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rentrée littéraire

  • JURICA PAVICIC : ALLUMETTES. LES TERRES DE NIKO.

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    Service de presse.
     
    À l’heure de cette rentrée littéraire chahutée où le petit microcosme des salons littéraires et des réseaux s’écharpe autour des questions essentielles de la littérature, tournons-nous une nouvelle fois vers ces maisons d’édition indépendantes qui tentent de s’élever au-dessus de ce cloaque nauséabond de plagiat et d’I.A. relayés par ces influenceurs littéraires éclairés s’adonnant aux mêmes pratiques. Afin d’échapper à ce brouhaha de considérations bien trop souvent ineptes, il n’est pas inutile de rappeler qu’Agullo célèbre ses dix années d’existence, ce qui n’est pas anodin dans ce monde instable de l’édition, et qu’à cette occasion il faut donc signaler la parution d’Allumettes, le nouveau roman de Jurica Pavičić auteur croate qui nous avait impressionnés avec L’Eau Rouge, un polar d’où émergeait, de manière subtile, toute une fresque historique de ce pays méconnu. Il faut dire que ce romancier âgé de 61 ans, également critique de cinéma, est passé par toutes les grandes étapes contemporaines de l’histoire de la Croatie que ce soit le diktat communiste de Tito sur l’ex-Yougoslavie ou l’effroyable guerre civile qui déchira le pays avant que n’apparaisse cette économie de marché et de privatisations entachée de nombreux scandales dont il dépeint les rouages avec une certaine acuité. Et ce sont bien tous ces éléments que l’on retrouve dans l’œuvre de Jurica Pavičić, que ce soit La Femme Du Deuxième Etage ou Mater Dolorosa, deux romans policiers intimistes ainsi que Le Collectionneur De Serpents, recueil de nouvelles se focalisant sur les échos de cette guerre qui fragmenta la Yougoslavie disparue. Ainsi, ces résonances de l’histoire apparaissent à nouveau dans Allumettes, où le romancier s’intéresse aux rouages immobiliers de la région de Split où il a toujours vécu, en abordant le thème de la spéculation immobilière et de ses dérives.
     

    jurica pavicic,allumettes,blog mon roman noir et bien serré,éditions agullo,chronique littéraire,littérature noire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,rentrée littéraireCela n’aurait pas dû arriver, mais toujours est-il que la tempête s’abattant sur l’Adriatique a changé la donne et que le feu qui s’est déclenché dans les hauteurs de la région de Split menace désormais la ville. Mais une fois celui-ci circonscrit, c’est l’inspecteur Petar Fradelić qui est en charge de l’enquête afin de déterminer les causes de cet incendie qui a fait une victime. Et c’est avec l’expertise de Stanko Barada, spécialiste dans le domaine auprès de la protection civile, qu’il sera en mesure de définir s’il s’agit d’une négligence humaine ou de l’œuvre d’un pyromane. Mais si les causes vont être rapidement établies, l’enquête n’en demeure pas moins extrêmement ardue. Il faut dire qu’il y a de gros enjeux financiers autour de ces terrains avec vue sur la mer suscitant la convoitise d’entrepreneurs immobiliers peu scrupuleux. Et Mladen Božiković, paisible retraité sans histoire, en passe de récupérer les parcelles héritées de son aïeul, va très vite l’apprendre à ses dépens.
     
    Comme pour défier Elmore Leonard et ses règles d’écriture consistant notamment à ne pas débuter une histoire avec des considérations météorologiques, Jurica Pavičić nous entraîne sur l’espace d’un chapitre zéro faisant office de prologue, dans les coulisses de la formation d’une tempête s’abattant sur la région côtière de l’Adriatique pour devenir a posteriori la pierre angulaire d’un engrenage implacable dont on va mesurer l’impact tragique au fil d’un récit d’une redoutable habileté. La première partie d’Allumettes se penche sur l’enquête policière menée par un inspecteur secondé par un expert du service du feu, dont on découvre le quotidien respectif somme toute assez banal que le romancier parvient pourtant à transcender comme à son habitude, signature d’un style qui vous subjugue jusqu’à ce que l’étau se resserre au gré d’une enquête à la fois solide et réaliste. La seconde partie s’articule autour de la personnalité de Mladen et de Mirela, couple de retraités à la vie paisible dont on adopte également les points de vue respectifs sur un registre intimiste que Jurica Pavičić distille à la perfection. Car c’est bien là que le romancier excelle dans la mise en scène de ces moments de bascule où l’on observe cette perte de maîtrise implacable d’un homme qui n’aspire qu’à récupérer les terres de ses ancêtres qui ont été nationalisées afin de renflouer les finances de son fils et de sa belle-fille s’apprêtant à quitter le pays à la suite de déboires économiques. C’est ainsi qu’apparaissent en toile de fond les nouveaux enjeux de cet engouement immobilier et de ses dérives, qui sont mis en exergue par l’entremise d’un promoteur aussi richissime que douteux. À partir de là, les trois dernières parties s’articulent autour d’un chassé-croisé entre les enquêteurs et les suspects potentiels**,** s’inscrivant dans une mise en scène habile dont l’enjeu est de déterminer les conséquences du drame à venir dont on ignore pourtant les contours et dont certains aspects pourront surprendre le lecteur. Et puis il y a cette tension que l’on distingue dans tous ces instants du quotidien, comme ces scènes où Mirela cuisine tout en ruminant sur sa situation familiale dont on perçoit la détresse qu'elle suscite, tout comme ces randonnées que Mladen affectionne mais qui deviennent une véritable torture lorsqu’il s’attarde sur ses terres dévastées par l’incendie. Émergent ainsi des sentiments contradictoires de convoitise, de culpabilité et de frustration qui vont animer cette galerie d’individus aux comportements ambivalents, tous autant qu’ils sont, et que Jurica Pavičić saisit avec cette impitoyable justesse qui définit cette écriture toute en nuances. Dès lors, Allumettes se distingue tant par l'épaisseur et la complexité de ses personnages que dans des scènes attachantes d’une banalité déconcertante qui prennent une singulière ampleur à mesure que l’on progresse dans le cours d’une intrigue savamment maîtrisée.
     

    Jurica Pavičić : Allumettes (Žigice). Éditions Agullo 2026. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.
     
    À lire en écoutant : 7 Fantasias, Op. 116 No. 2, intermezzo in A Minor interprété par Emil Gilels. Album : Brahms: The Piano Concertos & Fantasias, Op 116. 1995 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

     

  • Anne Pitteloud : Fille De. L’imposture.

    IMG_5419.jpegIl semble qu’il y ait désormais un courant littéraire helvétique chez Finitude, éditeur indépendant bordelais qui publie le livre de cette primo-romancière genevoise rejoignant ainsi Joseph Incardona et Luca Brunoni au sein d’une maison d’édition dont on apprécie le degré d’exigence vis-à-vis des textes qu’elle défend. Mais au-delà de la nationalité, c’est le sens de la dramaturgie ainsi qu’une espèce de mélange subtil des genres qui rassemblent ces trois romanciers dont Anne Pitteloud fait désormais partie, après avoir subi le refus de deux de ses manuscrits, comme elle le mentionne dans un entretien, ce qui donne une idée du parcours semé d’embûches du romancier ou de la romancière en devenir. Quoi qu’il en soit, du côté de Genève où elle vit, Anne Pitteloud n’a rien d’une inconnue, puisque l’autrice, également journaliste, travaille au sein du quotidien indépendant Le Courrier en tant que responsable de la rubrique littéraire où l’on peut lire ses critiques, ses entretiens ainsi que ses portraits que l’on peut retrouver sur son blog les Bonnes Feuilles et que l’on ne saurait que trop recommander. Mais pour en revenir à son travail d’écriture, on relèvera qu’Anne Pitteloud a publié En Plein Vol (D’Autre Part, 2016), un recueil de nouvelles ainsi que Catherine Safonoff, Réinventer L’île (Zoé, 2017), dédié à l’étude de l’œuvre de l’écrivaine éponyme, en jouant sur différents registres, entre l’essai, la fiction et la biographie. Et puis voilà que débarque dans l’effervescence de cette rentrée littéraire, le très remarqué Fille De où Anne Pitteloud explore le petit microcosme du monde du livre en abordant les questions de la légitimité et de l’imposture dans ce qui apparaît comme une fiction contemporaine oscillant sur le registre du roman noir.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireChloé est la fille de Christian Monnay, un monument de la littérature qui, après avoir écrit deux romans emblématiques, s’est terré dans le silence durant trente ans en accumulant plusieurs manuscrits qu’il n’a jamais voulu publier. Et voilà que le romancier légendaire vient de s’éteindre et qu’il est temps pour sa veuve aveugle de mettre en lumière tout le génie de cet homme qu’elle adule. Mais lorsqu’elle se rend dans le bureau de son père et qu’elle examine les manuscrits, Chloé découvre qu’il ne s’agit que de pages blanches. Bouleversée, elle ne peut se résoudre à dire la vérité à sa mère qui ne s’en remettrait pas et se résout donc à lui lire son propre roman qu’elle a écrit sans jamais rien dire à personne, faisant ainsi croire qu’il s’agit du texte du grand Christian Monnay. Et contre toute attente, le stratagème fonctionne, ce qui fait qu’elle se retrouve dépossédée de son texte jugé magistral et qui une fois publié, rencontre un succès phénoménal. Enferrée dans ses mensonges, Chloé devient dépositaire de l’œuvre de son père, au gré d’une supercherie qui la prive de son identité d’autrice talentueuse la condamnant à rester la « fille de ». Mais peut-on vivre durablement dans la lumière de ce qui n’est qu’une imposture ?

     

    Débutant comme une confession, Fille De s’articule autour du point de vue de Chloé, dont on va suivre la trajectoire incertaine se déployant autour de l’imposture de son père, qu’elle va endosser comme un héritage encombrant dont elle ne peut se défaire. C’est ainsi qu’Anne Pitteloud va déconstruire le mythe du grand écrivain et de son emprise sur son entourage, dans ce qui apparaît comme un récit subtil à la tension savamment distillée, où les personnages se révèlent dans toute leur ambivalence — qu’il s’agisse de Chloé, bien évidemment, mais également de Richard, cet éditeur fébrile qui devient l’incarnation de ce microcosme littéraire fait de faux-semblants admirablement mis en scène à mesure que l’on progresse dans cette intrigue habilement construite et ponctuée de quelques révélations saisissantes.
    Mais pour en revenir à Chloé, c’est particulièrement dans les rapports qu’elle entretient avec sa mère aveugle que l’on perçoit ce glissement, cet engrenage infernal qui font que, d’une démarche protectrice, on passe à une attitude de défiance délétère, à mesure que la jeune femme s’enlise dans ses mensonges qui ne resteront pas sans conséquences pour cette veuve bercée dans une illusion toxique. Et puis il y a également ce thème sous-jacent de l’invisibilisation des femmes vivant dans l’ombre de l’écrivain adulé, particulièrement criant dans ce monde du livre encore très masculin qu’Anne Pitteloud met en exergue sans que cela ne vire jamais au pamphlet, ce qui en rend la portée d’autant plus pertinente.
    On trouvera dans le récit, une référence à l'affaire Romand ce faux médecin acculé qui décima toute sa famille plutôt que de leur dire la vérité sur sa situation et dont l'évocation nous ramène à ce sentiment d'oppression du mensonge d'où découle cette solitude implacable dans lequel Chloé va s'engouffrer. Mais si l’on songe peut-être à L’Adversaire (P.O.L 2000) d’Emmanuel Carrère, inspiré de l'affaire Romand, ou à Yellowface (HarperCollins 2024) le roman satirique de Rebecca F. Kuang sur le monde de l'édition, c'est davantage vers Monsieur Ripley (Calmann-Lévy 1955) de Patricia Highsmith qu'il faut se tourner ; car Fille De partage avec lui cette mécanique d'une précision redoutable, entièrement articulée autour de la personalité équivoque des protagonistes. Tout cela se décline dans l’équilibre parfait du suspense et de l’introspection qu'Anne Pitteloud insuffle au gré d’une intrigue maîtrisée, tout comme l'est l’écriture d’ailleurs, pour un premier roman superbement réussi d’où émerge cette éternelle quête de la reconnaissance qu’elle soit filiale ou littéraire. Brillant.

     

    fille de,anne pitteloup,editions finitude,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,roman noir,roman contemporain,littérature noire,lecture 2026,rentrée littéraireLe vendredi 2 octobre 2026, Anne Pitteloup sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

     

    Anne Pitteloup : Fille De. Editions Finitude 2026.

    A lire en écoutant : Malaxe d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire.  1998 Barclay.