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  • JURICA PAVICIC : ALLUMETTES. LES TERRES DE NIKO.

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    Service de presse.
     
    À l’heure de cette rentrée littéraire chahutée où le petit microcosme des salons littéraires et des réseaux s’écharpe autour des questions essentielles de la littérature, tournons-nous une nouvelle fois vers ces maisons d’édition indépendantes qui tentent de s’élever au-dessus de ce cloaque nauséabond de plagiat et d’I.A. relayés par ces influenceurs littéraires éclairés s’adonnant aux mêmes pratiques. Afin d’échapper à ce brouhaha de considérations bien trop souvent ineptes, il n’est pas inutile de rappeler qu’Agullo célèbre ses dix années d’existence, ce qui n’est pas anodin dans ce monde instable de l’édition, et qu’à cette occasion il faut donc signaler la parution d’Allumettes, le nouveau roman de Jurica Pavičić auteur croate qui nous avait impressionnés avec L’Eau Rouge, un polar d’où émergeait, de manière subtile, toute une fresque historique de ce pays méconnu. Il faut dire que ce romancier âgé de 61 ans, également critique de cinéma, est passé par toutes les grandes étapes contemporaines de l’histoire de la Croatie que ce soit le diktat communiste de Tito sur l’ex-Yougoslavie ou l’effroyable guerre civile qui déchira le pays avant que n’apparaisse cette économie de marché et de privatisations entachée de nombreux scandales dont il dépeint les rouages avec une certaine acuité. Et ce sont bien tous ces éléments que l’on retrouve dans l’œuvre de Jurica Pavičić, que ce soit La Femme Du Deuxième Etage ou Mater Dolorosa, deux romans policiers intimistes ainsi que Le Collectionneur De Serpents, recueil de nouvelles se focalisant sur les échos de cette guerre qui fragmenta la Yougoslavie disparue. Ainsi, ces résonances de l’histoire apparaissent à nouveau dans Allumettes, où le romancier s’intéresse aux rouages immobiliers de la région de Split où il a toujours vécu, en abordant le thème de la spéculation immobilière et de ses dérives.
     

    jurica pavicic,allumettes,blog mon roman noir et bien serré,éditions agullo,chronique littéraire,littérature noire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,rentrée littéraireCela n’aurait pas dû arriver, mais toujours est-il que la tempête s’abattant sur l’Adriatique a changé la donne et que le feu qui s’est déclenché dans les hauteurs de la région de Split menace désormais la ville. Mais une fois celui-ci circonscrit, c’est l’inspecteur Petar Fradelić qui est en charge de l’enquête afin de déterminer les causes de cet incendie qui a fait une victime. Et c’est avec l’expertise de Stanko Barada, spécialiste dans le domaine auprès de la protection civile, qu’il sera en mesure de définir s’il s’agit d’une négligence humaine ou de l’œuvre d’un pyromane. Mais si les causes vont être rapidement établies, l’enquête n’en demeure pas moins extrêmement ardue. Il faut dire qu’il y a de gros enjeux financiers autour de ces terrains avec vue sur la mer suscitant la convoitise d’entrepreneurs immobiliers peu scrupuleux. Et Mladen Božiković, paisible retraité sans histoire, en passe de récupérer les parcelles héritées de son aïeul, va très vite l’apprendre à ses dépens.
     
    Comme pour défier Elmore Leonard et ses règles d’écriture consistant notamment à ne pas débuter une histoire avec des considérations météorologiques, Jurica Pavičić nous entraîne sur l’espace d’un chapitre zéro faisant office de prologue, dans les coulisses de la formation d’une tempête s’abattant sur la région côtière de l’Adriatique pour devenir a posteriori la pierre angulaire d’un engrenage implacable dont on va mesurer l’impact tragique au fil d’un récit d’une redoutable habileté. La première partie d’Allumettes se penche sur l’enquête policière menée par un inspecteur secondé par un expert du service du feu, dont on découvre le quotidien respectif somme toute assez banal que le romancier parvient pourtant à transcender comme à son habitude, signature d’un style qui vous subjugue jusqu’à ce que l’étau se resserre au gré d’une enquête à la fois solide et réaliste. La seconde partie s’articule autour de la personnalité de Mladen et de Mirela, couple de retraités à la vie paisible dont on adopte également les points de vue respectifs sur un registre intimiste que Jurica Pavičić distille à la perfection. Car c’est bien là que le romancier excelle dans la mise en scène de ces moments de bascule où l’on observe cette perte de maîtrise implacable d’un homme qui n’aspire qu’à récupérer les terres de ses ancêtres qui ont été nationalisées afin de renflouer les finances de son fils et de sa belle-fille s’apprêtant à quitter le pays à la suite de déboires économiques. C’est ainsi qu’apparaissent en toile de fond les nouveaux enjeux de cet engouement immobilier et de ses dérives, qui sont mis en exergue par l’entremise d’un promoteur aussi richissime que douteux. À partir de là, les trois dernières parties s’articulent autour d’un chassé-croisé entre les enquêteurs et les suspects potentiels**,** s’inscrivant dans une mise en scène habile dont l’enjeu est de déterminer les conséquences du drame à venir dont on ignore pourtant les contours et dont certains aspects pourront surprendre le lecteur. Et puis il y a cette tension que l’on distingue dans tous ces instants du quotidien, comme ces scènes où Mirela cuisine tout en ruminant sur sa situation familiale dont on perçoit la détresse qu'elle suscite, tout comme ces randonnées que Mladen affectionne mais qui deviennent une véritable torture lorsqu’il s’attarde sur ses terres dévastées par l’incendie. Émergent ainsi des sentiments contradictoires de convoitise, de culpabilité et de frustration qui vont animer cette galerie d’individus aux comportements ambivalents, tous autant qu’ils sont, et que Jurica Pavičić saisit avec cette impitoyable justesse qui définit cette écriture toute en nuances. Dès lors, Allumettes se distingue tant par l'épaisseur et la complexité de ses personnages que dans des scènes attachantes d’une banalité déconcertante qui prennent une singulière ampleur à mesure que l’on progresse dans le cours d’une intrigue savamment maîtrisée.
     

    Jurica Pavičić : Allumettes (Žigice). Éditions Agullo 2026. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.
     
    À lire en écoutant : 7 Fantasias, Op. 116 No. 2, intermezzo in A Minor interprété par Emil Gilels. Album : Brahms: The Piano Concertos & Fantasias, Op 116. 1995 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

     

  • Anne Pitteloud : Fille De. L’imposture.

    IMG_5419.jpegIl semble qu’il y ait désormais un courant littéraire helvétique chez Finitude, éditeur indépendant bordelais qui publie le livre de cette primo-romancière genevoise rejoignant ainsi Joseph Incardona et Luca Brunoni au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le degré d’exigence vis-à-vis des textes qu’elle défend. Mais au-delà de la nationalité, c’est le sens de la dramaturgie ainsi qu’une espèce de mélange subtil des genres qui rassemblent ces trois romanciers dont Anne Pitteloud fait désormais partie, après avoir subi le refus de deux de ses manuscrits, comme elle le mentionne dans un entretien, ce qui donne une idée du parcours semé d’embûches du romancier ou de la romancière en devenir. Quoi qu’il en soit, du côté de Genève où elle vit, Anne Pitteloud n’a rien d’une inconnue, puisque l’autrice, également journaliste, travaille au sein du quotidien indépendant Le Courrier en tant que responsable de la rubrique littéraire où l’on peut lire ses critiques, ses entretiens ainsi que ses portraits que l’on peut retrouver sur son blog les Bonnes Feuilles et que l’on ne saurait que trop recommander. Mais pour en revenir à son travail d’écriture, on relèvera qu’Anne Pitteloud a publié En Plein Vol (D’Autre Part, 2016), un recueil de nouvelles ainsi que Catherine Safonoff, Réinventer L’île (Zoé, 2017), dédié à l’étude de l’œuvre de l’écrivaine éponyme, en jouant sur différents registres, entre l’essai, la fiction et la biographie. Et puis voilà que débarque dans l’effervescence de cette rentrée littéraire, le très remarqué Fille De où Anne Pitteloud explore le petit microcosme du monde du livre en abordant les questions de la légitimité et de l’imposture dans ce qui apparaît comme une fiction contemporaine oscillant sur le registre du roman noir.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireChloé est la fille de Christian Monnay, un monument de la littérature qui, après avoir écrit deux romans emblématiques, s’est terré dans le silence durant trente ans en accumulant plusieurs manuscrits qu’il n’a jamais voulu publier. Et voilà que le romancier légendaire vient de s’éteindre et qu’il est temps pour sa veuve aveugle de mettre en lumière tout le génie de cet homme qu’elle adule. Mais lorsqu’elle se rend dans le bureau de son père et qu’elle examine les manuscrits, Chloé découvre qu’il ne s’agit que de pages blanches. Bouleversée, elle ne peut se résoudre à dire la vérité à sa mère qui ne s’en remettrait pas et se résout donc à lui lire son propre roman qu’elle a écrit sans jamais rien dire à personne, faisant ainsi croire qu’il s’agit du texte du grand Christian Monnay. Et contre toute attente, le stratagème fonctionne, ce qui fait qu’elle se retrouve dépossédée de son texte jugé magistral et qui une fois publié, rencontre un succès phénoménal. Enferrée dans ses mensonges, Chloé devient dépositaire de l’œuvre de son père, au gré d’une supercherie qui la prive de son identité d’autrice talentueuse la condamnant à rester la « fille de ». Mais peut-on vivre durablement dans la lumière de ce qui n’est qu’une imposture ?

     

    Débutant comme une confession, Fille De s’articule autour du point de vue de Chloé, dont on va suivre la trajectoire incertaine se déployant autour de l’imposture de son père, qu’elle va endosser comme un héritage encombrant dont elle ne peut se défaire. C’est ainsi qu’Anne Pitteloud va déconstruire le mythe du grand écrivain et de son emprise sur son entourage, dans ce qui apparaît comme un récit subtil à la tension savamment distillée, où les personnages se révèlent dans toute leur ambivalence — qu’il s’agisse de Chloé, bien évidemment, mais également de Richard, cet éditeur fébrile qui devient l’incarnation de ce microcosme littéraire fait de faux-semblants admirablement mis en scène à mesure que l’on progresse dans cette intrigue habilement construite et ponctuée de quelques révélations saisissantes.
    Mais pour en revenir à Chloé, c’est particulièrement dans les rapports qu’elle entretient avec sa mère aveugle que l’on perçoit ce glissement, cet engrenage infernal qui font que, d’une démarche protectrice, on passe à une attitude de défiance délétère, à mesure que la jeune femme s’enlise dans ses mensonges qui ne resteront pas sans conséquences pour cette veuve bercée dans une illusion toxique. Et puis il y a également ce thème sous-jacent de l’invisibilisation des femmes vivant dans l’ombre de l’écrivain adulé, particulièrement criant dans ce monde du livre encore très masculin qu’Anne Pitteloud met en exergue sans que cela ne vire jamais au pamphlet, ce qui en rend la portée d’autant plus pertinente.
    On trouvera dans le récit, une référence à l'affaire Romand ce faux médecin acculé qui décima toute sa famille plutôt que de leur dire la vérité sur sa situation et dont l'évocation nous ramène à ce sentiment d'oppression du mensonge d'où découle cette solitude implacable dans lequel Chloé va s'engouffrer. Mais si l’on songe peut-être à L’Adversaire (P.O.L 2000) d’Emmanuel Carrère, inspiré de l'affaire Romand, ou à Yellowface (HarperCollins 2024) le roman satirique de Rebecca F. Kuang sur le monde de l'édition, c'est davantage vers Monsieur Ripley (Calmann-Lévy 1955) de Patricia Highsmith qu'il faut se tourner ; car Fille De partage avec lui cette mécanique d'une précision redoutable, entièrement articulée autour de la personalité équivoque des protagonistes. Tout cela se décline dans l’équilibre parfait du suspense et de l’introspection qu'Anne Pitteloud insuffle au gré d’une intrigue maîtrisée, tout comme l'est l’écriture d’ailleurs, pour un premier roman superbement réussi d’où émerge cette éternelle quête de la reconnaissance qu’elle soit filiale ou littéraire. Brillant.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireLe vendredi 2 octobre 2026, Anne Pitteloup sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

     

    Anne Pitteloup : Fille De. Editions Finitude 2026.

    A lire en écoutant : Malaxe d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire.  1998 Barclay. 

  • LEONARDO PADURA : OURAGANS TROPICAUX. LES REPROUVES.

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    Il est souvent question d’exil dans ses romans, alors qu’il a fait le choix de rester à Cuba, ce qui fait de lui l’un des grands romanciers de La Havane dont l’œuvre, critique à l’égard d’un régime autoritaire, a été traduite dans plus d’une trentaine de langues, lui conférant ainsi le statut de star de la littérature hispanique. Mais malgré l’obtention de la nationalité espagnole, il ne saurait être question pour Leonardo Padura de quitter son quartier populaire de Mantilla, où il a vu le jour et où il vit toujours, tout comme son double de papier, Mario Conde, un lieutenant de police qui apparaît au début des années 90, tout d’abord dans le cycle des quatre saisons de La Havane, avant d’évoluer au gré de ses enquêtes à travers les décennies.
    On observera ainsi un parcours professionnel changeant car après avoir démissionné de la police, cet amateur de cigares, de rhum et de bonne chère deviendra bouquiniste, spécialiste de livres précieux, tout en endossant la fonction de détective privé amateur, presque à son corps défendant, alors qu’il aspire à se lancer dans l’écriture. Et ce qui émerge des dix enquêtes de Mario Conde, c’est une écriture à la fois érudite et poétique, imprégnée de nostalgie, où l’histoire du pays se conjugue à une intrigue subtile permettant d’aborder des thèmes sensibles, voire  tabous, qui sont le reflet de la société cubaine que Leonardo Padura dépeint avec la sagacité qui le caractérise.
    C’est sans doute pour cette raison que ce romancier adulé demeure en retrait des mondanités cubaines. Les autorités font en sorte de ne lui accorder que très peu d’attention, ce qui fait qu’il n’apparaît quasiment pas dans les médias du pays, sans pour autant avoir subi l’ostracisme que les artistes ont vécu durant la période des années 70. Et c’est justement de cette marginalisation durant cette époque trouble dont il est question dans Ouragans Tropicaux, dixième enquête de Mario Conde qui va également se pencher sur la trajectoire d’Alberto Yarini y Ponce de León, une personnalité historique cubaine qui s’est fait connaître en tant que dandy et proxénète extrêmement populaire, et qui envisageait de se lancer en politique pour devenir président de la toute jeune république de Cuba, au début du XXe siècle.

     
    leonardo padura,ouragans tropicaux,éditions métailié,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,roman noir,roman policier,littérature cubaine,chronique littéraire,lecture 2026,retour de lecture,littérature noireEn 2016, c’est l’effervescence qui anime La Havane avec l’arrivée prochaine du président Barack Obama, suivie d’un concert des Rolling Stones, d’un défilé Chanel et de toute une cohorte de touristes qui ont déjà pris possession de la capitale cubaine. Mais pour Mario Conde, éternel pessimiste, cet enthousiasme s’apparente plutôt à un de ces ouragans tropicaux qui secouent l’île sans que rien ne change véritablement. Quoi qu’il en soit, ses anciens collègues policiers, débordés par les préparatifs d’un tel événement, vont faire appel à lui pour les aider à résoudre une affaire de meurtre dont la victime n’est autre qu’un haut fonctionnaire de la culture, véritable censeur du comité révolutionnaire. Autant dire que l’affaire est sensible et que ce ne sont pas les mobiles qui manquent, eu égard à tous les artistes qu’il a tourmentés et qui deviennent ainsi des coupables potentiels, dont Mario se sent davantage proche que du défunt dont il distingue les agissements odieux.
    Et tandis qu’il progresse dans ses investigations, un texte prend forme sur sa machine à écrire. En 1910, alors que la comète de Halley menace de s’abattre sur la Terre, c’est un tout autre ouragan tropical qui anime les quartiers populaires de la capitale : il s’incarne autour du conflit entre proxénètes français et cubains avec, à la tête de ces derniers, Alberto Yarini. Ce jeune et digne notable, tenancier de bordels huppés, semble prêt à se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de la République de Cuba qui vient de voir le jour. Se peut-il que l'on trouve des liens entre ce passé sulfureux et ce présent trouble qui gangrène la société cubaine ?
     
     
    C'est toujours un immense plaisir de retrouver Mario Conde, sexagénaire désabusé mais au tempérament généreux, comme en témoignent ses trop rares et solides repas qu’il partage avec ses amis. Il est le véritable passeur de cet univers cubain que Leonardo Padura décrit avec une immense somme de connaissances de l’histoire du pays, et plus particulièrement de La Havane. Il décline son récit entre le passé et le présent afin de mettre subtilement en exergue les dérives sociales qui laminent cette île où la misère se conjugue avec l’espoir.
    C’est cette double trame narrative que l’on retrouve dans Ouragans Tropicaux, avec une mise en abyme vertigineuse. On y découvre le texte de Mario Conde qui s’est enfin lancé dans l’écriture, et dont l’intrigue s’articule autour d’un lieutenant de police enquêtant sur le meurtre de deux prostituées. Cela va l’amener à côtoyer Alberto Yarini, figure historique et quelque peu sulfureuse régnant sur le monde de la prostitution durant la première décennie du siècle passé.
    Mais l’écriture ainsi que le commerce de livres précieux ne rapportant pas grand-chose, Mario Conde va devoir gérer la sécurité d’un établissement sélect de la ville, tout en enquêtant sur la mort de ce haut fonctionnaire de la culture qui s’est acharné sur les artistes ne rentrant pas dans le rang de l’idéologie révolutionnaire. C’est d’un autre exil dont il est question à mesure que l’on progresse dans les investigations devenant le prétexte pour le romancier d’évoquer le parcours de ces créateurs, notamment peintres ou poètes, qui subissent l’avanie d’un gouvernement autoritaire les empêchant d’exercer leur art, ce qui équivaut à une exécution sociale. Mais il s’agit d’une époque révolue  pour bon nombre de citoyens qui voient, avec l’arrivée d’un président américain sur le sol cubain, un espoir d’ouverture auquel Mario Conde ne croit guère et qui mesure chaque soir, en fréquentant le restaurant de luxe qui l’emploie, le fossé séparant l’élite privilégiée du citoyen lambda qui lutte en permanence pour joindre les deux bouts. Autant dire que l’on apprécie la richesse d’un texte généreux, imprégné de nostalgie et de doute, émanant de cet homme vieillissant qui s’inquiète du départ de sa compagne devant se rendre en Italie pour visiter sa famille et qu’il ne peut accompagner, faute de moyens.
    Il y a donc cette vulnérabilité qui émerge de l’ensemble d’une intrigue au souffle exalté où l’on accompagne Mario Conde et son entourage, dont certains disparaissent à mesure que le temps passe, véritable fil conducteur de ce roman poignant qui nous immerge dans l’atmosphère chaleureuse et mélancolique de cette île de Cuba chargée d’histoires, que Leonardo Padura retranscrit avec le style incomparable et la virtuosité qui le caractérisent.
     

    Leonardo Padura : Ouragans Tropicaux (Personas Decentes). Editions Métailié 2023. Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis.

    A lire en écoutant Like A Hurricane de Neil Youg & Crazy Horse. Album : Weld (Live). 1991 Reprise Records.

  • David Peace : Munichs. Les Busby Babes.

    Capture d’écran 2026-06-21 à 16.54.22.pngIl ne s’agit pas de savoir si vous aimez ou pas le football au cas où vous vous aventureriez à lire la trilogie consacrée à ce sport emblématique de la société britannique dont il restitue avec minutie le contexte sociale d’une époque s’étalant entre les années cinquante et les années quatre-vingt. C’est d’ailleurs ce qui rejaillit dans l’ensemble de l’oeuvre de David Peace, cette puissance de fond sociale qui transcende ses textes, que ce soit la tétralogie du Yorkshire, retraçant cette période sombre où sévissait Peter Suscliff, tueur en série qui terrorisa cette région où le romancier a vécu toute sa jeunesse avant de s’établir au Japon qui deviendra le cadre de la trilogie nippone restituant par le prisme de trois faits divers, l’époque tourmentée d’un pays se relevant des affres de la seconde guerre mondiale. A cela s’ajoute la dimension politique d’un romancier engagé qui s’incarne particulièrement dans GB 84 (Rivages/Noir 2009) où l’on découvre l’ampleur de cette grève des mineurs luttant contre la montée d’un libéralisme effréné conduit d’une main de fer par une Margareth Tatcher au fait de son pouvoir gouvernemental. Et puis il y a cette douleur et cette folie que l’on découvre dans chacun des romans de David Peace et qui prennent l’ascendant, notamment autour de Patient X (Rivages 2024), biographie romancée de Ryūnosuke Akutagawa, figure légendaire de la littérature japonaise dont le destin s’agrège à celui du pays qu’il arpente  notamment lors du séisme du Kantō de 1923 qui ravagea la ville de Tokyo. On retrouve tout cela dans Munichs son nouveau roman qui complète donc ce qui apparaît désormais comme une trilogie dédiée au ballon rond, véritable institution britannique, débutant avec 44 Jours (Rivages/Noir 2010) qui se consacre à la trajectoire éclaire de Brian Clough en tant que manager de Leeds United tandis que le superbe Rouge Ou Mort (Rivages/Noir 2014) se focalisait sur le parcours de Bill Shankly, entraineur légendaire du Liverpool Football Club. Abordant le deuil, la douleur de la perte, le remord des survivants et cette lente résilience incertaine, David Peace transcende ces thèmes autour de Munichs qui se penche sur le tragédie qui a frappé le Manchester United Football Club en 1958  avec le crash d'un avion, lors d'une escale à Munich, décimant un grand partie de l'équipe et du staff ainsi que plusieurs journalistes qui les accompagnaient dans ce qui va apparaître comme un véritable drame aux dimensions nationales.

     

    david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaiseLe 6 février 1958, le pilote du vol 609 de la British European Airways, s'évertue à tenter de faire décoller son avion à trois reprises sur la piste de l'aéroport de Munich en proie aux intempéries hivernales. Mais la troisième tentative va se révéler tragique, puisque l'appareil s'écrase en faisant 23 morts dont 11 membres de l'équipe de Manchester United. Mais au cours de cette escale qui les ramenait en Angleterre, il y a aussi 21 survivants dont 8 joueurs et leur manager Matt Busby qui doivent se remettre de leurs blessures, dont certaines sont extrêmement graves. Et puis il y a le trauma à surmonter avec cette culpabilité lancinante d'avoir survécu qui se conjugue avec un sentiment d'injustice pour ceux qui vont revenir au pays, dans cette atmosphère d'après-guerre où le football  fait figure d'institution, plus particulièrement au sein d'une classe ouvrière véritablement marquée par cette catastrophe brisant l'élan de cette équipe adulée que tout le monde surnomme affectueusement les Busby Babes. Il faut dire que ces joueurs incarnaient le sentiment d'appartenance de toute une nation désormais endeuillée. Mais les compétitions se poursuivent et il s'agit de recomposer l'équipe en intégrant des joueurs marqués par l'événement qui doivent affronter les équipes adverses tout en composant avec les souvenirs des morts qui affleurent en permanence. Mais peut-on se relever d'une telle tragédie et remporter le championnat d'Angleterre dans de telles circonstances ?

     

    david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaiseSur la couverture sublime, il y a Edward Duncan qui s'élève vers le ballon tandis qu'en arrière plan, on distingue un public massé sur les gradins afin admirer le jeu de ce footballeur exceptionnel dont on s'accordera à dire que la posture prend l'allure d'un art similaire à celui d'un danseur étoile. Et c'est autour du destin tragique de ce joueur et de celui de ses coéquipiers du Manchester United, que David Peace se focalise avec Munichs, livre hypnotique, qui retrace donc l'histoire de cette catastrophe aérienne qui a marqué l'entièreté d'un pays bouleversé par cette tragédie et dont on va percevoir l'intensité du chagrin en adoptant le point de vue des membres l'équipe qui ont survécu au crash et de celles et ceux qui sont restés à Manchester. Parmi tous ces regards, on s'attardera sur celui des mères et des fiancées de ces jeunes hommes fauchés dans la fleur de l'âge alors que certains d'entre eux s'apprêtaient à fonder une famille tandis que d'autres laissent des enfants désormais privés de leur père. Ainsi de l'intimité de l'individu qui se morfond dans sa culpabilité d'avoir survécu à la pesante ferveur de ces hommes et de ces femmes composant la foule qui encadre ces convois funéraires traversant les villes endeuillées du pays, on ressent ce sentiment de douleur qui rejaillit de ce texte hypnotique au style inimitable qui s'inscrit une fois encore dans cette formidable scansion s'agrégeant au rythme de ce récit prenant. Débutant sur les instants hallucinants de ces passagers et membres de l'équipage s'extrayant de la carlingue éventrée de l'avion, au milieu des corps mutilés, on suivra donc le parcours  de chacun d'entre eux jusqu'à cette finale du championnat d'Angleterre dans ce qui apparaît comme une fresque prodigieuse où il est question de football bien évidemment mais également de cette courbe de deuil, propre à chacun des protagonistes et que David Peace, restitue avec une minutie insensée, pour mieux nous immerger dans le contexte sociale de cette époque de l'après-guerre où les morts, fantômes omniprésents au sein de la ville de Manchester, côtoient les survivants évoluant dans un maelström de sentiments douloureux et où les matchs deviennent une espèce d'exutoire chargé de ferveur. A partir de là, s'enclenche une véritable performance de tension qui s'articule autour des enjeux d'un championnat où l'on prend la mesure de cette solidarité qui anime une communauté soudée autour de son club qui dépasse les frontières de la ville pour se diffuser à travers toute une nation dans laquelle évolue Jimmy Murphy, entraîneur adjoint charismatique du légendaire Matt Busby, qui s'acharne à reconstituer cette équipe décimée en s'attachant particulièrement aux joueurs qui ont survécus dont Bobby Charlton autre légende du football anglais qui va transcender les foules. Mais si l'on partage l'exaltation incandescente qui anime le david peace,munichs,éditions rivage,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,lecture 2026,littérature anglaisestade d'Old Trafford lors des matchs, David Peace s'attarde également sur le quotidien de ces footballeurs extrêmement proches de leurs supporters qui peuvent jouer dans les rues des Manchester avec les jeunes du quartier et qui vivent dans le même environnement social, puisque issus, pour la plupart, de milieux extrêmement modestes dont ils ne se sont guère éloignés. Et c'est tout cela que l'on retrouve dans Munichs, où la lettre s devient l'incarnation de la trajectoire de chacun des rescapés de cette tragédie qui n'a rien d'une ode mystique dédiée au foot que David Peace dépeint avec cette lucidité foudroyante où l'on perçoit aussi quelques zones d'ombre à l'instar de ces entraîneurs d'équipes adverses estimant que les dirigeants du Manchester United exploitaient à des fins stratégiques la compassion dont bénéficiait le club ou de ces supporters scandant "Munich ! Munich !" afin de déstabiliser la formation lorsqu'elle jouait à l'extérieur. Parce qu'il transcende les sujets comme personne d'autre ne saurait le faire, il n'est pas nécessaire d'être un aficionados du ballon rond pour prendre la mesure de Munichs, roman exceptionnel d'un David Peace, au sommet de son écriture, qui reconstitue avec une minutie démentielle les instants d'une époque révolue, comme en témoigne l'impressionnante bibliographie qu'il a absorbée pour nous en restituer la quintessence émotionnelle qui ne manquera pas de vous faire frémir. Dans la maîtrise littéraire, il s'agit ni plus ni moins que d’un modèle du genre. 

     


    David Peace : Munichs. Editions Rivages 2026. Traduit de l'anglais par Isabelle Maillet.

    How High The Moon interprété par Ella Fitzgerald. Album : Ella at Zardi's (Live 1956). A Verve Rec ordsrelease; 2017 UMG Recordings, Inc.

  • DONALD RAY POLLOCK : KNOCKEMSTIFF, OHIO. ETENDS-LE, RAIDE !

    IMG_4343.jpegLu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).

     

    C’est encore une fois Philippe Garnier, journaliste, traducteur et immense chantre de la littérature américaine qui nous balançait à la gueule, comme ça, presque l’air de rien, une trouvaille de son cru, à savoir ce légendaire recueil de nouvelles, au titre imprononçable d’un bled perdu de l’Ohio, qui amorçait les débuts tardifs de la carrière de ce romancier hors norme. Donald Ray Pollock débarquait donc ainsi en France, en 2008 avec Knockemstiff publié initialement aux éditions Buchet Chastel avant de paraître en version poche dans la collection Libretto pour faire tout dernièrement l’objet d’une réédition chez Albin Michel en intégrant la collection  Terres d’Amérique  dirigée par Francis Geffard qui a contribué à sa notoriété en publiant son roman emblématique, Le Diable Tout Le Temps ainsi qu’Une Mort Qui En Vaut La Peine, malheureusement un peu plus confidentiel en dépit du fait qu’il m’apparaît comme beaucoup plus abouti. Hormis la préface qu’il a rédigée en 2018, pour  Un Jardin De Sable (Monsieur Toussaint Louverture 2018) d'Earl Thompson dont il est un grand admirateur et qui l’a grandement inspiré, tout comme Flannery O’Connor qu’il cite régulièrement lors des rares entretiens qu’il accorde aux médias, on était un peu sans nouvelle de ce romancier qui se fait bien trop rare et dont on désespère de lire un prochain roman qui se fait désirer. Quoi qu’il en soit, Donald Ray Pollock entame une tournée en France à l’occasion des célébrations du 30ème anniversaire de la collection Terres d’Amérique dont il est devenu l’un des auteurs phares ce qui lui donnera l’occasion de présenter Knockemstiff, Ohio dans sa traduction révisée par Philippe Garnier himself tout en bénéficiant d’une nouvelle inédite, tandis que Le Diable Tout Le Temps est désormais agrémenté d’une préface de Marie Vingtras proclamant sa fascination pour ce texte qui l’a ébranlée. Il faut dire que la fascinante petite musique de Donald Ray Pollock sonne extrêmement juste pour ce qui est de restituer les affres de cette population des USA à la marge qu’il a côtoyée toute sa vie et plus particulièrement lorsqu’il a travaillé durant plus de trois décennies en tant qu’ouvrier dans la puanteur de l’usine de papier de Chillicothe, dans le sud de l'État de l'Ohio, unique vecteur d’emploi de cette région qu’il affectionne toujours autant en dépit  des galères qui ont marqué sa vie que ce soit l’alcool, les divorces et la drogue. Cette fameuse petite musique, vous pouvez en avoir un bel aperçu dans l’adaptation au cinéma de son ouvrage Le Diable Tout Le Temps, où il endosse la fonction de narrateur dans la bande-son en VO avec cette voix légèrement rauque s’agrégeant parfaitement à l’âpreté du texte. Et c'est donc tout cet univers de douleur et de violence que l'on retrouve dans ce sublime recueil rassemblant 19 nouvelles où l’on explore cette région désolée de Knockemstiff, Ohio, avec la certitude qu’il ne sortira rien de bon de ce bled paumé, aujourd’hui complètement abandonné tous, telle une des nombreuses localités fantômes qui jalonnent le pays.

     

    IMG_4347.jpegDu côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.

     

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    Et à l’occasion de sa tournée en France, vous pourrez rencontrer Donald Ray Pollock au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse. Un rendez-vous à ne pas manquer.

     

    Donald Ray Pollock : Knockemstiff, Ohio (Knockemstiff). Editions Albin Michel. Collection Terres d'Amérique 2025. Traduction de Philippe Garnier, révisée en 2025 pour la présente édition.

    A lire en écoutant : Last Train to Clarksville de The Monkees. Album : The a's, The B's & The Monkeys. 2026 Rhino Entertainment Company.