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12. Fantastique/horreur

  • Yvan Robin : Bagarre / Lionel Destremau : Voir Venise… Nuits d’enfer.

    IMG_3567.jpegIl y a indéniablement l’amour des beaux textes qui réunit ces deux romanciers de la littérature noire et probablement toute une multitude d’autres points communs que l’on pourrait évoquer dans leurs parcours d’écriture à l’instar de leurs dernières publications respectives s’inscrivant toutes deux dans un format court pour décliner le thème de la soirée qui va mal tourner. On connaît Yvan Robin pour sa passion du mauvais genre qu’il  met en avant par le biais de ses romans dont Après Nous Le Déluge (J’ai Lu 2023), intrigue apocalyptique aux relents de fin du monde, à la fois âpre et poétique, mais aussi d’autres publications comme cette passionnante rétrospective de l’oeuvre d’Hervé Le Corre, dont on prend la mesure au gré d’un entretien fleuve incisif que l’on retrouvera dans Hervé Le Corre, Mélancolie Révolutionnaire (Playlist Society 2024). Critique littéraire, poète, éditeur et directeur du festival Livre en poche qui se tient chaque année à Gradignan, Lionel Destremau est notamment l’auteur de Gueules D’Ombre (La Manufacture de livres 2022) et de Jusqu’à La Corde (La Manufacture de livres 2023), deux romans prenant pour cadre la ville fictive de Carena, tandis qu'Un Crime Dans La Peau (La Manufacture de livres 2025) s’affiche comme le récit romancé d’un fait divers se déroulant dans le Lyon des années trente, en s’attachant au parcours de deux marginaux cherchant à s’extraire de leur condition.  C’est d’ailleurs autour d’un récit également romancé que prend forme Bagarre, nouveau roman d’Yvan Robin relatant par le menu détail l’affrontement dantesque qui s’est déroulé dans un établissement de Jonzac, en Charente-Maritime, qui a été littéralement mis à sac tandis qu’avec Voir Venise… de Lionel Destremau, c’est dans un palais de la Sérénissime que l’on va assister aux libations de nantis qui va virer au jeu de massacre en heurtant de plein fouet une modeste famille de touristes.

     

    IMG_4179.pngRésumé de Bagarre:

    Du côté de Jonzac, Sauveur fait partie de la communauté de gitans implantés depuis des lustres dans la région. Après avoir reçu une magistrale mandale  qui lui a démonté la mâchoire, c’est peu dire qu’il entretient une certaine rancoeur à l’égard de Virgile, le videur du Canotier, un établissement de la ville prisé pour ses karaokés endiablés du samedi soir, qui avait refusé de le laisser rentrer.  Mais les semaines ont passé et pour célébrer la fin des vendanges avec ses cousins, Sauveur est de retour en comptant bien profiter de la soirée. Pourtant, malgré la patience du patron, les gestes et comportements déplacés s’enchaînent au grand dam de Virgile qui va devoir recruter ses potes de toujours, avides de bagarre, pour faire en sorte de virer manu militari toute la clique imbibée d’alcool et de coke. Autant dire que la tâche ne va pas être facile alors que le pugilat tourne à la bataille rangée s’égrenant tout au long d’une nuit qui promet d’être longue.

     

    En publiant un texte chez In8, Yvan Robin intègre donc la collection Polaroïd, un format court, dont le directeur n’est autre que Marc Villard, grand façonnier de la nouvelle noire, qui a rassemblé toute une multitude d’auteurs qui se sont éprouvés à ce format bref, pour capter l’instantané du fait divers à l’instar de Nicolas Mathieu, de Jean-Bernard Pouy, de Marion Brunet, de Laurence Biberfeld, de Jérémy Bouquin, de Marcus Malte et encore bien d’autres qui comptent au sein de ce que l’on sait faire de beau dans la littérature noire. S’inspirant d’un fait divers datant de 1999 qui a marqué le bourg de Jonzac où il a vécu, Yvan Robin passe par le menu détail tous les aléas d’une bagarre dantesque débutant au Canotier, un bar karaoké de la ville, pour déborder, durant la nuit, dans les quatre coins de la localité. Ayant rassemblé, 25 ans plus tard, les points de vue des protagonistes de l’événement, il déclinera, sous une forme romancée bien tendue, tous les enchainements de ce conflit nocturne qui ne semble pas vouloir prendre fin et qui s’inscrit dans une dimension sociale où l’on passe en revue tout ce petit monde de la nuit qui se côtoie, mais où l’on perçoit quelques ressentiments sous-jacent notamment vis à vis de la communauté de gitans qui se sont implantés dans la région. On assiste à un bal dantesque de gueules et de membres fracassés, de plaies et de fractures qui s’enchainent au rythme de l’échange de coups de poing ornés de bagouses en acier et de coups de pied qui déboitent les rotules, dans ce qui apparait comme une véritable bataille rangée entre videurs avides d’en découdre et gitans complètement défoncés. Mais à mesure que le pugilat s’enfonce dans une spirale de violence de plus en plus incontrôlable, on capte également l'affolement de la clientèle prise à partie ainsi que le désarroi des gendarmes quelque peu dépassés par l’ampleur de la fureur des belligérants. Tout cela se met en place dans une atmosphère chargée de testostérone qu’Yvan Robin a su restituer avec une belle justesse de ton, tout en capturant à la perfection l’ambiance de cette époque de la fin des années 90 qui imprègne ce texte solide qui va raviver bien des souvenirs lointains, de ces soirées un peu dingues prenant pour cadre ces régions rurales pas si tranquilles que ça.

     

    Capture d’écran 2026-04-19 à 19.09.18.pngRésumé de Voir Venise... :

    A Venise, des invités triés sur le volet s’agglutinent aux portes du Palazzo Erizzo où se tient un fête somptueuse, véritable bacchanale déjantée, qui tournent au jeu de massacre à mesure que les participants consomment une drogue synthétique qui libèrent en eux des pulsions meurtrières. Séjournant dans l’appartement voisin avec sa petite famille, c’est Paul Fichard qui découvre l’ampleur du désastre. Des vacances qui risque donc de tourner court. Mais plutôt que d’aviser la police, il s’empare de l’argent et d’une partie de la drogue restante pour planquer le tout dans une consigne. Tout cela à l’insu de sa femme et de ses deux petites filles. C’est le début des ennuis qui vont s’enchaîner de manière tumultueuse.

     

    Avec Voir Venise… c’est l’occasion de découvrir Melmac éditions et sa collection Esprit Noir dont de nombreux textes sont dédiés à Marseille et ses environs. Fondée par Patrick Coulomb, Journaliste, romancier, lui même natif de la cité phocéenne, la maison nous offre tout un panel de textes s’insérant dans des genres différents  que ce soit la SF ou la vibration urbaine se déclinant dans une dimension éditoriale imprégnée de liberté, ce qui n’a pas de prix de nos jours où la concentration des médias aux mains de milliardaires devient un véritable piège.  Ce souffle de liberté, on le retrouve dans ce nouveau roman de Lionel Destremau qui s’empare du décor de la Sérénissime pour le faire véritablement voler en éclat. Exit donc cette atmosphère romantique et mystérieuse qui plane habituellement sur la lagune pour plonger dans le rythme infernal d’une fête huppée se déroulant dans l’un de ces fameux palazzos somptueux qui va basculer vers une espèce de folie meurtrière avec des convives sous l’emprise d’une redoutable drogue de synthèse libérant leurs pires instincts tandis que les organisateurs, tentant de contenir les débordements, prennent le parti de s’entretuer afin limiter les dégâts. Ainsi, dans cette première partie, Lionel Destremau passe en revue la montée crescendo de ce qui apparait comme une véritable orgie de sexe, de drogue et de sang au gré de scènes dantesques qui basculent dans un registre burlesque, littéralement jubilatoire. Dans la seconde partie, le romancier s’attarde sur le parcours de Paul Fichard, ce père de famille qui veut s’extraire de sa condition morne et sans fard, dépeinte avec ce cynisme digne des meilleurs textes de Manchette et qui bascule dans une tragédie tempétueuse, c’est le moins que l’on puisse dire. Il faut dire qu’en dépit d’un contexte hors norme, basé sur la réalité de ses drogues de synthèse et de leurs effets destructeurs, Lionel Destremau s’emploie à faire en sorte de mettre en scène une intrigue solide qui tient toute ses promesses jusqu’à la dernière ligne d’un épilogue nous offrant encore quelques perspectives sombres quant au devenir de certains protagonistes de ce récit qui ne manquera pas de vous secouer. Bref et percutant, Voir Venise… est donc un pur bonheur de lecture pour les amateurs de romans noirs cyniques et déjantés.

     

    Lionel Destremau : Voir Venise... Editions Melmac/Esprit Noir 2026.

    Yvan Robin : Bagarre. Editons In8 / Collection Polaroïd 2025.

    A lire en écoutant : Baston de Renaud. Album : Marche à L’Ombre. 1984 Polydor.

     

     

  • OLIVIER CIECHELSKI : LE LIVRE DES PRODIGES. L'ESPRIT DU FLEUVE.

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    I'm transforming, I'm vibrating, I'm glowing, I'm flying, look at me now !

    Nick Cave, Jubilee Street

     

    Romancier sur le tard, il a évolué dans le milieu de la réalisation de courts-métrages et de documentaires ainsi que dans celui du scénario en tant que consultant pour développer des projets en difficulté tout en enseignant dans le domaine auprès de l'école supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) de Paris avec cet art consommé de raconter des histoires qui le taraude. En prenant en considération ce parcours professionnel, il n'est pas étonnant qu'Olivier Ciechelski se lance finalement dans l'écriture d'un roman, travail plus solitaire s'il en est, et qu'il suscite l'intérêt de Nathalie Démoulin, directrice des collections de littérature des éditions Rouergue en quête de textes déroutants. C'est ainsi qu'apparaît Feu Dans La Plaine (Rouergue/Noir 2023) se distinguant avec des ressorts narratifs singuliers entraînant le lecteur vers une toute autre dimension que celle à laquelle il peut s'attendre en accompagnant cet ancien soldat de l'armée française, en quête de solitude, mais devant se confronter à un voisinage de montagnards hostiles, nous rappelant un certain John Rambo, pour basculer dans un registre d'errance et d'introspection au travers d'une nature hostile et sublimée. Avec Le Livre Des Prodiges, son nouveau roman, Olivier Ciechelski change de décor pour prendre possession de l'espace périurbain de Gennevilliers abritant le premier port fluvial de France autour duquel évolue Nora, une jeune  policière en uniforme  devant composer avec des collègues raillant ses convictions chrétiennes dictant toute une partie de sa vie et qui se retrouve à enquêter sur un réseau de prostitution clandestin en provenance d’Afrique, sur fond d’épisodes aux connotation surnaturelles interrogeant sa foi. 

     

    olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lecturePremière de sa promotion au concours d'officier de police judiciaire, Nora demeure toujours affectée, après une année de service, à la fonction de patrouilleuse au sein d'un commissariat où bon nombre de policiers voient d'un mauvais oeil son attitude qu'ils jugent à la fois hostile et défiante, ce d'autant plus qu'elle affiche également sa ferveur chrétienne qu'elle met au service des réprouvés qu'elle côtoie dans le cadre de son travail. A l'occasion d'un ronde avec deux collègues, dont Djabri, vieux briscard qui a toujours vécu dans ce secteur de la presqu'île de Gennevilliers, ainsi que William, jeune flic en tenue qui vient de débarquer de sa province, Nora va se rendre dans la zone portuaire où s’est échoué un container à semi-immergée dans lequel l'équipage découvre les corps sans vie de jeunes femmes et d'un enfant qui ont fait le voyage depuis les côtes africaines dans des conditions atroces. S'agit-il d'un accident ou d'un crime, c'est ce que l'enquête devra déterminer au grand désarroi de la jeune policière que le commissaire Janowski écarte de l'affaire en dépit de ses compétences. Mais convaincue que cet événement tragique n'a rien de fortuit, Nora défie sa hiérarchie et entame des investigations en marge de la procédure officielle avec une volonté impérieuse qui la dépasse complètement.

     

    olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lectureUne fois encore, Olivier Ciechelski nous entraîne sur un tout autre registre que celui auquel on peut s'attendre avec Le Livre Des Prodiges qui va s'écarter du thème classique de l'enquête parallèle sur des réseaux de prostitution abondamment traité dans le domaine de la littérature noire. Comme le titre le laisse présager, il sera également question d'événements surnaturels qui vont interférer dans le cours des investigations de Nora, policière au profil atypique, dont le romancier joue avec certains aspects de sa personnalité sur laquelle il laisse planer un certain doute comme il l'avait fait d'ailleurs dans son précédent ouvrage avec certaines caractéristiques de Stanislas Kosinski, individu autour duquel on s'est laissé surprendre comme cela sera le cas avec Nora. Que l'on ne s'y trompe pas, le thème du prodige, comme il est abordé, se décline sur un registre extrêmement sobre sans qu'il ne soit question de théories fumeuses ou d'explications vaines, nous interrogeant davantage sur la question de la foi au gré de conversations entre Nora et le prêtre de l'église de sa congrégation, ainsi que sur les légendes urbaines qui résonnent dans cet environnement habilement mis en perspective et qui s'agrége parfaitement à l'atmosphère de cette intrigue aux connotations singulières qui vont nous dérouter avec cette collision entre nos croyances occidentales et celles plus lointaines du continent africain. olivier ciechelski,le livre des prodiges,éditions du rouergue,roman policier,roman fantastique,littérature noire,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,lecture 2026,parution 2025,avis de lectureAinsi, la ville de Gennevilliers prend véritablement corps dans Le Livre Des Prodiges avec quelques scènes dantesques à l'instar de cette tempête ravageant la ville, qui prend une dimension quasi biblique avec cette symbolique du déluge de la Genèse balayant la corruption et la violence des hommes dont il est également question au fil de ce roman surprenant à plus d'un titre. Tout cela s'imbrique donc autour du parcours de Nora confrontée à un passé qui va ressurgir au gré d'une enquête chaotique où sa maladresse de jeune novice livrée à elle-même sera donc contrebalancée par quelques incidents étranges qui s'inscriront dans une cohérence certaine que le romancier décline avec une redoutable habilité, ce qui fait que l'on s'inscrit dans une ambiance de légende urbaine somme toute assez réaliste ce qui constitue un paradoxe en soi assez surprenant. Tout juste regrettera-t-on que la personnalité de Nora prenne beaucoup de place au détriment de personnages secondaires comme Djabri ce flic expérimenté dont on aurait aimé qu'il soit plus présent alors que les policiers comme Conrad, Brice et Jaworski sont cantonnés dans un rôle d'adversaires légèrement stéréotypés. Il n'en demeure pas moins que Le Livre Des Prodiges se distingue furieusement dans un parfait équilibre entre le polar et le fantastique prenant parfois quelques tonalités poétiques virant au sublime à l'image de cette scène finale qui vous laisse sans voix. A noter que vous pourrez rencontrer Olivier Ciechelski à l'occasion du festival des Quais du Polar qui se tiendra à Lyon du 3 au 5 avril 2026.

     

    Olivier Ciechelski : Le Livre Des Prodiges. Editions Rouergue/Noir 2025.

    A lire en écoutant : Jubilee Street de Nick Cave. Album : Push The Sky Away. 2013 Bad Seed Ltd.

  • Damien Igor Delhomme : La Chance Rouge. Le phare.

    Capture d’écran 2026-03-11 à 11.25.18.pngService de presse.

    S'il officie en tant que cadre pour le journal Libération, on trouve sa signature pour quelques chroniques que l’on découvrira dans la rubrique Jeudi Polar du quotidien où il évoque les oeuvres conventionnelles (trop convenues ?) de Camilla Läckberg, de Franck Thilliez et de Jean-Christophe Grangé mais également celles qui font davantage autorité à l'instar de Stephen King et de Colson Whitehead ce qui nous permet d'entrevoir le large spectre d'inspiration dans lequel il a pu puiser pour se lancer dans l'écriture de son premier roman, La Chance Rouge publié auprès des éditions Agullo dont on connait le degré d'exigence en matière de textes de qualité. Mais c’est peut-être aussi la magie dont il est amateur, qui a conduit Damien Igor Delhomme à aborder ce sujet de l’étude scientifique de la manipulation mentale et plus particulièrement du facteur chance en prenant pour décor une ville reculée de la Sibérie aux mains de militaires et de scientifiques oeuvrant pour les autorités politiques de l’URSS en pleine guerre froide. Et si l’on se penche sur la filmographie que le romancier évoque sur les réseaux, il faudra mentionner quelques films cultes Capture d’écran 2026-03-11 à 11.27.09.pngà l’instar de 13 Tzameti du réalisateur géorgien Gela Banluani et de Intacto de l’espagnol Juan Carlos Fresnadillo traitant le thème de la chance dans un registre terrifiant tout comme The ManchurianCapture d’écran 2026-03-11 à 11.29.35.png Candidate (Un Crime Dans la Tête) de John Frankenheimer tout droit inspiré du programme MK Ultra que la CIA a mis en place en 1953 dans l’intention d’identifier les méthodes visant à contrôler et manipuler le comportement et l’esprit humain et que Damien Igor Delhomme mentionne dans son roman où il imagine son corollaire version soviétique qu’il met en scène avec une réalisme effarant dans ce qui apparaît comme un complot d’état. D’ailleurs, à la lecture de La Chance Rouge, on ne peut manquer de mentionner toute la maîtrise narrative rappelant furieusement l’admirable Partie De Chasse, bande dessinée Capture d’écran 2026-03-11 à 11.31.22.pngemblématique d’Enki Bilal et de Pierre Christin abordant également cette période trouble de l’ère Brejnev. Infusant ainsi toute une myriadeCapture d’écran 2026-03-11 à 11.32.25.png de références au gré d’une intrigue passionnante, il sera possible d’évoquer certaines d’entres elles  en allant à la rencontre de Damien Igor Delhomme présent notamment aux Quais Du Polar à Lyon, ce qui est plutôt de bon augure pour un primo romancier  qui a eu l’heur de séduire le comité de sélection du prestigieux festival.

     

    damien igor delhomme,la chance rouge,éditions agullo,parution 2026,littérature noire,thriller fantastique,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,actualité littéraire 2026En 1969, à la lecture d’un article mentionnant les progrès des américains dans le domaine du contrôle mental, Leonid Brejnev, secrétaire général du parti communiste de l’Union  Soviétique, s’est mis en tête de se lancer dans la course. C’est ainsi qu’apparait, 2 ans plus tard, aux confins de la Sibérie, Mayak Severa, véritable ville laboratoire ne figurant sur aucune carte. A la tête de ces expérimentations, il y a le Dr Viktor Petrov, scientifique nouvellement réhabilité par le régime, qui est persuadé que l’on peut maîtriser la chance. Il constitue ainsi une équipe de savants qui vont l’appuyer dans ses démarches tandis que les autorités militaires vont se charger de déplacer par la force le peuple autochtone des evenks qui vont s’intégrer à la communauté des colons pour former ainsi un terreau fertile visant à étudier tout un panel de manipulations visant à contrôler l’esprit de l’ensemble de la population. Parmi tous ces cobayes humains à disposition, il y a les enfants dont le sujet 27, une fillette evenks prénommée Saskia qui semble se distinguer singulièrement en matière de chance en déjouant tous les pronostics. Mais au-delà, de l’aspect révolutionnaire de ces recherches, les militaires se tiennent en embuscade, prêts à prendre le relais afin de faire en sorte que ces projets scientifiques basculent vers une dimension plus belliqueuse dans ce contexte de tension de la guerre froide où la maitrise de la pensée et du comportement devient l’enjeu crucial pour assoir son autorité idéologique. Devenant la proie de ces enjeux ambitieux et révolutionnaires, comment Saskia survivra-t-elle au sein de cet environnement délétère où les ambitions les plus folles semblent dénaturer toute raison gardée ?

     

    On saluera d’emblée l’approche narrative singulière prenant la forme d’un dossier que l’on aurait constitué en puisant dans les archives de ce projet scientifique dont on va découvrir les origines, la mise en oeuvre, ainsi que son apogée et son déclin au fil de circonstances dantesques. On consulte ainsi une multitude de journaux intimes, de rapports, de retranscriptions d’enregistrements issus d’écoutes, de pv de séances qui nous permettent de prendre la mesure des enjeux qui se trament au sein de  Mayak Severa, cette ville laboratoire sibérienne fabriquée de toute pièce et dont l’existence est tenue secrète afin de se livrer en toute quiétude à des expérimentations hors norme. Ainsi Damien Igor Delhomme retranscrit avec une grande habilité les ambitions parfois contradictoires de chacun de protagonistes d’où émerge en permanence cette crainte de déplaire à une chaîne hiérarchique impitoyable des autorités soviétiques. A partir de là, on ressent une tension permanente qui anime ce récit très rythmé et sans aucun temps mort tandis qu’apparaissent les exactions de chacun des personnages ne s’embarrassant d’aucun scrupule pour arriver à leurs fins. Et il faut bien admettre que l’on ne trouvera guère de héros au sein de cette communauté disparate, composée de scientifiques, de militaires, de colons et d’autochtones dont on découvrira l’évolution des interactions sociales au gré des différentes expérimentations parfois terrifiantes qui touchent l’ensemble de la population de cette ville. Dans cette foire cruelle aux expériences scientifiques dévoyées, se dessine peu à peu, les contours d’une dimension surnaturelle inquiétante que le peuple des Evenks semble inclure dans un cadre spirituelle qu’il tente de dissimuler au mieux des oppresseurs russes déterminer à étudier cette chance peu commune dont sont dotés certains individus parmi lesquels figure Saskia, une fillette aux pouvoirs divinatoires hors du commun qui fascine la communauté scientifique persuadée de pouvoir mettre à jour le facteur chance. Tout cela se décline sur un registre extrêmement réaliste, sans jamais abuser de ces pouvoirs paranormaux  qui demeurent extrêmement contenus, en faisant en sorte d’exercer ainsi davantage d’étrangeté dans ce qui apparaît comme une intrigue passionnante s’agrégeant parfaitement au contexte géopolitique de cette époque soviétique de la guerre froide que Damien Igor Delhomme est parvenu à reconstituer avec une redoutable maîtrise tout en développant une galerie de personnages ambivalents qui se révèlent finalement peu recommandables au sein d’un environnement délétère où l’ambition côtoie la terreur. Un roman magistral.

     

    Damien Igor Delhomme : La Chance Rouge. Editions Agullo 2026.

    A lire en écoutant : The Call of The Flow d'Asap Avidan. Album : Unfurl. 2025 Telmavar Records Ltd.

  • ZELIMIR PERIS : LA SORCIERE A LA JAMBE D'OS. A LA LISIERE DE L'EMPIRE.

    Želimir periš,la sorcière à la jambe d’os,éditions du sonneurUne telle somme de créativité tant dans la forme du texte que dans la structure narrative relève quasiment du miracle dans un univers littéraire sclérosé où les standards, destinés à capter le plus de lecteurs possibles, deviennent la norme intrinsèque d'une majeure partie de l'industrie du livre qui s'est davantage focalisée sur l'aspect commercial que sur la dimension artistique et qui sont abondamment relayés sur les réseaux sociaux par des influenceurs beaucoup plus orienté  vers la dimension markéting de la filière. Mais ce sont sur ces mêmes réseaux sociaux que l'on découvre parfois quelques livres d'une autre envergure à l'instar de La Sorcière A La Jambe D'Os, premier roman traduit en français de l'auteur croate Želimir Periš qui a déjà écrit deux intrigues noires se déroulant dans le domaine de la cybercriminalité ainsi que plusieurs recueils de nouvelles et de poèmes tout en s'adonnant également à l'écriture de pièces de théâtre. Outre celle du narrateur, on soulignera l'audace des éditrices et de l'éditeur du Sonneur, maison d'éditions indépendante et engagée dans la défense de chacun des textes qu'elle publie, ainsi que le talent de la traductrice Chloé Billon qui ont mis entre nos mains ce texte de plus de 700 pages d'une aventure picaresque autour de la personnalité de Gila, cette sorcière qui parcourt les côtes dalmates de cette région reculée l'empire austro-hongrois du XVIIIème siècle s'éveillant à la modernité tout en se confrontant au poids de la tradition. Bien sûr que l'on sera impressionné par l'allure de ce mastodonte que l'on apprivoisera pourtant aisément en s'engouffrant dans la succession des 52 chapitres de l'ouvrage où l'auteur s'en donne à coeur joie avec une narration à la temporalité éclatée tout en déclinant des formes et des styles variés s'agrégeant à la pertinence de l'intrigue débutant par la déposition de Želimir Periš, joueur de gusle (instrument monocorde des Balkans), rapportant l'agression dont il a été victime et le vol de son instrument. 


    Želimir periš,la sorcière à la jambe d’os,éditions du sonneurDans le royaume de la Dalmatie, cette région reculée de l'empire austro-hongrois, résonne l'histoire de Gila la sorcière aux cheveux blancs dont on apprécie les pouvoirs de guérisseuse tout en redoutant les sorts maléfiques qu'elle peut jeter sur les villageois lui octroyant une maison à l'écart de la bourgade. Mais bien vite, la peur l'emporte sur la raison et Gila doit prendre la fuite. On dit d'elle qu'elle a côtoyé l'entourage de l'empereur qui sollicite ses services afin de s'occuper de sa épouse enceinte. Pourtant les événements prennent une autre tournure et Gila doit à nouveau vivre dans la clandestinité tout en s'occupant de l'enfant qui l'accompagne désormais et dont elle prend soin avec une attention soutenue. Pourtant, traquée par les services secrets de l'administration impériale, la capture de la sorcière semble inéluctable et l'on parle désormais du procès qui se tiendra à Pazin où Gila va être jugée pour sorcellerie mais dont les enjeux semblent bien plus important qu'ils n'y paraissent. Pour survivre dans cet environnement où la modernité se heurte à la tradition, Gila pourra s'appuyer sur certains alliés comme Anka, cette jeune femme au caractère frondeur, ou frère Čarlo, ce moine aux idées progressistes, qui vont accompagner le parcours de cette femme hors du commun.

     

    D'entrée de jeu, avec cette déposition où Želimir Perišr entre lui-même en scène en joueur de gusle narrant l'épopée de Gila la sorcière, se met en place une mosaïque complexe de faux-semblant au gré d'un récit singulier et captivant endossant les genres les plus hétérogènes prenant l'allure de contes, de pastorales, de compte-rendus judiciaires, de fiches encyclopédiques, de pièces de théâtre, de critiques musicales et de commentaires détaillés de tableaux et même d'un livre dont vous êtes le héros ou de mises en abime du roman lui-même où l'auteur s'ingénie à étourdir le lecteur dans ce qui apparaît tout d'abord comme une fresque historique échevelée mais où la magie s'opère à mesure que l'on progresse dans le cheminement d'une intrigue se révélant extrêmement élaborée et d'une redoutable intelligence. L'ensemble s'articule donc autour de la personnalité de Gila dont on perçoit les contours par l'entremise de son entourage direct ou indirect sans que l'on n'adopte jamais son point de vue à la première personne ce qui lui confère une part de mystère dans ce qui se révèle être un roman profondément féministe, thématique centrale de l'ouvrage où l'on distingue la difficulté pour une femme d'émerger au sein d'une société sclérosée par un savant mélange de traditions, de superstitions mais également d'une modernité émergente immédiatement spoliée par les hommes. C'est pourtant dans cet environnement disparate que Gila va manoeuvrer pour parvenir à ses fins tout en se confrontant aux plus hautes instances de l'empire austro-hongrois dans lequel elle va évoluer en parcourant les belles régions méditerranéenne de la Croatie du sud au nord et que Želimir Periš dépeint avec ferveur tandis que la ville de Vienne de cette période de la fin du XVIIIe siècle prend une allure beaucoup plus sombre avec notamment la mise en scène de cet incendie tragique du Ringtheater, où périrent plus de trois cent personnes, et qui s'agrège parfaitement au cours de l'intrigue. La Sorcière A La Jambe D'Os se présente donc comme une femme forte et pleine de certitude, même si le doute et la peur sont tout de même au rendez-vous tout au long de cette existence chaotique, ainsi que les failles notamment quant à son rôle de mère qu'elle endosse avec quelques maladresses devenant sources de malentendus tragiques. Tout cela s'opère également autour de cette quête de l'identité autre sujet essentiel d'un roman où l'on distingue au gré des conflits qui ravagent la régions, la multitude des influences qui se télescopent parfois avec fureur avec le souffle des cultures byzantines et ottomanes se heurtant à l'expansion occidentale napoléonienne et austro hongroise et faisant ainsi écho aux origines de Gila mais également à la véritable identité de son enfant qui devient l'un des grand enjeux d'un récit généreux, plein d'une énergie à la fois sombre et grivoise qui n'est pas dénué d'une certaine drôlerie rafraichissante. Et l'on absordera ainsi ces 700 pages avec un enthousiasme sans faille en saluant cette créativité et cette originalité constante que Želimir Periš met au service de son histoire avec un dynamisme constant en faisant de La Sorcière A La Jambe D'Os, un ouvrage qui se distingue de tous les autres tant dans son érudition que dans son accessibilité que l'on recommandera à tous les lecteurs en quête de textes à la fois prenants et singuliers. 


    Želimir Periš : La Sorcière A La Jambe D'Os (Mladenka Kostonoga). Editions du Sonneur 2025. Traduit du croate par Chloé Billon.

    A lire en écoutant : Ocean de Dead Can Dance. Album : Dead Can Dance. 2007 4AD Ltd.

  • JEAN-BAPTISTE DEL AMO : LA NUIT RAVAGEE. UN AUTRE MONDE.

    jean-baptiste del amo,la nuit ravagée,éditions gallimardLorsque l'on me demande si je me plonge dans d'autres lectures que celle propre à la littérature noire, je cite les livres emblématiques de la collection blanche chez Gallimard que sont L'Etranger d'Albert Camus et Chanson Douce de Leila Slimani, deux purs romans noirs qui démontrent que les genres ont largement dépassé, ceci depuis bien longtemps, les collections dans lesquelles on veut le cantonner. On pourrait évidemment en mentionner bien d'autres, mais il me plaira désormais de mentionner La Nuit Ravagée de Jean-Baptiste Del Amo qui fait figure de premier roman d'horreur à intégrer le fameux catalogue Gallimard. S'il y a une part de noirceur qui émerge de son œuvre, il y est souvent question du thème de la transmission pour cet ancien animateur socio-culturelle, originaire de Toulouse dont l'écriture se définit notamment à travers son homosexualité qu'il n'agite aucunement comme un étendard mais qui fait partie des fondements de son parcours de romancier en le poussant à se lancer dans l'aventure pour y exprimer ce qui a façonné sa vie que ce soit la peur du rejet et de la différence ou le fait de vivre dans le secret et le mensonge et que l'on retrouve dans La Nuit Ravagée, même s'il ne s'agit aucunement du sujet principal. De cette trajectoire émerge également un sentiment de pessimisme et de mélancolie qui transparait dans la plupart de ses textes où l'on ressent cette sensation de fin des temps ou de l'époque telle que nous la vivons, ceci plus particulièrement dans ce roman horrifique s'articulant autour du thème de la maison hantée, située dans un lotissement de la périphérie de la ville de Toulouse, qui va perturber l'existence de cinq adolescents qui vont découvrir l'existence d'univers parallèles.

     

    jean-baptiste del amo,la nuit ravagée,éditions gallimardAu début des années 1990, dans le lotissement des Acacias de la localité Saint-Auch, située non loin de Toulouse, il y a cette maison abandonnée au fond de l'impasse des Ormes exerçant une certaine fascination sur un groupe d'adolescents qui redoutent d'y pénétrer. Pourtant à la mort d'un de leur camarade, Alexandre Fauré, Thomas Hernandez, Mehdi Belkacem et Maximilien Sentenac vont braver l'interdit en compagnie de Magdalena Mancini, nouvelle venue au sein de la communauté marquée par ce deuil terrible qui les bouleverse tous. Mais lorsqu'ils pénètrent dans les pièces abandonnées de la demeure comme figée par le temps, ils ne se doutent pas qu'ils vont réveiller quelques entités d'un univers organique étrange qui s'imprègnent de leurs désirs, de leurs espoirs mais également de leurs peurs animant des rêves qui deviennent de véritables cauchemars. Mais s'agit-il vraiment de songes ou d'une réalité qu'ils n'osent affronter ?

     

    Situé à la périphérie du centre urbain de Toulouse et à la lisière de la campagne occitane, on dira de La Nuit Ravagée qu'il s'agit d'un récit s'inscrivant dans ce fameux courant de la "France périphérique" que l'on découvrait notamment par l'entremise de fictions comme Leurs Enfants Après Eux (Actes Sud 2018) de Nicolas Mathieu, même si l'on peut également citer Marion Brunet et plus particulièrement son roman L'Eté Circulaire (Albin Michel 2018) se déroulant dans un environnement similaire. Et puisqu'il est question d'un groupe d'adolescents confronté à une entité maléfique, on pensera immanquablement à Ça (Albin Michel 1988) de Stephen King auquel Jean-Baptiste Del Amo rend hommage avec une citation en guise d'épigraphe nous donnant la tonalité de l'intrigue. Mais au-delà de ces références, il faut bien admettre que le romancier se démarque de ces modèles en faisant en sorte de s'approprier les codes du roman horrifique pour les transposer à sa manière en s'intéressant davantage au profil de ses personnages qu'il prend le temps de mettre en place dans le contexte d'une adolescence chahutée qu'il retranscrit au gré d'une écriture sensible où l'on ressent, sur bien des aspects, un certain vécu. Et c'est peut-être en cela que la première partie de La Nuit Ravagée revêt un caractère particulier avec cette restitution assez saisissante de cette période des années 1990 que Jean-Baptiste Del Amo intègre dans le cours de son intrigue en faisant en sorte de s'extirper de la simple figure de style consistant à balancer quelques références culturelles ou en lien avec l'actualité pour définir le cadre de l'époque. Que ce soit la musique, le cinéma ou même la crainte d'une transmission du VIH, toutes les notions de cette décennie s'agrègent à l'ensemble de l'intrigue qui va basculer sur le registre du fantastique et de l'horreur dans la seconde ainsi que dans la dernière partie du récit où les peurs de ces adolescents prennent corps dans une dimension oscillant entre le songe cauchemardesque et la réalité tout aussi inquiétante et dont Jean-Baptiste De Amo n'occulte aucun aspect, notamment pour tout ce qui a trait à la discrimination, au rejet et bien évidemment aux premiers émois de la sexualité qu'il met en scène sans aucune pudibonderie. Il en va de même pour ce qui concerne le rapport à la mort ainsi que la découverte d'une certaine impuissance des parents qui font que chacun de ces jeunes va basculer vers l'âge adulte avec toute les incertitudes qui en découlent. C'est en cela que la maison abandonnée de l'impasse des Ormes, hommage à Nightmare On Elm Street de Wes Craven, autre grande référence du film d'horreur imprégnant le récit, devient le pivot de cette dimension fantastique en prenant une allure tout d'abord assez ordinaire pour révéler par la suite l'immensité d'un univers cauchemardesque d'où émane quelques entités malfaisantes, incarnations des frayeurs de ce groupe d'adolescents et qui vont donner lieu à quelques confrontations mémorables à l'instar de ce scolopendre géant ou de ce beau-père inquiétant qui vont terroriser certains d'entre eux. Tout cela se décline avec une belle virtuosité au niveau d'une écriture maîtrisée et sans esbroufe qui font de La Nuit Ravagée un roman de référence renouvelant, sur bien des aspects, les codes du roman d'épouvante et dont on reste marqué au terme d'une conclusion aussi vertigineuse que saisissante.


    Jean-Baptiste Del Amo : La Nuit Ravagée. Editions Gallimard 2025.


    A lire en écoutant : Suspiria de Goblin (Claudio Simonetti). Album : Suspiria (45th Anniversary Prog Rock Editions). 2022, Rustblade.