Frédéric Paulin : Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre. Prise d'otage.
Service de presse.
Outre l'énormité du travail d’écriture de l'auteur, c'est également autour du processus de la publication qu'il faut saluer l'activité de la maisons d'éditions Agullo qui nous a permis d'absorber en l'espace d'une année et demi, la trilogie Tedj Benlazar, du nom de cet agent actif (et fictif) de la DGSE que l'on suit, sur l'espace de plus de deux décennies, dans sa lutte contre le terrorisme dont Frédéric Paulin a dressé le panorama entre les années 90 marquées par la guerre civile en Algérie, dont le conflit s'exporte sur le territoire français, pour se poursuivre avec les attentats du 11 septembre 2001 avant de s'achever sur les événements qui ont frappé Paris le 15 novembre 2015. Dès lors, le défi consistait à effectuer le découpage à la fois cohérent et équilibré d’un texte d’une intensité considérable où la fiction s’agrège à la réalité des faits historiques qui ont jalonné cette époque tout en permettant aux lecteurs d’assimiler l’ensemble du champ narratif extrêmement complexe dont il faut se remémorer les différents aspects sur l’espace de périodes plus ou moins longues ponctuant les différentes publications. Après avoir abordé le terrorisme islamiste avec une telle pertinence qui a marqué tous les esprits, il faut bien avouer qu'il y avait de quoi s'enthousiasmer lorsque l'on a appris que Frédéric Paulin allait se concentrer sur cette période sombre de la guerre civile au Liban dont on a tous quelques souvenirs épars et parfois marquants sans pour autant avoir saisi toute la nature des enjeux qui ont entouré ce conflit chaotique où des termes étranges émergeaient parfois des dépêches. On pense aux milices du Hezbollah, aux phalanges chrétiennes, à Tsahal, au poste Drakkar, tout en se remémorant certains lieux comme Beyrouth bien sûr et plus particulièrement certains quartiers ou camps de réfugiés comme Sabra et Chatila, sans parler des attentats sur le sol libanais mais également en France ainsi que ces otages dont les portraits apparaissaient quotidiennement en préambule du journal télévisé. On retrouve bien évidemment tout cela, et bien plus encore, dans le premier opus intitulé Nul Autre Ennemi Que Mon Frère (Agullo 2024) en faisant figure d'événement littéraire lors cette rentrée de l'automne 2024 tant la réputation de Frédéric Paulin n'est pas usurpée quant à sa capacité à faire coïncider, de manière parfaite, ses personnages de fiction dans la réalité des événements qui ont jalonné l'époque qu’il dépeint et que l'on assimile avec une aisance désarmante tant l'écriture est précise et rigoureuse. A partir de là, c’est peu dire que l’on attendait, avec une certaine fébrilité, le second volume de cette trilogie annoncée, intitulé Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre, titre évocateur s’il en est, de la dégradation d’un conflit prenant de plus en plus d’ampleur en dépassant les frontières du Liban et dont le romancier va mettre en évidence les contours complexes ainsi que les enjeux sous-jacents et sinueux qui vont avoir un impact jusqu’au plus haut niveau des instances du gouvernement français. Emporté par l’intensité de cette fresque sombre, on notera avec satisfaction que la maison d’éditions Agullo a opté pour un rythme de parution encore plus soutenu, avec un intervalle de six mois entre les volumes formant la trilogie que Frédéric Paulin a rédigé d’une traite, en nous permettant ainsi de soulager quelque peu la fébrilité de l’attente et de garder en mémoire les différents éléments de l’intrigue, tout en sachant que le roman final, intitulé Que S’Obscurcissent Le Ciel Et La Terre, paraîtra à l’occasion de la rentrée littéraire de l’automne 2025.
23 octobre 1983. Le moins que l'on puisse dire c'est que le commandant Dixneuf, rattaché à l'ambassade française de Beyrouth, est sur la sellette en tant qu'agent de la DGSE qui doit rendre des comptes quant aux manquements des services du renseignement qui n'ont pas été en mesure d'éviter l'attentat du poste Drakkar faisant près de soixante victimes au sein du contingent de soldats français déployés dans la ville. Ainsi, la France devient partie prenante de la guerre civile qui ravage le Liban et ce n'est pas Phillipe Kellermann, officiant comme conseiller après du président Mitterand sur les sujets du Moyen-Orient, qui dira le contraire en apprenant que son fils fait partie des disparus. Mais du côté du Hezbollah, on change déjà de tactique en confiant à Abdul Rassal al-Amine la mission de prendre en otage tout d'abord un ressortissant américain avant de cibler des citoyens français qui vont alimenter l'espace médiatique durant plusieurs années ainsi qu'un certain clivage politique quant à la façon de mener à bien cette résolution d'un conflit qui s'enlise dans la violence. Mais l'enjeu de la libération des otages, c'est également une opportunité pour l'opposition de s'emparer du pouvoir que Michel Nada désormais candidat aux législatives et proche de Charles Pasqua, va saisir en s'éloignant ainsi définitivement des membres de sa famille restés à Beyrouth pour défendre la cause chrétienne. Et tandis que l'on s'entredéchire sur le sujet, c'est désormais une vague d'attentats et d'exécutions, portant la signature d'Action Directe et du Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes et du Proche-Orient, qui frappe Paris et la province.
Autant dire que l'on est dans la continuité de ce qui s'avère être l'une des lectures les plus passionnantes de ces dernières années, sans pour autant vouloir surenchérir, parce qu'il est évident que les qualificatifs visant à définir les textes de Frédéric Paulin perdent finalement de leur substance dans un amalgame de louanges trop outrancières qui n'ont plus beaucoup de sens. Plus parfait que la perfection ? Plus exceptionnel que le récit d'exception ? C'est à voir et à débattre, mais peut-être faudra-t-il s'arrêter sur la notion de chef-d'œuvre quitte à être audacieux pour qualifier avec un enthousiasme bien légitime les deux premiers opus de cette trilogie consacrée à la guerre civile du Liban durant les années 80 et dont on saisit avec une facilité assez déconcertante tout le panorama de l'époque. Portant sur la période de 1983 à 1986, Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre se focalise sur l'aspect sombre des otages détenus au Liban et bien évidemment sur les enjeux qui en découlent, que ce soit les négociations entre le Liban et la France, mais également la lutte de pouvoir trouble entre le gouvernement socialiste de Mitterand à l'opposition conduite par Chirac et Pasqua en saisissant ainsi certains aspects peu reluisants des officines politiques, quel que soit leur bord. Dans ce contexte, on notera une présence plus marquée en France, puisque Frédéric Paulin évoque également toute la série d'attentats à l'explosif perpétrés dans les différents quartiers de Paris en faisant une multitude de blessés et de morts. A partir de là, il est évident que la tension narrative est permanente, ce d'autant plus que le romancier prend soin de décliner son récit sur un registre aussi sobre qu'efficace sans qu'il n'y ait d'ailleurs aucune notion de jugement, même si l'on peut ressentir parfois le désarroi de certains des personnages et plus particulièrement de la juge Sandra Caillaux et de son mari le commissaire Nicolas Caillaux qui tentent d'endiguer cette vague d'attentats tout en composant avec les instances politiques ainsi qu'avec les services de renseignement qui ne leur facilitent pas forcément la tâche. Et comme à l'accoutumée, on retrouve cette homogénéité de la fiction et de la réalité des événements en nous permettant de les percevoir au gré d'une dimension beaucoup plus humaine qui n'est pas dénuée d'émotions tout en nous donnant l'occasion de distinguer parfois certains revers des épisodes tragiques qui ont jalonné cette période extrêmement sombre et trouble. Mais ce qu'il émerge peut-être davantage dans le cours de cette nouvelle trilogie, c'est la densité des personnages fictifs dont on apprécie les failles et parfois même les doutes qui transparaissent parfois dans leurs rapports avec leurs proches que ce soit le commandant Dixneuf avec son père, Philippe Kellerman marqué par le deuil de son fils, mais surtout d'Abdul Rassal al-Amine chef d'un groupe de miliciens du Hezbollah au Liban qui n'est pas complètement dupe et qui entretien une relation trouble avec Zia, devenue à sa manière une combattante active au sein du mouvement. Ainsi, l'ensemble de cette galerie de personnages fictifs devient le fil conducteur des multiples intrigues qui s'entrecroisent sur un registre certes complexe, mais qui demeure pourtant extrêmement limpide tant Frédéric Paulin maîtrise l'ensemble de son sujet dont on saisit au final tous les éléments avec certaines révélations aussi édifiantes que saisissantes qui vont marquer les lecteurs. De cette manière, Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre s'inscrit, comme le volume précédent, parmi les romans essentiels qu'il faut lire afin d'intégrer certains aspects du monde qui nous entoure tout en s'immergeant dans le coeur d'une intrigue absolument fascinante.
Frédéric Paulin : Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre. Agullo 2025.
A lire en écoutant : Once In A Lifetime de Talking Head. Album : Stop Making Sense. 1984 Emi Records Ltd.

Depuis toujours, la littérature noire italienne tient une place de choix au sein de nos contrées francophones avec quelques auteurs emblématiques comme Georgio Scerbanenco et son emblématique enquêteur milanais Duca Lamberti ou le légendaire commissaire Montalbano, stationné en Sicile, que le regretté Andrea Camilleri a mis en scène dans plus d'une trentaine d'ouvrages, ceci sans oublier son homologue parmesan, Franco Soneri, que l'on retrouve chaque année depuis bientôt dix ans au gré des publications de Valerio Varesi qui poursuit l'aventure en nous immergeant dans les contrées brumeuses de cette région méconnue de l'Emilie-Romagne. Mais comme pour ce qui a eu trait aux polars nordiques, ou plus récemment pour ce qui concerne les romans noirs ruraux en provenance des Appalaches et autres contrées reculées des Etats-Unis, on observe un regain d'intérêt pour le "Giallo", terme désignant le mauvais genre en Italie en faisant référence aux fameuses couvertures jaunes habillant la collection mythique de polars de l'éditeur Mondadori. C'est sans doute sur la base de ce constat que la revue des littératures policières 813 a publié tout dernièrement un dossier sur "les beaux jours du Giallo" avec notamment l'intervention de traducteurs français comme Serge Quadruppani, Laurent Lombart, Gérard Lecas et Anatole Pons-Remaux et de spécialistes à l'instar de Claude Combet, Emilio Sciarrino et Fred Prilleux qui mettent en lumière toute une galaxie d'auteurs plus ou moins connus de la littérature noire italienne dans laquelle on peut puiser à satiété sans prendre trop de risques quant à une quelconque déconvenue. En parcourant la dizaine d'articles nous donnant un aperçu complet de la richesse de cette littérature noire transalpine, rares sont ceux qui ne mentionnent pas le romancier sicilien Leonardo Sciascia qui, au détour d'une œuvre littéraire très variée, s'est ingénié à dénoncer les agissements de la mafia par le prisme de la fiction avec des récit de références tels que le crépusculaire 
"La sécurité du pouvoir se fonde sur l'insécurité du citoyen."
Avec Le Chevalier Et La Mort on parlera sans nul doute d'un texte crépusculaire, voire testamentaire, émanant d'un romancier dont il sait que la fin est proche en s'ingéniant, une dernière fois, à mettre en lumière les mécanismes de collusions entre la mafia et les pouvoirs en place ainsi que les tentatives de contre-feux destinées à dissimuler ces rapports occultes. Ce qui caractérise l'œuvre de Leonardo Sciascia, c'est sa clairvoyance et sa concision que l'on retrouve dans ce très bref roman qui prend l'allure d'une sotie, ces farces satyriques du Moyen-Âge destinées à mettre en lumière les travers de la société. Une critique sociale grinçante donc, chargée de symbolismes à l'image de la gravure d'Albrecht Dürer où l'on voit ce preux Chevalier chevauchant sa monture, accompagné de la Mort et du Diable qui rôdent et que l'on ne peut manquer de comparer à la trajectoire de cet Adjoint désabusé qui tente malgré tout de démêler le faux du vrai en dépit des dangers qui l'entourent tandis qu'il évolue dans les arcanes des salons feutrés d’une bourgeoisie immorale. On appréciera également, sans que cela ne soit jamais pesant, le côté érudit d'un récit chargé de notes poétiques qui nous ramène également au parcours de son auteur qui a fait également office de lanceur d'alerte quant aux dangers en rapport avec la manipulation des groupuscules terroristes faisant parfois office de fusibles pour masquer d'autres exactions servant à dissimuler des arrangements contre nature avec les autorités, les réseaux mafieux et d'autres entités extrémistes. On retrouve donc tout cela dans Le Chevalier Et La Mort, au gré d'une enquête vacillante tout comme son personnage central au regard lucide qui sait parfaitement de quoi il en retourne sans qu'il ne lui soit possible d'en rendre compte à qui que ce soit sans mettre son entourage en péril. Mais en dépit du danger, il émane du roman cette notion de courage et cette volonté de traduire la vérité coûte que coûte qui font que Le Chevalier Et La Mort s'inscrit dans ce qui apparaît comme une vision éclatante des travers d'une société italienne laminée par les dérèglements sociaux la conduisant vers une logique de violence implacable que Leonardo Sciascia a su dépeindre avec un discernement magistral que l'on retrouve dans l'ensemble de son oeuvre.