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  • Chronique roman noir : Russell Banks - American Spirits. Retour aux sources.

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRetour de lecture sur American Spirit, ultime ouvrage de Russell Banks qui donne à voir, par le biais de trois longues nouvelles, les aspects sombres d'une localité perdue des Etats-Unis où la communauté Maga est omniprésente (Editions Acte Sud).

    "La forme la plus utile et la plus humaine  de la résistance écarte toute idée de jugement. Elle est nourrie par le respect, l'admiration, la compassion et finalement par l'espoir."

    Russell Banks - Entretien du 4 octobre 2013 pour la RTS.

     

    Portrait :

    C’est un peu un retour aux sources qui s’opère dans ce recueil posthume de trois novellas  prenant pour cadre Sam Dent une bourgade fictive située dans nord de l’état de  New York où il a vécu, à la frontière du Canada, figurant déjà dans De Beaux Lendemains (Actes Sud 1993) l’un des romans  marquants de son oeuvre qui fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1997 par Atom Goyan. Décédé en 2023, Russell Banks nous livre donc avec American Spirits un ultime portrait de cette Amérique profonde, terreau fertile de l’électorat de Trump dont il saisit les reflets sombres de la violence, du racisme et du délitement social.

    Issu d’une famille modeste avec un père qui a quitté le foyer familial alors qu’il était enfant, Russell Banks fait partie de ces romanciers engagés qui s’est attaché, au travers de ses romans et de ses nombreuses nouvelles, à déconstruire le mythe fondateur des Etats-Unis qui rejaillit dans la trajectoire des laissés pour compte, des marginaux, des hommes et des femmes de peu auxquels il donne la parole sans jamais émettre le moindre jugement.

    Et c'est peut-être dans cette absence du rejet des autres qu'émerge cette justesse de la colère sourde et de l’indignation teintée d’espoir qui imprègne ses personnages pour éclater parfois avec la force d'une violence contenue alimentant des textes immenses, dépourvus de condescendance, qui ont forgé sa réputation d'écrivain monumental de la littérature américaine contemporaine.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRésumé : 

    L’Homme de nulle part. 
    Doug Lafleur est en conflit avec Yuri Zingerman, à qui il a vendu une partie de ses terres. Il faut dire que cet homme modeste, partisan de la politique de Trump, ne supporte pas que son nouveau voisin ait installé un stand de tir et lui interdise de venir chasser sur le terrain qu’il lui a cédé. De la colère à la frustration, Doug est bien décidé à faire valoir ses droits ancestraux coûte que coûte.

    École à la maison. 
    Kenneth et Debbie viennent de s’installer à Sam Dent, avec leurs deux enfants, dans une grande maison victorienne entourée d’un vaste terrain. Ils vont faire connaissance avec leurs deux voisines, un couple de femmes lesbiennes qui ont adopté quatre enfants afro-américains et qui tiennent à garder leurs distances. Une attitude qui suscite interrogations et suspicions à mesure que les rapports se détériorent

    Kidnappés. 
    Franck et Bessie sont un couple de retraités aspirant à une vie paisible. Mais  tout bascule avec ces deux truands qui débarquent chez eux pour les kidnapper dans le but de récupérer une mallette que détient Stevie, leur petit-fils qu’ils ont élevé après la mort de son père Chip, un soldat qui a trouvé la mort en Irak. Mais la transaction ne va pas se dérouler comme prévu.

     

    russell banks,american spirits,éditions actes sud,mon roman noir et bien serré,blog littéraireRetour de lecture :

    Référence à une marque de cigarettes, American Spirits devient la métaphore d'un monde qui se consume dans l'incandescence du rejet de l'autre d'une Amérique trumpienne repliée sur elle-même dont Russell Banks ne manque pas de disséquer les contradictions et les tourments au sein de cette communauté de Sam Dent qui devient le lien entre les trois intrigues narrées par un habitant dont on ignore le nom, qui pourrait être l'auteur lui-même, s'autorisant parfois à imaginer certaines circonstances dont il n'aurait pas été témoin ou qui ne lui auraient pas été rapportées.
    Cela débute d’ailleurs à la première ligne où l’on a l’impression que ce fameux narrateur se confie à nous comme si l’on partageait un lien avec lui et la communauté qu’il représente ce qui ne peut manquer de susciter le malaise en se surprenant parfois à éprouver une certaine empathie vis-à-vis de protagonistes dont on est loin de partager l’opinion.
    C’est sans doute dû au fait que Russell Banks ne verse jamais dans la caricature et qu’il traite ses personnages avec respect sans rien édulcorer des travers qui laminent ces individus ancrés dans leurs certitudes qui ne souffrent plus aucune contradiction.
    À partir de là, on observe dans chacune de ces trois nouvelles cette absence de dialogue où seule la voix du plus fort compte à partir du moment où il fait parler la poudre. C’est l’autre élément omniprésent tout au long des différentes intrigues, ces fameuses armes, incarnations de la violence destructrice qui rejaillit particulièrement dans L’Homme De Nulle Part, première nouvelle du recueil où il est également question de l’appartenance, de l’attachement au territoire qui s’inscrit dans le mythe des colons et de la tragédie de la dépossession dudit terrain.
    Et si l’on reprend la symbolique de ces paquets de cigarettes ornés du profil d’un chef indien, on y décèle une certaine ironie pour celui qui les fume en revendiquant sa propriété que ses ancêtres ont conquise dans cette région des Adirondacks.
    Outre les armes et la violence tragique qui en découle Russell Banks dresse un vaste panorama des failles de ce pays que ce soit la discrimination et les préjugés dans École À La Maison ainsi que l’atavisme, la précarité et les ravages de la drogue qui émergent dans Kidnappés, ultime intrigue de l’ouvrage.
    Tout cela se décline au gré d’une atmosphère lourde et pesante qui plane en permanence sur l’ensemble des textes où la tragédie âpre se met en place dans le cadre d’un réalisme social prenant, aux allures de romans noirs où l’on distingue pourtant l’humanité complexe qui apparaît dans chacun des personnages, dans ce qu’elle a parfois de plus dur et de plus trivial.
    Et puis, au milieu de l’orage qui gronde, il y a ces instants lumineux à l’instar de cette promenade dans les bois où le narrateur distingue, dans l’entremêlement des branches des arbres, la généalogie d’une famille disparue ainsi que la vacuité du temps qui passe et des certitudes envolées.
    C’est dans ces dernières lignes que se niche une maigre lueur d’espoir, pendant de l’indignation qui nous anime dans ces trois nouvelles d’une sublime noirceur.

     

    Russell Banks : American Spirits (American Spirits). Actes Sud 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan. 

    A lire en écoutant : Behind Blue Eyes de The Who. Album : Live At Stadium 1982. 1982 Yearhour Limited.

  • Frank Bill : Mordre La Poussière.

    IMG_5172.jpegIl y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles  de Donald Ray Pollock, on retrouve chez Frank Bill cette écriture brutale et cinglante qui met en exergue l’Amérique des laissés-pour-compte où l’on croise des vétérans rongés par les traumas de la guerre se réinsérant tant bien que mal dans l’univers âpre du monde ouvrier et de l’usine, tandis que l’on soulage les corps usés avec l’oxycodone qui devient le théâtre de trafics sordides. C’est au sein de ce tableau, plutôt sombre, que se met en place l’intrigue de Mordre La Poussière qui s’articule autour de la personnalité de Miles Knox, rescapé de la guerre du Vietnam, adepte de la musculation intensive sous stéroïde, qui tente de conserver tant bien que mal son emploi à l’usine, en dépit de son tempérament sanguin.

     

    IMG_4664.jpegSon statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles  va entamer des recherches erratiques qui vont l’embarquer à la lisière de la folie, au cours d’une longue nuit sans fin. Une situation explosive qui risque bien de dégénérer.

     

    Si le coeur de l’intrigue se déroule sur l’espace d’un jour et d’une nuit tourmentée,  Frank Bill se joue de la temporalité à mesure que l’on plonge dans les délires de Miles Knox  cet ancien Marines hantés par la silhouette fantomatique d’un compagnon d’arme qui semble lui susurrer quelques imprécations obscures qui vont ranimer certains souvenirs du Viet-Nam qu’il aurait préféré garder enfoui à tout jamais. On s’égare ainsi dans les réminiscences d’une mission aux entournures douteuses qui se fragmente dans l’esprit torturé de ce vétéran tandis qu’il se débat entre cauchemar et réalité se conjuguant dans un agrégat de violence, de douleur et même d’horreur rappelant, à certains égards, les errements d’un certain colonel Kurz dans Apocalypse Now. Mais Miles Knox n’est pas le seul individu qui va Mordre La Poussière puisque l’on adopte également le point de vue de Shelby qui se heurte aux exactions de son frère jumeau ainsi que celui de Nathaniel, un ancien policier, devenu armurier qui vient de recueillir son neveu unique témoin de la mort de son père et de sa mère, dealers d’oxycodone, tous exécuté sous ses yeux. C’est donc autour de ces trois personnages que se construit cette intrigue rude, sans fioriture, qui parfois part délibérément en vrille pour retomber sur ses pieds dans ce qui apparaît comme un récit extrêmement bien construit s’inscrivant dans le réalisme sans fard d’individus un peu paumés qui n’attendent pas grand chose d’un rêve américain noyé dans l’alcool, l’oxycodone et les stéroïdes. Au final, on distingue des femmes et des hommes qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre au sein d’un milieu plutôt farouche, mais qui trébuchent parfois au gré d’une routine qui peut se révéler délétère. Reste à savoir qui parmi, Miles, Shelby et Nathaniel, sera capable de se relever dans les ruines d’une journée et d’une nuit cauchemardesque que Frank Bill met un scène dans des environnements rudes que ce soit l’usine, les bars glauques ainsi que cette plantation de marijuana abritant une masure rongée par la vermine où cette cabane de pêcheur dans laquelle Shelby va se confronter aux souvenirs douloureux qui imprègnent son parcours tragique. Tout cela s’enchaine à merveille au rythme d’une construction narrative à la fois intense et habile qui s’agrège dans l’abîme d’une atmosphère poisseuse, chargée de testostérone à l’image de Miles Knox dont la personnalité complexe emprunte quelques traits de caractère au père de Frank Bill des éléments qui lui sont propre à l’instar de cette passion pour la musculation qui fait office d’échappatoire pour ce héros tourmenté dont la force de caractère masque une profonde détresse. Et c’est bien ce qui transparait dans Mordre La Poussière, avec cette dureté et cette violence, jamais gratuites qui imprègne ce texte brutal qui n’est pourtant pas dépourvu de nuance à l’image de cette épilogue qui s’inscrit dans le réalisme sans fard que Frank Bill dépeint avec force de talent qui vous secoue.

     


    Frank Bill : Mordre La Poussière (Back To The Dirt). Editions Plon 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoko Lacour.

    A lire en écoutant : Engine 999 de The Hooters. Album : One  Way Home. 1987 CBS INC.

  • MATHILDE BEAUSSAULT : LA COLLINE. DONT ACTE.

    IMG_3980.jpegOn ne sait plus trop bien par quoi commencer pour commenter l’actualité de celle que l’on peut déjà considérer comme l’une des grandes figures montantes de la littérature noire  avec deux romans aux connotations sociales qui se distinguent véritablement au sein de l’ensemble des publications de ces deux dernières années. Il faudra tout d’abord mentionner Les Saules (Seuil/Cadre Noir 2025) premier roman de Mathilde Beaussault qui est désormais disponible en format poche, ce qui vous permettra d’appréhender, pour les inconscients qui ne l’auraient pas encore fait, ce polar aux accents ruraux, prenant pour cadre cette terre de Bretagne dépouillée de tous les clichés qu’elle peut véhiculer. Pour cette enseignante qui ne se prédestinait pas  forcément à se lancer dans l'écriture de polar, on relèvera cette propension à bousculer quelque peu des codes propre au genre pour faire en sorte de véhiculer, avec beaucoup de retenue, une noirceur certaine se conjuguant à la fragilité de ses personnages évoluant dans cet environnement rural qu’elle connaît bien. Mais l’autre actualité de Mathilde Beaussault, c’est la parution de La Colline, son second roman, pour lequel elle était très attendue, avec cette pensée carnassière de savoir si elle était en mesure de réitérer le succès qui a entouré son premier ouvrage. Conjuguant, une nouvelle fois cette campagne magnifiée à un environnement beaucoup plus urbain de la banlieue de Rennes, en se penchant sur le destin d’une jeune fille mutique, on admettra sans réserve que Mathilde Beaussault parvient encore une fois  jà nous saisir au gré d’une intrigue prenante qui se décline au rythme d’un roman choral à l’écriture singulière qui caractérise désormais son style. 

     

    mathilde beaussault,la colline,editions seuil polar,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,actualité littéraire,roman noir,roman policier,parution 2026,lecture 2026Lorsque l’on jette ses ordures, un matin d’hiver, dans un container de la banlieue de Rennes, on peut faire des découvertes déconcertantes à l’instar de ce bébé dont les pleurs vont alerter ce vieil homme s’apprêtant à se débarrasser de son sac poubelle. Et tandis que pompiers, secouristes et policiers s’emploient à sauver le nouveau-né et à découvrir les circonstances qui l’ont conduit à se retrouver dans cet endroit insalubre, Monroe, un jeune fille de 17 ans, se vide de son sang sous le regard impavide de sa mère qui l’a enfermée dans sa chambre. Oscillant d’une lucidité incertaine à un état semi-comateux, l’adolescente se remémore ces quelques mois passés sur La Colline, où vit sa grand-mère Madeleine qui l’a recueillie alors qu’elle était enceinte. Ce sont des instants de bonheur dans cet environnement âpre où la vieille femme transmet la somme de ses connaissances de guérisseuse à sa petite fille qui se reconstruit peu à peu jusqu’à ce que tout bascule. Et tandis que Monroe agonise sur ce matelas crasseux, les policiers investiguent dans cette cité désolée, tandis que les soignants s’activent autour de cet enfant afin de le tirer d’affaire sous le regard des pompiers qui l’ont secouru et qui s’interrogent sur la tournure de cet événement tragique. Quelle en sera la finalité ?

     

    mathilde beaussault,la colline,editions seuil polar,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,actualité littéraire,roman noir,roman policier,parution 2026,lecture 2026Inspiré du fait divers d’un bébé retrouvé dans une poubelle de la ville de Rennes dont sa soeur, sage-femme, lui a rapporté certains aspects, Mathilde Beaussault rend également hommage à sa grand-mère par le biais de ce magnifique portrait de Madeleine qui s’inscrit dans le thème de la transmission nourrissant une grande partie de cette intrigue noire, auréolée de la lumière de ses souvenirs d’enfance  transparaissant dans cet environnement de La Colline que parcourt Monroe, une jeune fille en déshérence, qui retrouve un certain équilibre au contact de cette matriarche  dont l’affection toute en retenue devient le véritable moteur de sa vie chaotique. D’entrée de jeu, on appréciera la construction narrative taillée au cordeau que la romancière décline sur le registre de la chorale de points de vue qui régissent l’intrigue menée tambour battant autour de la personnalité des différents individus qui vont interférer dans le cadre de la découverte de ce nouveau-né qui va bousculer chacune de leur existence. Que ce soit les secouristes, les policiers et les soignants, mais aussi toute une multitude de personnes plus ou moins proche de Monroe l’ensemble de ces points de vue  se déclinent sur le mode de la première personne, ce qui permet d’absorber une certaine dose d’émotion qui sera toute contenue lorsque l’on se penche sur le parcours de Monroe en adoptant une narration à la troisième personne ce qui nous permet d’éviter l’écueil du registre larmoyant qui ne transparait jamais dans cette intrigue d’une dureté éprouvante qui vous secoue en permanence avec, en arrière plan, toute la dimension tragique des violences à l’égard des femmes qui transparait notamment par l’entremise de personnages touchants à l’image de ce duo improbable que forme Samantha, femme de la rue que la vie n’a pas épargné et de Lazuli, bourgeoise nantie dont l’attitude guindée dissimule une détresse certaine. Et puis le véritable coup de génie, réside dans la lecture des procès-verbaux des interrogatoires de la police dont la froideur administrative nous donne le vertige en mettant en perspective toute la tragédie sordide qui entoure la famille de Monroe dont on va saisir toute la mesure en prenant soin de rester dans un réalisme social captivant. Ainsi, La Colline apparait comme le cri du coeur de Monroe, cette jeune femme meurtrie, ayant trouvé refuge dans le silence, mais dont les contours de sa détresse vont émerger d’une manière ou d’une autre en devenant l’un des  enjeux d’une intrigue aussi habile que prenante, suscitant toute une gamme de sentiments en passant de l’indignation à l’espoir qui rejaillit dans la luminosité de personnages pétris d’humanité. Et pour clôturer l’actualité de Mathilde Beaussaut, on relèvera sa présence aux Quais du Polar à Lyon où elle dédicacera ses deux livres. 

     

    Mathilde Beaussault : La Colline. Editions Seuil / Cadre Noir 2026.

     

    A lire en écoutant ; Summertime interprété par Big Brother & The Holding Compagnie & Janis Joplin. Album : Cheap Thrills. 1968 Sony Music Entertainment.

  • Mathilde Beaussault : Les Saules. Dans la coulée.

    Capture d’écran 2025-11-14 à 21.48.36.pngPrimo romancière récipiendaire du Grand Prix de la Littérature policière 2025, on est surpris par le fait que cette professeur de français ne se prédestinait pas, de prime abord, à écrire un roman policier ou même un roman noir, littérature de genre qu'elle ne lit qu'occasionnellement. Est-ce à dire que Les Saules de Mathilde Beaussault est un polar par accident et que l'autrice se prédestinait davantage à évoquer cette enfance passée sur les terres de la Côte d'Armor où les branches  tombantes des saules caressent la surface froide de cette rivière de l'Arguenon qui jouxte la ferme familiale qui l'a vue grandir ? La réponse se trouve sans doute au sein des pages de ce texte entamé dans la quarantaine où la romancière distille les fragments de cette jeunesse bretonne dans ce qui apparaît comme un roman policier aux connotations rurales débutant avec la mise à mort de ce cochon que l'on dépèce devant le hangar avant que l'on ne se penche sur une autre tuerie bien plus sordide. Mais outre l'inspiration qu'elle puise dans l'environnement rural de son enfance, il y a sans doute quelques éléments de son cursus dans la filière des lettres à la faculté de Rennes ainsi que son parcours en lettre moderne pour devenir professeur du second degré que l'on retrouve dans la maîtrise d'un premier texte saisissant qui a séduit bon nombre d'amateurs de littérature noire ainsi que le jury exigeant de ce Grand Prix de la Littérature policière qui n'est pas usurpé. On dira même, sans être présomptueux, qu'il s'agit là d'une des belles découvertes de l'année 2025 et que l'on se réjouit d'ores et déjà de retrouver Mathilde Beaussault très prochainement puisqu'elle annonce la parution, chez Seuil/Cadre Noir, d'un second roman noir se déroulant une nouvelle fois en Bretagne. 

     

    mathilde beaussault,les saules,éditions du seuil,cadre noir,roman noir,roman policier,chronique littéraire,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré. grand prix de la littératureC’est l’émoi du côté de la Basse Motte, ce lieu-dit de la Bretagne où l’on a découvert le corps sans vie de Marie flottant dans la coulée, ce bras mort de la rivière bordée de saules. Qui pouvait bien vouloir à cette jeune fille de dix-sept ans dont le meurtre par strangulation ne fait aucun doute. Belle à couper le souffle suscitant autant de convoitise que de jalousie, le décès de Marie sème le trouble au sein de la communauté tandis que la gendarmerie s’emploie à identifier l’auteur de ce crime sordide en interrogeant l’entourage de la victime dont la personnalité se dévoile peu â peu en révélant un certain mal-être. Témoin de toute cette agitation, il y a Marguerite cette petite fille mutique que tout le monde pense simple d’esprit en subissant les quolibets de ses camarades. Délaissée par ses parents qui travaillent sans relâche pour maintenir, tant bien que mal, la ferme à flot. La fillette trimbale donc sa solitude du côté de la rivière où elle a bien vu quelque chose la nuit où Marie, qu’elle adorait, a été assassinée. Mais qui ferait attention à une petite fille débraillée, aux cheveux sales, qui ne s’exprime jamais et que l’in regarde de haut. Alors Marguerite observe ces femmes et ces hommes qui s’entredéchirent sur fond de rivalités, de rancoeurs et de rumeurs malsaines qui brouillent les cartes de cette quête de vérité. 


    Avec Les Saules, il est bien question de la terre mais dans tout ce qu’elle a de plus âpre et d’universelle, ce qui fait que l’on s’éloigne d’entrée de jeu d’une Bretagne caricaturale pour intégrer un environnement rural que Mathilde Beaussault magnifie sans effet ostentatoire au gré d’une langue subtile faite d’évocations aux entournures poétiques qui ne sont pas dépourvues de ce regard acéré d’une confondante justesse quant aux dynamiques sociales qui animent cette communauté villageoise. Et c’est d’entrée de jeu que l’on saisit cette puissance évocatrice dans tout ce qu’elle a de plus tragique alors que l’on observe ce corps immergé dans ce cours d’eau dans lequel se reflète la silhouette tombante des saules pleureurs, nous rappelant immanquablement Le dormeur du val de Rimbaud. Impossible donc de ne pas céder au charme de cette écriture d’une délicatesse d’orfèvre mettant en exergue ce bout de terre meurtrie par ce drame qui va bouleverser les castes de ce qui apparaît comme une lutte sociale sur fond d’enjeux écologiques que la romancière intègre subtilement dans le cours de l’intrigue. Et s’il s’agit bien d’une intrigue policière, on notera que Mathilde Beaussault s’est employée à disloquer les code du genre non par défi, mais dans une espèce de grâce naturelle qui se décline principalement dans le regard de Marguerite, cette petite fille au comportement décalé que personne ne comprend et que l’on rejette, Ainsi, les enquêteurs sont relégués aux second plan que ce soit André le capitaine de gendarmerie quelque peu dépassé par les événements ou Arlette officière de police judiciaire davantage aguerrie à ce type d’investigations sensibles. Là également, la dynamique de la narration prend une toute autre allure bien plus réaliste avec cette succession de convocations au poste de gendarmerie où les proches de Marie, plus ou moins suspects, vont se confier auprès des enquêteurs avec une bonne volonté toute relative dont on appréciera la retranscription fluide et originale nous permettant d’entrer dans la confidence de ces hommes et de ces femmes marqués par la disparition de l'adolescente. De cette manière, on distingue les contours de la personnalité de la victime ainsi que quelques traits de caractères des proches dévastés mais également de entourage au comportement ambivalent d'où émerge quelques opinions discutables tout en donnant une certaine profondeur à leur personnalité. Et c'est à la lecture de ses interrogatoires que certaines révélations affleurent tandis que, paradoxalement, l'enquête s'enlise avec ce sentiment d'incertitude qui devient de plus en plus prégnant quant à l'identité du meurtrier. A partir de là, Mathilde Beaussault s'écarte définitivement du schéma classique du roman policier pour nous entraîner sur un registre beaucoup plus sombre où les comptes se règlent en dehors du cadre régit par les autorités et en fonction des intérêts troubles de chacun des protagonistes révélant leur part d'ombre tout comme celle de l'assassin de Marie. Et que ce soit pour Marie ou Marguerite, c'est de la terrible perte d'innocence dont il est finalement question dans Les Saules au gré d'un roman d'une superbe ampleur et d'une originalité sans commune mesure qu'il convient de lire toute affaire cessante pour découvrir la richesse d'une écriture maîtrisée de bout en bout, tout comme l'intrigue surprenante à plus d'un titre. Sans nul doute, l’une des belles révélations de l’année.

     

    Mathilde Beaussault : Les Saules. Editions Seuil/Cadre Noir 2025.

    A lire en écoutant : Pendant que les Champs brûlent de Niagara. Album : Religion. 2010 Polydor.

  • LUCA BRUNONI : EN SURFACE. SORTIE DE ROUTE.

    luca brunoni,en surface,éditions finitudeIl est apparu sur la scène littéraire avec la voix française de Joseph Incardona qui a traduit de l'italien Les Silences publié par la maison d'éditions bordelaise Finitude intégrant donc au sein de son catalogue un second ressortissant suisse. Natif du Tessin, Luca Brunoni s'est essayé très jeune à l'écriture tant dans le domaine du scénario, des nouvelles et des romans tout en exerçant le métier d'enseignant à Neuchâtel où il vit après avoir effectué des études dans le domaine du droit et de la littérature. Second roman rédigé en Italien et donc repéré par Joseph Incardona qui nous en a livré la version en français, c'est peu dire que l'on avait été marqué par Les Silences, un texte à la beauté âpre où l'auteur se penchait sur le destin d'une fillette placée de force dans une ferme d'un village de haute montagne faisant ainsi écho à ce scandale d'état qui entache encore le pays qui a interné durant des décennies, un nombre encore à ce jour indéterminé d'enfants en les arrachant à leur famille que l'Etat jugeait inapte, ceci sans autre forme de procès. A certains égards, Luca Brunoni, dans cette économie du mot alimentant son texte qui sonne toujours juste, rappelle ces auteurs américains du Country noir qui s'inscrivent dans l'efficacité d'une histoire intense plutôt que dans les fioritures d'un style surchargé qui dilue l’intrigue. On retrouve d'ailleurs cette émotion sobre dans En Surface que le romancier a choisi de rédiger directement en français pour dépeindre la trajectoire de Leila, cette mère de famille qui décide de prendre de la distance avec les siens pour émerger d'une espèce de longue phase de sommeil tout en se questionnant sur les répercussions du drame qui touche l'un de ses proches.

     

    luca brunoni,en surface,éditions finitudeC'est au bord de ce lac traversant la vallée que Leila a trouvé refuge, où restent gravés dans sa mémoire quelques souvenirs de son séjour durant un été de son adolescence. Un endroit idéal pour poursuivre son travail de traduction d'un contrat et surtout se questionner au sujet de ce qu'elle doit faire avec son fils Alex, responsable d'un accident de la route mortel. Mais Giorgio, son mari, ne l'entend pas de cette oreille et la harcèle de messages l'enjoignant fermement à revenir à la maison. Pourtant, Leila se doute bien que son mari, tout comme son fils, lui cachent des choses au sujet de cet accident dont certains aspects lui paraissent troublants. Et puis il y a cette sensation d'un cadre familial qui l'étouffe, qui la maintient dans un état second, comme asphyxiée peu à peu avant de s'éteindre. C'est donc lors de promenades qu'elle émerge à la surface de sa vie en sillonnant les chemins de cette station touristique en léthargie durant la basse saison et où elle croise cet homme à tout faire un peu rugueux qui s'en prend régulièrement à ce snowboarder à la gloire passée qui l'accompagne parfois dans ses travaux d'entretien. Et lorsqu'elle fait une pause au tee-room du coin, Leila fait également la connaissance de Surya qui y travaille comme serveuse en mettant de côté, depuis trop longtemps, la thèse qu'elle semble prête à abandonner. Des âmes un peu cabossées, comme elle, qui vont pourtant l'aider à y voir plus clair et qui lui permettront de savoir si son fils Alex mérite une seconde chance. Mais quelle sera le prix à payer pour y parvenir ?

     

    En Surface apparaît comme un récit chargé d'une mélancolie douce imprégnant cette atmosphère hors saison qui entoure cette localité fictive d'une Suisse qui n'en a d'ailleurs pas le nom mais dont on devine certains contours puisque Luca Brunoni évoque une nouvelle fois la douleur de ces enfants placés par l'entremise de ce texte Pourri Brûlé que Leila découvre et entreprend de traduire en allemand tant elle a été bouleversée par le récit romancé de cette mère célibataire à qui l'on a arraché son enfant. Il s'agit là d'une intrigue secondaire qui s'agrège à la trajectoire de cette mère de famille qui a pris la décision de s'extirper du carcan familial qui l'empêchait de respirer et dont elle prend conscience à la suite de cet accident de la route impliquant son fils dont elle s'est finalement éloignée sans qu'elle ne s'en rende compte, en lien avec l'attitude de son mari Giorgio. Sans doute s'agit-il d'un autre aspect d'une violence conjugale beaucoup plus larvée qui s'inscrit dans un autoritarisme permanent qui asservi le conjoint jusqu'à l'étouffement final lorsque les mains de Giorgio enserra la gorge de Leila l'espace de quelques secondes, lors d'une dispute au sujet de ce qu'il convient de faire au sujet de leur fils. Et c'est à partir de cet élément que démarre la démarche de Leila qui s'inscrit dans une phase de réflexion quant au sens de sa vie bien évidemment, mais également quant au dilemme qui lui échoit à mesure qu'elle découvre les circonstances entourant cet accident mortel qui implique Alex. Tout cela, Luca Brunoni le distille dans le rythme apaisant, mais parfois tendu, d'une narration solide où il prend le temps de creuser en profondeur la personnalité de chacun des protagonistes qui vont apparaître dans En Surface avec cette sensation d'émergence comme pour mieux respirer avant de reprendre en main le cours de leur existence dans une démarche d'entraide salutaire. Et puis, on ne peut manquer de percevoir le travail précis du texte où chaque mot est pesé afin de laisser la place aux nombreux thèmes abordés que sont la résilience, le dilemme et les secrets larvés qui s'insèrent parfaitement dans le déroulement d'un roman se révélant aussi concis que maîtrisé où la force de l'émotion se conjugue dans une pudeur chargée de nuance que l'on ne manquera pas d'apprécier. 

     

    Luca Brunoni : En Surface. Editions Finitude 2025.

    A lire en écoutant : Human Touch de Bruce Springsteen. Album : Human Touch. 1992 Bruce Springsteen.