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USA

  • DONALD RAY POLLOCK : KNOCKEMSTIFF, OHIO. ETENDS-LE, RAIDE !

    IMG_4343.jpegLu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).

     

    C’est encore une fois Philippe Garnier, journaliste, traducteur et immense chantre de la littérature américaine qui nous balançait à la gueule, comme ça, presque l’air de rien, une trouvaille de son cru, à savoir ce légendaire recueil de nouvelles, au titre imprononçable d’un bled perdu de l’Ohio, qui amorçait les débuts tardifs de la carrière de ce romancier hors norme. Donald Ray Pollock débarquait donc ainsi en France, en 2008 avec Knockemstiff publié initialement aux éditions Buchet Chastel avant de paraître en version poche dans la collection Libretto pour faire tout dernièrement l’objet d’une réédition chez Albin Michel en intégrant la collection  Terres d’Amérique  dirigée par Francis Geffard qui a contribué à sa notoriété en publiant son roman emblématique, Le Diable Tout Le Temps ainsi qu’Une Mort Qui En Vaut La Peine, malheureusement un peu plus confidentiel en dépit du fait qu’il m’apparaît comme beaucoup plus abouti. Hormis la préface qu’il a rédigée en 2018, pour  Un Jardin De Sable (Monsieur Toussaint Louverture 2018) d'Earl Thompson dont il est un grand admirateur et qui l’a grandement inspiré, tout comme Flannery O’Connor qu’il cite régulièrement lors des rares entretiens qu’il accorde aux médias, on était un peu sans nouvelle de ce romancier qui se fait bien trop rare et dont on désespère de lire un prochain roman qui se fait désirer. Quoi qu’il en soit, Donald Ray Pollock entame une tournée en France à l’occasion des célébrations du 30ème anniversaire de la collection Terres d’Amérique dont il est devenu l’un des auteurs phares ce qui lui donnera l’occasion de présenter Knockemstiff, Ohio dans sa traduction révisée par Philippe Garnier himself tout en bénéficiant d’une nouvelle inédite, tandis que Le Diable Tout Le Temps est désormais agrémenté d’une préface de Marie Vingtras proclamant sa fascination pour ce texte qui l’a ébranlée. Il faut dire que la fascinante petite musique de Donald Ray Pollock sonne extrêmement juste pour ce qui est de restituer les affres de cette population des USA à la marge qu’il a côtoyée toute sa vie et plus particulièrement lorsqu’il a travaillé durant plus de trois décennies en tant qu’ouvrier dans la puanteur de l’usine de papier de Chillicothe, dans le sud de l'État de l'Ohio, unique vecteur d’emploi de cette région qu’il affectionne toujours autant en dépit  des galères qui ont marqué sa vie que ce soit l’alcool, les divorces et la drogue. Cette fameuse petite musique, vous pouvez en avoir un bel aperçu dans l’adaptation au cinéma de son ouvrage Le Diable Tout Le Temps, où il endosse la fonction de narrateur dans la bande-son en VO avec cette voix légèrement rauque s’agrégeant parfaitement à l’âpreté du texte. Et c'est donc tout cet univers de douleur et de violence que l'on retrouve dans ce sublime recueil rassemblant 19 nouvelles où l’on explore cette région désolée de Knockemstiff, Ohio, avec la certitude qu’il ne sortira rien de bon de ce bled paumé, aujourd’hui complètement abandonné tous, telle une des nombreuses localités fantômes qui jalonnent le pays.

     

    IMG_4347.jpegDu côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.

     

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    Et à l’occasion de sa tournée en France, vous pourrez rencontrer Donald Ray Pollock au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse. Un rendez-vous à ne pas manquer.

     

    Donald Ray Pollock : Knockemstiff, Ohio (Knockemstiff). Editions Albin Michel. Collection Terres d'Amérique 2025. Traduction de Philippe Garnier, révisée en 2025 pour la présente édition.

    A lire en écoutant : Last Train to Clarksville de The Monkees. Album : The a's, The B's & The Monkeys. 2026 Rhino Entertainment Company.

  • Lauren Groff : Les Terres Indomptées. Paradis sur terre

    IMG_4252.jpegDurant sa jeunesse elle séjourne en France pour apprendre la langue puis étudie, dans le cadre de son cursus universitaire, la littérature médiévale ainsi que le vieux français dont certains aspects rejaillissent forcément dans plusieurs ouvrages composant son oeuvre. Mais outre son activité de romancière, Lauren Groff officie comme libraire pour The Lynx Books, une librairie indépendante qu’elle a ouvert en 2024 à Gainsville en Floride, devenant un véritable sanctuaire militant afin de mettre en avant les livres bannis des bibliothèques publiques et scolaires par des comités aussi conservateurs qu’intégristes proliférant comme un véritable fléau dans les différents états du pays en nous rappelant cette période sombre de l’Inquisition qui ne semble plus si lointaine que ça sous cette ère trumpienne. En faisant état de ces deux aspects de sa carrière, il s’agit de relever les éléments majeurs apparaissant dans les différents textes de cette autrice engagée, que ce soit cette langue d’une richesse et d’une saveur incroyable ainsi que ce sentiment de révolte qui s’inscrit dans le parcours de femmes atypiques, en quête d’idéal et d’absolu pour 

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026lesquels elles ne transigeront pas. C’est ainsi que dans le triptyque qu’elle a entamé avec Matrix (Olivier 2023), mettant en scène, de manière romancée, la  lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026trajectoire énigmatique de Marie de France, première poétesse médiévale, Lauren Groff aborde, par le prisme du passé, le sujet terriblement actuel de ce refus de l’asservissement des femmes que l’on retrouvera dans Les Terres Indomptées, un second opus où il est également question du rapport à Dieu et au carcan de la religion se diluant dans le foisonnement redoutable d’une nature farouche, véritable havre de paix à la fois sublime et mortel.

     

    811EF75A-F58A-4882-A431-AC8EE7D7870E.jpegAu XVIIe siècle, dans cette région reculée de la Virginie, par une nuit de pleine lune, c’est quelque chose de bien pire que l’épidémie de petite vérole décimant les habitants du fort, que la jeune fille cherche à fuir en se  faufilant à travers une fente de la palissade. Mais quelle crime a pu commettre Lamentations Meretrix, celle que l’on appelle La Fille, La Souillon ou Zed, du nom du petit singe défunt de sa maîtresse ? Dans sa fuite, afin de de se soustraire à la servitude qui est la sienne, elle va défier la rigueur hivernale qui fige la densité de cette immense forêt obscure dans laquelle elle s’enfonce à mesure de ce qui apparaît comme une errance mystique où les souvenirs remontent à la surface. Et il lui faut survivre dans cet environnement  sauvage, territoire du peuple Piscataway observant ses déambulations tandis qu’elle affronte les tempêtes de glace et autres intempéries qui jalonnent un parcours périlleux se conjuguant au sentiment de liberté jaillissant de la fureur de cette terre indomptée.

     

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026Il faut avant tout saluer l'admirable travail de Carine Chichereau, traductrice attitrée de Lauren Groff, qui parvient à restituer la folle petite musique de cette écriture où la modernité se conjugue au rythme poétique de l'époque où se déroule le récit et qui définit le style de Shakespeare, en lui conférant ainsi une aura incantatoire, oscillant entre mysticisme exacerbé et folie fiévreuse qui accompagne la trajectoire de cette jeune servante qui va s'émanciper de cet enfermement sociétal à mesure qu'elle progresse dans cet environnement sauvage, Les Terres Indomptées, donnant son titre à ce roman d'une majestueuse fureur. Mais Les Terres Indomptées c'est également cette étincelle de liberté qui anime la personnalité de cette domestique dont on va découvrir, au gré des réminiscences qui surviennent tout au long de son périple, les terribles raisons qui l'ont poussée à fuir ce fort, comme s'il s'agissait d'une renaissance ou d'un retour dans ce qui apparaît comme un paradis jadis perdu devenu à la fois hostile et indocile. Ce sont donc des souvenirs terrifiants qui rythment une intrigue chargée d'une lourde tension à mesure qu'apparait la tragédie qui frappe ses proches que ce soit le souffleur de verre qui l'accompagne durant l'épique traversée traversée de l'Atlantique ou Bess, cette fillette à l'esprit fragile dont elle à la charge et qu'elle prend en affection. Voyage intérieur flamboyant qui s’articule autour des fantômes qui cheminent avec cette jeune fille dont la quête demeure incertaine, ce conte féministe se construit dans la matrice de cette forêt luxuriante et inquiétante que Lauren Groff dépeint de manière magistrale au gré d'un texte flamboyant où les dangers omniprésents d’une nature impavide dictent le rythme des saisons qui s’enchainent dans ce qui apparaît comme une véritable ode mystique. Ainsi, outre la fusion organique qui s’opère avec cette nature omniprésente, il émerge de l’esprit tourmenté de la jeune femme dépouillée de toute identité, une certaine perception de l’existence d'un Dieu s’incarnant dans son indifférence à l’égard des hommes, bien éloigné de l’image asservissante qu’un pasteur dévoyé tentait de lui inculquer. Sans qu’il ne s’agisse d’un pamphlet, bien au contraire, on saisira ainsi l’allégorie propre au climat pesant qui règne sur le pays à l’instar de cette chasse au « wokisme » ainsi que la résurgence des courant religieux radicaux remettant en question la condition des femmes aux Etat-Unis dans ce qui émerge d’une politique globale de discrimination issue de l’administration actuelle qui prend de plus en plus d’essors. Et c’est dans Les Terres Indomptées, dans l'immersion de ce roman à la fureur lyrique, reprenant les codes du genre nature writing, que l’on prend la pleine mesure de cette soif de liberté inaltérable qui va s’immiscer, comme un torrent impétueux, dans la personnalité de cette héroïne du passé, cette femme de peu, qui devient le reflet des luttes féministes qui émaillent l’actualité de notre monde. Un texte qui se distingue dans sa puissance de feu exceptionnelle. 

     

     

    Lauren Groff : Les Terres Indomptées (The Vaster Wilds). Editions de L'Olivier 2025. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau.

    A lire en écoutant : The Same Deep Water As You de The Cure. Album : Disintegration (1989). 2010 Fiction Records Ltd.

     

     

  • ELI CRANOR : A LA CHAINE. L’AILE OU LA CUISSE.

    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineL’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
     
    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineParqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.

     

    On relèvera tout d’abord la superbe couverture du livre, d’une composition assez similaire à celle ornant son précédent roman, ce qui fait qu’en seulement deux ouvrages, Eli Cranor possède déjà une identité visuelle marquante qui se distingue au milieu des autres publications.  L’autre point qu’il faut relever c’est la capacité du romancier à happer le lecteur au gré d’une intrigue prenante, sans pour autant utiliser les artifices propre à ce type de narration que ce soit les brefs chapitres ou les phrases courtes. Rien de tout cela dans A La Chaîne qui se lira aisément d’une traite tant l’on est absorbé par les enjeux d’un récit sec, dépourvu de fioriture, ce qui n’empêchera pas, une fois le livre posé, de s’interroger  sur certains aspects de l’histoire qui paraissent tout de même tirés par les cheveux à l’instar de l’attitude de Luke Wilson, directeur sociopathe certes, mais qui adopte un comportement étrange par rapport à la situation tragique à laquelle il doit faire face. Il en va de même pour ce qui a trait aux hasards bien trop circonstanciés qui l’amène à s’emparer de l’argent dont il a besoin. Quant à la confrontation finale, elle s’achèvera de manière abrupte afin de faire en sorte que l’on ne s’interroge pas trop longuement sur les aspects logistiques permettant aux protagonistes d’échapper aux éventuelles questions des autorités sur le déroulement des événements. eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineMais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites  et d’ambitions destructrices. A partir de là, le romancier dépeint, plus particulièrement par l’entremise de Gabriela, des conditions de travail effroyables extrêmement marquantes du fait d’un réalisme sans fard permettant de mieux saisir la nature de ce travail à la chaîne cruel et avilissant. Mais tandis que Luke et Edwin s’écharpent au détour de confrontations violentes, on se focalisera davantage sur la personnalité de Mimi, cette jeune mère de famille, évoluant dans un environnement à la Desperate Housewife, qui va s’extirper de ce cadre superficiel pour se confronter à une réalité qu’elle n’avait jamais perçue avant sa rencontre avec Gabriella. On observe ainsi une espèce d’union sacrée entre ces deux femmes, que tout oppose, qui se met en place sans grandiloquence et avec beaucoup de pudeur comme en témoigne un épilogue chargé d’une émotion contenue qui ne manquera pas de vous procurer quelques frissons. Sans qu’il n’en soit d’ailleurs question dans A La Chaîne, iI résulte de cet ensemble, un roman poignant qui résonne puissamment dans d’actualité secouant les Etats-Unis avec ce déploiement des unités ICE semant le trouble à travers tout le pays.

     

    Eli Cranor : A La Chaîne (Broiler). Editions Sonatine 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Heurtebize.

     

    A lire en écoutant : Ring Of Fire de Johnny Cash. Album : Songwriter. 2024 UMG Recording, Inc. 

  • William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur. La chute.

    IMG_3291.jpegLa vie […] : une fable
    Racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur,
    Et qui ne signifie rien.

    Macbeth - William Shakespeare

     

    A sa parution en 1929, il semble que ce livre, devenu l’un des grands monuments tant redouté de la littérature, se soit vendu à moins de 2000 exemplaires et que c'est avec la traduction en français de Maurice-Edgar Coindreau que le texte a bénéficié d’un regain de notoriété en 1938 lors de sa publication au sein de la collection blanche des éditions Gallimard. Il faut dire que William Faulkner jouissait d’une certaine assise dans le monde des lettres françaises avec des ouvrages tels que Tandis Que J’Agonise, Sanctuaire, Lumière D’Août et Absalon, Absalon !, quatre livres majeurs du romancier qui les a rédigés postérieurement à cette audacieuse et déconcertante intrigue qu’est Le Bruit Et La Fureur pour laquelle il aura donc fallu attendre neuf années avant qu'elle ne parvienne au lectorat francophone de l’époque. Difficile de mesurer l’ampleur du travail pour retranscrire en français cette déliquescence du sud des Etats-Unis, plus particulièrement du comté fictif de Yoknapatawpha dans le Mississippi, qui apparait dans la majeur partie de l’oeuvre de William Faulkner s’employant à en dépeindre la décadence imprégnée de violence et de noirceur dans ce qui apparaît comme « l’irruption de la tragédie grecque dans le roman policier » comme le formulait André Malraux dans sa préface de Sanctuaire. Mais au delà de cette violence et de cette noirceur imprégnant le texte, c’est cette audace narrative exacerbée et déstabilisante ainsi que la syntaxe particulière des dialogues que Maurice-Edgar Coindreau s’est attaché à retranscrire dans la traduction du roman qui a fait l’objet d’une révision en 1977 à l’occasion de la publication de l’ensemble de l’oeuvre de Faulkner dans la collection Pléiade auquel est adjoint un appendice que l’auteur avait rédigé en 1945 afin de nous apporter un éclairage sur le parcours et le devenir de l’ensemble des protagonistes, dont les membres de cette terrible famille Compson régnant sur les reliquats de leur ancienne plantation dont on brade les dernières terres afin de survivre au sein de cet environnement en pleine mutation. C’est tout cela que l’on va donc retrouver dans la nouvelle et superbe traduction de Charles Recoursé qui n’édulcorera aucunement l’inconfort émergeant d’une telle lecture, mais fera en sorte d’apporter une autre dynamique, notamment au niveau de la syntaxe et plus particulièrement des dialogues entre les membres de la communauté noire qui apparaissent beaucoup moins stéréotypés. Il n’en demeure pas moins qu’une telle lecture demeure un défi, peut-être même une épreuve, tel que le souhaitait probablement William Faulkner qui nous entraine dans les méandres de cette intrigue radicale où il importe de dépouiller le lecteur de tous ses repères afin de l’immerger littéralement dans ce déferlement de sensations, dans ces courants de conscience, dans les synapses de ces pensées fragmentées et surtout de le déstabiliser avec cette absence de transition entre passé et présent qui achèvera de le décontenancer. Si Le Bruit Et La Fureur apparait comme un redoutable défi de lecture, ce d’autant plus à une époque où l’on revendique davantage de confort standardisé que d’audace artistique, il n’en demeure pas moins que l’on se retrouve récompensé au terme d’une certaine concentration et d’une persévérance certaine que nécessitent le décryptage, le terme n’est pas galvaudé, de ce qui se révèle être comme un véritable chef-d’oeuvre tant dans la narration que dans l’écriture à nulles autres pareilles. 

    Le bruit et la fureur, éditions gallimardEn 1928 durant la période du week-end pascal, on observe une certaine agitation au sein de la propriété décatie des Compson située dans le comté de Yoknapatawpha avec tout d’abord le cadet de la fratrie prénommé Maury,’que tout le monde surnomme Benjy pour désigner cet enfant de 33 ans, dont les gémissements bruyants et incessants sont l’unique moyen de communication pour exprimer sa tristesse lui qui ne se remet pas du départ de sa soeur Candace que l’on désigne avec le sobriquet de Caddy. Il faut dire que la jeune femme a dû quitter les lieux à la suite d’un scandale qui a entaché la réputation de la famille. C’est probablement pour cette raison que Jason Compson éprouve un haine viscérale à l’égard de sa soeur mais encore davantage pour sa fille Quentin qui a été confié au bon soin de cet oncle aigri qui détourne les fonds qu’on lui a confié afin d’élever cette jeune adolescente aussi rebelle que sa mère et qui n’aspire qu’à s’extirper du carcan familial pesant en s’emparant de l’argent qui lui revient et de s’enfuir. Lancé à sa poursuite, Jason se remémore également avec amertume le souvenir de son frère ainé Quentin, sur les épaules duquel reposait les espoirs de la famille Compson afin de recouvrer le lustre d’antan mais choisissant de mettre fin à ses jours alors qu’il étudiait à Harvard, lui qui ne s'était jamais consolé du mariage de sa soeur pour laquelle il éprouvait des sentiments incestueux n'ayant cesse de le tourmenter. Et c’est Dilsey, fidèle domestique afro américaine au service des Compson qu'elle tient à bout de bras, qui observe le lent déclin de cette famille déchirée dont le patriarche, imbibé d'alcool, ne s’est jamais remis de la défaite de la guerre de Sécession bouleversant toutes les certitudes de la communauté blanche de cet état du sud encore imprégné de cette culture esclavagiste.

     

    On retrouve donc dans Le Bruit Et La Fureur tous les thèmes marquant de l'oeuvre de Faulkner dont cette dégénérescence des familles sudistes imprégnée de violence et sur lesquels planent également quelques effluves d'alcool omniprésent tant dans les livres que dans la vie du romancier qui s'est lié d'amitié avec d'autres grands buveurs tels que Dashiell Hammett et Howard Hawks pour lequel il a écrit  les scénarios du Grand Sommeil et du Port de l'Angoisse. Outre ses romans entrés dans le panthéon de la littérature et récompensés d'une nuée de prix prestigieux dont le Nobel de littérature, le Pulitzer (à deux reprises) ainsi que le National Book Award, William Faulkner a rédigé une multitude de nouvelles dont des intrigues policières abordant les mêmes sujets qui le taraude. C'est d'ailleurs sous la forme d'une nouvelle que s'inscrit initialement Le Bruit Et La Fureur dont Maurice-Edgar Coindreau évoque la genèse dans sa préface de l'époque où il mentionne que William Faulkner voulait initialement restituer les pensées d'un groupe d'enfants, le jour où l'on enseveli leur grand-père dont on leur a caché le décès. C'est ainsi qu'apparaît l'esquisse du personnage de Benjy qui va évoluer pour devenir l'adulte de 33 ans, dont la raison demeure sur le seuil de l'enfance, et dont on suit le chaotique courant de pensée, dans cette première partie imprégnée de sensations tels que les bruits omniprésents, mais également les odeurs ainsi que des scènes très fragmentées dont on ignore s'il s'agit du présent ou du passé. Comme le mentionne Charles Recoursé dans sa préface, il n'y pas d'autre choix que d'accepter d'évoluer dans une brume opaque, démuni de tout repère, ce d'autant plus que William Faulkner corse le tout avec une temporalité disloquée ainsi qu'une kyrielle de personnages apparaissant dans un désordre total et dont certains sont affublés du même prénom à l'instar de Quentin Compson désignant le frère de Caddy mais également sa fille alors que Jason Compson désigne le patriarche de la famille ainsi que l'un de ses fils. Pourtant, de cet inconfort de lecture traduisant la confusion des pensées de Benjy, émerge une espèce de force vive qui vous entraîne dans une succession d'événements  tragiques qui définissent les membres de la famille Compson dont Candace "Caddy" Wallace sur laquelle converge les flux de conscience de ses trois frères animés de sentiments bien différents qui les poussent dans leur retranchement respectif tels qu'on les distingue dans la seconde et troisième partie du roman où l'on s'immerge dans le désarroi de Quentin Compson et de cet amour impossible qu'il éprouve pour sa soeur tandis que c'est bien la fureur qui anime Jason Compson vouant un haine tenace à celle qu'il rend responsable de tous les malheurs qui frappent sa famille mais qui compte bien se renflouer sur son dos tout en s'en prenant à sa nièce dont il a la charge. Et si le voile de brume s'estompe quelque peu à mesure que l'on progresse dans le fil d'une intrigue qui apparaît plus structurée, il n'en demeure pas moins que le romancier nous impose ses variations déconcertantes de l'écriture, de la ponctuation et de la syntaxe traduisant les sentiments éprouvants que l'on ressent en s'immergeant de manière presque organique dans les courants de conscience qui animent les deux frères et que l'auteur retranscrit dans les moindres détails qui devenant parfois des symboles obsessionnels à l'instar de cette montre dépourvue d'aiguille traduisant la perte de repère de Quentin ou le cours du coton symbole de cet âpreté au gain façonnant la personnalité de Jason. Puis apparaît une lueur de compréhension bien illusoire, dans la dernière partie du livre narrée à la troisième personne et où l'on s'élève pour suivre Dilsey, la gouvernante noire des Compson qui fait office de figure tutélaire de l'ensemble des membres de cette famille dépravée qu'elle maintient à bout de bras avec son mari et ses enfants également à leur service et qui s'inscrivent paradoxalement dans un registre de stabilité et de quiétude particulièrement mis en exergue le jour de Pâques, symbole de résurrection ce qui n'a rien d'anodin dans le contexte de ce roman imprégné de bruit et de fureur. Au final, il demeure une impression de communion où l'on répond à l'audace du romancier en s'abandonnant à la virtuosité d'un texte gorgé de sensations distillées dans le fracas de ces pensées disparates, seul moyen d'appréhender Le Bruit Et La Fureur qui ne manquera pas de vous foudroyer.

     

    William Faulkner : Le Bruit Et La Fureur (The Sound and the Fury). Editions Gallimard/Du monde entier 2025. Préface et traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Charles Recoursé.

    A lire en écoutant : Isn’t it a Pity (Live) interprété par Nina Simone. Album : Emergency Ward. 2011 Sony Music Entertainment.

  • JIM NISBET : TRAVERSEE VENT DEBOUT. LA VERITE VRAIE.

    Capture d’écran 2026-01-10 à 19.04.49.pngParu en 2012, il s’agit de son dernier ouvrage publié de son vivant chez Rivages/Thriller, dans la version grand format sans qu’il n’intègre par la suite la collection Rivages/Noir qui n’aurait rien eu à envier aux pavés de James Ellroy qui saluait d’ailleurs le talent de ce romancier qui n’a jamais véritablement émerger tant son œuvre se révèle d’une singularité extrême sans pour autant être dénuée d’un humour incisif et troublant. Assurément Jim Nisbet s’inscrit dans le registre du roman noir, même s’il en a détourné les codes avec ce sentiment de liberté qui imprègne ses textes lui qui expliquait n’écrire ni pour une maison d’éditions ni pour les lecteurs qu’il n’a de cesse de bousculer tout comme ses personnages d’ailleurs. C’est pourquoi il n’est guère aisé d’aborder l’œuvre de cet écrivain avec Traversée Vent Debout, un récit dense, oscillant entre le roman d’aventure maritime et la fiction d’anticipation aux connotations obscures et qui assimile ainsi tout le parcours de vie d’un auteur ayant également exercé les métiers d’ébéniste, de charpentier et de marin et qui, natif de l’état de New York et après avoir grandi en Caroline du Nord, a toujours vécu dans la région de San Francisco qui devient le décor omniprésent de l’ensemble de son œuvre où l’on croise une myriade de marginaux et de paumés devenant les héros d’intrigues incroyables. Auteur érudit, féru de littérature française, Jim Nisbet parie donc sur l’intelligence du lecteur pour appréhender des textes d’une impressionnante profondeur à l’instar de Traversée Vent Debout désormais épuisé ce qui ne saurait constituer une excuse pour passer à côté de ce sublime et exigeant roman convoquant des références telles que Dans La Mer De Cortez (Actes sud 2009) de John Steinbeck pour son aspect maritime et Le Scarabée D’Or (Folio classique 2023) d’Edgar Allan Poe pour son côté chasse au trésor, tandis que l’on distingue en toile de fond une certaine étrangeté émergeant de cet environnement d’anticipation, de « présent visionnaire » à la James Graham Ballard. Et si vous ne parvenez pas à vous procurer l’ouvrage, vous pourrez vous rabattre sur Le Codex De Syracuse (Rivages/Noir 2025) figurant désormais parmi les 16 ouvrages iconiques que François Guérif, emblématique directeur de la maison d'éditions, a sélectionné au sein des 1152 romans que compte la collection mythique et qui a toujours défendu les romans de Jim Nisbet qu’il s’est employé à mettre en avant dans le milieu de la littérature noire francophone.

     

    jim nisbet,traversée vent debout,éditions rivages,chronique littéraire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,lu en 2025,roman noir,roman d’aventure,anticipationCe n’est jamais bon de percuter, avec son voilier le « Vellela Vellela », un container à la dérive sur la mer agitée des Caraïbes, surtout lorsque l’on transporte un kilo de cocaïne. Effectuant ce convoyage pour le compte de Red Mean, Charley Powell ne peut donc pas lancer de message de détresse avec le risque d’être incarcéré un nouvelle fois par les autorités lui portant secours. Il faut dire que ce marin accompli, au tempérament intrépide, a une soif de liberté dont il s’imprègne lors de ces escapades maritimes, mais également au gré de ses lectures et surtout dans son travail d’écriture. Et tandis que le bateau sombre dans des flots infestés de requin, il tente de sauver ce qui peut l'être, son journal de bord auquel il manque une dizaine de pages ainsi que le manuscrit d’un roman inachevé. A San Francisco, Red Mean va voir Tipsy, la sœur de Charley afin de l’informer des circonstances étranges qui entourent la disparition de son frère et lui remettre les documents qu’il a retrouvé sur les lieux du naufrage. Débute alors une étrange enquête où plus que de la cocaïne, il est question de l’ADN d’un ancien président des Etats-Unis qu’une mystérieuse organisation souhaite récupérer dans ce qui apparaît comme un complot international visant à renverser l’ordre établi.

     

    D’entrée de jeu, il y a cet avertissement du transcripteur tel que se définit Jim Nisbet, mentionnant le fait que la lecture ne sera pas de tout repos, chose confirmée avec ce prologue aux connotations futuristes dont on ignore s’il s’agit véritablement d’une extraction des synapses neuronales d’un individu projeté au cœur d’une assemblée contemplant une transmutation confuse nous donnant l’impression d’intégrer un songe dont on peine à saisir le sens. Mais dès le premier chapitre, le récit prend une tout autre tournure avec ce naufrage de Charley Powell dont on perçoit le moindre détail, caractéristique du style d’un auteur s’employant à dépeindre chacune des manœuvres de ce marin aguerri dans ce qui apparaît comme une véritable aventure maritime dantesque imprégnée d’un vocabulaire technique en matière de navigation qui nous donne une véritable sensation d’immersion qui peut tout de même décontenancer le lecteur. C’est ce qui émerge d’ailleurs de l’ensemble du texte, où l’auteur se soucie très peu du confort de ce lecteur, sans pour autant l’abandonner dans les méandres de cette intrigue prenant également la forme d’une espèce de complot où l’enjeu du trafic de drogue s’efface au profit de cet ADN mystérieux qui va mobiliser toutes les parties prenantes cherchant à savoir ce qu’il est advenu de Charly Powell et de son étrange cargaison, à commencer par sa sœur Teresa que tout le monde surnomme Tipsy, femme séduisante quelque peu portée sur la boisson qu’elle consomme dans son bar fétiche de San Francisco en compagnie de son ami Quentin dont la relation avec son compagnon instable s’étiole, tandis qu’il lutte contre l’infection HIV qui affaiblit son organisme. Traversée Vent Debout, c’est également une mise en abime du travail d’écriture, des doutes et parfois du découragement telle qu’on le distingue au gré du parcours de Charley Powell qui a intitulé ainsi le roman qu’il n’aura pas été en mesure d'achever. Il s’agit également d’une forme d’hommage aux romanciers que Jim Nisbet affectionne que ce soit Faulkner qui devient le nom de famille de Skip, le barman où Tipsy a ses habitudes quand elle ne lit pas une quantité impressionnante d’auteurs tels que Georges Simenon, Ross McDonald, Homère également, Raymond Chandler, Dashiell Hammet, Jean-Patrick Manchette ainsi que Françoise Sagan et Georges Stendhal pour compéter ce catalogue disparate. C’est d’ailleurs ce sentiment de disparité qui émerge de ce texte exigeant, nécessitant une concentration soutenue ainsi qu’une attention au moindre pas de côté de cette intrigue échevelée nous entrainant parfois dans de longues disgressions conférant davantage d’épaisseur à l’ensemble des personnages qui traversent ce roman chaotique et détonnant. Ne respectant aucune des normes désormais en vigueur dans le monde actuel de la littérature où la moindre longueur est conspuée, Traversée Vent Debout est un roman noir audacieux comme on n’en fait plus, qui pourra certainement décourager de nombreux lecteurs mais qui récompensera les plus acharnés d’entre eux qui ne manqueront pas de ressentir le souffle de la liberté qui balaie l’intégralité d’un texte à la beauté saisissante et singulière qui vous embarque dans la "vérité vraie". 

     

     

    Jim Nisbet : Traversée Vent Debout (Winward Passage). Editions Rivages/Thriller 2012. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Richard & Eric Chedaille.

    A lire en écoutant : Mysterons de Portishead. Album : Dummy. 1994 Go ! Discs Ltd.