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roman noir - Page 4

  • THIERRY JONQUET : MYGALE. ENGLUÉS DANS LA TOILE.

    Capture d’écran 2025-11-17 à 19.35.06.pngComme Pascal Garnier, il nous a quitté beaucoup trop tôt, à l'âge de 55 ans, en laissant derrière lui une oeuvre composée de 16 romans noirs dont certains demeurent emblématiques en faisant de lui l'une des grandes figures de la littérature noire engagée, plus particulièrement de ce fameux courant du néo-polar français, tout en cultivant une grande discrétion afin de mettre davantage en avant les thèmes sociaux qu'il évoquait dans ses livres s'articulant autour d'individus aux vies brisées et de faits divers âpres et angoissants. Né à Paris en 1954, Thierry Jonquet de par sa multitude de métiers qu'il va exercer dans des domaines tels que les unités de gériatries, les foyers ou les sections d'éducation spécialisée, est amené côtoyer une population marginalisée composée de laissés pour compte et même de délinquants qui vont devenir la source d'inspiration de l'ensemble de ses intrigues que ce soit en tant que romancier, mais également en tant que scénariste. Il mènera ainsi ces deux carrières de front avec un certain succès puisqu'on lui doit quelques romans noirs notables à l'instar des Orpailleurs (Série Noire 1993) et de Moloch (Série Noire 1998) mettant en scène le commandant Rovère  et la juge Lintz qui deviendront les personnages principaux de la série Boulevard du Palais pour laquelle Thierry Jonquet est crédité au scénario de deux épisodes, poste qu'occuperont également Pierre Lemaître et Cary Ferey. C'est avec Mygale, son troisième roman, qu'il intègre la Série Noire en contribuant à asseoir sa notoriété avec cette relation entre un chirurgien réputé et une femme qui semble vivre sous son emprise dans le jeu trouble de rapports destructeurs et dont on ignore qui est la victime et qui est le bourreau. Un roman chargé d'ambiguïté qui séduira le réalisateur espagnol Pedro Almodovar qui l'adaptera librement au cinéma en marquant ses retrouvailles avec Antonio Banderas endossant le rôle principal de La Piel que habito (La Peau que j'habite).

     

    thierry jonquet,mygale,folio policier,roman noir,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,littérature noire française,polar contemporain,néo polar français,avis de lecture,blog littéraireDans la région parisienne, Richard Lafargue est un chirurgien dont la réputation n'est plus à faire, et qui gravite dans les milieux les plus aisés en fréquentant les soirée mondaines au bras d'Ève, une jeune femme mutique d'une éblouissante beauté qui se retrouve chaque soir enfermée dans une vaste chambre d'un domaine magnifique niché au coeur d'un superbe parc. Quelles sont ces étranges rapports qu'ils entretiennent et dont on distingue la complexité dans le sourire énigmatique de cette femme contrebalançant avec cette colère permanente qui semble animer le praticien ? 
    Dans le sud de la France, Alex Barny a trouvé refuge dans une maison nichée dans la garrigue après avoir braqué une banque, abattu un policier et pris une balle dans la jambe. Détenteur d'un butin conséquent, il tente de se rétablir peu à peu en se sachant rechercher par toutes les forces de police. Pour quitter le pays, il lui faut donc changer de visage et surtout retrouver son ancien complice Vincent Moreau dont il est sans nouvelle.
    Et puis dans cette cave obscure, il y a cet homme enchaîné qui se demande ce que peut bien vouloir son geôlier avec qui il commence à entretenir une relation troublante d'amour-haine débouchant sur des rapports chargés d'ambiguïté. 

     

    Publié en 1984, à une époque où le genre du thriller français était encore inexistant, Mygale fait office de roman précurseur avec une trame narrative déroutante qui joue sur la temporalité afin de mettre en place un retournement de situation destiné surprendre le lecteur tout en distillant cette tension et ces interrogations qui imprègnent le récit. Mais que l'on ne s'y trompe pas, le récit s'articule autour des rapports troubles entre Richard Lafargue et cette mystérieuse Ève dont on se demande ce qui la pousse à rester auprès de cet individu qui la malmène de manière ignoble tout en faisant preuve d'égard et de prévenance. C'est d'ailleurs une interaction similaire qui s'instaure entre ce geôlier au comportement sadique et son prisonnier qui va développer une sorte de syndrome de Stockholm à mesure que les conditions de détentions semblent s'améliorer mais qui s'interroge toujours sur les raison de sa détention dans cette cave où il est reclus. Avec une peu moins de 160 pages, Thierry Jonquet distille sur un registre extrêmement sobre cette relation toxique entre bourreau et victime qui s'inscrit dans une économie de moyen afin de préserver le réalisme d'un récit cohérent et fascinant dont le schéma tout en tension va être repris par une multitude d'auteurs, dans le domaine du thriller psychologique notamment. Mais si le retournement de situation est bien au rendez-vous, Thierry Jonquet n'abuse jamais du procédé et fait en sorte de ne jamais céder à la grandiloquence des coups d'éclats ou du sadisme qui anime ses personnages pour se concentrer davantage sur le désarroi qui en découle tout en nous invitant à une réflexion quant à la douleur de la perte d'un être cher mais aussi de la quête d'identité que ce soit pour Vincent Moreau ou plus particulièrement pour Alex Barny dont on apprécie la simplicité avec laquelle l'auteur dépeint son parcours vers la délinquance qui en fait un modèle du genre dont bon nombre de romancier devrait s'inspirer. A partir de tous ces éléments de simplicité, de sobriété et d'efficacité, on parlera d'un style redoutable qui fait de Thierry Jonquet un auteur incontournable dont les textes demeurent d'actualité à l'instar de Mygale, roman mythique et machiavélique qui n'a pas vieilli d'un iota et qu'il convient de découvrir, même pour les amateurs éprouvés de thriller qui trouveront les fondements essentiels de ces intrigues parallèles et de leur convergence au terme d'une scène final aussi abrupte que saisissante. 

     

    Thierry Jonquet : Mygale. Folio Policier 1995.

    A lire en écoutant : The Man I Love d’Ella Fitzgerald. Album : Ella Fitzgerald Sings the George and Ira Gershwin Song Book. 2017 Verve Label Group.

  • Mathilde Beaussault : Les Saules. Dans la coulée.

    Capture d’écran 2025-11-14 à 21.48.36.pngPrimo romancière récipiendaire du Grand Prix de la Littérature policière 2025, on est surpris par le fait que cette professeur de français ne se prédestinait pas, de prime abord, à écrire un roman policier ou même un roman noir, littérature de genre qu'elle ne lit qu'occasionnellement. Est-ce à dire que Les Saules de Mathilde Beaussault est un polar par accident et que l'autrice se prédestinait davantage à évoquer cette enfance passée sur les terres de la Côte d'Armor où les branches  tombantes des saules caressent la surface froide de cette rivière de l'Arguenon qui jouxte la ferme familiale qui l'a vue grandir ? La réponse se trouve sans doute au sein des pages de ce texte entamé dans la quarantaine où la romancière distille les fragments de cette jeunesse bretonne dans ce qui apparaît comme un roman policier aux connotations rurales débutant avec la mise à mort de ce cochon que l'on dépèce devant le hangar avant que l'on ne se penche sur une autre tuerie bien plus sordide. Mais outre l'inspiration qu'elle puise dans l'environnement rural de son enfance, il y a sans doute quelques éléments de son cursus dans la filière des lettres à la faculté de Rennes ainsi que son parcours en lettre moderne pour devenir professeur du second degré que l'on retrouve dans la maîtrise d'un premier texte saisissant qui a séduit bon nombre d'amateurs de littérature noire ainsi que le jury exigeant de ce Grand Prix de la Littérature policière qui n'est pas usurpé. On dira même, sans être présomptueux, qu'il s'agit là d'une des belles découvertes de l'année 2025 et que l'on se réjouit d'ores et déjà de retrouver Mathilde Beaussault très prochainement puisqu'elle annonce la parution, chez Seuil/Cadre Noir, d'un second roman noir se déroulant une nouvelle fois en Bretagne. 

     

    mathilde beaussault,les saules,éditions du seuil,cadre noir,roman noir,roman policier,chronique littéraire,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré. grand prix de la littératureC’est l’émoi du côté de la Basse Motte, ce lieu-dit de la Bretagne où l’on a découvert le corps sans vie de Marie flottant dans la coulée, ce bras mort de la rivière bordée de saules. Qui pouvait bien vouloir à cette jeune fille de dix-sept ans dont le meurtre par strangulation ne fait aucun doute. Belle à couper le souffle suscitant autant de convoitise que de jalousie, le décès de Marie sème le trouble au sein de la communauté tandis que la gendarmerie s’emploie à identifier l’auteur de ce crime sordide en interrogeant l’entourage de la victime dont la personnalité se dévoile peu â peu en révélant un certain mal-être. Témoin de toute cette agitation, il y a Marguerite cette petite fille mutique que tout le monde pense simple d’esprit en subissant les quolibets de ses camarades. Délaissée par ses parents qui travaillent sans relâche pour maintenir, tant bien que mal, la ferme à flot. La fillette trimbale donc sa solitude du côté de la rivière où elle a bien vu quelque chose la nuit où Marie, qu’elle adorait, a été assassinée. Mais qui ferait attention à une petite fille débraillée, aux cheveux sales, qui ne s’exprime jamais et que l’in regarde de haut. Alors Marguerite observe ces femmes et ces hommes qui s’entredéchirent sur fond de rivalités, de rancoeurs et de rumeurs malsaines qui brouillent les cartes de cette quête de vérité. 


    Avec Les Saules, il est bien question de la terre mais dans tout ce qu’elle a de plus âpre et d’universelle, ce qui fait que l’on s’éloigne d’entrée de jeu d’une Bretagne caricaturale pour intégrer un environnement rural que Mathilde Beaussault magnifie sans effet ostentatoire au gré d’une langue subtile faite d’évocations aux entournures poétiques qui ne sont pas dépourvues de ce regard acéré d’une confondante justesse quant aux dynamiques sociales qui animent cette communauté villageoise. Et c’est d’entrée de jeu que l’on saisit cette puissance évocatrice dans tout ce qu’elle a de plus tragique alors que l’on observe ce corps immergé dans ce cours d’eau dans lequel se reflète la silhouette tombante des saules pleureurs, nous rappelant immanquablement Le dormeur du val de Rimbaud. Impossible donc de ne pas céder au charme de cette écriture d’une délicatesse d’orfèvre mettant en exergue ce bout de terre meurtrie par ce drame qui va bouleverser les castes de ce qui apparaît comme une lutte sociale sur fond d’enjeux écologiques que la romancière intègre subtilement dans le cours de l’intrigue. Et s’il s’agit bien d’une intrigue policière, on notera que Mathilde Beaussault s’est employée à disloquer les code du genre non par défi, mais dans une espèce de grâce naturelle qui se décline principalement dans le regard de Marguerite, cette petite fille au comportement décalé que personne ne comprend et que l’on rejette, Ainsi, les enquêteurs sont relégués aux second plan que ce soit André le capitaine de gendarmerie quelque peu dépassé par les événements ou Arlette officière de police judiciaire davantage aguerrie à ce type d’investigations sensibles. Là également, la dynamique de la narration prend une toute autre allure bien plus réaliste avec cette succession de convocations au poste de gendarmerie où les proches de Marie, plus ou moins suspects, vont se confier auprès des enquêteurs avec une bonne volonté toute relative dont on appréciera la retranscription fluide et originale nous permettant d’entrer dans la confidence de ces hommes et de ces femmes marqués par la disparition de l'adolescente. De cette manière, on distingue les contours de la personnalité de la victime ainsi que quelques traits de caractères des proches dévastés mais également de entourage au comportement ambivalent d'où émerge quelques opinions discutables tout en donnant une certaine profondeur à leur personnalité. Et c'est à la lecture de ses interrogatoires que certaines révélations affleurent tandis que, paradoxalement, l'enquête s'enlise avec ce sentiment d'incertitude qui devient de plus en plus prégnant quant à l'identité du meurtrier. A partir de là, Mathilde Beaussault s'écarte définitivement du schéma classique du roman policier pour nous entraîner sur un registre beaucoup plus sombre où les comptes se règlent en dehors du cadre régit par les autorités et en fonction des intérêts troubles de chacun des protagonistes révélant leur part d'ombre tout comme celle de l'assassin de Marie. Et que ce soit pour Marie ou Marguerite, c'est de la terrible perte d'innocence dont il est finalement question dans Les Saules au gré d'un roman d'une superbe ampleur et d'une originalité sans commune mesure qu'il convient de lire toute affaire cessante pour découvrir la richesse d'une écriture maîtrisée de bout en bout, tout comme l'intrigue surprenante à plus d'un titre. Sans nul doute, l’une des belles révélations de l’année.

     

    Mathilde Beaussault : Les Saules. Editions Seuil/Cadre Noir 2025.

    A lire en écoutant : Pendant que les Champs brûlent de Niagara. Album : Religion. 2010 Polydor.

  • Jim Thompson : Pottsville, 1280 Habitants. Noir c'est noir.

    Capture d’écran 2025-10-26 à 13.19.37.pngToutes les occasions sont bonnes pour parler de ce roman noir légendaire, ce d’autant plus lorsque le romancier Jean-Jacques Busino vous offre l’ouvrage dans sa version originale, publié en 1964 et affichant un prix de vente de l’époque s’élevant à 40 cents. Pop. 1280 de Jim Thompson figurera dans la mythique Série Noire en 1966, en endossant le prestigieux numéro 1000 de la collection, avec une traduction quelque peu tronquée du directeur de la maison d’éditions, Marcel Duhamel himself, ainsi qu’une soustraction de cinq habitants puisque l’on passe à 1275 Âmes (Série Noire 1969). On s’écharpera sans doute à définir qu’elle est le meilleurs roman de l’oeuvre magistrale de ce romancier iconique dont les textes figurent, aujourd’hui encore, au Panthéon de la littérature noire, avec cette saisissante capacité à capter les sombres tréfonds de l’âme humaine dont il nous dévoile les tourments obscurs et abjects avec des personnages emblématiques telles que le shérif Nick Corey, incarnation du nihilisme extrême. Le paradoxe de ce talent fou, c’est que Jim Thompson n’a jamais véritablement connu la consécration de son vivant et qu’il a effectué une kyrielle de jobs alimentaires afin de subvenir à ses besoins, en passant de groom dans un hôtel où il fournit la clientèle en drogue et en alcool, pour ensuite travailler avec son père dans les champs de pétrole du Texas, puis rédiger des articles pour de la presse à scandale ainsi que des textes pour les pulps avant de se lancer finalement dans l’écriture de romans suscitant l’intérêt de Stanley Kubrick avec qui il collaborera en tant que scénariste sur L’Ultime Razzia et Les Sentiers De La Gloire, même si sa carrière au sein de l’industrie hollywoodienne se révélera peu fructueuse. C’est donc tout le chaos de ce parcours de vie que l’on retrouve dans l’oeuvre de Jim Thompson suscitant un regain d’intérêt, avec la publication de l’ensemble de ses textes dans une autre collection prestigieuse, Rivages/Noir sous la houlette de Capture d’écran 2025-10-26 à 22.00.55.pngFrançois Guérif qui fait en sorte de retraduire ses romans dans leurs versions intégrales. Dès lors, on bénéficiera en 2016 d’une excellente traduction de Jean-Paul Gratias restituant l’intégralité de l’atmosphère âpre de Pop. 1280 dont le titre en français retrouve ses cinq habitants disparus avec Pottsville, 1280 Habitants (Rivages/Noir 2016) où figure sur la couverture granuleuse de l'ouvrage, la silhouette de cet homme endormi sur une chaise, posté devant le bureau du shérif. On ne compte plus vraiment toutes les réimpressions en français de ce chef-d'oeuvre qui sera adapté à une seule reprise au cinéma en 1981 par Bertrand Tavernier qui transposera l'action dans l'Afrique coloniale française avec Capture d’écran 2025-10-26 à 22.07.42.pngCoup De Torchon en restituant avec beaucoup de justesse tout l'aspect du racisme ambiant que Jim Thompson dénonçait sous la forme de cette ironie grinçante qui imprègne son texte. Ainsi, pour cette année 2025, on notera une nouvelle édition avec une superbe illustration de Miles Hyman ornant la couverture du livre et d'où émerge la tension latente de cette somptueuse incarnation du mal dans un dépouillement de moyen absolument magistral et qui demeure ce qui se fait encore de mieux dans le genre du roman noir. Un véritable classique, bien au-delà des genres d'ailleurs. 

     

    IMG_2618.jpegEn 1917, Nick Corey officie comme shérif du comté de Pottsville, petite bourgade du Texas, comptant à peine 1280 administrés qu’il fait en sorte de laisser tranquille au grand dam de certains d’entre eux qui envisagent de voter pour le candidat rival qui semble beaucoup plus impliqué que celui qu’ils jugent comme un véritable fainéant, peu impliqué dans son travail. Il faut dire qu’il apparait plutôt placide, un brin stupide ce d’autant plus qu’il se fait humilier par deux souteneurs qui tiennent le bordel de l’agglomération ainsi que son homologue de la ville voisine qui n’hésite pas à lui botter le cul. Et pour couronner le tout, Nick Corey doit composer avec sa femme Myra qui lui mène la vie dure et son beau-frère Lennie, véritable voyeur, qui entretient une relation trouble avec sa « soeur » au vu et au su de toute la communauté qui se moque de ce mari cocu. Mais plus malin qu’il ne laisse paraître, Nick Corey est bien décidé à faire le ménage dans sa vie. Et tant pis s’il y a de la casse avec une succession de morts qui s’accumulent.

     

    Capture d'écran 2025-10-27 104454.pngSi Nick Corey est la figure emblématique de la noirceur humaine, il incarne sans nul doute certains aspects de la figure tutélaire paternelle, puisque le père de Jim Thompson officia comme shérif à la même époque où se déroule l’intrigue. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que l’auteur emprunte cette double personnalité du sociopathe  officiant au sein des forces de l’ordre, en se référant notamment à Lou Ford, adjoint du shérif tourmenté dans L’Assassin Qui Est En Moi (Rivages/Noir 2025), autre chef-d'œuvre du roman noir qui contribua à assoir la réputation du romancier. Mais Pottsville, 1280 Habitants se distingue de par sa tonalité grinçante et mordante qui imprègne l’ensemble de l’intrigue, véritable réquisitoire féroce, prenant l’allure d’une étude de mœurs de la société de ces petites localités du sud des Etats-Unis de l’époque, mais dont certains aspects restent d’actualité. S’il apparait complètement stupide, parfois dépassé, c’est pourtant avec la terrible acuité du discernement de Nick Corey que l’on perçoit, sous la forme d’une ironie tragique, les dysfonctionnements de la communauté qu’il administre et plus particulièrement la discrimination raciale et les discordances de caste qui prévalent dans tout le pays. Mais que l'on ne s'y trompe pas, derrière cette naïveté et cette bêtise de façade, le shérif n'a rien du défenseur des faibles et des opprimés qu'il exploite sans vergogne tout comme les notables et les membres de son entourage qu'il manipule pour parvenir à ses fins quitte à les éliminer en faisant endosser la faute sur d'autres personnes. Et à mesure que progresse le récit, on pénètre véritablement dans la psyché de cet individu redoutable dont la monstruosité confine à la folie tandis qu'il joue sur le registre de la séduction, mais également de la menace à peine voilée pour composer avec Rose Hauck sa maîtresse ainsi qu'Amy Mason, une femme charmante qu'il souhaitait épouser avant de tomber dans les griffes de l'odieuse Myra avec qui il s'est finalement marié, ce qui ne va pas l'empêcher de la séduire à nouveau. Les rapport sont également biaisés avec Ken Lacey, officiant comme shérif du comté voisin qui se montre odieux envers lui, tout comme les deux proxénètes qui ne se gênent pas pour l'humilier en public, tout en lui remettant son enveloppe afin qu'il ferme les yeux sur leurs activités. Il en découle une atmosphère fiévreuse, voire poisseuse que Jim Thompson décline sur un registre licencieux renforçant le malaise qui émane d'un texte sobre et percutant à l'équilibre redoutable où les crimes de Nick Corey s'enchaînent de manière abrupte, souvent très surprenante, sur une déclinaison de plans machiavéliques d'une efficacité à toute épreuve qui font de Pottsville, 1280 Habitants, un modèle du genre.

     

     

    Jim Thompson : Pottsville, 1280 Habitants (Pop. 1280). Editions Rivages/Noir 2025. Traduit de l'anglais (USA) par Jean-Paul Gratias.

    A lire en écoutant : Little Red Rooster de The Rolling Stones. Album : Flashpoint. 2012 Promotion B.V.

  • STEVE WEDDLE : LE BON FILS. ILLUSIONS PERDUES.

    steve weddle, le bon fils, éditions gallmeister, roman noir, usaUne nouvelle fois, nous partons à la rencontre de cette Amérique profonde avec Le Bon Fils, premier roman de Steve Weddle qui présente des scènes de vie du quotidien désenchanté des habitants d’une petite ville située à la frontière de l’Arkansas et de la Louisiane. Crise économique et petite délinquance sont les cocktails détonants pour une population enlisée dans la désillusion et l’absence de perspective d’avenir conjugée à une spirale de violence qui vire parfois au drame sordide. Sur l’autel des sacrifiés, c’est la jeunesse qui fait les frais de cette précarisation avec cette propension effrayante à trouver refuge dans la consommation de stupéfiants dont la fabrication et le trafic deviennent l’unique ressort économique de la région suscitant de ce fait toutes les convoitises.

     

    Roy Allison aura beau faire, il restera toujours le garçon qui a tué ses parents lors d’un accident de la route alors qu’il était sous l’emprise de la drogue. Une alternance de délits et de frasques agrémentée de séjours en prison ont émoussé ses vélleités de révolte et désormais hébergé chez sa grand-mère il aspire à une vie plus paisible. Mais il est parfois difficile de s’en tenir à une ligne de conduite honorable lorsque l’on ne parvient pas à conserver son job en vous jetant constamment votre passé à la figure. Et puis cette misère sociale est comme un cancer qui vous empêche d’avancer. Mais coûte que coûte Roy Allison se frayera un chemin pour s’extriper d’un destin foireux, même si pour cela il doit trahir tout en faisant usage d’une violence aussi déterminée que calculée.

     

    S’agit-il d’un roman choral ou d’un recueil de nouvelles ? On ne saurait le dire vraiment et c’est peut-être pour cette raison que le roman de Steve Weddle s’avère extrêmement troublant avec une narration confuse dont on peine à trouver le sens au niveau de l’intrigue. C’est d’autant plus dommageable qu’il faut bien reconnaître l’excellente mise en scène des dix-huit chapitres composant le roman. Chacun d’entre eux portent des titres parfois singuliers soulignant d’autant plus cette sensation de nouvelles où l’auteur dénonce tour à tour les spirales infernales de la délinquance et du surendettement, les ravages de la drogue et de ses réglements de compte liés aux trafics, l’écho de la guerre dont les répercussions bouleversent ces parents plongés dans un deuil bien trop prématuré. Sur fond de récession et de ralentissement économique on perçoit l’enlisement d’une société qui ne peut trouver d’avenir pour sa jeunesse que dans le baseball qui cesse d’être un jeu pour devenir un enjeu lié aux bourses d’étude que l’on peut obtenir en fonction d’un hypothétique potentiel dans ce sport complexe. On est loin des récits de rednecks associaux pour se plonger dans un univers déliquescent où l’on s’efforce de survivre du mieux que l’on peut afin de préserver un semblant d’espoir.

     

    C’est lorsque l’on aborde le récit dans son ensemble que les difficultés surviennent à l’instar de la kyrielle de personnages qui se manifestent parfois de manière très fugace et dont certains sont dépourvus d’identité comme le fils de Champion Tatum qui apparaît dans les chapitres Champion et Le Truc Avec des Plumes. On ignore également l’identité du mari de Nancy (chapitre All’Star) et du petit frère de Dougie Robinson qui intervient de manière déterminante dans le chapitre La Fumée se Dissipe. Pour corser le tout, ces deux protagonistes sont déclinés sur le point de vue narratif interne tout comme les parties concernant Roy Allison, acteur central du roman, son cousin Cleovis Potterfield (chapitre A Crédit) ainsi qu’un mystérieux personnage prénommé Doyle (chapitre Réception). Néanmoins dans le chapitre Ce Genre de Tête, Roy Allison est subitement conjugué sur le point de vue narratif externe sans que l’on n'en comprenne l’utilité ou le sens alors qu’il s’agit peut-être tout simplement d’un effet de style destiné à souligner le malaise en perturbant le lecteur. Il faut également prendre en considération le fait que les personnages sont parfois désignés au moyen de leurs diminutifs ce qui achévera de déconcerter les lecteurs les plus aguerris.

     

    Ainsi Le Bon Fils génère davantage de confusion au fur et à mesure de la progression d’une lecture devenant tellement laborieuse qu’elle peut inciter à l’abandon pur et simple du roman. Et quelle que soit la qualité d’écriture où la belle fulgurance de certains passages on demeure immanquablement contrarié par un récit qui décoit plus qu’il ne surprend. Dommage.

     

    Steve Weddle : Le Bon Fils (Country Hardball). Editions Gallmeister 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Josette Chicheportiche.

    A lire en écoutant : Cross Bones Style de Cat Power. Album : Moon Pix. Matador 1998.

  • Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Nulle part où aller.

    Capture d’écran 2016-03-15 à 17.08.09.pngJe ne sais pas ce que vaut un bourbon du Vermont, mais s’il possède la force des personnages qui habitent le roman de Castle Freeman Jr., j’en achète tout de suite une bouteille. Brut de décoffrage, Viens Avec Moi, premier roman de l’auteur, nous entraîne dans les régions forestières du Vermont où les comptes se règlent sur la durée d’une journée.

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    Ex shérif adjoint, truand local, Blackway a décidé de s’en prendre à la mauvaise personne en tentant d’impressionner Lillian. Mais la jeune femme est bien décidée à faire face à la menace, même si le shérif Wingate se révèle impuissant à la protéger. Sur les conseils de ce dernier, Lilian va se tourner vers Whizzer, ancien bûcheron en chaise roulante qui traîne dans sa scierie désaffectée avec un groupe d’amis loufoques. Parmi eux il y a Nate, un jeune colosse taciturne et Les, un vieillard rusé, qui vont aider Lilian à retrouver Blackway pour tenter de l’empêcher de mettre en œuvre ses noirs desseins. De clandés louches en repaires de toxicos, le trio s’enfonce dans les forêts sombres de la région à la recherche du campement de Blackway. Tandis qu’ils progressent, Whizzer et ses amis devisent tranquillement en buvant quelques bières tout en se remémorant quelques anecdotes locales. Mais malgré cette apparente décontraction, tous savent que la confrontation entre Blackway et le trio sera féroce. Mais qui des deux parties l’emportera ?

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    Viens Avec Moi, s’inscrit dans la lignée de cette ruralité américaine dépeinte par des auteurs comme Donald Ray Pollock ou Benjamin Whitmer. Il s’agit d’un roman court, assez atypique qui ne s’intéresse pas spécifiquement à la région dans laquelle il se déroule à la façon des stylistes « nature writing » mais plutôt au déroulement d’une intrigue qui se joue sur l’espace d’une journée. L’intrigue en elle-même est plutôt mince et la succession d’événements qui jalonnent le parcours de ce trio bancal se développent dans une tension presque ordinaire qui donne à l’ensemble du roman un certain réalisme parfois déconcertant, voire surprenant. Tout au long du récit on suit une alternance entre le périple du trio composé, de Lilian, Nate et Les et les conversations de Whizzer et de son groupe d’amis. C’est d’ailleurs par le biais de ces conversations que nous découvrons les personnalités des différents protagonistes ainsi que leurs motivations au travers de dialogues ponctués d’humour et de bon sens. Un procédé original qui nous permet d’entrevoir les caractères complexes des personnages qui se révèlent beaucoup moins stupides qu’il n’y paraît.

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    Sans s’appesantir sur le sujet, Castle Freeman Jr. évoque également tout le passé rural de la région au travers d’anecdotes sur les entreprises forestières qui fournissaient du travail aux habitants de la région qui semble désormais vouée au tourisme et aux activités plus ou moins inavouables. Les camps de bûcherons sont désormais squattés par les camés et les truands, tandis que les aciéries tombent en ruine. On y décèle le temps qui passe de manière inexorable en brisant des hommes tels que Les ou Whizzer qui hantent les lieux comme des fantômes. C’est au travers de la jeune Lilian qu’ils prennent encore un peu vie avant de sombrer définitivement dans l’oubli.

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    Une belle réussite donc pour ce premier roman publié en France qui restera une belle surprise de l’année 2016. Castle Freeman Jr. est un romancier talentueux que l’on suivra avec beaucoup d’attention. Viens Avec Moi est un roman noir, efficace et cinglant comme un coup fusil qui claque dans la forêt et l'on se réjouit déjà de découvrir les traductions des trois autres romans de l'auteur.

     

     

    Castle Freeman Jr. : Viens Avec Moi. Editions Sonatine 2016. Traduit de l’anglais (USA) par Fabrice Pointeau.

    A lire en écoutant : I’am Gone de Shawn Colvin. Album : Shawn Colvin Live. WEA International 2009.