Chronique roman noir : Russell Banks - American Spirits. Retour aux sources.
Retour de lecture sur American Spirit, ultime ouvrage de Russell Banks qui donne à voir, par le biais de trois longues nouvelles, les aspects sombres d'une localité perdue des Etats-Unis où la communauté Maga est omniprésente (Editions Acte Sud).
"La forme la plus utile et la plus humaine de la résistance écarte toute idée de jugement. Elle est nourrie par le respect, l'admiration, la compassion et finalement par l'espoir."
Russell Banks - Entretien du 4 octobre 2013 pour la RTS.
Portrait :
C’est un peu un retour aux sources qui s’opère dans ce recueil posthume de trois novellas prenant pour cadre Sam Dent une bourgade fictive située dans nord de l’état de New York où il a vécu, à la frontière du Canada, figurant déjà dans De Beaux Lendemains (Actes Sud 1993) l’un des romans marquants de son oeuvre qui fut d’ailleurs adapté au cinéma en 1997 par Atom Goyan. Décédé en 2023, Russell Banks nous livre donc avec American Spirits un ultime portrait de cette Amérique profonde, terreau fertile de l’électorat de Trump dont il saisit les reflets sombres de la violence, du racisme et du délitement social.
Issu d’une famille modeste avec un père qui a quitté le foyer familial alors qu’il était enfant, Russell Banks fait partie de ces romanciers engagés qui s’est attaché, au travers de ses romans et de ses nombreuses nouvelles, à déconstruire le mythe fondateur des Etats-Unis qui rejaillit dans la trajectoire des laissés pour compte, des marginaux, des hommes et des femmes de peu auxquels il donne la parole sans jamais émettre le moindre jugement.
Et c'est peut-être dans cette absence du rejet des autres qu'émerge cette justesse de la colère sourde et de l’indignation teintée d’espoir qui imprègne ses personnages pour éclater parfois avec la force d'une violence contenue alimentant des textes immenses, dépourvus de condescendance, qui ont forgé sa réputation d'écrivain monumental de la littérature américaine contemporaine.
Résumé :
L’Homme de nulle part.
Doug Lafleur est en conflit avec Yuri Zingerman, à qui il a vendu une partie de ses terres. Il faut dire que cet homme modeste, partisan de la politique de Trump, ne supporte pas que son nouveau voisin ait installé un stand de tir et lui interdise de venir chasser sur le terrain qu’il lui a cédé. De la colère à la frustration, Doug est bien décidé à faire valoir ses droits ancestraux coûte que coûte.
École à la maison.
Kenneth et Debbie viennent de s’installer à Sam Dent, avec leurs deux enfants, dans une grande maison victorienne entourée d’un vaste terrain. Ils vont faire connaissance avec leurs deux voisines, un couple de femmes lesbiennes qui ont adopté quatre enfants afro-américains et qui tiennent à garder leurs distances. Une attitude qui suscite interrogations et suspicions à mesure que les rapports se détériorent
Kidnappés.
Franck et Bessie sont un couple de retraités aspirant à une vie paisible. Mais tout bascule avec ces deux truands qui débarquent chez eux pour les kidnapper dans le but de récupérer une mallette que détient Stevie, leur petit-fils qu’ils ont élevé après la mort de son père Chip, un soldat qui a trouvé la mort en Irak. Mais la transaction ne va pas se dérouler comme prévu.
Retour de lecture :
Russell Banks : American Spirits (American Spirits). Actes Sud 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan.
A lire en écoutant : Behind Blue Eyes de The Who. Album : Live At Stadium 1982. 1982 Yearhour Limited.
Il y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles
Son statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles
On ne sait plus trop bien par quoi commencer pour commenter l’actualité de celle que l’on peut déjà considérer comme l’une des grandes figures montantes de la littérature noire
Lorsque l’on jette ses ordures, un matin d’hiver, dans un container de la banlieue de Rennes, on peut faire des découvertes déconcertantes à l’instar de ce bébé dont les pleurs vont alerter ce vieil homme s’apprêtant à se débarrasser de son sac poubelle. Et tandis que pompiers, secouristes et policiers s’emploient à sauver le nouveau-né et à découvrir les circonstances qui l’ont conduit à se retrouver dans cet endroit insalubre, Monroe, un jeune fille de 17 ans, se vide de son sang sous le regard impavide de sa mère qui l’a enfermée dans sa chambre. Oscillant d’une lucidité incertaine à un état semi-comateux, l’adolescente se remémore ces quelques mois passés sur La Colline, où vit sa grand-mère Madeleine qui l’a recueillie alors qu’elle était enceinte. Ce sont des instants de bonheur dans cet environnement âpre où la vieille femme transmet la somme de ses connaissances de guérisseuse à sa petite fille qui se reconstruit peu à peu jusqu’à ce que tout bascule. Et tandis que Monroe agonise sur ce matelas crasseux, les policiers investiguent dans cette cité désolée, tandis que les soignants s’activent autour de cet enfant afin de le tirer d’affaire sous le regard des pompiers qui l’ont secouru et qui s’interrogent sur la tournure de cet événement tragique. Quelle en sera la finalité ?
Inspiré du fait divers d’un bébé retrouvé dans une poubelle de la ville de Rennes dont sa soeur, sage-femme, lui a rapporté certains aspects, Mathilde Beaussault rend également hommage à sa grand-mère par le biais de ce magnifique portrait de Madeleine qui s’inscrit dans le thème de la transmission nourrissant une grande partie de cette intrigue noire, auréolée de la lumière de ses souvenirs d’enfance
Primo romancière récipiendaire du Grand Prix de la Littérature policière 2025, on est surpris par le fait que cette professeur de français ne se prédestinait pas, de prime abord, à écrire un roman policier ou même un roman noir, littérature de genre qu'elle ne lit qu'occasionnellement. Est-ce à dire que Les Saules de Mathilde Beaussault est un polar par accident et que l'autrice se prédestinait davantage à évoquer cette enfance passée sur les terres de la Côte d'Armor où les branches tombantes des saules caressent la surface froide de cette rivière de l'Arguenon qui jouxte la ferme familiale qui l'a vue grandir ? La réponse se trouve sans doute au sein des pages de ce texte entamé dans la quarantaine où la romancière distille les fragments de cette jeunesse bretonne dans ce qui apparaît comme un roman policier aux connotations rurales débutant avec la mise à mort de ce cochon que l'on dépèce devant le hangar avant que l'on ne se penche sur une autre tuerie bien plus sordide. Mais outre l'inspiration qu'elle puise dans l'environnement rural de son enfance, il y a sans doute quelques éléments de son cursus dans la filière des lettres à la faculté de Rennes ainsi que son parcours en lettre moderne pour devenir professeur du second degré que l'on retrouve dans la maîtrise d'un premier texte saisissant qui a séduit bon nombre d'amateurs de littérature noire ainsi que le jury exigeant de ce Grand Prix de la Littérature policière qui n'est pas usurpé. On dira même, sans être présomptueux, qu'il s'agit là d'une des belles découvertes de l'année 2025 et que l'on se réjouit d'ores et déjà de retrouver Mathilde Beaussault très prochainement puisqu'elle annonce la parution, chez Seuil/Cadre Noir, d'un second roman noir se déroulant une nouvelle fois en Bretagne.
C’est l’émoi du côté de la Basse Motte, ce lieu-dit de la Bretagne où l’on a découvert le corps sans vie de Marie flottant dans la coulée, ce bras mort de la rivière bordée de saules. Qui pouvait bien vouloir à cette jeune fille de dix-sept ans dont le meurtre par strangulation ne fait aucun doute. Belle à couper le souffle suscitant autant de convoitise que de jalousie, le décès de Marie sème le trouble au sein de la communauté tandis que la gendarmerie s’emploie à identifier l’auteur de ce crime sordide en interrogeant l’entourage de la victime dont la personnalité se dévoile peu â peu en révélant un certain mal-être. Témoin de toute cette agitation, il y a Marguerite cette petite fille mutique que tout le monde pense simple d’esprit en subissant les quolibets de ses camarades. Délaissée par ses parents qui travaillent sans relâche pour maintenir, tant bien que mal, la ferme à flot. La fillette trimbale donc sa solitude du côté de la rivière où elle a bien vu quelque chose la nuit où Marie, qu’elle adorait, a été assassinée. Mais qui ferait attention à une petite fille débraillée, aux cheveux sales, qui ne s’exprime jamais et que l’in regarde de haut. Alors Marguerite observe ces femmes et ces hommes qui s’entredéchirent sur fond de rivalités, de rancoeurs et de rumeurs malsaines qui brouillent les cartes de cette quête de vérité.
Il est apparu sur la scène littéraire avec la voix française de Joseph Incardona qui a traduit de l'italien Les Silences publié par la maison d'éditions bordelaise Finitude intégrant donc au sein de son catalogue un second ressortissant suisse. Natif du Tessin, Luca Brunoni s'est essayé très jeune à l'écriture tant dans le domaine du scénario, des nouvelles et des romans tout en exerçant le métier d'enseignant à Neuchâtel où il vit après avoir effectué des études dans le domaine du droit et de la littérature. Second roman rédigé en Italien et donc repéré par Joseph Incardona qui nous en a livré la version en français, c'est peu dire que l'on avait été marqué par Les Silences, un texte à la beauté âpre où l'auteur se penchait sur le destin d'une fillette placée de force dans une ferme d'un village de haute montagne faisant ainsi écho à ce scandale d'état qui entache encore le pays qui a interné durant des décennies, un nombre encore à ce jour indéterminé d'enfants en les arrachant à leur famille que l'Etat jugeait inapte, ceci sans autre forme de procès. A certains égards, Luca Brunoni, dans cette économie du mot alimentant son texte qui sonne toujours juste, rappelle ces auteurs américains du Country noir qui s'inscrivent dans l'efficacité d'une histoire intense plutôt que dans les fioritures d'un style surchargé qui dilue l’intrigue. On retrouve d'ailleurs cette émotion sobre dans En Surface que le romancier a choisi de rédiger directement en français pour dépeindre la trajectoire de Leila, cette mère de famille qui décide de prendre de la distance avec les siens pour émerger d'une espèce de longue phase de sommeil tout en se questionnant sur les répercussions du drame qui touche l'un de ses proches.
C'est au bord de ce lac traversant la vallée que Leila a trouvé refuge, où restent gravés dans sa mémoire quelques souvenirs de son séjour durant un été de son adolescence. Un endroit idéal pour poursuivre son travail de traduction d'un contrat et surtout se questionner au sujet de ce qu'elle doit faire avec son fils Alex, responsable d'un accident de la route mortel. Mais Giorgio, son mari, ne l'entend pas de cette oreille et la harcèle de messages l'enjoignant fermement à revenir à la maison. Pourtant, Leila se doute bien que son mari, tout comme son fils, lui cachent des choses au sujet de cet accident dont certains aspects lui paraissent troublants. Et puis il y a cette sensation d'un cadre familial qui l'étouffe, qui la maintient dans un état second, comme asphyxiée peu à peu avant de s'éteindre. C'est donc lors de promenades qu'elle émerge à la surface de sa vie en sillonnant les chemins de cette station touristique en léthargie durant la basse saison et où elle croise cet homme à tout faire un peu rugueux qui s'en prend régulièrement à ce snowboarder à la gloire passée qui l'accompagne parfois dans ses travaux d'entretien. Et lorsqu'elle fait une pause au tee-room du coin, Leila fait également la connaissance de Surya qui y travaille comme serveuse en mettant de côté, depuis trop longtemps, la thèse qu'elle semble prête à abandonner. Des âmes un peu cabossées, comme elle, qui vont pourtant l'aider à y voir plus clair et qui lui permettront de savoir si son fils Alex mérite une seconde chance. Mais quelle sera le prix à payer pour y parvenir ?