Frank Bill : Mordre La Poussière.
Il y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles de Donald Ray Pollock, on retrouve chez Frank Bill cette écriture brutale et cinglante qui met en exergue l’Amérique des laissés-pour-compte où l’on croise des vétérans rongés par les traumas de la guerre se réinsérant tant bien que mal dans l’univers âpre du monde ouvrier et de l’usine, tandis que l’on soulage les corps usés avec l’oxycodone qui devient le théâtre de trafics sordides. C’est au sein de ce tableau, plutôt sombre, que se met en place l’intrigue de Mordre La Poussière qui s’articule autour de la personnalité de Miles Knox, rescapé de la guerre du Vietnam, adepte de la musculation intensive sous stéroïde, qui tente de conserver tant bien que mal son emploi à l’usine, en dépit de son tempérament sanguin.
Son statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles va entamer des recherches erratiques qui vont l’embarquer à la lisière de la folie, au cours d’une longue nuit sans fin. Une situation explosive qui risque bien de dégénérer.
Si le coeur de l’intrigue se déroule sur l’espace d’un jour et d’une nuit tourmentée, Frank Bill se joue de la temporalité à mesure que l’on plonge dans les délires de Miles Knox cet ancien Marines hantés par la silhouette fantomatique d’un compagnon d’arme qui semble lui susurrer quelques imprécations obscures qui vont ranimer certains souvenirs du Viet-Nam qu’il aurait préféré garder enfoui à tout jamais. On s’égare ainsi dans les réminiscences d’une mission aux entournures douteuses qui se fragmente dans l’esprit torturé de ce vétéran tandis qu’il se débat entre cauchemar et réalité se conjuguant dans un agrégat de violence, de douleur et même d’horreur rappelant, à certains égards, les errements d’un certain colonel Kurz dans Apocalypse Now. Mais Miles Knox n’est pas le seul individu qui va Mordre La Poussière puisque l’on adopte également le point de vue de Shelby qui se heurte aux exactions de son frère jumeau ainsi que celui de Nathaniel, un ancien policier, devenu armurier qui vient de recueillir son neveu unique témoin de la mort de son père et de sa mère, dealers d’oxycodone, tous exécuté sous ses yeux. C’est donc autour de ces trois personnages que se construit cette intrigue rude, sans fioriture, qui parfois part délibérément en vrille pour retomber sur ses pieds dans ce qui apparaît comme un récit extrêmement bien construit s’inscrivant dans le réalisme sans fard d’individus un peu paumés qui n’attendent pas grand chose d’un rêve américain noyé dans l’alcool, l’oxycodone et les stéroïdes. Au final, on distingue des femmes et des hommes qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre au sein d’un milieu plutôt farouche, mais qui trébuchent parfois au gré d’une routine qui peut se révéler délétère. Reste à savoir qui parmi, Miles, Shelby et Nathaniel, sera capable de se relever dans les ruines d’une journée et d’une nuit cauchemardesque que Frank Bill met un scène dans des environnements rudes que ce soit l’usine, les bars glauques ainsi que cette plantation de marijuana abritant une masure rongée par la vermine où cette cabane de pêcheur dans laquelle Shelby va se confronter aux souvenirs douloureux qui imprègnent son parcours tragique. Tout cela s’enchaine à merveille au rythme d’une construction narrative à la fois intense et habile qui s’agrège dans l’abîme d’une atmosphère poisseuse, chargée de testostérone à l’image de Miles Knox dont la personnalité complexe emprunte quelques traits de caractère au père de Frank Bill des éléments qui lui sont propre à l’instar de cette passion pour la musculation qui fait office d’échappatoire pour ce héros tourmenté dont la force de caractère masque une profonde détresse. Et c’est bien ce qui transparait dans Mordre La Poussière, avec cette dureté et cette violence, jamais gratuites qui imprègne ce texte brutal qui n’est pourtant pas dépourvu de nuance à l’image de cette épilogue qui s’inscrit dans le réalisme sans fard que Frank Bill dépeint avec force de talent qui vous secoue.
Frank Bill : Mordre La Poussière (Back To The Dirt). Editions Plon 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoko Lacour.
A lire en écoutant : Engine 999 de The Hooters. Album : One Way Home. 1987 CBS INC.
S’il s’agit de son premier roman traduit en français, il oeuvre depuis des décennies en tant que dramaturge anglo saxon avec près d’une trentaine de pièces de théâtre à son actif dont des comédies musicales comme The Outsiders de S. E. Hinton, adapté en son temps au cinéma par Francis Ford Coppola. Adam Rapp a également travaillé comme scénariste pour plusieurs séries que ce soit The L World, En Thérapie et Dexter : New Blood tout en étant l’auteur d’une dizaine de textes young adult et de trois romans destinés aux adultes mettant en scène, tout comme ses pièces de théâtre, des individus de la classe moyenne du Midwest tentant de s’extraire de leur condition en se rendant du côté de New-York et qui s’inscrivent tous dans des tonalités assez sombres. A partir de ce parcours professionnel riche, on comprendra qu’Adam Rapp excelle dans l’art d’une mise en scène habile et puissante qui rejaillit notamment dans A La Table Des Loups, fresque d’une famille ordinaire évoluant dans l’Amérique contemporaine des années cinquante jusqu’à nos jours et sur laquelle plane l’ombre inquiétante de tueurs en série tout en s’inspirant de sa propre trajectoire mais également de celle de sa famille, plus particulièrement de sa mère infirmière qui a travaillé au sein du Stateville Correctionnal Center, établissement carcéral de haute sécurité où avait lieu les exécutions dans l’état de l’Illinois et qui deviendra le décor d’une partie de cette intrigue intimiste hors norme et d’une singulière puissance de feu qui balaie tout sur son passage.
Avec son mari Donald, Sue Larkin a fait en sorte d’élever une famille modèle en respectant les préceptes de la paroisse dElmira, dans l’état de New York où elle est devenue l’un des piliers de cette communauté sans histoire, ou presque. Mais la vie n’est pas facile pour autant, notamment avec la perte d’Archie le dernier né de la fratrie emporté soudainement par la fièvre le 19 aout 1951. Et puis les années passent et les enfants grandissent et deviennent adultes. Myra Lee devient infirmière et doit élever seul son enfant tandis que sa soeur Lexy accède à l’opulence de la bourgeoisie, dans l’entre-soi d’une banlieue chic. Fiona a choisi de s’émanciper en menant une vie de bohème chaotique dans les quartiers branchés de New York. Quant à Alec, il semble vouloir se distancer de sa famille en errant dans les méandres inquiétants de l’Amérique profonde. Si chacun d’entre eux a emprunté un parcours différent, il y a cette violence sous-jacente qui affleure dans leur existence respective, comme une espèce de lien indéfectible. Et pour accentuer le malaise, il y a ces cartes postales que leur mère reçoit régulièrement dont elle fait en sorte d’ignorer le message étrange et inquiétant
Si l’on a pu voir ou lire toute une kyrielle de reportages consacrés au siège de Waco au Texas, les romans dédiés à cet événement tragique ne sont guère nombreux pour ne pas dire inexistants, ce qui fait que La Lumière Et Les Ténèbres de Bret Anthony Johnston ne pouvait manquer de susciter une curiosité certaine. Natif de Corpus Christi, ville côtière texane qui donnera d’ailleurs son titre à son premier recueil de nouvelles, Bret Anthony Johnston, outre son activité d’enseignant en écriture créative notamment à l’université d’Harvard, est l’auteur de cinq romans dont Souviens-Toi De Moi Comme Ça (Albin Michel 2016), son avant-dernier et unique ouvrage traduit en français abordant le thème de la disparition qui a été salué par John Irving. Ainsi, après un silence de plus d’une dizaine d’années, le romancier texan revient donc sur cette confrontation de 51 jours qui opposa l’ATF et le FBI à cette secte religieuse dirigée par Vernon Wayne Howell plus connu sous le nom de David Koresh. En 1993, outre les images des deux assauts qui ont fait le tour du monde, le bilan tragique qui en découla, la gabegie des autorités fédérales et la folie de ce gourou charismatique, c’est la première fois que l’on prenait la mesure de l’ampleur, aux Etats-Unis, de ces courants extrémistes religieux ou politiques, parfois les deux, farouchement opposés à la moindre incursion gouvernementale quitte à prendre les armes pour faire valoir leurs propres lois. C’est donc autour de ce déchaînement de fureur apocalyptique, que Bret Anthony Johnston met en scène une intrigue prenant la forme d’une romance aux connotations shakespeariennes, digne émanation de Roméo et Juliette transposée dans cette région désolée du Texas qui devient le théâtre de cet amour naissant entre deux jeunes gens dont les communautés s’opposent tout en s’agrégeant de manière immuable dans cette spirale de violence rejaillissant dans La Lumière Et Les Ténèbres au cours de ce qui apparaît comme le plus grand combat sur sol étasunien depuis la guerre de sécession.
En 1993, du côté de Waco au Texas, Perry Cullen, que tout le monde surnomme l’Agneau, a rassemblé toute une communauté qui voit en lui la réincarnation du prophète. Pour lui, certains d’entre eux ont cédé leurs économies tandis que d’autres ont quitté leur conjoint pour se tourner vers ce leader charismatique qui se prépare à la fin des temps en rassemblant un impressionnant stock d’armes et de munitions qu’il entasse dans cette propriété reculée du comté. Arrivée de Californie avec sa mère, fervente adoratrice de Perry Cullen, Jay s’aperçoit rapidement que le gourou a davantage de vue sur elle, ce qui fait qu’elle l’accompagne régulièrement sur les bourses aux armes qu’ils écument dans toute la région. C’est lors d’un de ces sorties que la jeune adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté qui éprouve une attirance réciproque à mesure que la tension s’accroit entre la secte et les forces de l’ordre bien décidées a investir les lieux afin de saisir les armes illégales que Perry Cullen détiendrait au sein de son domaine sur lequel il règne sans partage. Dans cette spirale de confrontations ténébreuses, les deux amant parviendront-ils à retrouver la lumière qui les unira à nouveau.
Lu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).
Du côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.
Durant sa jeunesse elle séjourne en France pour apprendre la langue puis étudie, dans le cadre de son cursus universitaire, la littérature médiévale ainsi que le vieux français dont certains aspects rejaillissent forcément dans plusieurs ouvrages composant son oeuvre. 

Au XVIIe siècle, dans cette région reculée de la Virginie, par une nuit de pleine lune, c’est quelque chose de bien pire que l’épidémie de petite vérole décimant les habitants du fort, que la jeune fille cherche à fuir en se
Il faut avant tout saluer l'admirable travail de Carine Chichereau, traductrice attitrée de Lauren Groff, qui parvient à restituer la folle petite musique de cette écriture où la modernité se conjugue au rythme poétique de l'époque où se déroule le récit et qui définit le style de Shakespeare, en lui conférant ainsi une aura incantatoire, oscillant entre mysticisme exacerbé et folie fiévreuse qui accompagne la trajectoire de cette jeune servante qui va s'émanciper de cet enfermement sociétal à mesure qu'elle progresse dans cet environnement sauvage, Les Terres Indomptées, donnant son titre à ce roman d'une majestueuse fureur. Mais Les Terres Indomptées c'est également cette étincelle de liberté qui anime la personnalité de cette domestique dont on va découvrir, au gré des réminiscences qui surviennent tout au long de son périple, les terribles raisons qui l'ont poussée à fuir ce fort, comme s'il s'agissait d'une renaissance ou d'un retour dans ce qui apparaît comme un paradis jadis perdu devenu à la fois hostile et indocile. Ce sont donc des souvenirs terrifiants qui rythment une intrigue chargée d'une lourde tension à mesure qu'apparait la tragédie qui frappe ses proches que ce soit le souffleur de verre qui l'accompagne durant l'épique traversée traversée de l'Atlantique ou Bess, cette fillette à l'esprit fragile dont elle à la charge et qu'elle prend en affection. Voyage intérieur flamboyant qui s’articule autour des fantômes qui cheminent avec cette jeune fille dont la quête demeure incertaine, ce conte féministe se construit dans la matrice de cette forêt luxuriante et inquiétante que Lauren Groff dépeint de manière magistrale au gré d'un texte flamboyant où les dangers omniprésents d’une nature impavide dictent le rythme des saisons qui s’enchainent dans ce qui apparaît comme une véritable ode mystique. Ainsi, outre la fusion organique qui s’opère avec cette nature omniprésente, il émerge de l’esprit tourmenté de la jeune femme dépouillée de toute identité, une certaine perception de l’existence d'un Dieu s’incarnant dans son indifférence à l’égard des hommes, bien éloigné de l’image asservissante qu’un pasteur dévoyé tentait de lui inculquer. Sans qu’il ne s’agisse d’un pamphlet, bien au contraire, on saisira ainsi l’allégorie propre au climat pesant qui règne sur le pays à l’instar de cette chasse au « wokisme » ainsi que la résurgence des courant religieux radicaux remettant en question la condition des femmes aux Etat-Unis dans ce qui émerge d’une politique globale de discrimination issue de l’administration actuelle qui prend de plus en plus d’essors. Et c’est dans