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Auteurs B - Page 3

  • MARION BRUNET : NOS ARMES. CRI DE REVOLTE.

    marion brunet,nos armes,éditions albin michelEt puis il y a Marion Brunet qui nous saisit avec des textes ciselés d'une intensité peu commune en interpellant tout d'abord les adolescents sur les thèmes de l'homophobie avec un roman comme Frangines édité chez Sarbacane tout comme ses livres destinés aux jeunes enfants en abordant notamment le sujet de l'exclusion avec une série mettant en scène un ogre et deux jeunes orphelins. La justesse des récits trouve peut-être son origine dans le fait que la romancière a tout d'abord travaillé dans différentes structures sociales et médicales en lien avec la jeunesse avant de se lancer dans l'écriture et qu'elle s'est sans nul doute imprégnée de cette sensibilité si particulière. Mais cette expérience professionnelle ne saurait occulter le travail et le soin apporté à cette écriture sublime pour mettre en scène de manière si subtile les thèmes sociaux qu'elle aborde sur un registre beaucoup plus sombre avec un premier roman destiné aux adultes tel que L'Eté Circulaire (Albin-Michel 2017) qui obtient le Grand Prix De La Littérature Policière en 2018 pour ce récit s'articulant autour de deux adolescentes évoluant dans la zone périurbaine sans charme d'une localité quelconque du Midi jusqu'à ce qu'un drame survienne en bouleversant leur existence. Même s'il n'est pas estampillé comme tel, il s'agit de l'essence même du roman noir avec un récit dérangeant, suscitant le trouble tout en nous interrogeant sur ces dysfonctionnements d'une société de la classe moyenne dont certains membres vont déverser leur rage et leur frustration sur des individus en situation beaucoup plus précaire ne répondant pas aux canons de leurs normes sociales. Dans cette chaleur omniprésente, avec cette sensation de tourner en rond, comme enfermé dans une cage sociale inextricable, il émane cette sorte de déterminisme qui nous rappelle d'ailleurs les grands romans de Camus comme L'Etranger (Gallimard 1972). Peut-il en être autrement avec Vanda (Albin-Michel 2020) où l'on observe le parcours de cette jeune mère un peu paumée qui élève seul son petit garçon tandis que son compagnon d'autrefois apprend incidemment son statut de père ? La tragédie sociale est une nouvelle fois sous-jacente au sein de cette cellule familiale chancelante dont la romancière dissèque les ressentis de chacun avec cette remarquable acuité qui rejaillit tout au long de l'intrigue. On retrouve tout cela dans Nos Armes, nouveau roman de Marion Brunet qui prend l’allure d’une fresque contemporaine s’étalant sur près de trois décennies en évoquant cette révolte de jeunes adultes et plus particulièrement de deux femmes refusant cet ordre mondial qu'on leur impose et des conséquences résultant de leur lutte armée dans laquelle elles se sont engagées. 

     

    En 1995, alors que la révolte gronde dans les villes de France face aux nouvelles mesures du gouvernement, Mano et Axelle se rencontrent au sein d'un groupe de jeunes aussi soudés qu'exaltés qui pensent que l'on peut changer cet ordre social aussi abject que désuet. Dans cette effervescence de l'indignation et de la rébellion, émerge l'esquisse d'un amour passionné entre les deux jeunes femmes s'engageant avec leurs camarades dans le début d'une lutte armée  virant au drame, au détour de ce braquage d'une banque qui tourne au carnage. Après avoir abattu un policier, Axelle écope d'une lourde peine de prison tandis que Mano parvient à s'enfuir sans jamais être inquiétée par la suite. Mais 25 ans plus tard, alors qu'elle s'est retirée dans un coin de campagne isolé en occupant une modeste caravane, Mano apprend qu'une femme est à sa recherche en arpentant la région. Entre espoir de retrouvailles ou solde de tout compte à la suite de cette tragédie, il est temps de se remémorer les aléas de ces destins définitivement fracturés.

    S’étalant sur une trentaine d’années pour s’achever aux portes de notre époque, Marion Brunet se joue habilement des temporalités, sans jamais nous perdre d’ailleurs, pour alimenter la tension et l’enjeu qui tourne autour des retrouvailles entre Mano et Axelle et des circonstances dans lesquelles elles vont se dérouler alors que l’une a pu s’enfuir et bénéficier de la liberté tandis que l’autre a purgé une peine de prison de 25 ans après avoir abattu un policier lors d’un braquage qu’elles ont commis ensemble durant la brève période où leur militantisme a tourné à la lutte armée pour défendre leurs convictions. Sur ce sujet délicat de la colère et de la violence qui en découle, dévorant une jeunesse indignée, la romancière construit un récit intimiste autour de cette passion amoureuse animant ces deux jeunes femmes dont on découvre en alternance, les parcours de vie se déclinant à la troisième personne pour Mano alors que l’enfermement d’Axelle se conjuguera sur un « je » beaucoup plus intériorisé ne faisant que souligner l’atmosphère lourde de cet univers carcéral si bien dépeint. Autour de sujets si graves et parfois extrêmement sombres, Marion Brunet a cette capacité incroyable de distiller des scènes lumineuses, imprégnées d’une émotion intense  à l’instar de ces rapports qu’Axelle entretient avec son grand-père durant son enfance et qui rejaillissent lorsque celui-ci vient lui rendre visite en prison ainsi que cette permission qui lui est accordée pour se rendre à l’enterrement de son père qu’elle n’a plus jamais revu après son procès. C’est bien là que réside le talent de Marion Brunet avec cette capacité d’animer l’ensemble de ses personnages en injectant cette étincelle d’humanité qui rejaillit continuellement et plus particulièrement du côté de Mano qui semble comme encombrée de cette liberté dont elle ne sait que faire et qui se traduit par l’errance, l’incertitude et le désarroi parfois de ne pas être à la bonne place jusqu’à cet instant de grâce où elle échoue dans une ville fantôme pour contempler la beauté de deux océans qui se rencontrent en lui permettant de se retrouver quelque peu. Il va de soi que l’ensemble du texte est imprégné d’un sens politique, au sens large du terme, parfaitement assumé qui ne vire pourtant jamais au pamphlet tout en se dispensant d’un quelconque jugement, ce qui fait de Nos Armes un récit salutaire qui nous interroge en permanence sur nos rapports avec les autres en s’adressant aux jeunes bien évidemment, mais qui touchera également ces parents que nous sommes et qui cherchent à comprendre ce qui anime leurs enfants essayant de trouver leur place au sein d’un monde aussi complexe que dysfonctionnel.

     

    Marion Brunet : Nos Armes. Editions Albin Michel 2024.

    A lire en écoutant : Where the Wild Roses Grow de Nick Cave and The Bad Seeds (feat. Kylie Minogue). Album : Murder Ballads. 2011 Mute Records Ltd.

  • SIMONE BUCHHOLZ : HOTEL CARTHAGENE. FEVER.

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    Ce sont des phrases affutées comme des scalpels, saisissant en quelques mots l'atmosphère d'un lieu ou les contours de la personnalité d'un personnage qui font de l'écriture de Simone Buchholz une expérience narrative à nulle autre pareille où l'intensité de l'intrigue se conjugue avec le spleen imprégnant l'ensemble des récits mettant en scène la procureure Chastity Riley, ses collègues de la brigade criminelle ainsi que ses amis du quartier rouge de Hambourg. La particularité de l'ensemble de la série réside également autour de l'interaction entre une procureure qui s'efface parfois au profit de son entourage dans une déclinaison de relations d'amitié dont certaines d'entre elles prennent la forme de liaisons à la fois denses et tumultueuses. Afin d'en saisir toute l'évolution subtile, il conviendra d'appréhender le parcours de la procureure Chastity Riley dans l'ordre chronologique, ce d'autant plus que la publication en France a fait l'impasse sur certains romans de la série débutant avec Quartier Rouge publié en 2015 par Piranha Editions qui n'a pas poursuivi l'aventure. Mais c'est en 2021 que l'oeuvre de Simone Buchholz prend son essor dans le paysage de la littérature noire francophone avec l'initiative des éditions de l'Atalante inaugurant sa nouvelle collection de polars avec Nuit Bleue (Atalante/Fusion 2021), sixième opus des enquêtes de Chastity Riley (Chas pour les intimes) se poursuivant avec Béton Rouge (Atalante/Fusion 2022) et Rue Mexico (Atalante/Fusion 2023) qui ne font que confirmer l'engouement pour cette enquêtrice atypique que l'on retrouve donc avec Hôtel Carthagène, un huis-clos s’articulant autour d'une prise d'otage prenant, comme l'on peut s'y attendre, une tournure plus que déroutante.  

     

    De nos jours à Hambourg, rien ne va plus à l'hôtel River Palace où douze hommes hommes armés débarquent dans le bar situé au dernier étage de l'établissement en prenant en otage l'ensemble de la clientèle dont fait partie Chastity Riley célébrant l'anniversaire d'un collègue retraité qui a également invité ses anciens partenaires de la brigade criminelle. Une longue nuit d'attente et de tension en perspective, ce d'autant plus que les revendications des preneurs d'otage sont plutôt floues.
    En 1984, Henning Garbarek débarque en Colombie et prend ses quartiers du côté de Carthagène en quête d'une nouvelle vie alors que plus rien ne l'attend en Allemagne. Assimilant rapidement la langue du pays, le jeune homme va jouer le rôle d'intermédiaire entre des truands de Hambourg et le boss du cartel de la région qui l'a pris sous son aile. Mais peut-on vivre durablement du trafic de drogue ?

     

    Dédié à Alan Rickman, on comprend rapidement que l'intrigue empruntera quelques aspects propre aux films d'action tels que Die Hard permettant à Simone Buchholz de rendre ainsi hommage à l'acteur britannique qui s'est fait connaître avec ce rôle emblématique de terroriste allemand. Et l'on doit bien avouer que la romancière s'y entend pour construire un récit agité et rythmé qui ne s'embarrasse pas de détails ce qui confère au texte cette sensation fulgurante qui convient parfaitement à la tonalité du récit et plus particulièrement pour tout ce qui a trait à la prise d'otage où Chastity Riley joue davantage un rôle d'observatrice que de partie prenante. Il faut dire que, blessée à la main, notre héroïne est atteinte d'une fièvre que la consommation d'alcool, n'arrange sans doute pas ce qui l'entraine dans une démarche introspective délirante où elle passe en revue les rapports qu'elle entretient avec les différents partenaires qui ont partagé sa vie en prenant la forme d'une espèce de manège psychédélique où embarque chacune des personnes présentes dans le bar. On observe également les rapports ambigus qui se nouent entre Chastity Riley et le leader des preneurs d'otage tout en se demandant qu'elles sont les motivations de ce groupe de malfrats qui s'en prennent plus particulièrement à l'un des clients de l'établissement. Pour en avoir une idée, on trouvera la réponse avec Henning Garbarek, dont le parcours s'insère en alternance dans le déroulement de cette prise d'otage. On y découvre ce jeune homme en quête d'une autre vie que celle que l'on pourrait lui offrir à Hambourg, le conduisant à embarquer sur un cargo qui le conduira à Carthagène. A mesure se dessine le destin tragique d'un homme entraîné, presque à son corps défendant, dans les aléas du trafic de drogue et plus particulièrement de l'émergence de la cocaïne, des cartels et de la violence qui découle. Et il faut bien admettre que Simone Buchholz s'y entend pour saisir l'atmosphère de cette ville d'Amérique du Sud dont elle restitue la part de rêve mais également la partie cauchemardesque bouleversant de manière brutale la vie de ceux qui croient avoir échappé à leur destin. Tout cela s'achève sur un final explosif que la romancière décline avec une habilité saisissante pour bousculer, une fois encore, l'existence de Chastity Riley désormais en quête de ses origines du côté de Glascow et dans ce qui va apparaître comme l'ultime récit de la série. Il ne nous reste plus qu'à espérer que les premiers romans mettant en scène notre procureure hambourgeoise préférée soient traduits, ce d'autant plus que Simone Buchholz semble avoir révisé les textes des deux premiers ouvrages et qu'ils mériteraient bien le regard expert de Claudine Layre qui a su restituer en français la quintessence d'une écriture hors norme. 

     

     

    Simone Buchholz : Hôtel Carthagène (Hotel Cartagena). Editions de l'Atalante/collection Fusion 2024. Traduit de l'allemand par Claudine Layre.

    A lire en écoutant : Fever interprété par Peggy Lee. Album : Fever. 1960 - BNF Collection 2014.

  • GERALD BRIZON : UNE BALLE DANS LE BIDE. HAUTE TENSION.

    gerald brizon, une balle dans le bide, éditions cousu moucheDerrière la maison d'édition genevoise Cousu Mouche, on trouve, sous la forme d'une association, un comité de lecture composé de passionnés de littérature qui ont à cœur de sélectionner des textes de qualité en se focalisant plus particulièrement sur les primo-romanciers locaux qu'ils vont accompagner dans leurs premiers pas d'écrivain. Au-delà du modèle éditorial généreux et altruiste qui le caractérise, on aurait tort de sous-estimer l'aspect professionnel de cet éditeur indépendant qui se distingue depuis presque 20 ans en proposant désormais plus de 70 ouvrages au style affirmé et à l'univers un peu décalé. On trouve de tout chez Cousu Mouche : des romans bien sûr, des recueils de nouvelles et de poésies, des récits, de la science-fiction et même quelques romans noirs qui trouvaient d'ailleurs leur place dans une collection dédiée au genre, ceci jusqu'en 2013. Il n'en demeure pas moins que la maison d'édition continue à proposer des récits à la noirceur affirmée, à l'instar d'En Eau Salée (Cousu Mouche 2015) de Fabien Feissli dont l'intrigue se déroule sur un porte-conteneurs théâtre de plusieurs crimes en huis-clos ou de L'Altitude Des Orties (Cousu Mouche 2019) rédigé dans une cabine téléphonique par un collectif de huit auteurs se rencontrant dans le cadre du festival La Fureur de Lire à Genève pour se relayer jour et nuit, durant 50 heures, afin de produire un texte cohérent, débutant avec la disparition d'un enfant sur la route des vacances. Dans ce vivier littéraire singulier, on ne s’étonnera pas du fait qu’un roman noir comme Une Balle Dans Le Bide, premier roman de Gérald Brizon, détonne (le mot n’est de loin pas galvaudé) dans le paysage du polar helvétique avec un texte énergique et cinglant qui vous secoue comme la décharge mortelle d’une ligne de haute tension.

     

    C'est sur les berges du Rhône, non loin de la banlieue genevoise du Lignon, que l'échange doit avoir lieu. Une cargaison de téléphones portables dernier cri que l'on échange contre une substantielle somme d'argent afin de les écouler sur un marché parallèle. Chargé de superviser la transaction, Sapdj est un truand de la vieille école qui se doute bien que quelque chose ne tourne pas rond, lorsque tout à coup une fusillade éclate en dézinguant ses partenaires. Et puis il y a la douleur qui le contraint à prendre la fuite à travers les bois tandis qu'une bande de tueurs se lancent à ses trousses. Mais ça ne va pas être simple de semer ses poursuivants, parce que lorsque cela a défouraillé, Spadj s'est récolté une balle dans le bide. De Genève à Berne, en passant par le Jura, les règlements de compte s'enchaînent sur un rythme effréné pour contrer une bande de malfrats dirigés par un mafieux russe bien décidé à s'implanter dans la région.  

     

    En tant qu’auteur débutant, on ne sait rien de Gérald Brizon hormis le fait qu’il a probablement baigné dans un jus littéraire bien corsé qui transparaît ainsi dans Une Balle Dans Le Bide avec un titre reflétant parfaitement l’aspect âpre et cinglant de cette intrigue nerveuse se distinguant parmi les romans plutôt convenus de la littérature noire helvétique. Pour le côté béhavioriste imprégnant ses personnages et les situations qui se présentent à eux, on pense bien évidemment à Jean-Patrick Manchette, et plus particulièrement à Martin, personnage central figurant dans La Position Du Tueur Couché (Série Noire 1981), ce d’autant plus que l’on retrouve également ce regard social acide, plein d’intelligence, qui caractérisait l’œuvre du fondateur du néo-polar. Mais pour compléter le registre des références, on s'orientera également vers les auteurs hispaniques, à l'instar de romans comme Entre Hommes (La Dernière Goutte 2016) de German Maggiori ou de Pssica (Asphalte 2017) d'Edyr Augusto, pour la nervosité qui s'en dégage ainsi que pour son abord parfois outrancier plus que plaisant. On se réjouira tout d'abord de l'absence de clichés en parcourant ces régions helvétiques dont on appréciera la froide sobriété donnant encore plus d'allure à cette intrigue survoltée où les fusillades s'enchaînent à un rythme soutenu. Il faut bien reconnaître qu'en accompagnant Spadj dans son parcours chaotique de survivant, au bord de l'agonie, on découvre un individu d'apparence plutôt antipathique n'hésitant pas à flinguer à tout-va, en faisant quelque victimes collatérales. Mais au-delà de cet à priori, on finit pourtant  par s'attacher à ce tueur vieillissant qui aspire à autre chose, en renouant peut-être avec sa fille adolescente tout en s'émancipant de Pippo son mentor qui va lui faire payer le prix fort. Il en va d'ailleurs de même avec ses partenaires Gomina et Cervelle dont les patronymes improbables trouvent leurs origines dans des explications burlesques que Gérald Brizon distille avec une efficacité redoutable que l'on retrouve également dans des dialogues incisifs et corrosifs. Et comme pour conjurer la masculinité propre à ce milieu de truands, l'auteur nous propose quelques portraits de femmes au caractère bien affirmé comme en témoigne Sandrine, une rencontre fortuite que fait Spadj au cours de sa fuite éperdue, et plus particulièrement Laïdna, superbe maîtresse d'un mafieux russe, qui n'a rien d'un faire-valoir, bien au contraire, en devenant l'adversaire cruelle qu'il faut éliminer à tout prix. Tout cela fait de Une Balle Dans Le Bide, un roman noir furieusement insolite se déclinant dans un bel équilibre de violence explosive et d'humour ravageur qui secoue le lecteur à chaque instant.  

     

    Gérald Brizon : Une Balle Dans Le Bide. Editions Cousu Mouche 2023.

    A lire en écoutant :  A lire en écoutant :  Hurt de Trent Reznor interprété par Johnny Cash. Album : American IV: The Man Comes Around. 2002 American Recording Company, LLC.

  • SEBASTIEN BARRY : AU BON VIEUX TEMPS DE DIEU. CRIMEN PESSIMUM.

    Capture d’écran 2023-10-15 à 17.58.25.pngAux éditions Joëlle Losfeld, on aborde parfois le genre policier avec un certain bonheur comme à la lecture des romans de Richard Morgiève nous entraînant du côté de l'Utah avec Le Cherokee (Joëlle Losfeld 2019) ou du Texas avec Cimetière D'Etoiles (Joëlle Losfeld 2021) au gré de récits d'une intensité peu commune qui pourront déconcerter certains lecteurs de polars qui n'apprécieraient pas d'être un peu bousculé. Cette intensité on la retrouve sans nul doute chez Sebastian Barry, romancier irlandais, mais également dramaturge et poète qui aborde dans son dernier roman Au Bon Vieux Temps De Dieu, le thème de la pédophilie des prêtes en Irlande avec un récit aux allures de roman policier se concentrant autour des souvenirs défaillants d'un policier retraité qui se voit contraint de se remémorer son passé à son corps défendant. Récipiendaire à deux reprises du Costa Book Award, prix prestigieux distinguant les grands auteurs du Royaume Uni comme Salman Rushdie ou Philipp Pullman, Sebastian Barry se distingue dans son écriture de haute volée avec un texte au lyrisme envoûtant, nécessitant une attention particulière pour appréhender la densité de la personnalité de Tom Kettle qui nous entraîne dans les méandres échevelés de ses pensées.

     

    C’est du côté de Dalkey, petit village côtier situé à la périphérie de Dublin, que Tom Kettle a choisi de passer sa retraite en emménageant dans la modeste annexe de Queenstown Castel que le propriétaire, Mr Tomelty, a divisé en plusieurs  logements. Ayant perdu sa femme June ainsi que ses deux enfants Winnie et Joseph et hormis ses voisins qu'il croise de temps à autre, cet ancien policier décline sa solitude en contemplant la mer et la faune depuis son fauteuil en rotin délavé. Engoncé dans ses souvenirs, Tom Kettle ne s'attendait pas à la visite de deux policiers venus lui demander son avis sur un ancien dossier d'abus sexuel au sein de l'Eglise en faisant ressurgir ainsi un passé douloureux qu'il tente d'occulter ce d’autant plus que l’affaire a été enterrée. Mais difficile d'effacer les années de maltraitance des prêtre de l'orphelinat et surtout les viols successifs dont June a été victime lorsqu'elle n'était qu'une enfant. Et ce nom du bourreau qui revient sans cesse : Le père Matthews dont on a retrouvé le corps dans les landes. Et tandis qu’un témoin affirme qu’il était présent aux abords des lieux du crime, Tom Kettle passe soudainement du statut de consultant au rôle de suspect.

     

    Avec Au Bon Vieux Temps De Dieu il n'y aura pas à proprement parler d'enquête policière mais une plongée assez immersive dans les pensées de Tom Kettle se remémorant, d'une manière quelque peu chaotique, le courant de sa vie déclinante au seuil de la vieillesse, en convoquant quelques fantômes qui semblent l'accompagner en permanence. Situé à la période des années 90, au moment où une commission d'enquête faisait la lumière sur la situation endémique des abus sexuels au sein des institution catholiques du pays, Sebastian Barry aborde donc ce sujet sensible avec une délicatesse saisissante, en évoquant plus particulièrement cette loi du silence qui protégea les diocèses durant tant d'années ainsi que les meurtrissures des victimes mais également des proches qui ne se sont jamais remis de ces événements tragiques. Il faudra donc tout d'abord dompter ce flot de souvenirs submergeant un Tom Kettle désarçonné dont la raison oscille entre sa projection de la réalité et les faits qu'on lui rapporte tandis qu'il se remémore les circonstances terribles de la disparition de ses proches dont il distingue portant la présence dans ce cadre magnifique de Dalkey que Sebastian Barry dépeint avec la pointe de nostalgie émanant d'un lieu qu'il a fréquenté durant son enfance. Une fois que l'on a dompté le mode de pensée de Tom Kettle, on se laisse littéralement emporter dans le courant de cette écriture au lyrisme envoûtant pour s'insinuer au coeur de la trajectoire de ce policier vieillissant qui remet à jour les fragments d'une mémoire défaillante. C'est ainsi que l'on prend la pleine mesure de ce scandale dont Sebastian Barry se garde bien de nous en faire l'étalage sordide pour se concentrer sur la douleur des victimes et de leur entourage en faisant également ressurgir cette colère sourde qui imprègne l'ensemble du texte avec cette certitude foudroyante que rien ne pourra jamais être réparé et dont il ne reste qu'à en faire le compte-rendu pour mettre à jour des décennies de souffrance. Et malgré cette douleur sous-jacente, il émane de ce roman une beauté indicible qui nous saisira tout au long de cette lecture éprouvante s’achevant de manière magistrale sur une scène aux contours surréalistes à l’image d’un récit à la fois flamboyant et mélancolique. Sebastian Barry incarne sans nul doute cette magie de l’écriture. 

     


    Sebastien Barry : Au bon Vieux Temps De Dieu ( Old God's Time). Joëlle Losfeld  Editions 2023. Traduit de l'anglais (Irlande) par Laetitia Devaux.

    A lire en écoutant : Kol Nidrei, Op. 47 de Max Bruch - Steven Isserlis, Olivia Jaggeurs et Connie Shih. Album : A Golden Cello Decade, 1878-1888: Dvorák, R. Strauss, Bruch, Le Beau. Steven Isserlis, Connie Shih. 2022 Hyperion Records Limited.

  • Eric Burnand & Matthieu Berthod : Berne, Nid D'Espions. Fusible.

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    Avec un titre pareil, on pourrait croire qu'il s'agit d'un roman d'Eric Ambler, mais Eric Burnand au scénario et Matthieu Berthod au dessin ont puisé notamment dans les archives fédérales suisses pour exhumer, avec Berne, Nid D'Espions, les méandres de l'affaire Dubois qui avait défrayé la chronique en 1957 en mettant à mal la neutralité de la Suisse alors que le procureur général de la Confédération, premier magistrat du pays, était accusé d'espionnage. C'est plus particulièrement sur le registre politique de cette neutralité malmenée que le récit s'inscrit dans l'actualité avec le numéro d'équilibriste que les instances politiques doivent entretenir entre la Russie et l'Ukraine dans le cadre du conflit qui les oppose alors que l'exportation d'armement et la confiscation des avoirs russes suscitent bien des débats au sein des hémicycles. Mais en 1957, c'est la guerre d'Algérie qui alimente l'actualité de l'époque et plus particulièrement la Suisse qui devient la base arrière des indépendantistes trouvant notamment un appui au sein de l'ambassade d'Egypte de la capitale helvétique.

     

    Berne, 1957. C'est peu dire qu'on l'attend au tournant, ce socialiste placé à la tête d'une des plus hautes institutions de l'Etat Fédéral au sein d'un gouvernement conservateur. Nommé comme Procureur Général de la Confédération, René Dubois se retrouve donc garant des lois helvétiques mais devient également responsable de la Police Fédéral et plus particulièrement du service de renseignement civil, concurrent direct de celui de l'armée dirigé par des officiers qui n'apprécient guère ses investigations dans le cadre d'une vente d'arme sujette à cautions. Sur fond de contre-espionnage, il croise la route de ce barbouze français sans vergogne, de cette attachée de presse de l'ambassade de France au comportement ambivalent et de ce policier fédéral récalcitrant qui interprète les directives à sa manière. Et puis il y a cette ambassade d'Égypte sur écoute et dont les retranscriptions suscitent toutes les convoitises avec des documents qui fuitent à l'étranger. Evoluant dans ce panier de crabe et naviguant en eau trouble, René Dubois va se retrouver impliqué au cœur d'un scandale retentissant qui va le faire chuter de son piédestal avec toutes les conséquences tragiques qui en découlent. 

     

    Au sein de la littérature noire de Suisse romande, Berne, Nid D'Espions prend, avec assurance, l'allure d'une superproduction d'envergure mettant en lumière les aspects sombres d'un pan méconnu de l'histoire helvétique durant la période trouble de la guerre froide. Il y a tout d'abord cette documentation imposante qu'Eric Burnand, journaliste chevronné ayant travaillé durant de nombreuses années à la RTS, a absorbé et restitué efficacement dans le cadre d'une intrigue savamment travaillée, oscillant entre le roman d'espionnage et le récit historique où la rigueur est de mise. Cette rigueur s'illustre notamment avec les fiches de présentation des différents protagonistes intervenants au cours de ce récit riche en péripétie ainsi qu'avec le reportage faisant office d'épilogue, agrémenté de photos de l'époque, nous permettant de prendre la pleine mesure des enjeux contradictoires animant l'ensemble des acteurs qui ont eu un rôle, de près ou de loin, dans la dramatique trajectoire du Procureur Général René Dubois. Il faut ensuite relever l'admirable travail de Matthieu Berthod qui reconstitue l'atmosphère oppressante de l'époque au gré d'une mise en scène toute en nuance que souligne d'ailleurs ses splendides illustrations à l'encre de Chine. On se faufile ainsi dans les rues tortueuses de la vieille ville de Berne ou dans les bureaux feutrés des services de la Confédération, en appréciant le souci du moindre détail faisant ressortir, dans chacune des cases, l'ambiance propre aux années cinquante. Et puis, au-delà du récit d'espionnage et de la fresque historique, on découvre, sur un fond noir renforçant l'intensité du drame à venir, l'intimité des derniers instants d'un homme acculé qui se morfond dans la solitude de son grenier en se remémorant tous les rouages d'une mécanique infernale qui l'ont poussé dans ses derniers retranchements. Sur l'enchevêtrement subtil de ces différents registres, Berne, Nid D'Espions retranscrit ainsi, avec une redoutable efficacité, l'ambivalence d'une fonction qui a brisé René Dubois pour en faire un martyr sacrifié sur l'autel des intérêts de l'Etat et de ses officines qui se sont empressés d'enterrer cette affaire embarrassante qu'Eric Burnand et Matthieu Berthod ont reconstitué avec un indéniable talent. 

     


    Eric Burnand & Matthieu Berthod : Berne, Nid D'Espions. Editions Antipodes 2023.

    Pavane (Based On A Theme By Gabriel Faure) Bill Evans Trio. Album : Bill Evans Trio with Symphony Orchestra. 1990 The Verve Music Group, a Division of UMG Recording, Inc.