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03. Roman policier

  • Chronique polar : Abir Mukherjee - Les Bûchers De Calcutta. Sous les feux des projecteurs.

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    Retour de lecture sur Les Bûchers De Calcutta, sixième roman policier historique d’Abir Mukherjee (Éditions Liana Levi).
     
     
    Portrait :

    Avec la publication de deux thrillers se déroulant à notre époque, on craignait qu'il ne délaisse la série de romans policiers qu'il avait entamée en 2017, prenant pour cadre cette Inde d'autrefois sous domination du Raj britannique, et plus particulièrement la ville de Calcutta dont ses parents sont originaires.
    En effet, débutant avec L'Attaque Du Calcutta-Darjeeling (Liana Levi, 2020) dont l'intrigue débute en 1919, Abir Mukherjee annonçait qu'il comptait dresser une fresque historique de cette période jusqu'en 1947, année de la partition et de l'indépendance de l'Inde, ceci à raison d'un roman par année, ce qui est, pour le moins, assez ambitieux.
    Qu'à cela ne tienne, cet ancien comptable, désormais romancier à plein temps, a assis sa notoriété avec les enquêtes du capitaine Sam Wyndham et du sergent Satyendra Banerjee, comptant désormais six volumes puisque Les Bûchers De Calcutta vient de paraître, à notre grand soulagement.
    Il faut dire que l'on s'est attaché à ses deux comparses dont l'amitié évolue au fil des événements qui secouent le pays, et où l'on distingue, en arrière-plan d'intrigues policières bien construites, quelques personnalités historiques évoluant dans l'entourage du légendaire Gandhi.
    Et puis, il y a cette atmosphère si particulière de la ville de Calcutta qu'Abir Mukherjee parvient à reconstituer avec une grande précision, tant sur l'aspect social que sur la dimension territoriale de l'époque, découlant d'un immense travail de documentation dont on apprécie les moindres détails.
     
     
    abir mukherjee,éditions liana levi,parution 2026,roman policier,polar historiqueRésumé :

    Toujours affecté au sein de la police coloniale britannique du côté de Calcutta, le capitaine Wyndham est sur la touche depuis qu'il a aidé le sergent Banerjee à quitter le pays alors que ce dernier était faussement accusé de trahison.
    Et en dépit de l'innocence de son collègue qui a été établie, l'enquêteur anglais se rend avec peu d'entrain sur le ghat de la ville où l'on a découvert un corps parmi ceux que l'on s'apprête à incinérer dans le cadre des rites funéraires traditionnels.
    Néanmoins, on s'aperçoit que l'individu a été égorgé et qu'il s'agit d'un riche industriel et mécène bengali. Sachant qu'on va lui retirer l'enquête, il importe peu à Sam Wyndham de savoir comment la victime a pu trouver la mort dans de si étranges circonstances.
    Toutefois, à sa grande surprise, sa hiérarchie l'autorise à poursuivre ses investigations qui vont le conduire sur un tournage de cinéma prenant pour décor les temples de Bishnupur, non loin de la capitale du Bengale, que le  financier défunt produisait.
    Et puis l'autre bonne surprise pour Sam Wyndham, c'est de pouvoir compter sur son acolyte de retour d'Europe, qui doit impérativement retrouver sa cousine en danger, laquelle semble embarquée dans une sombre affaire de photos compromettantes.

     

    abir mukherjee,éditions liana levi,parution 2026,roman policier,polar historiqueRetour de lecture :

    Comme à l'accoutumée, il est vivement recommandé de lire la série dans l'ordre chronologique afin d'apprécier pleinement l'évolution de l'amitié qui unit Sam Wyndham et Satyendra Banerjee, dont le rôle devient de plus en plus consistant ; le lecteur suit désormais leurs points de vue respectifs dans une alternance de chapitres extrêmement bien agencés, ce qui permet de mieux saisir la progression de leurs investigations.

    De fait, on perçoit chez Satyendra Banerjee cette volonté de s'émanciper tant de son alter égo anglais que de sa famille et, bien évidemment, du joug colonial qui pèse sur le pays, ce qui va alimenter l'histoire et lui donner davantage d'épaisseur, tandis que Sam Wyndham commence à s'interroger sur la légitimité de sa présence en Inde tout en se languissant de son épouse défunte, encore bien trop présente dans ses souvenirs pour qu'il puisse entretenir une nouvelle relation durable avec la femme qu'il aime.

    Et c'est à partir de ces tergiversations sentimentales qu'Abir Mukherjee construit une intrigue policière assez classique s'articulant autour de la mort d'un financier indien, nous permettant de découvrir l'envers du décor de la communauté autochtone, de son système de castes et de ses traditions, dont les transgressions s'apparentent à une sorte de lutte des classes s'inscrivant aussi bien dans le cercle familial que dans l'ensemble de la société, comme on peut le constater avec le couple que forme Jatindra Mohan Sengupta, un Indien devenu maire de Calcutta et marié à Edith Ellen Gray, une Britannique qu'il a épousée lors de son séjour en Angleterre, deux figures majeures de l'histoire de l'indépendance de l'Inde qui intègrent le roman.

    Mais le récit se déploie également autour de la personnalité d'Estelle Morgan, une étoile montante du cinéma britannique repérée par Hollywood qui tourne un film dans les environs de Calcutta. S'inspirant du parcours de l'actrice Merle Oberon, Abir Mukherjee met en avant les prémisses de l'industrie cinématographique en Inde, désignée sous le sobriquet de Bollywood, tout en évoquant les abus vis-à-vis des femmes ainsi que la discrimination sévissant aux États-Unis, laquelle rejaillit au cœur d'une intrigue se révélant plus surprenante qu'elle ne le laisse paraître.

    Tout cela se décline dans l'effervescence de la capitale du Bengale en 1926, aux contours à la fois chatoyants et inquiétants, dont les effluves odorants imprègnent le texte d'où transparaît l'amour immodéré de l'auteur pour cette ville qu'il dépeint avec une multitude de détails passionnants, s'agrégeant à l'ingéniosité d'un récit à la fois solide et chargé de nuances.

     

     

    Abir Mukherjee : Les Bûchers De Calcutta /The Burning Grounds). Editions Liana Levi 2026. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Emanuelle et Philippe Aronson.

     

    A lire en écoutant : You're My Thrills interprété par Diana Krall. Album : Quiet Nights. 2011 The verve Music Group.

  • JURICA PAVICIC : ALLUMETTES. LES TERRES DE NIKO.

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    Service de presse.
     
    À l’heure de cette rentrée littéraire chahutée où le petit microcosme des salons littéraires et des réseaux s’écharpe autour des questions essentielles de la littérature, tournons-nous une nouvelle fois vers ces maisons d’édition indépendantes qui tentent de s’élever au-dessus de ce cloaque nauséabond de plagiat et d’I.A. relayés par ces influenceurs littéraires éclairés s’adonnant aux mêmes pratiques. Afin d’échapper à ce brouhaha de considérations bien trop souvent ineptes, il n’est pas inutile de rappeler qu’Agullo célèbre ses dix années d’existence, ce qui n’est pas anodin dans ce monde instable de l’édition, et qu’à cette occasion il faut donc signaler la parution d’Allumettes, le nouveau roman de Jurica Pavičić auteur croate qui nous avait impressionnés avec L’Eau Rouge, un polar d’où émergeait, de manière subtile, toute une fresque historique de ce pays méconnu. Il faut dire que ce romancier âgé de 61 ans, également critique de cinéma, est passé par toutes les grandes étapes contemporaines de l’histoire de la Croatie que ce soit le diktat communiste de Tito sur l’ex-Yougoslavie ou l’effroyable guerre civile qui déchira le pays avant que n’apparaisse cette économie de marché et de privatisations entachée de nombreux scandales dont il dépeint les rouages avec une certaine acuité. Et ce sont bien tous ces éléments que l’on retrouve dans l’œuvre de Jurica Pavičić, que ce soit La Femme Du Deuxième Etage ou Mater Dolorosa, deux romans policiers intimistes ainsi que Le Collectionneur De Serpents, recueil de nouvelles se focalisant sur les échos de cette guerre qui fragmenta la Yougoslavie disparue. Ainsi, ces résonances de l’histoire apparaissent à nouveau dans Allumettes, où le romancier s’intéresse aux rouages immobiliers de la région de Split où il a toujours vécu, en abordant le thème de la spéculation immobilière et de ses dérives.
     

    jurica pavicic,allumettes,blog mon roman noir et bien serré,éditions agullo,chronique littéraire,littérature noire,retour de lecture,blog littéraire,lecture 2026,rentrée littéraireCela n’aurait pas dû arriver, mais toujours est-il que la tempête s’abattant sur l’Adriatique a changé la donne et que le feu qui s’est déclenché dans les hauteurs de la région de Split menace désormais la ville. Mais une fois celui-ci circonscrit, c’est l’inspecteur Petar Fradelić qui est en charge de l’enquête afin de déterminer les causes de cet incendie qui a fait une victime. Et c’est avec l’expertise de Stanko Barada, spécialiste dans le domaine auprès de la protection civile, qu’il sera en mesure de définir s’il s’agit d’une négligence humaine ou de l’œuvre d’un pyromane. Mais si les causes vont être rapidement établies, l’enquête n’en demeure pas moins extrêmement ardue. Il faut dire qu’il y a de gros enjeux financiers autour de ces terrains avec vue sur la mer suscitant la convoitise d’entrepreneurs immobiliers peu scrupuleux. Et Mladen Božiković, paisible retraité sans histoire, en passe de récupérer les parcelles héritées de son aïeul, va très vite l’apprendre à ses dépens.
     
    Comme pour défier Elmore Leonard et ses règles d’écriture consistant notamment à ne pas débuter une histoire avec des considérations météorologiques, Jurica Pavičić nous entraîne sur l’espace d’un chapitre zéro faisant office de prologue, dans les coulisses de la formation d’une tempête s’abattant sur la région côtière de l’Adriatique pour devenir a posteriori la pierre angulaire d’un engrenage implacable dont on va mesurer l’impact tragique au fil d’un récit d’une redoutable habileté. La première partie d’Allumettes se penche sur l’enquête policière menée par un inspecteur secondé par un expert du service du feu, dont on découvre le quotidien respectif somme toute assez banal que le romancier parvient pourtant à transcender comme à son habitude, signature d’un style qui vous subjugue jusqu’à ce que l’étau se resserre au gré d’une enquête à la fois solide et réaliste. La seconde partie s’articule autour de la personnalité de Mladen et de Mirela, couple de retraités à la vie paisible dont on adopte également les points de vue respectifs sur un registre intimiste que Jurica Pavičić distille à la perfection. Car c’est bien là que le romancier excelle dans la mise en scène de ces moments de bascule où l’on observe cette perte de maîtrise implacable d’un homme qui n’aspire qu’à récupérer les terres de ses ancêtres qui ont été nationalisées afin de renflouer les finances de son fils et de sa belle-fille s’apprêtant à quitter le pays à la suite de déboires économiques. C’est ainsi qu’apparaissent en toile de fond les nouveaux enjeux de cet engouement immobilier et de ses dérives, qui sont mis en exergue par l’entremise d’un promoteur aussi richissime que douteux. À partir de là, les trois dernières parties s’articulent autour d’un chassé-croisé entre les enquêteurs et les suspects potentiels**,** s’inscrivant dans une mise en scène habile dont l’enjeu est de déterminer les conséquences du drame à venir dont on ignore pourtant les contours et dont certains aspects pourront surprendre le lecteur. Et puis il y a cette tension que l’on distingue dans tous ces instants du quotidien, comme ces scènes où Mirela cuisine tout en ruminant sur sa situation familiale dont on perçoit la détresse qu'elle suscite, tout comme ces randonnées que Mladen affectionne mais qui deviennent une véritable torture lorsqu’il s’attarde sur ses terres dévastées par l’incendie. Émergent ainsi des sentiments contradictoires de convoitise, de culpabilité et de frustration qui vont animer cette galerie d’individus aux comportements ambivalents, tous autant qu’ils sont, et que Jurica Pavičić saisit avec cette impitoyable justesse qui définit cette écriture toute en nuances. Dès lors, Allumettes se distingue tant par l'épaisseur et la complexité de ses personnages que dans des scènes attachantes d’une banalité déconcertante qui prennent une singulière ampleur à mesure que l’on progresse dans le cours d’une intrigue savamment maîtrisée.
     

    Jurica Pavičić : Allumettes (Žigice). Éditions Agullo 2026. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.
     
    À lire en écoutant : 7 Fantasias, Op. 116 No. 2, intermezzo in A Minor interprété par Emil Gilels. Album : Brahms: The Piano Concertos & Fantasias, Op 116. 1995 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.

     

  • LEONARDO PADURA : OURAGANS TROPICAUX. LES REPROUVES.

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    Il est souvent question d’exil dans ses romans, alors qu’il a fait le choix de rester à Cuba, ce qui fait de lui l’un des grands romanciers de La Havane dont l’œuvre, critique à l’égard d’un régime autoritaire, a été traduite dans plus d’une trentaine de langues, lui conférant ainsi le statut de star de la littérature hispanique. Mais malgré l’obtention de la nationalité espagnole, il ne saurait être question pour Leonardo Padura de quitter son quartier populaire de Mantilla, où il a vu le jour et où il vit toujours, tout comme son double de papier, Mario Conde, un lieutenant de police qui apparaît au début des années 90, tout d’abord dans le cycle des quatre saisons de La Havane, avant d’évoluer au gré de ses enquêtes à travers les décennies.
    On observera ainsi un parcours professionnel changeant car après avoir démissionné de la police, cet amateur de cigares, de rhum et de bonne chère deviendra bouquiniste, spécialiste de livres précieux, tout en endossant la fonction de détective privé amateur, presque à son corps défendant, alors qu’il aspire à se lancer dans l’écriture. Et ce qui émerge des dix enquêtes de Mario Conde, c’est une écriture à la fois érudite et poétique, imprégnée de nostalgie, où l’histoire du pays se conjugue à une intrigue subtile permettant d’aborder des thèmes sensibles, voire  tabous, qui sont le reflet de la société cubaine que Leonardo Padura dépeint avec la sagacité qui le caractérise.
    C’est sans doute pour cette raison que ce romancier adulé demeure en retrait des mondanités cubaines. Les autorités font en sorte de ne lui accorder que très peu d’attention, ce qui fait qu’il n’apparaît quasiment pas dans les médias du pays, sans pour autant avoir subi l’ostracisme que les artistes ont vécu durant la période des années 70. Et c’est justement de cette marginalisation durant cette époque trouble dont il est question dans Ouragans Tropicaux, dixième enquête de Mario Conde qui va également se pencher sur la trajectoire d’Alberto Yarini y Ponce de León, une personnalité historique cubaine qui s’est fait connaître en tant que dandy et proxénète extrêmement populaire, et qui envisageait de se lancer en politique pour devenir président de la toute jeune république de Cuba, au début du XXe siècle.

     
    leonardo padura,ouragans tropicaux,éditions métailié,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,roman noir,roman policier,littérature cubaine,chronique littéraire,lecture 2026,retour de lecture,littérature noireEn 2016, c’est l’effervescence qui anime La Havane avec l’arrivée prochaine du président Barack Obama, suivie d’un concert des Rolling Stones, d’un défilé Chanel et de toute une cohorte de touristes qui ont déjà pris possession de la capitale cubaine. Mais pour Mario Conde, éternel pessimiste, cet enthousiasme s’apparente plutôt à un de ces ouragans tropicaux qui secouent l’île sans que rien ne change véritablement. Quoi qu’il en soit, ses anciens collègues policiers, débordés par les préparatifs d’un tel événement, vont faire appel à lui pour les aider à résoudre une affaire de meurtre dont la victime n’est autre qu’un haut fonctionnaire de la culture, véritable censeur du comité révolutionnaire. Autant dire que l’affaire est sensible et que ce ne sont pas les mobiles qui manquent, eu égard à tous les artistes qu’il a tourmentés et qui deviennent ainsi des coupables potentiels, dont Mario se sent davantage proche que du défunt dont il distingue les agissements odieux.
    Et tandis qu’il progresse dans ses investigations, un texte prend forme sur sa machine à écrire. En 1910, alors que la comète de Halley menace de s’abattre sur la Terre, c’est un tout autre ouragan tropical qui anime les quartiers populaires de la capitale : il s’incarne autour du conflit entre proxénètes français et cubains avec, à la tête de ces derniers, Alberto Yarini. Ce jeune et digne notable, tenancier de bordels huppés, semble prêt à se présenter comme candidat à l’élection présidentielle de la République de Cuba qui vient de voir le jour. Se peut-il que l'on trouve des liens entre ce passé sulfureux et ce présent trouble qui gangrène la société cubaine ?
     
     
    C'est toujours un immense plaisir de retrouver Mario Conde, sexagénaire désabusé mais au tempérament généreux, comme en témoignent ses trop rares et solides repas qu’il partage avec ses amis. Il est le véritable passeur de cet univers cubain que Leonardo Padura décrit avec une immense somme de connaissances de l’histoire du pays, et plus particulièrement de La Havane. Il décline son récit entre le passé et le présent afin de mettre subtilement en exergue les dérives sociales qui laminent cette île où la misère se conjugue avec l’espoir.
    C’est cette double trame narrative que l’on retrouve dans Ouragans Tropicaux, avec une mise en abyme vertigineuse. On y découvre le texte de Mario Conde qui s’est enfin lancé dans l’écriture, et dont l’intrigue s’articule autour d’un lieutenant de police enquêtant sur le meurtre de deux prostituées. Cela va l’amener à côtoyer Alberto Yarini, figure historique et quelque peu sulfureuse régnant sur le monde de la prostitution durant la première décennie du siècle passé.
    Mais l’écriture ainsi que le commerce de livres précieux ne rapportant pas grand-chose, Mario Conde va devoir gérer la sécurité d’un établissement sélect de la ville, tout en enquêtant sur la mort de ce haut fonctionnaire de la culture qui s’est acharné sur les artistes ne rentrant pas dans le rang de l’idéologie révolutionnaire. C’est d’un autre exil dont il est question à mesure que l’on progresse dans les investigations devenant le prétexte pour le romancier d’évoquer le parcours de ces créateurs, notamment peintres ou poètes, qui subissent l’avanie d’un gouvernement autoritaire les empêchant d’exercer leur art, ce qui équivaut à une exécution sociale. Mais il s’agit d’une époque révolue  pour bon nombre de citoyens qui voient, avec l’arrivée d’un président américain sur le sol cubain, un espoir d’ouverture auquel Mario Conde ne croit guère et qui mesure chaque soir, en fréquentant le restaurant de luxe qui l’emploie, le fossé séparant l’élite privilégiée du citoyen lambda qui lutte en permanence pour joindre les deux bouts. Autant dire que l’on apprécie la richesse d’un texte généreux, imprégné de nostalgie et de doute, émanant de cet homme vieillissant qui s’inquiète du départ de sa compagne devant se rendre en Italie pour visiter sa famille et qu’il ne peut accompagner, faute de moyens.
    Il y a donc cette vulnérabilité qui émerge de l’ensemble d’une intrigue au souffle exalté où l’on accompagne Mario Conde et son entourage, dont certains disparaissent à mesure que le temps passe, véritable fil conducteur de ce roman poignant qui nous immerge dans l’atmosphère chaleureuse et mélancolique de cette île de Cuba chargée d’histoires, que Leonardo Padura retranscrit avec le style incomparable et la virtuosité qui le caractérisent.
     

    Leonardo Padura : Ouragans Tropicaux (Personas Decentes). Editions Métailié 2023. Traduit de l'espagnol (Cuba) par René Solis.

    A lire en écoutant Like A Hurricane de Neil Youg & Crazy Horse. Album : Weld (Live). 1991 Reprise Records.

  • Chris Offutt : La Loi Des Collines / Shérif Malgré Lui. Dettes de sang.

    IMG_4660.jpegIl est l'une des grandes figures littéraires de cette Amérique rurale, de ces contrées de la marge qu'il n'a eu de cesse de mettre en avant dans l'ensemble de son oeuvre qui prend pour cadre ce Kentucky rugueux des Appalaches où il a grandi, notamment à Haldeman, au sein d'une communauté ouvrière, nichée au pied de ces contreforts montagneux et isolés que l'on désigne sous l'appellation des collines. Et comme de très nombreux écrivains de ce calibre, Chris Offutt a vécu une période de baroudeur en arpentant les Etats-Unis en stop tout en exerçant une multitude de boulots variés, que ce soit éboueur ou vendeur ainsi qu'employé dans un abattoir ou pour un cirque puis d'embarquer pour la France où il va séjourner durant six mois en vivant sur ses maigres économies qui, une fois épuisées, le contraignent à retourner au pays, où il se lancera dans l’écriture tout comme son père auteur d’une multitude de romans de sciences fiction et de fantaisy ainsi que d’un nombre considérable de textes à caractère pornographique qu’il rédigea sous le couvert de divers pseudonymes. De cette vie tumultueuse, Chris Offutt en tirera trois romans autobiographiques avant de publier un recueil de nouvelles, Kentucky Straight (Gallmeister 2018) traduit par l’incontournable Philippe Garnier pour la collection La Noire chez Gallimard et repris par la suite par les éditions Gallmeister qui vont publier l’ensemble de ses textes et contribuer ainsi à une certaine renommée notamment avec Nuits Appalaches (Gallmeister 2019) qui obtient en 2020 le prix Mystère de la critique. Outre ce profil de baroudeur, le romancier partage avec d’autres écrivains de son acabit, cette particularité  de s’être éloigné des lieux où il a grandi et sur lesquels se concentre ses intrigues, à l’instar de James Ellroy ayant quitté Los Angeles pour vivre à Denver, James Lee Burke désertant la Louisiane pour s’établir à Missoula ou William Boyle qui s’est éloigné de Brooklyn pour s’installer à Oxford dans le Mississippi en devenant le voisin de Chris Offut qui ne compte pas retourner dans son Kentucky natal, hormis par l’entremise de sa série d’ouvrages mettant en scène Mick Hardin ancien Marines et enquêteur pour la police militaire qui revient à Rocksalt, une bourgade des Appalaches où il a vu le jour et au sein de laquelle sa soeur Linda endosse la fonction de shérif. 

     

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    Cette fois-ci, ce n'est pas une blessure ou un divorce douloureux qui poussent Mike Hardin à revenir dans les collines de son Kentucky natal. Bénéficiant d'une retraite bien méritée, après 14 ans d'activité comme enquêteur du CID de l'armée américaine, il compte simplement se rendre à Rocksalt afin de saluer sa soeur Linda qui vient d'être réélue comme shérif, avant de s'envoler pour la France. Mais Linda et son adjoint Johnny sont sur une grosse affaire en lien avec le meurtre d'un mécanicien bien connu de la région ce qui contraint Mick à intervenir, à son corps défendant, sur une affaire mineur qui débouche sur des rumeurs de combats de coq clandestins et surtout sur la découverte d'un second cadavre. Et bien qu'il ne souhaite pas s'investir dans cette affaire, les événements vont le contraindre à poursuivre ses investigations qui vont le conduire du côté de Detroit en côtoyant les membres peu commodes de la pègre locale. Mais que ce soit dans les bois des collines ou dans les méandres d’une ville tentaculaires, Mick Hardin sait s’adapter à son environnement pour arriver à ses fins. Il ne reste plus qu’à espérer que son audace ne lui coûte pas la vie.

     

    Troisième opus de la série, après Les Gens Des Collines  (Gallmeister 2022) et Les Fils de Shifty (Gallmeister 2024), on retrouve avec un plaisir certain, dans La Loi Des Collines, l’ensemble des protagonistes d’une série qui prend une tournure plutôt inattendue à l’exemple de cette évocation de la France et plus particulièrement de la Corse qui ne sort pas de nulle part puisque certains admirateurs francophones viennent rendre visite à Chris Offutt dans son antre reculé du Mississippi à l’instar du romancier Nicolas Mathieu ou du journaliste Sébastien Bonifay, directeur de Libri Mondi, un festival littéraire d’envergure  se déroulant à Bastia. Il semble que cette dernière rencontre ait marqué les deux hommes puisque Sébastien Bonifay en évoque les contours dans son ouvrage (Not) Born In The USA (Marchialy 2026), retraçant son road trip aux Etats-Unis pour s’entretenir avec les écrivains qu’il admire tandis que Chris Offutt fait mention d’un mystérieux Sébastien installé en Corse qui apparait dans le cours de ce nouveau volet des aventures de Mick Hardin et que l’on retrouvera dans Shérif Malgré Lui, tenez-le vous pour dit. Hormis la Corse, on relèvera que Chris Offutt va s’opposer la ruralité abrasive du Kentucky à l’urbanisme tout aussi rugueux d’une ville de Détroit dans laquelle une part non négligeable de l’intrigue va se dérouler et où va apparaître Charley Flowers un individu charismatique tout aussi inquiétant que le décor urbain dans lequel il évolue et dont les échanges savoureux avec Mick Hardin laisse entrevoir une redoutable intelligence au service des trafics sur lesquels il règne sans partage. Mais c'est également autour de la personnalité de Linda Hardin que l'histoire se développe en mettant en avant cette femme shérif au caractère fort, à l'image de ce comté dont on se plait toujours à découvrir certains aspects du quotidien qui se déclinent autour de ses interventions et des rapports qu'elle entretien avec la communauté qui semble l'apprécier. Tout cela s'articule autour du thème des paris clandestins qui prennent une toute autre envergure dans cet environnement précaire où chaque dollar compte ce qui va déclencher toute une succession d'événements tragiques que Mick Hardin va donc devoir gérer en endossant une nouvelle fois le rôle de shérif adjoint ce qui lui permettra d'interpréter la loi à sa manière bien particulière. Et c'est ce que l'on apprécie avec cet homme aux traits de caractère complexes que Chris Offutt met en place avec un sens aiguisé de la narration afin de faire en sorte que l'arche narrative de l'ensemble de la série prenne davantage d'envergure dans ce cadre âpre du Kentucky qu'il restitue de manière admirable sans jamais tomber dans la caricature. On en redemande.

     

    chris offutt,la loi des collines,shérif malgré lui,éditions gallmeister,litterature noire,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,retour de lecture,chronique littéraire,roman policier,roman noir,parution 2026,littérature américaine,country darkShérif Malgré Lui :

    C'est officiel, Mike Hardin endosse désormais la fonction de shérif au sein de la petite ville de Rocksalt dans le Kentucky, ceci jusqu'à ce que sa soeur Linda, victime d'une blessure par balle, se soit rétablie. Le voilà qui parcoure donc les collines en gérant du mieux qu'il le peut les événements qui se présentent à lui à l’instar. Et autant dire qu'il n'est pas à l'aise dans ce rôle, ce d'autant plus que son ex femme Peggy le sollicite afin d'en savoir plus sur les circonstances qui font que Zack, son nouveau mari, vient d'être inculpé pour un meurtre qui s'est déroulé à la lisère du comté. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que des individus en provenance de Détroit viennent squatter la cabane de son grand-père qu'il vient de retaper, afin d'échapper à la menace de truands biélorusses prêts à en découdre. Autant dire qu'arpenter les forêts qui recouvrent les collines de la région ne va pas être de tout repos.

     

    D’emblée, il conviendra de lire tout d’abord La Loi Des Collines afin de saisir toute la portée des différentes intrigues qui alimentent Shérif Malgré Lui où l’on retrouve donc Mike Hardin ainsi que sa soeur Linda qui évoluent dans cet univers rural du Kentucky que Chris Offutt met en avant avec le talent qu’on lui connaît tant sur le plan des paysages qu’il dépeint avec cette verve à la fois sobre et poétique et qui devient bien plus qu’un simple décor, que sur le plan d’une narration, certes complexe, qui donne l’impression de partir dans tous les sens mais que le romancier finit par ramener à bon port en abordant notamment le thème des magouilles immobilières qui semblent déborder dans le comté d’Eldridge où les gens du coin vont s’opposer à quelques promoteurs véreux tandis que Mike Hardin va une nouvelle fois interpréter les lois à sa manière. Et pour parachever le tout, on relèvera cette confrontation finale imprégnée de tension, prenant pour cadre cette fameuse forêt des collines devenant le théâtre d’événements tragiques aux allures de règlement de comptes à O.K. Corral mettant un terme à quelques intrigues secondaires alors que d’autres vont prendre naissance en relançant l’histoire dont on attend d’ores et déjà une suite. Mais la singularité du roman réside dans le parcours de Johnny Boy Tolliver, personnage secondaire qui gagne en maturité en trouvant refuge au sein du maquis corse et en se plaçant sous la protection de ce mystérieux Sebastien qui a partagé quelques faits d’arme avec Mick Hardin dont il semble être redevable. Et il faut bien admettre que Chris Offutt se révèle plutôt à l’aise pour mettre en scène cet environnement insulaire méditerranéen dont il a saisi les particularités sans trop tomber dans les clichés, ce qui fait que le récit prend une tournure inattendue qui lui évite donc de s’enliser dans les méandres d’un épilogue trop convenu. Et puis il y a toujours ces échanges vifs et savoureux mettant en exergue la mentalité à la fois rêche et généreuse de ces gens des collines du Kentucky auxquels on finit définitivement par s’attacher. C’est peut-être là que réside toute la magie de l’écriture de Chris Offutt.

     

    Chris Offutt : La Loi Des Collines (Code Of The Hills). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anatole Pons-Reumaux.

    Chris Offutt : Shérif Malgré Lui (The Reluctant Sheriff). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides.

     

    A lire en écoutant : Heaven Sent de The SteelDrivers. Album : The SteelDrivers. 2008 Rounder Records.

     

  • NIKOS NIKOLOPOULOS : ET ATHENES BRULAIT. NEIGE DE CENDRES.

    IMG_5063.jpegParfois il faut y mettre un peu du sien lorsque l’on est romancier et que l’on veut capter le lectorat, ce d’autant plus lorsque l’on s’inscrit dans un domaine spécifique, à l’instar du polar grec qui se décline désormais dans ce qui apparait comme une série. C’est ainsi que Nicolas Verdan a endossé le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos, du nom de famille de sa grand-mère maternelle, pour la publication de Et Athènes Brûlait, troisième opus mettant en scène Evangelos Moutzouris, un ancien agent des services de renseignements grecs que l’on découvrait dans Le Mur Grec, initialement publié en 2015 chez la maison d’éditions suisse Bernard Campiche, avant d’être réédité en France auprès de l’Atalante, dans la défunte collection Fusion qui nous proposait également La Récolte Des Enfants, (L’Atalante 2022) second volume des pérégrination de cet enquêteur oscillant entre la Suisse et la Grèce, tout comme son auteur également journaliste indépendant. On relèvera que les deux premiers romans sont disponibles dans la  version poche chez J’ai Lu, tandis qu’à l’occasion de la parution de ce nouveau roman noir, Nikos Nikolopoulos intègre désormais la collection noire Noire des éditions de L’Aube.  Grand amateur de littérature noire et collectionneur à ses heures des classiques du genre, on trouve dans les textes du romancier helvéto-grec cette dimension sociale qui alimente des intrigues s’employant à mettre en lumière les dérives écologiques d’un pays qui s’enlise dans le marasme d’une coopération aux conséquences désastreuses, thème central de Et Athènes Brûlait, un récit sombre, à la fois bref et solide.

     

    IMG_4669.jpegIl n’y a pas de répit du coté d’Athènes avec ces incendies qui perdurent au mois de septembre en enveloppant la capital d’une épaisse brume acre dans laquelle les habitants étouffent.  Et du côté de la mer ce n’est guère mieux puisque l’extension du port de Pyrée, au profit d’un consortium chinois, génère des boues toxiques que l’on déverse au large, a détriment de la faune marine. C’est pour toutes ces raisons que Popi, jeune agente du Renseignement, refuse même l’idée d’avoir un enfant avec celui qui partage sa vie. Pour un peu, elle aurait même une certaine sympathie pour le militant écologiste sur lequel elle doit enquêter et qui menace de s’en prendre à Starkos, le ministre de l’Environnement également instigateur de ce projet désastreux. Mais outre le dilemme moral qui la taraude, Popi se demande ce que vient faire dans l’équation, cet ancien collègue, Evangelos Moutzouris, qui semble détenir quelques informations compromettantes au sujet de cet édile politique dont les risques d’attentat se précisent.

     

    Du chapitre dix au chapitre zéro, Et Athènes Brûlait s’égrène comme un compte à rebours autour duquel Nikos Nikolopulos décline un tableau extrêmement sombre et pessimiste de la ville d’Athènes et de ses environs, dont la localité d’Eleusis, qui, au-delà de ses sites archéologiques, est devenue un pôle des activités industrielles, portuaires et commerciales du pays, sacrifiée sur l’autel du profit et de la corruption qui en découlent. C’est donc autour de ce sujet sensible que le romancier construit son intrigue qui s’articule essentiellement autour de Popi, jeune femme aussi énergique que désespérée, menant ses investigations auprès d’un groupuscule extrémiste de militants écologistes menaçant de s’en prendre à celui qu’ils jugent responsable de dérives qui ravagent la Grèce, que ce soit les incendies mais également la pollution marine émanant de cette emprise d’entrepreneurs chinois investissant dans un redimensionnement du port à leur seul profit. Au fil de l’intrigue, Evangelos Moutzouris, apparait de manière plutôt succincte en incarnant les reliquats du passé sombre de la dictature des colonels qui recevait le soutien des Etats-Unis. D’une époque à l’autre, Nikos Nikolopoulos souligne donc cette espèce d’ingérence de pays tiers n’hésitant pas à exploiter les ressources du pays au détriment des habitants malmenés par des autorités corrompues. A partir de ce constat amère qui émane de l’intrigue, on perçoit l’indignation et la révolte de certains individus prêts à faire usage de la violence pour faire en sorte de mettre fin cette surexploitation outrancière et démesurée. Ainsi, sous ce voile de fumée des incendies  qui les encerclent, les villes d’Athènes et d’Eleusis apparaissent comme sclérosées par une pollution infernale dans laquelle évolue les différents protagonistes d’une intrigue aussi lucide que pessimiste et dont l’enjeu prenant consiste à savoir si Popi parviendra à déjouer ce projet d’attentat sur lequel elle enquête. Malgré ses tonalités inquiétantes, Nikos Nikolopoulos s’ingénie également à mettre en scène ces petits instants du quotidien d’une communauté résiliante qui viennent quelque peu soulager cette atmosphère terrifiante qui imprègne le texte, ce d’autant plus avec cette mouvance d’une police corrompue qui vient s’en prendre aux migrants, devenant les boucs émissaires  de tous les maux qui frappent le pays. Tout cela s’achève sur un épilogue où les regrets s’agrègent à une faible note d’espoir entre un passé révolu que Nikos Nikolopoulos met en exergue et un avenir incertain qui s’inscrit dans un changement de paradigmes qui demeure encore au stade d’une dramatique utopie, à l’image de cette Voie sacrée disparue sous le bitume, incarnation explicite d’un monde perdu qui n’aspire qu’à renaitre de ses cendres.

     

    Nikos Nikolopoulos : Et Athènes Brûlait. Editions de L’Aube Noire 2026.

    A lire en écoutant : A Strock of Luck de Garbage. Album : Garbage. 2015 Garbage Unlimited, LLC.