Shelby Foote : Tourbillon. Autopsie d'un crime.
Comme tous les romanciers originaires du sud des Etats-Unis, on l'affilie volontiers à un écrivain comme William Faukner dont il a évoqué son influence ainsi que son admiration et qu'il a côtoyé à l'aune de sa carrière de romancier, même si son écriture est beaucoup plus proche de celle de Flannery O'Connor ou de Penn Warren en s'inscrivant dans une dimension sociale, voire ethnographique de son environnement ainsi que sur un registre historique centré notamment, en tant qu'historien, sur les aspects de la guerre de Sécession en développant un ouvrage ambitieux de près de 3000 pages qui fait référence dans le domaine et qui n'a toujours pas fait l'objet d'une traduction en français. De cet intérêt marqué pour cette guerre civile meurtrière, Shelby Foote a également publié Shiloh (Rivages 2025) un roman dont le titre fait référence à l'une des batailles les plus meurtrières de ce conflit fratricide et qui paraît en format poche, 20 ans après la disparition du romancier comme pour marquer cette résurgence des risques d'un conflit similaire qui plane sur le pays. Avec Shiloh, on observe, à hauteur d'homme, en adoptant le point de vue de six soldats des deux factions, le fracas d'une bataille qui dura deux jours au gré de longues
manoeuvres aux contours parfois absurdes et de confrontations cruelles et sanglantes s'inscrivant dans une impressionnante exactitude, jusqu'à la restitution des conditions météorologiques de l'époque. Mais le visage du sud prend également forme avec L'Amour En Saison Sèche (Rue d'Ulm 2019), ouvrage notable de l'auteur, qui se lance dans une fresque à la fois romanesque et historique s'étendant sur une période d'une quarantaine d'années, de la fin de la guerre de Sécession jusqu'aux débuts de la Seconde guerre mondiale. C'est avec Tourbillon second roman de sa carrière de romancier qu'il a rédigé en 1950, que l’écriture de Shelby Foote prend toute son ampleur avec cette technique de narration ingénieuse où chacun des points de vue laissent apparaitre quelques éléments d'une affaire de meurtre qui est en phase d'être jugée, nous laissant entrevoir toutes les composantes sociales de la communauté du Delta du Mississippi que ce soit les carcans religieux, la discrimination raciale mais également l'inégalité entre les hommes et les femmes d'où émerge cette violence qui sourdre dans toutes les couches de la population. Ne répondant à aucun schéma narratif de l'époque et encore moins à ceux qui prévalent de nos jours, Tourbillon apparaît comme un roman singulier tant dans son rythme que dans son contenu qui va dérouter le lecteur en quête de format convenu où il lui faut son content de rebondissements et d'émotions. C'est probablement pour ces raison qu'il faut découvrir toute affaire cessante l'œuvre de Shelby Foote, romancier bien trop sous-estimé.
À Bristol dans le Mississippi, les jeux sont faits pour Luther Eustis, ce fermier quinquagénaire, marié et père de trois enfants qui reconnaît avoir étranglé Beulah Ross, une fille de petite vertu qui l’a séduit et avec laquelle il s’est acoquiné quelques semaines avant de jeter son corps dans le lac Jordan, lesté d’un enchevêtrement de câbles et de blocs de ciment. Mais en dépit de ces précautions, le cadavre est remonté à la surface et le meurtrier qui a regagné le foyer conjugal est rapidement appréhendé. Luther Eustis ne conteste pas les faits et il sait que c’est la chaise électrique qui l’attend au terme de son procès qui vient de débuter. Pourtant, au fil des débats, ce sont les voix du greffier, du geôlier de la prison, du journaliste local, d’un jeune homme sourd et muet, du meurtrier, de son épouse et même du fantôme de sa maîtresse qui donnent un autre éclairage à cette balade meurtrière sur laquelle pèse le poids de la Bible. Et c’est son avocat qui va mettre en exergue tous ces éléments, reflets d’un certain dévoiement qui renvoie la petite communauté vers ses frasques et ses turpitudes. Dès lors, le jury va-t-il condamner un homme reflétant leurs propres travers qu’ils dissimulent tant bien que mal, quand bien même personne n’est dupe.
Si l'on reprend la traduction du titre originale (Follow Me Down), il s'agit effectivement d'une descente dans les entrelacs de cette communauté du Sud, située aux abords du Delta du Mississippi durant la période du début des années cinquantes, dont Shelby Foote décortique par le menu tous les fondamentaux animant l'ensemble des citoyens qui la composent. Il ne s'agit pas pour autant d'un pamphlet, mais plutôt d'une radiographie ethnographique qui prend forme autour d'un fait divers dont on va découvrir les tenants et aboutissants au gré d'un procès où Luther Eustis est accusé du meurtre de sa maîtresse, ce qu'il ne conteste nullement. Subdivisé en trois parties, le récit débute dans la salle du tribunal où l'on découvre ce qui nous est rapporté quant à la découverte du corps et à l'enquête succincte qui en découle aidé en cela du Nigaud, témoin inespéré pour les enquêteurs, en dépit de son handicap. Puis l'on bascule, dans la seconde partie, sur les points de vue de Luther Eustis et de Beulah Ross qui vont nous permettre d'entrevoir leur périple amoureux voué à l'échec et s'achevant de manière tragique sur cette île perdue au milieu d'un lac, ultime refuge de ce couple bancal. Avec la dernière partie, c'est autour de l'épouse du meurtrier et de son avocat que l'on va adopter une toute autre vision des faits s'achevant, en guise d'épilogue, sur le ressenti du geôlier. Que l'on soit bien clair, il n'y aura pas de révélation fracassante ni de coup d'éclat au cours d'un récit se déclinant sur un rythme calme et posé qui répond à l'atmosphère languissante et poisseuse de cette région du sud des Etats-Unis, sans jamais se livrer à une quelconque caricature mais en s'inscrivant, au contraire, sur une dimension extrêmement réaliste. Il y est donc question de traditions et du poids des croyances qui s'inscrivent dans cette Bible omniprésente, véritable carcan dont on ne pourrait s'extraire, au risque de remords qui vous rongent jusqu'à la folie meurtrière comme Luther Eustis en fera l'amère expérience. Tout cela s'articule tout de même autour d'une certaine hypocrisie que l'avocat Parker Nowell va mettre en lumière, non pas par idéalisme, mais davantage pour nourrir son caractère misanthrope qu'il entretient depuis que sa femme l'a quitté pour un autre homme. L’intensité du roman réside notamment lorsque l’on accompagne Luther Eustis dans sa balade meurtrière et plus particulièrement lorsqu’il s’approche de Beulah, victime à plus d’un titre, les bras tendus, prêt à la noyer dans le lac où ils ont l’habitude de se baigner. Paradoxalement, on distingue une forme de soulagement chez le meurtrier qui y voit une épreuve qu’il a surmonté, en lui permettant de regagner ainsi le giron familial qu’il n’aurait jamais dû quitter. Tel est le thème que Shelby Foote déploie avec Tourbillon où il met en exergue la pesante entrave des traditions et des croyances dont il détaille les éléments par le menu à l’instar des menaces de mort pesant sur les souscripteurs d’un statue à la gloire des soldats de la Seconde guerre mondiale qui oseraient inscrire sur le monument les noms des combattants afro-américains ou la véritable signification du Midnight Spécial dont il est question dans les paroles d’un vieux blues traditionnel qui a été repris à moult reprises. Dérive meurtrière conjuguée au quotidien ordinaire décortiqué dans le moindre détail sans pour autant s’égarer dans le cours de son intrigue, Shelby Foote fait preuve d’une impressionnante acuité avec Tourbillon qui nous entraine dans la découverte de ce sud des Etats-Unis à la fois saisissant et fascinant qu’il dépeint sans aucun artifice.
Shelby Foote : Tourbillon (Follow Me Down). Editions Gallimard/Collection La Noire 2021. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Maurice-Edgard Coindreau et Hervé Belhiri-Deluen. Edition révisée par Marie-Caroline Aubert.
A lire en écoutant : Piano Concerto for the Left Hand de Maurice Ravel. Album : Concertos - Alexandre Tharaud - Louis Langrée - Orchestre National de France. 2023 Parlophone Records Limited.
Encore trop méconnue dans nos contrées francophones, c'est l'une des grandes voix des Etat-Unis, et vous noterez bien que je ne fais pas de distinction de genre pour celle qui s'attache au thème des femmes au sein de notre société en faisant ce pas de côté qui caractérise le contenu de l'ensemble de son oeuvre. Ancienne sportive de haut niveau dans le domaine du squash, Ivy Pochoda connaît une certaine notoriété dés la publication de son premier roman De L'autre Côté Des Docks (Liana Levi 2013) se déroulant dans le quartier de Red Hook à Brooklyn tandis que le second, Route 62 (Liana Levi 2018) prend pour cadre la ville de Los Angeles où elle vit en enseignant notamment l'écriture créative au sein d'une université de la région tout en écrivant des reportages pour le compte du New-York Times et du Los Angeles Times, faisant parfois écho au contenu de ses intrigues. On admettra qu'il est difficile d'affilier Ivy Pochoda à un genre littéraire tant ses textes apparaissent comme décalés en abolissant les frontières d'une catégorie de littérature, même si
Mémoire collective de cette prison perdue au milieu du désert, Kace se remémore l'histoire de Diana Dios Sandoval et de Florence "Florida" Baum, de leur rencontre et de cette union sacrée et sanglante à l'occasion d'une émeute où les instincts les plus sauvages et les plus meurtriers se révèlent. Pourtant discrète et issue d'une famille nantie, Florida fait valoir son statut de victime en estimant que sa place n'est pas au sein de cet établissement pénitentiaire où elle purge sa peine. Mais Dios sait parfaitement ce qui se cache derrière la personnalité de sa co-détenue et entend bien faire en sorte de révéler la violence qui ne demande qu’à émerger. Et puis survient la pandémie qui permet aux deux femmes d'être libérées sur parole de manière anticipée. Dès lors, Florida n'a pour seule volonté que de récupérer sa Jaguar à Los Angeles et de s'élancer sur les routes avec cette sensation de liberté qui en découle. Pourtant les chose ne se déroulent pas comme prévu, puisque l'obsession de Dios pour Florida vire au carnage avec cette détermination chevillée au corps de faire en sorte que sa comparse s'adonne à ses pulsions les plus sombres. Déterminée à les appréhender, la lieutenante Lobos du LAPD, elle aussi marquée par la violence, se lance à la poursuite de ces deux fugitives en arpentant les rues désertes d'une ville confinée où fleurissent la myriade de tentes qui jalonnent les rues sur des kilomètres en abritant des sdf désemparés qui deviennent les ultimes témoins de la balade sanglante de Dios Et Florida.
Plus que Thelma Et Louise, on songera davantage à une série comme Orange Is The New Black où l'on croise des personnalités similaires à celles de Dios Et Florida qui évoluent néanmoins dans un univers plus sombre faisant écho à Ces Femmes-Là, mais en explorant cette fois la part sombre de femmes se déclinant sur le registre d'une brutalité que l'on n'évoque que très rarement, comme si la société leur refuserait cette sauvagerie qui serait le propre des hommes exclusivement. Mais tant sur le plan de l'univers carcéral que dans le décorum chaotique d'une ville de Los Angeles confinée, Ivy Pochoda se distingue de toutes ces comparaisons et de tous ces partis pris pour nous entrainer dans ce qui apparaît comme une légende urbaines s'articulant autour du parcours initiatique de Florida qui s'inscrit dans l'émergence de cette violence qui sourde en elle et que Dios s'emploie à faire rejaillir au gré de confrontations d'une rare cruauté. Subdivisé en deux parties, on adoptera tout
d'abord dans ce roman les points de vue de Florida bien évidemment mais également celui de Kace qui fait office de griot au sein de la prison où elle est détenue en transmettant les histoires de ses comparses mortes dont elle entend encore les voix qui imprègnent son esprit. C'est donc l'atmosphère lourde de la prison qui rejaillit tout d'abord pour laisser place à l'immensité du désert au milieu duquel apparaît cette localité sans nom et ce motel miteux où Florida doit rester confinée alors que tous les commerces des alentours sont fermés suite aux restrictions sanitaires pour lutter contre la pandémie. Un autre enfer en quelque sorte que Florida va fuir pour se rendre à Los Angeles où elle aspire à retrouver quelques reliquats de son ancienne vie de petite fille riche. Mais le voyage en car clandestin, où l'on distingue quelques silhouettes de cette Amérique de la marge, bascule sur un registre meurtrier en faisant de Dios Et Florida deux fugitives qu'il s'agit de traquer. Dans la seconde
partie, si le point de vue de Dios demeure anecdotique, c'est le personnage de Lobos qui fait en sorte que l'intrigue prend une autre tournure en se penchant sur le parcours de cette officière de police qui craint que son mari violent ne réapparaisse dans sa vie tout en se chargeant d'appréhender les deux fugitives dont elle tente de comprendre les motivations ainsi que la fureur meurtrière. Et c'est au cours de ses échanges avec son coéquipier Easton que l'on perçoit l'essence même du thème de la violence des femmes qui s'inscrit également dans un registre discriminatoire et sexiste, paradoxe ultime de l'inégalité entre les hommes et les femmes dont on ne saurait accepter qu'elles puissent commettre certains crimes. Tout cela, Ivy Pochoda, le décline avec cette acuité et cette intelligence qui la caractérise, au gré d'une intrigue où le chaos reste le maître mot dans ce quartier désolé de Skid Row où l'on côtoie sdf et autres personnalités atypiques qui croisent les chemins de Lobos et de Florida jusqu'à cette confrontation au carrefour de Western avenue et d'Olympic boulevard, qui prend une allure de western urbain gravé à tout jamais dans l'esprit d'un graffeur qui peint déjà la fresque de l'ultime rencontre entre Dios Et Florida. Et si l'on peut regretter que le point de vue de Dios demeure confidentiel avec deux brefs chapitres qui lui sont consacrés et qui en font une entité presque surnaturelle et maléfique, on appréciera encore une fois les caractères à la fois âpres et sensibles mais toujours nuancés de ces femmes qui se distinguent donc de tous les stéréotypes que l'on pourrait aisément leur attribuer et auxquels elles adressent une réponse cinglante pleine de fureur à laquelle on ne s'attend pas, sans pour autant être dénué d'une forme de lyrisme contenu qui saisit le lecteur jusqu'à la dernière ligne d'un récit éclatant.
Lorsque le récit paraît en 2003, il se décline sous le format d'une nouvelle que l'auteur développera avec une suite qui formeront le roman culte qu'il est désormais devenu, ce d'autant plus qu'il n'était plus disponible et qu'il était nécessaire de le dénicher chez les bouquinistes, comme si l'on exhumait un texte précieux. Mais voilà que La Confrérie Des Mutilés de Brian Evenson fait l'objet d'une nouvelle parution dans la collection Imaginaire des éditions Rivages en s'inscrivant dans le sillage de Membre Fantôme, dernier ouvrage du romancier, publié en avant-première mondiale pour les lecteurs francophones qui bénéficieront donc en primeur de la suite des enquêtes du détective privé Kline évoluant une nouvelle fois dans ce milieu de mutilés volontaires afin d'afficher leur foi et qui sont en quête d'un prophète dont il pourrait endosser le rôle, eu égard à la perte d'une de ses mains lors d'un règlement de comptes. C'est donc dans l'univers d'un hard-boiled aux connotations horrifiques que l'on
La Confrérie Des Mutilés.
Membre Fantôme
Elle vient de fêter ses 20 ans d'existence ce qui n'est pas une évidence lorsque l'on est une maison d'éditions indépendante
Ancien boxeur, Glen fait office de "nettoyeur" pour le compte de Charlie Olinde, bookmaker et caïd local du Kentucky, qui compte sur lui pour faire disparaître le corps d'un individu qu'il vient de refroidir. Et alors que le vieil homme s'apprête à immerger le cadavre dans un bras de la Gasping River, voilà qu'apparaît Emmalene, une jeune fille de la région à la recherche de son grand-père et qui devient ainsi un témoin encombrant dont il ne sait que faire. Glen décide donc de l'emmener de force dans la vieille ferme décatie où il vit en attendant de recevoir des intrusions de son commanditaire. Emmalene découvre ainsi l'atelier de son ravisseur qui s'adonne depuis des années à la peinture et qui décide de lui monter la grande fresque qu'il réalise sur silo à grain abandonné du domaine représentant le naufrage du Handsome Molly en 1851 et dont il se met à lui narrer les circonstances tragiques. Mais la jeune fille profite d'un moment d'égarement du vieil homme pour prendre la fuite. Devant tant d'adversités, Charlie Olinde estime qu'il est temps de se débarrasser de la jeune fille, mais également de son homme de main et lance ainsi à la trousse de Glen et d'Emmalene deux tueurs chargés de les éliminer.
Impliqués dans le Mouvement des droits civiques, ses parents lui ont donné le nom de la tristement célèbre prison de l'Etat de New-York qui fut le théâtre, en 1971, d'une mutinerie meurtrière à la suite de la mort d'un militant du Black Panther Party tué par les gardiens lors d'une tentative d'évasion. On se souvient encore de cette scène célèbre où Al Pacino haranguait la police et scandant ce nom, repris par la foule, dans Un Après-Midi De Chien, film réalisé par Sydney Lumet en 1975, ceci un an après la naissance d'Attica Locke. Originaire du Texas, Attica Locke vit désormais en Californie où elle exerce la profession de productrice et de scénariste pour les grands studios ayant pignon sur rue à Hollywood ainsi que pour des plateformes comme Netflix. On lui doit notamment la production de séries comme Empire en 2015 avec Terrence Howard ou Le Goût De Vivre en 2022 avec Zoé Saldana. Mais Attica Locke est davantage reconnue dans nos contrées francophones pour son travail de romancière avec la publication de trois ouvrages pour la Série Noire dont Marée Noire (Série Noire 2011) obtenant le prestigieux prix Edgard Allan Poe qu'elle reçoit une seconde fois à l'occasion de la parution de