmann-Lévy 1955) de Patricia Highsmith qu'il faut se tourner ; car Fille De partage avec lui cette mécanique d'une précision redoutable, entièrement articulée autour de la personalité équivoque des protagonistes. Tout cela se décline dans l’équilibre parfait du suspense et de l’introspection qu'Anne Pitteloud insuffle au gré d’une intrigue maîtrisée, tout comme l'est l’écriture d’ailleurs, pour un premier roman superbement réussi d’où émerge cette éternelle quête de la reconnaissance qu’elle soit filiale ou littéraire. Brillant.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireLe vendredi 2 octobre 2026, Anne Pitteloup sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

     

    Anne Pitteloup : Fille De. Editions Finitude 2026.

    A lire en écoutant : Malaxe d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire.  1998 Barclay. 

  • LEONARDO PADURA : OURAGANS TROPICAUX. LES REPROUVES.

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    Il est souvent question d’exil dans ses romans, alors qu’il a fait le choix de rester à Cuba, ce qui fait de lui l’un des grands romanciers de La Havane dont l’œuvre, critique à l’égard d’un régime autoritaire, a été traduite dans plus d’une trentaine de langues, lui conférant ainsi le statut de star de la littérature hispanique. Mais malgré l’obtention de la nationalité espagnole, il ne saurait être question pour Leonardo Padura de quitter son quartier populaire de Mantilla, où il a vu le jour et où il vit toujours, tout comme son double de papier, Mario Conde, un lieutenant de police qui apparaît au début des années 90, tout d’abord dans le cycle des quatre saisons de La Havane, avant d’évoluer au gré de ses enquêtes à travers les décennies.
    On observera ainsi un parcours professionnel changeant car après avoir démissionné de la police, cet amateur de cigares, de rhum et de bonne chère deviendra bouquiniste, spécialiste de livres précieux, tout en endossant la fonction de détective privé amateur, presque à son corps défendant, alors qu’il aspire à se lancer dans l’écriture. Et ce qui émerge des dix enquêtes de Mario Conde, c’est une écriture à la fois érudite et poétique, imprégnée de nostalgie, où l’histoire du pays se conjugue à une intrigue subtile permettant d’aborder des thèmes sensibles, voire  tabous, qui sont le reflet de la société cubaine que Leonardo Padura dépeint avec la sagacité qui le caractérise.
    C’est sans doute pour cette raison que ce romancier adulé demeure en retrait des mondanités cubaines. Les autorités font en sorte de ne lui accorder que très peu d’attention, ce qui fait qu’il n’apparaît quasiment pas dans les médias du pays, sans pour autant avoir subi l’ostracisme que les artistes ont vécu durant la période des années 70. Et c’est justement de cette marginalisation durant cette époque trouble dont il est question dans Ouragans Tropicaux, dixième enquête de Mario Conde qui va également se pencher sur la trajectoire d’Alberto Yarini y Ponce de León, une personnalité historique cubaine qui s’est fait connaître en tant que dandy et proxénète extrêmement populaire, et qui envisageait de se lancer en politique pour devenir président de la toute jeune république de Cuba, au début du XXe siècle.

     
    leonardo padura,ouragans tropicaux,éditions métailié,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,roman noir,roman policier,littérature cubaine,chronique littéraire,lecture 2026,retour de lecture,littérature noireEn 2016, c’est l’effervescence qui anime La Havane avec l’arrivée prochaine du président Barack Obama, suivie d’un concert des Rolling Stones, d’un défilé Chanel et de toute une cohorte de touristes qui ont déjà pris possession de la capitale cubaine. Mais pour Mario Conde, éternel pessimiste, cet enthousiasme s’apparente plutôt à un de ces ouragans tropicaux qui secouent l’île sans que rien ne change véritablement. Quoi qu’il en soit, ses anciens collègues policiers, débordés par les préparatifs d’un tel événement, vont faire appel à lui pour les aider à résoudre une affaire de meurtre dont la victime n’est autre qu’un haut fonctionnaire de la culture, véritable censeur du comité révolutionnaire. Autant dire que l’affaire est sensible et que ce ne sont pas les mobiles qui manquent, eu égard à tous les artistes qu’il a tourmentés et qui deviennent ainsi des coupables potentiels, dont Mario se sent davantage proche que du défunt dont il distingue les agissements odieux.
    Et tandis qu’il progresse dans ses investigations, un texte prend forme sur sa machine à écrire. En 1910, alors que la comète de Halley menace de s’abattre sur la Terre, c’est un tout autre ouragan tropical qui anime les quartiers populaires de la capitale : il s’incarne autour du conflit entre proxénètes français et cubains avec, à la tête de ces derniers, Alberto Yarini. Ce jeune et digne notable, tenancier de bordels huppés, semble prêt à se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de la République de Cuba qui vient de voir le jour. Se peut-il que l'on trouve des liens entre ce passé sulfureux et ce présent trouble qui gangrène la société cubaine ?
     
     
    C'est toujours un immense plaisir de retrouver Mario Conde, sexagénaire désabusé mais au tempérament généreux, comme en témoignent ses trop rares et solides repas qu’il partage avec ses amis. Il est le véritable passeur de cet univers cubain que Leonardo Padura décrit avec une immense somme de connaissances de l’histoire du pays, et plus particulièrement de La Havane. Il décline son récit entre le passé et le présent afin de mettre subtilement en exergue les dérives sociales qui laminent cette île où la misère se conjugue avec l’espoir.
    C’est cette double trame narrative que l’on retrouve dans Ouragans Tropicaux, avec une mise en abyme vertigineuse. On y découvre le texte de Mario Conde qui s’est enfin lancé dans l’écriture, et dont l’intrigue s’articule autour d’un lieutenant de police enquêtant sur le meurtre de deux prostituées. Cela va l’amener à côtoyer Alberto Yarini, figure historique et quelque peu sulfureuse régnant sur le monde de la prostitution durant la première décennie du siècle passé.
    Mais l’écriture ainsi que le commerce de livres précieux ne rapportant pas grand-chose, Mario Conde va devoir gérer la sécurité d’un établissement sélect de la ville, tout en enquêtant sur la mort de ce haut fonctionnaire de la culture qui s’est acharné sur les artistes ne rentrant pas dans le rang de l’idéologie révolutionnaire. C’est d’un autre exil dont il est question à mesure que l’on progresse dans les investigations devenant le prétexte pour le romancier d’évoquer le parcours de ces créateurs, notamment peintres ou poètes, qui subissent l’avanie d’un gouvernement autoritaire les empêchant d’exercer leur art, ce qui équivaut à une exécution sociale. Mais il s’agit d’une époque révolue  pour bon nombre de citoyens qui voient, avec l’arrivée d’un président américain sur le sol cubain, un espoir d’ouverture auquel Mario Conde ne croit guère et qui mesure chaque soir, en fréquentant le restaurant de luxe qui l’emploie, le fossé séparant l’élite privilégiée du citoyen lambda qui lutte en permanence pour joindre les deux bouts. Autant dire que l’on apprécie la richesse d’un texte généreux, imprégné de nostalgie et de doute, émanant de cet homme vieillissant qui s’inquiète du départ de sa compagne devant se rendre en Italie pour visiter sa famille et qu’il ne peut accompagner, faute de moyens.
    Il y a donc cette vulnérabilité qui émerge de l’ensemble d’une intrigue au souffle exalté où l’on accompagne Mario Conde et son entourage, dont certains disparaissent à mesure que le temps passe, véritable fil conducteur de ce roman poignant qui nous immerge dans l’atmosphère chaleureuse et mélancolique de cette île de Cuba chargée d’histoires, que Leonardo Padura retranscrit avec le style incomparable et la virtuosité qui le caractérisent.
     

    Leonardo Padura : Ouragans Tropicaux (Personas Decentes). Editions Métailié 2023. Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis.

    A lire en écoutant Like A Hurricane de Neil Youg & Crazy Horse. Album : Weld (Live). 1991 Reprise Records.

  • YAN LESPOUX : LES AMATEURS. COKE EN MEDOC.

    yan lespoux,agullo,les amateurs,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,roman noir,littérature noireIl ne vous aura pas échappé que la rentrée littéraire vient de débarquer avec son avalanche de livres que l’on ne  lira pas, pour la plupart, ce qui en soi n’est pas forcément une mauvaise nouvelle au regard de la ligne des grands groupes éditoriaux s’employant à truster les places des étals de librairies avec cette sempiternelle quête de la visibilité se conjuguant à une affligeante homogénéité qui rejaillit dans la sélection des grands prix littéraires de cette saison vous donnant l’impression de vivre un jour sans fin. L’un des échappatoires indispensables à ce marasme éditorial consistera à vous tourner vers les éditeurs indépendants à l’instar d’Agullo nous proposant avec Les Amateurs de Yan Lespoux, rien de moins que le plus hilarant des livres de cette rentrée littéraire, qui s’inscrit dans une tonalité de roman noir nous rappelant, à certains égards, l’oeuvre déjantée de Tim Dorsey que personne ne connaît en dépit de l’insistance obsessionnelle de l’auteur à vouloir le mettre en avant du temps où il animait le blog Encore du noir, véritable pilier du mauvais genre. Mais si l’on veut une référence plus parlante, on évoquera le style des frères Cohen qui auraient planté leur caméra dans cette région côtière du Médoc que Yan Lespoux mettait déjà en avant dans Presqu’îles (Agullo 2021), un recueil de nouvelles à la fois drôle et féroce (dont on retrouvera quelques éléments dans Les Amateurs, pour les lecteurs qui y prêteront attention) d’où émerge toute l’affection qu’il porte pour cette contrée qui l’a vu grandir. Et puis ce Médoc aussi sauvage que grandiose, on le retrouvait dans Pour Mourir, Le Monde (Agullo 2023), récit historique et roman d’aventure s’articulant autour du naufrage d’une armada espagnole au large du golfe de Cascogne, en 1627. Mais c’est d’un tout autre naufrage dont il est question dans Les Amateurs, puisque Yan Lespoux s’inspire de cette marée blanche de 2019 sur les plages du littoral Atlantique où échoua durant plusieurs semaines, une quantité non négligeable de paquets étanches de cocaïne, pour un total de 1600 kilos recensés par les autorités. Ce type de chargement se déclinant généralement à la tonne, on peut se demander ce qu’il est advenu des 400 kilos manquants. Et c’est justement en répondant à cette question que Yan Lespoux va bâtir son  intrigue autour d’une bande de bras cassés découvrant quelques pains de cocaïne qui, en dépit de la manne financière providentielle qu’ils peuvent représenter, vont s’avérer bien plus encombrants qu’il n’y parait.

     

    yan lespoux,agullo,les amateurs,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,roman noir,littérature noireHélène, tout le monde l’appelle Sue Ellen, parce qu’elle tient le bar de cette petite station balnéaire du Médoc qui a la particularité de rester ouvert en basse saison pour y accueillir toute la petite communauté locale, composée d’individus hauts en couleur qui n’aiment rien tant que deviser sur les ragots et autres considérations régionales. Autant dire qu’Helène est au courant de tout ce qu’il se passe et qu’elle fait donc partie des premières personnes apprenant la découverte de ces pains de cocaïne estampillés du visage suggestif d’Al Pacino, dans son rôle de Tony Montana, qui viennent d’échouer sur la plage, non loin de son estaminet. Et lorsque la nouvelle se répand, voilà que débarque, dans la torpeur hivernale, toute une kyrielle d’individus venus des quatre coins de la France afin de saisir cette stupéfiante opportunité et qui tentent de déjouer la vigilance des gendarmes qui ont bouclé le secteur, Mais la plupart d’entre eux vont revenir bredouille. Et pour cause, Helène peut observer depuis son comptoir, l’attitude de certains de ses habitués qui ont changé de comportement et qui discutent âprement avec l’Américain dont on dit qu’il a quelques compétences dans le domaine de la vente de produits illicites. Mais dans le business du narco-trafic, les amateurs n’ont pas vraiment leur place et vont rapidement l’apprendre à leurs dépens. 

     

    Si l’on parle beaucoup du réalisme magique pour nourrir la fiction, Yan Lespoux met en avant un style littéraire bien à lui et peu commun de réalisme comique qui va alimenter une intrigue aussi solide que déjantée, réglée au cordeau et digne des plus fines mécaniques de précision  s’articulant autour de faits divers que l’on retrouve notamment dans les pages des journaux régionaux du Médoc bien évidemment, mais que l’on peut aisément transposer dans n’importe quel endroit de France, ce qui fait que Les Amateurs s’inscrivent résolument dans une portée universelle d’histoires de comptoir à l’atmosphère âpre que l’on distinguait dans les premiers films de Guillaume Nicloux pour citer une autre référence cinématographique. Mais au delà de l’aspect à la fois drôle et irrévérencieux qui rejaillit en permanence du texte, jusqu’à vous faire parfois rire aux éclats, les ressorts comiques parfaitement agencés sont au service d’un récit tout en acuité féroce sans pour autant vouloir sombrer dans une méchanceté gratuite. On dira même qu’en arpentant cette station balnéaire du Médoc, baignant dans une sorte de léthargie hivernale, on y décèle une langueur mélancolique chargée de tendresse, entrecoupée de scènes hilarantes pleines de vitalité dans ce qui apparaît comme un équilibre parfait où les multiples pas de côté tous aussi cocasses et inoubliables les uns que les autres vont alimenter le cours d’un récit tournant autour d’une transaction de drogue qui va se révéler aussi laborieuse que bancale. Et puis il faut également souligner le fait que ces traits humour vachard donnent de la consistance à cette galerie de personnages atypiques tant dans l’origine des surnoms dont ils sont affublés que dans les situations cocasses dans lesquels ils s’embourbent, parfois à leur corps défendants, mais plus fréquemment mû par une logique où la bêtise se conjugue à une consommation excessive de boissons alcoolisées à toute heure du jour et de la nuit. A partir de là, on ne peut s’empêcher de s’attacher à ces amateurs qui donnent leur titre à ce roman dont la narration se décline autour du point de vue d’Hélène, cette tenancière de bistrot au regard omniscient qu’elle porte sur l’ensemble de sa clientèle qui transite dans son bistrot, avec cette faculté de reconstituer les événements qu’elle va interpréter à sa manière au gré des confidences, des ragots et des échanges cinglants qu’elle recueille durant ces longues journées d’hiver tandis que le juke-box résonne dans ce brouhaha chaleureux, régenté par l'Américain, autre personnage attachant, plus complexe qu’il n’y paraît, qui semble vouer une passion sans commune mesure pour certains tubes de Johnny Halliday que l’on n’écoutera plus jamais de la même manière, tout comme les Gipsy Kings d'ailleurs. Et autour d’eux gravitent toute une galerie de seconds couteaux plus maladroits les uns que les autres. en évoluant dans ce contexte sociale des petites gens qui se débrouillent du mieux qu’ils le peuvent, parfois pour le meilleur, souvent pour le pire et que Yan Lespoux met en scène d’une manière magistrale afin de faire en sorte que Les Amateurs fassent partie de ces romans qui marquent les esprits en nous faisant pleurer de rire à l’instar de cette scène de la Grande Librairie accueillant Sylvain Tesson pour la sixième fois afin de présenter son ouvrage consacré aux gorilles argentés. Du grand art.

     

    Yan Lespoux : Les Amateurs. Editions Agullo 2026.

    A lire en écoutant : Quiero Saber des Gipsy Kings. Album : Love Song. 1996 P.E.M.