Horace McCoy : Un Linceul N’a Pas De Poches. A la une.
La relation ne date pas d'hier puisque Gallimard publie en 1946 Un Linceul N'a Pas De Poches dans la Série Noire en faisant d'Horace McCoy, le premier romancier américain à intégrer la mythique collection dirigée par Marcel Duhamel qui traduit l'ouvrage en collaboration avec Sabine Rebitz. C'est d'ailleurs cette même année que paraît dans la catalogue Du Monde Entier, On Achève Bien Les Chevaux, également traduit par Marcel Duhamel et dont la fameuse adaptation au cinéma par Sydney Pollack en 1969 contribuera à une certaine reconnaissance posthume d'Horace McCoy qui est mort en 1955 dans l'indifférence générale. Ayant exercé une multitude de métiers, dont journaliste et scénariste pour Hollywood, vétéran héroïque de la première guerre mondiale, il a publié tout au long de sa vie de nombreuse nouvelles dans les « pulps » avant de se lancer dans l'écriture de romans dans lesquels figurent le cadre de la Grande Dépression des années 30 qui l'ont véritablement marqué, en prenant soin de mettre en exergue les injustices sociales bien éloignées du fameux rêve américain. Et autant dire que dans le contexte de l'époque, alors qu'il achève en 1936 Un Linceul N'a Pas de Poches, le texte ne trouve pas preneur auprès des maisons d'éditions des Etats-Unis pour finalement être publié en 1937 en Angleterre. Portrait sombre d'un pays en proie à la corruption et à une discrimination raciale larvée, Horace McCoy s'emploie ainsi à dresser un panorama social sans concession par le prisme d'un journaliste ne dérogeant jamais à ses responsabilités en dépit des menaces qui pèsent sur lui. Si l'on retrouve le texte dans le recueil des éditions Quarto rassemblant l'ensemble de l'œuvre du romancier américain dont les traductions ont été révisées par Michael Belano, Un Linceul N'a Pas De Poches intègre désormais la collection Classique de la Série Noire avec une préface inédite de Benoît Tadié qui fait en sorte de contextualiser ce récit tragique avec le parcours de vie d'un auteur qui n'a pas rencontré son public avec des romans jugés beaucoup trop sombres pour une contrée aspirant à promouvoir ce fameux "American way of life" qu'il s'est employé à fusiller.
Ne pouvant plus tolérer l'indulgence dont fait preuve le Times Gazette vis-à-vis des proches des annonceurs et autres financiers du quotidien, le journaliste Mike Dolan annonce sa démission immédiate à son rédacteur en chef venant de lui refuser la parution de son article dénonçant la corruption dans le milieu du base-ball. Pour obtenir davantage de liberté et d'indépendance, il crée le Cosmopolite, un hebdomadaire qui a pour objectif de mettre en lumière les frasques et les malversations des notables de la région en comptant sur l'aide de Myra Barnovsky et d'Eddie Bishop qui vont le seconder dans l'élaboration du magazine. Et après bien des péripéties pour rassembler l'argent nécessaire, Mike Dolan se lance dans la rédaction de reportages mettant à jour des scandales touchant des édiles locaux peu scrupuleux qui tentent par tous les moyens d'étouffer les affaires. Mais malgré les tentatives de collusion ou d'intimidation, le journaliste fait preuve de plus en plus de témérité, quitte à mettre sa vie en danger pour arriver à ses fins, en infiltrant notamment le mouvement des Croisés qui n'ont rien à envier, en matière de violence, au Ku Klux Klan dont ils sont issus.
Afin de se situer dans le contexte de l'époque durant laquelle se déroule Un Linceul N'a Pas De Poches, il importe vraiment de lire la préface de cette édition Classique de la Série Noire afin de saisir quelques aspects de la vie d'Horace McCoy qui rejaillissent dans le parcours de Mike Dolan, notamment pour tout ce qui a trait à son expérience dans le journalisme durant la période où l'auteur séjourna dans l'état du Texas. Plusieurs protagonistes empruntent d'ailleurs quelques traits de personnalité à l'entourage du romancier alors qu'il fréquentait notamment le Little Theater de Dallas en tant qu'acteur au sein de cette troupe d'amateur. On notera donc qu'Un Linceul N'a Pas De Poches prend une tournure autobiographique, quand bien même l'attitude de Mike Dolan revêt une dimension sacrificielle extrême afin de faire valoir un jusqu'au boutisme tragique dans cette lutte contre la corruption et la montée de l'extrême droite s'inscrivant dans des activités de discriminations raciales criminelles incarnées par ces fameux Croisés, émules du Ku Klux Klan. Puis en arrière plan, Horace McCoy fait également allusion à la montée en puissance du fascisme incarné par Hitler et Mussolini, en préambule d'une guerre apparaissant comme inéluctable. A partir de là, on ne peut s'empêcher à la lecture de ce texte, de faire certains parallèles avec l'actualité mondiale qui nous touche et plus particulièrement avec ce qui se déroule aux Etats-Unis de nos jours. Véritable brûlot sans concession, on comprendra les difficultés qu'a connu Horace McCoy pour faire publier ce roman qui fut rejeté par les maisons d'éditions américaines, ce d'autant plus qu'il fait également allusion au soutien de l'entourage de Mike Dolan appartenant à cette mouvance communiste qui émerge dans le pays, bien avant les débuts de la répression du maccarthysme prenant son essor durant les années 50. Avec ce roman très dense, on suivra donc cette création assez chaotique d'un hebdomadaire qui préfigure le journalisme d'investigation de cette presse écrite héroïque qui connaîtra son apogée au début des années 70 avec la fameuse affaire du Watergate. Criblé de dettes, Mike Dolan apparaît comme un individu un peu fantasque et extrêmement impulsif qui fait parfois preuve d'une certaine maladresse, notamment à l'égard des femmes qui tombent sous son charme alors que seul compte pour lui la montée en puissance de son magazine en faisant fi des menaces pesant sur lui, dans une inconscience totale qui lui coutera cher. A certains égards, le récit prend même des allures de western, alors qu'il faut fourbir les armes afin de protéger la diffusion du périodique dans les kiosques en s'adjoignant quelques gorilles peu commodes. Ainsi, Un Linceul N’a Pas De Poches, se révèle dans sa noirceur au gré d’un portrait social sans concession reflétant l’état d’esprit de l’époque qui s’inscrit dans ce racisme et cette discrimination ordinaires où l’on traite les domestiques de « braves nègres » et où l’on mentionne qu'un théâtre amateur devient "un repère" d’homosexuels et de lesbiennes et qui en font un classique incontournable, bien à l’opposé de ce fameux rêve américain qu’Horace McCoy dissout avec ferveur.
Horace McCoy : Un Linceul N’a Pas De Poches (No Pockets In A Shroud) Série Noire 2024. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Rebitz et Marcel Duhamel, révisée par Michael Belano.
À lire en écoutant : Sabrosa de Beastie Boys. Album : Communication. 1994 Capitol Records, LLC, Grand Royal and Beastie Boys.
Si elle a endossé le rôle d'actrice et de scénariste, c'est la réalisation de deux documentaires portant sur des faits divers qui lui ont inspiré l'écriture de son premier roman récompensé en 2021 par le prestigieux Grand Prix de Littérature Policière saluant cette analyse des violences intrafamiliales dont elle décortique les mécanismes impitoyables conduisant au meurtre. Il faut dire qu'avec
Service de presse.
Toutes les bonnes chose ont une fin mais on regrettera bien évidemment le fait que la série des investigations de la procureure Chastity Riley s'achève avec River Clyde ce dernier roman de Simone Buchholz qui semble donc avoir fait le tour de cette héroïne hors-norme dont elle a distillé les récits en publiant dix ouvrages parmi lesquels cinq sont traduits en français par Claudine Layre pour la collection Fusion des éditions de l'Atalante, dirigée par Caroline de Benedetti et Emeric Cloche, bien connus dans le milieu de la littérature noire avec leur association
Véritable fil conducteur de la narration, le fleuve donnant son titre au roman River Clyde devient une espèce d'entité magique faisant office de passeur entre le monde invisible et l'univers chamboulé de Chastity Riley qui tente de se remettre des événements que l'on a découvert dans 
On dit de lui qu'il est un obsessionnel-compulsif, maniaco-dépressif, rétenteur anal, paranoïaque et schizophrène qui se révèle également extrêmement érudit notamment pour tout ce qui a trait à la Floride où il a toujours vécu. Pourtant durant son incarcération Serge A. Storms s'est merveilleusement bien entendu avec Coleman un junkie complètement abruti qu'il a pris sous son aile à sa sortie de prison. Ne s'embarrassant pas trop de la morale, les deux compères acceptent de prendre part à cette formidable escroquerie à l'assurance que la sculpturale Sharon leur propose afin d'assouvir leur train de vie plus que dissolu avec notamment une consommation immodérée de substances illicites. Mais le projet tourne court et voilà que le trio se lance à la poursuite d'une mallette contenant cinq millions de dollars en sillonnant les routes pour se rendre jusqu'aux Keys en croisant de près ou de loin le séducteur le plus maudit de la région, l'assureur le plus véreux de l'état, le cartel le plus minable du pays, le groupe de motards le plus nul du monde et le propriétaire de camping le plus odieux de l'univers. Mais quoi qu'il advienne, rien n'empêchera Serge le psychopathe de regarder les matchs baseballs des World Séries quitte éliminer, avec une inventivité sans égale, tous les obstacles qui se présentent à lui. Et autant dire qu'ils sont bien nombreux.
Si les récits de Tim Dorsey prennent une forme outrancière, on notera que la seule faute de goût de l’auteur réside dans le fait de nous avoir quitté prématurément en 2023 à l’âge de 62 ans en laissant désormais orphelin Serge A. Storm et la kyrielle d’individus fantasques qui l’ont accompagné durant toute la série d’aventures déjantées et burlesques dont les ressorts comiques frisent le génie. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Florida Roadkill n’a rien d’un roman foutraque qui partirait dans tous les sens, sans aucune maîtrise. Bien au contraire, on relèvera le sens aigu de la mise en scène de l’auteur qui réussit à contrôler l’ensemble des intrigues éparses du roman afin de faire en sorte d’arriver à une formidable conjonction des événements qui s’emboîtent à la perfection au gré d’une course poursuite finale décapante. S’il présente tous les aspects du serial killer, on apprécie chez Serge A. Storm le choix de ses victimes ainsi que son inventivité dans la manière de les éliminer qui ne manquera pas de réjouir les lecteurs avec ce sentiment d’exutoire qui émerge en permanence. Il faut dire qu’elles sont gratinées les crapules odieuses qui côtoient ce tueur redoutable qui n’est pas dénué d’un certaine sensibilité notamment à l’égard de l’environnement qui l’entoure et qu’il entend bien préserver à sa manière, tout en tenant compte de ses intérêts et de ceux de Coleman, son abruti d’acolyte qui l’accompagne durant toutes ses aventures de Tampa, jusqu’au bout des Keys. Mais Florida Roadkill, c’est aussi l’occasion de présenter les différents aspects méconnus et décalés du Sunshine State que ce soit les bars les plus originaux qui existent vraiment et que ses protagonistes fréquentent au gré de circonstances parfois complètement farfelues, ou que la librairie de Haslam que Jack Kerouac fréquentait assidûment et qui a malheureusement mis la clé sous la porte en 2020. Et puis on apprécie véritablement ces portraits d’individus hors-normes ainsi que leurs parcours chaotiques tout en mettant en exergue, sur un registre extrêmement féroce, les dysfonctionnements sociaux d’une région magnifique suscitant certaines convoitises redoutables que Tim Dorsey dépeint avec cette ironie mordante qui le caractérise. Ainsi, Florida Roadkill se révèle être un roman noir faisant également office de guide touristique aussi déjanté qu’hilarant qui s’inscrit dans la dimension d’une originalité résolument hors-norme.