ED LACY : LA MORT DU TORERO. SERPENTS & CORRIDAS.
Si la démarche n’est pas nouvelle, on observe une résurgence de plus en plus importante des classiques de la littérature noire bénéficiant, pour bon nombre d’entre eux, d’une nouvelle traduction plus que salutaire, à l’image de La Dame Dans Le Lac (Série Noire 2023) dont le texte en français de Nicolas Richard nous permet d’apprécier toute la quintessence de l’écriture de Raymond Chandler agrémentant la nouvelle collection Classique de la Série Noire. Dans un registre similaire, on avait été littéralement emballé par le travail de Roger Martin qui mettait en valeur, pour les éditions du Canoë, une enquête de Toussaint Marcus Moore, premier détective privé afro-américain que l’on rencontrait dans, Traquenoir (Canoë 2023), ou A Room To Swing pour la version originale, que Léonard "Len" S. Zinberg publiait en 1958 sous le pseudonyme d’Ed Lacy. Mais outre son activité de traducteur, Roger Martin s’est également penché sur la parcours singulier de ce romancier américain aux origines juives, militant communiste affichant ses convictions pacifistes et qui fonde une famille avec une femme afro-américaine avec laquelle ils adopteront une petite fille noire. Autant dire que dans un environnement ségrégationniste propre aux Etat-Unis où sévit également la commission McCarthy dont il est victime, cet auteur, comptant plus de trente romans policiers à son actif, doit poursuivre son activité de facteur afin de subvenir à ses besoins. Roger Martin évoque d'ailleurs certains aspects de cette trajectoire peu commune, dans la préface de Traquenoir ainsi que dans une biographie qu'il lui a consacré, intitulée Dans La Peau d'Ed Lacy, Un Inconnu nommé Zinberg (Editions A plus d'un titre 2022). Si Traquenoir avait déjà été publié en France sous un autre titre à la fin des années cinquante, La Mort Du Toréro, mettant en scène une seconde et dernière fois le détective Toussaint Marcus Moore et qui était paru aux Etats-Unis en 1964, n'avait jamais été traduit en français jusqu'à ce jour. C’est une nouvelle fois Roger Martin qui est aux commandes de la traduction en nous offrant également une préface dans laquelle il évoque le travail d’écriture d’Ed Lacy et qu’il conviendra de lire au terme du roman car elle dévoile quelques éléments clés de l’intrigue. On y apprend notamment que comme ses illustres confrères Dashiel Hammet et Raymond Chandler, Ed Lacy recyclait également les nouvelles qu’il publiait dans les magazines pour mettre en place un texte avec davantage d’envergure lui permettant de développer tant l’intrigue que ses personnages comme c’est le cas pour La Mort Du Toréro nous donnant l'occasion de nous rendre au Mexique au gré d’un roman d’une impressionnante sagacité, ceci plus particulièrement pour tout ce qui a trait à l’univers de la tauromachie.
A contrecoeur, Toussaint Marcus Moore, que tout le monde surnomme Touie, doit reprendre ses activités de détective privé car son salaire en tant que facteur ne suffit plus à subvenir aux besoins de la famille qu'il est en train de fonder avec sa compagne qui lui annonce être enceinte. Touie s'adresse donc à l'ancienne agence qui l'employait pour se voir confier une mission d'une quinzaine de jours à Mexico paraissant extrêmement simple et grassement payée. Mais en débarquant sur place, il comprend que sa jeune cliente Grace Lupe-Varon, lui demande de tirer au clair les circonstances de la mort de son mari journaliste en prouvant notamment que c'est bien El Indio, un matador célèbre, qui l'a assassiné à la suite d'articles peu élogieux à son sujet. Mais entre un lieutenant de police irascible qui lui intime de rentrer chez lui, un compatriote au comportement étrange ainsi qu’un ex petite amie du toréro abusant de l’alcool plus que de raison, Touie va devoir composer avec ce petit monde interlope en parcourant le pays de Mexico à Acapulco tout en déjouant les attaques d’un mystérieux tueur à la sarbacane. Est-ce d’ailleurs bien raisonnable de vouloir s’en prendre au matador le plus adulé du Mexique ?
Comme pour l'ouvrage précédent, Ed Lacy écorne sérieusement l'image du détective privé à la fois dur à cuir et désinvolte avec un personnage afro-américain s'interrogeant sérieusement sur le devenir d'une société inquiétante qui l'entoure et qui va même jusqu'à éprouver une certaine anxiété pour l'avenir de son futur enfant en se demandant même s'il est judicieux d'en avoir un dans un monde où la discrimination est la règle. Malgré son physique imposant, on découvre donc un Toussaint Marcus Moore assez vulnérable qui aspire à davantage de tranquillité en effectuant son travail de facteur plutôt que de se lancer dans des enquêtes pouvant se révéler aussi sordides que périlleuses. En nous entraînant du côté du Mexique, l’auteur s'éloigne résolument des clichés touristiques pour s’intéresser plus particulièrement à la discrimination « plus nuancée » qui s’opère au sein d’un pays où l’on catégorise les individus en fonction du degré de noirceur de la peau avec tout de même un rejet plus marqué vis à vis la communauté indienne dont on découvre les conditions de vie misérables non loin d’Acapulco. On constate même que que les autochtones considèrent avant tout Marcus Toussaint Moore comme un « gringo » arrogant tout comme ses compatriotes américains. L’autre aspect avant-gardiste du récit réside dans le regard qu’Ed Lacy porte sur la condition des femmes que ce soit aux Etat-Unis ou au Mexique. Oubliez donc la femme fatale ou autres déplorables figures féminines écervelées propre au genre de l’époque. Dans La Mort du Toréro on constate que la compagne de Toussaint Marcus Moore gagne davantage en tant que secrétaire dynamique et que Grace Lupe-Varon, loin d’être une veuve éplorée, s’emploie fermement à ce que justice soit rendue pour son mari tout en poursuivant ses travaux d’herpétologie pour le compte de l’université de Mexico où elle donne des cours. Mais La Mort Du Toréro, c’est également une intrigue policière habilement troussée nous permettant de découvrir l’univers de la tauromachie avec, encore une fois, cette vision toute en finesse où le romancier s’interroge sur le bien-être de l’animal à une époque où la question ne posait absolument pas. On notera d’ailleurs qu’Ed Lacy ne se lance jamais dans un pamphlet sur tous les sujets qu’il aborde avec beaucoup de finesse et de justesse et qu’il dépeint la violence, quelle qu’elle soit, avec une certaine mesure sans pour autant en édulcorer l’intensité. Il émane ainsi de l’ensemble d’une intrigue sans aucun temps mort, une sensation de modernité que la traduction impeccable de Roger Martin restitue avec un certain panache ce qui fait de La Mort Du Toréro un redoutable roman policier aux connotations sociales fortement marquées dont les constats d'autrefois nous renvoient à notre époque actuelle en nous permettant de mieux saisir les thèmes qui restent toujours d’actualité.
Ed Lacy : La Mort Du Toréro (Moment Of Untruth). Editions du Canoë 2024. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) et préfacé par Roger Martin.
A lire en écoutant : Los Mariachis de Charles Mingus. Album : Tijuana Moods. 2007 BMG Music.


quête de reconnaissance. On mettra de côté ces assertions puériles, ce d'autant plus que la puissance de ce texte saisissant et épuré ne semble nullement être remis en cause par celles et ceux que le succès rebute. Il faut parler ici de saisissement, parce que, si la fureur ainsi que la sauvagerie ont toujours imprégné les récits intenses de Cormac McCarthy, La Route se distingue par la prégnance de son désespoir profond, au sein d'une humanité qui se dissout dans une violence aveugle, teintée d'une forme de mysticisme féroce. Pour celles et ceux qui l'ont lu, on connait tous le symbolisme de La Route, cette ligne de vie fragile sur laquelle chemine un père et son fils qui détiendrait un reliquat d'humanité que la figure paternelle s'emploie à entretenir tout en lui inculquant les règles impitoyables de la survie dans ce milieu hostile
Mortensen dans le rôle principal, qui se révèle quelque peu décevante pour un film trop bavard laissant planer quelques lueurs d'espoir dont le roman est totalement dépourvu mais qui répond aux canons hollywoodiens de la famille idéale américaine. A partir de là, on pouvait réellement avoir quelques craintes avec l'annonce d'une adaptation sous la forme d'une BD par Manu Larcenet, même si le dessinateur nous a régulièrement ébloui avec des œuvres originales telles que
On peut le dire, l'annonce de Manu Larcenet se lançant dans cette adaptation graphique de La Route a fait grand bruit sur les réseaux sociaux et constitue l'un des grands événements littéraires de cette année 2024 que l'on attendait avec une certaine fébrilité. D'ailleurs, à l'occasion de cette parution, les éditions Points ont réédité le roman dans une version collector reliée avec l'ajout d'un cordon marque-page noir tandis que le texte est agrémenté d'une vingtaine d'illustrations de Manu Larcenet. On aurait bien évidemment souhaité qu'il s'agisse d'illustrations originales plutôt qu'extraites de la bande dessinée et quitte à se montrer pénible jusqu'au bout, la couverture aurait mérité d'être toilée avec un aspect rugueux qui aurait mieux convenu. Mais quoiqu'il en soit, il faut lire ou relire le roman dans cette version pour s'approprier ainsi l'univers respectif de ces deux génies qui se rencontrent autour de ce texte imprégné de la noirceur du romancier se diluant dans celle de l'illustrateur avec cette impressionnante sensation de symbiose. Et puis il faut bien appréhender l'album en tant que tel qui se décline également sous la forme d'une édition limitée qu'il faut absolument acquérir si vous
êtes en fond. En noir et blanc, cette version contient un cahier où figure des croquis ainsi que quelques planches qui n'ont pas été retenues dans l'édition définitive. Toujours dans ce tirage limité, on appréciera les gros plans du profil du père et du fils figurant sur la couverture et sur le dos de cet ouvrage somptueux et dont la minutie dans chaque trait nous rappellent les gravures de Gustave Doré ou d'Albrecht Dürer auxquels Manu Larcenet fait d'ailleurs référence, même si l'on pense également, dans une certaine mesure, aux illustrations de Bernie Wrightson. On fera donc l'acquisition des deux albums, mais s'ił faut choisir, on adoptera la version en couleur avec cette spectaculaire nuance de gris absorbant les quelques lueurs rougeâtres ou jaunâtre parfois bleuâtres éclairant certaines planches en offrant ainsi plus de profondeur à l'ensemble du récit et plus d'intensité dramatique sur quelques scènes clés de l'intrigue comme cet instant où le père et son fils observent cette colonne de barbares défilant sur La Route. Comme une espèce de lever et de tomber de rideau ponctuant le début et la fin d'un spectacle aux accents dramatiques, il y a cette espèce d'abstraction fascinante dans la contemplation de ces nuages de cendre qui vont d'ailleurs nous accompagner tout au long de 156 planches composant l'album restituant avec une rigueur incroyable l'ensemble de la trame narrative du roman de Cormac McCarthy qui font que le monde de l'écrivain se confond avec l'univers de Manu Larcenet. Sans être expert dans le graphisme, à la contemplation de chacune des planches, de chacune des cases de La Route, on mesure la progression du dessinateur, dans sa veine réaliste depuis Blast, qui a abandonné l'encre et le papier en adoptant la palette graphique depuis quelques années, en voulant explorer
l'infinie richesse de cette technologie numérique, pour un rendu plus précis dans le trait tout en devinant le travail considérable et cette créativité sous jacente qui émane de son oeuvre. Ce qui ne change pas, c'est le désespoir, la douleur et les tourments dont le dessinateur ne fait pas mystère et qui imprègnent son travail au gré de cette adaptation où rien ne nous est épargné comme cette scène où le père apprend à son fils comment mettre fin à ses jours avec le revolver qu'ils détiennent ou ce festin macabre qu'ils découvrent dans un campement abandonné. On appréciera également le soin apporté aux dialogues qui se déclinent dans une proportion congrue, comme dans le roman d'ailleurs, en nous laissant de longues plages de silence où l'on contemple l'immensité terrible de la désolation des lieux qui absorbent les personnages. Et puis au milieu de cette noirceur, il y a quelques instants lumineux comme cette baignade au pied de la cascade où la maigreur des corps nous renvoie à une autre époque de barbarie des camps de concentration tandis que le festin que le fils et le père dégustent dans un bunker inutilisé, nous rappelle cet instant de grâce dans le film Soleil Vert où Charlton Eston et Edward G. Robinson se délectent de quelques aliments frais devenus introuvables. Tout cela s'inscrit dans cette volonté exigeante de transcender le récit de Cormac Mccarthy dans ce qu'il y a de plus désespérant pour nous plonger dans un nihilisme absolu en nous laissant sur le bord de La Route au terme d'une scène finale encore plus incertaine que celle du romancier et qui font de l'adaptation de Manu Larcenet une oeuvre aussi magistrale qu'éprouvante. C'est peut-être l'une des définitions du terme chef-d’oeuvre.
Service de presse.