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littérature cubaine

  • LEONARDO PADURA : OURAGANS TROPICAUX. LES REPROUVES.

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    Il est souvent question d’exil dans ses romans, alors qu’il a fait le choix de rester à Cuba, ce qui fait de lui l’un des grands romanciers de La Havane dont l’œuvre, critique à l’égard d’un régime autoritaire, a été traduite dans plus d’une trentaine de langues, lui conférant ainsi le statut de star de la littérature hispanique. Mais malgré l’obtention de la nationalité espagnole, il ne saurait être question pour Leonardo Padura de quitter son quartier populaire de Mantilla, où il a vu le jour et où il vit toujours, tout comme son double de papier, Mario Conde, un lieutenant de police qui apparaît au début des années 90, tout d’abord dans le cycle des quatre saisons de La Havane, avant d’évoluer au gré de ses enquêtes à travers les décennies.
    On observera ainsi un parcours professionnel changeant car après avoir démissionné de la police, cet amateur de cigares, de rhum et de bonne chère deviendra bouquiniste, spécialiste de livres précieux, tout en endossant la fonction de détective privé amateur, presque à son corps défendant, alors qu’il aspire à se lancer dans l’écriture. Et ce qui émerge des dix enquêtes de Mario Conde, c’est une écriture à la fois érudite et poétique, imprégnée de nostalgie, où l’histoire du pays se conjugue à une intrigue subtile permettant d’aborder des thèmes sensibles, voire  tabous, qui sont le reflet de la société cubaine que Leonardo Padura dépeint avec la sagacité qui le caractérise.
    C’est sans doute pour cette raison que ce romancier adulé demeure en retrait des mondanités cubaines. Les autorités font en sorte de ne lui accorder que très peu d’attention, ce qui fait qu’il n’apparaît quasiment pas dans les médias du pays, sans pour autant avoir subi l’ostracisme que les artistes ont vécu durant la période des années 70. Et c’est justement de cette marginalisation durant cette époque trouble dont il est question dans Ouragans Tropicaux, dixième enquête de Mario Conde qui va également se pencher sur la trajectoire d’Alberto Yarini y Ponce de León, une personnalité historique cubaine qui s’est fait connaître en tant que dandy et proxénète extrêmement populaire, et qui envisageait de se lancer en politique pour devenir président de la toute jeune république de Cuba, au début du XXe siècle.

     
    leonardo padura,ouragans tropicaux,éditions métailié,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,roman noir,roman policier,littérature cubaine,chronique littéraire,lecture 2026,retour de lecture,littérature noireEn 2016, c’est l’effervescence qui anime La Havane avec l’arrivée prochaine du président Barack Obama, suivie d’un concert des Rolling Stones, d’un défilé Chanel et de toute une cohorte de touristes qui ont déjà pris possession de la capitale cubaine. Mais pour Mario Conde, éternel pessimiste, cet enthousiasme s’apparente plutôt à un de ces ouragans tropicaux qui secouent l’île sans que rien ne change véritablement. Quoi qu’il en soit, ses anciens collègues policiers, débordés par les préparatifs d’un tel événement, vont faire appel à lui pour les aider à résoudre une affaire de meurtre dont la victime n’est autre qu’un haut fonctionnaire de la culture, véritable censeur du comité révolutionnaire. Autant dire que l’affaire est sensible et que ce ne sont pas les mobiles qui manquent, eu égard à tous les artistes qu’il a tourmentés et qui deviennent ainsi des coupables potentiels, dont Mario se sent davantage proche que du défunt dont il distingue les agissements odieux.
    Et tandis qu’il progresse dans ses investigations, un texte prend forme sur sa machine à écrire. En 1910, alors que la comète de Halley menace de s’abattre sur la Terre, c’est un tout autre ouragan tropical qui anime les quartiers populaires de la capitale : il s’incarne autour du conflit entre proxénètes français et cubains avec, à la tête de ces derniers, Alberto Yarini. Ce jeune et digne notable, tenancier de bordels huppés, semble prêt à se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de la République de Cuba qui vient de voir le jour. Se peut-il que l'on trouve des liens entre ce passé sulfureux et ce présent trouble qui gangrène la société cubaine ?
     
     
    C'est toujours un immense plaisir de retrouver Mario Conde, sexagénaire désabusé mais au tempérament généreux, comme en témoignent ses trop rares et solides repas qu’il partage avec ses amis. Il est le véritable passeur de cet univers cubain que Leonardo Padura décrit avec une immense somme de connaissances de l’histoire du pays, et plus particulièrement de La Havane. Il décline son récit entre le passé et le présent afin de mettre subtilement en exergue les dérives sociales qui laminent cette île où la misère se conjugue avec l’espoir.
    C’est cette double trame narrative que l’on retrouve dans Ouragans Tropicaux, avec une mise en abyme vertigineuse. On y découvre le texte de Mario Conde qui s’est enfin lancé dans l’écriture, et dont l’intrigue s’articule autour d’un lieutenant de police enquêtant sur le meurtre de deux prostituées. Cela va l’amener à côtoyer Alberto Yarini, figure historique et quelque peu sulfureuse régnant sur le monde de la prostitution durant la première décennie du siècle passé.
    Mais l’écriture ainsi que le commerce de livres précieux ne rapportant pas grand-chose, Mario Conde va devoir gérer la sécurité d’un établissement sélect de la ville, tout en enquêtant sur la mort de ce haut fonctionnaire de la culture qui s’est acharné sur les artistes ne rentrant pas dans le rang de l’idéologie révolutionnaire. C’est d’un autre exil dont il est question à mesure que l’on progresse dans les investigations devenant le prétexte pour le romancier d’évoquer le parcours de ces créateurs, notamment peintres ou poètes, qui subissent l’avanie d’un gouvernement autoritaire les empêchant d’exercer leur art, ce qui équivaut à une exécution sociale. Mais il s’agit d’une époque révolue  pour bon nombre de citoyens qui voient, avec l’arrivée d’un président américain sur le sol cubain, un espoir d’ouverture auquel Mario Conde ne croit guère et qui mesure chaque soir, en fréquentant le restaurant de luxe qui l’emploie, le fossé séparant l’élite privilégiée du citoyen lambda qui lutte en permanence pour joindre les deux bouts. Autant dire que l’on apprécie la richesse d’un texte généreux, imprégné de nostalgie et de doute, émanant de cet homme vieillissant qui s’inquiète du départ de sa compagne devant se rendre en Italie pour visiter sa famille et qu’il ne peut accompagner, faute de moyens.
    Il y a donc cette vulnérabilité qui émerge de l’ensemble d’une intrigue au souffle exalté où l’on accompagne Mario Conde et son entourage, dont certains disparaissent à mesure que le temps passe, véritable fil conducteur de ce roman poignant qui nous immerge dans l’atmosphère chaleureuse et mélancolique de cette île de Cuba chargée d’histoires, que Leonardo Padura retranscrit avec le style incomparable et la virtuosité qui le caractérisent.
     

    Leonardo Padura : Ouragans Tropicaux (Personas Decentes). Editions Métailié 2023. Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis.

    A lire en écoutant Like A Hurricane de Neil Youg & Crazy Horse. Album : Weld (Live). 1991 Reprise Records.