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publication 2026

  • Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Les Suissis.

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    Ses parents s'étant inspirés du titre d'un roman de Marguerite Duras pour lui donner son prénom, il n'est pas étonnant qu'elle ait plaqué son travail dans le marketing pour se consacrer à l'écriture tout en enseignant le français aux expatriés de la Genève internationale. Native du canton de Vaud, d'un père alémanique et d'une mère romande, Lolvé Tillmanns s'est installée à Genève pour effectuer ses études avant de travailler notamment pour le compte de Rolex, ceci jusqu'en 2014 où elle se rend à Gênes pour séjourner durant trois mois dans une résidence littéraire qui lui permettra de publier 33, rue des Grottes, un premier roman aux allures de polar prenant pour cadre la communauté d'un petit immeuble d'un quartier populaire genevois qui bascule dans une atmosphère inquiétante de fin du monde. Avec ce livre, la primo-romancière connaîtra un certain succès tant auprès des lecteurs que des critiques qui découvrent une écriture imprégnée d'une dose de noirceur que l'on retrouve dans l'ensemble de son œuvre constituée de huit ouvrages figurant, pour la plupart, dans la collection Cousu Mouche, maison d'édition indépendante genevoise qui a la particularité d'être dirigée, depuis plus de vingt ans, par un comité de bénévoles qui ont constitué, dans le café où ils se rassemblent, un catalogue de 80 livres d'auteurs provenant de toute la Suisse romande. Mais pour en revenir à Lolvé Tillmanns, on relèvera que son avant-dernier roman La Fanatique retrace de manière romancée le parcours sombre de Magda Goebbels qui s'inscrira donc dans une dimension historique que l'on va retrouver dans Colon ne s'écrit pas au féminin, son tout nouveau roman qui se penche sur l'histoire méconnue de la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif en Algérie qui fut créée par quelques hommes d'affaires suisses à qui Napoléon III octroya en 1853 une concession de vingt mille hectares.
     
     
    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026En 1852, comme il se doit, Madame n'est pas aux commandes des affaires de son mari, un richissime banquier genevois qui aspire à investir dans les colonies françaises, avec des vues sur l'Algérie. Néanmoins, lorsque la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif est créée, elle a un mauvais pressentiment et voit d'un très mauvais œil cette idée d'envoyer des citoyens suisses s'implanter dans la région.
    Paysanne vaudoise, Anne-Laure peine à joindre les deux bouts avec une ferme au rendement insuffisant pour nourrir sa famille affamée. Ce n'est pas pour autant qu'elle aspire à s'établir en Algérie, un pays dont elle n'a jamais entendu parler. Mais que faire quand son mari a déjà décidé de tout et cédé les titres de propriété de l'exploitation afin de financer le voyage ainsi que l'installation du côté de Sétif, pour rejoindre cette communauté de colons vaudois ?
    Vivant dans la région de Sétif avec son frère Youssef et sa mère Dhaouia, Safia est une jeune adolescente désemparée qui a observé le massacre de sa tribu par l'armée française ainsi que l'expropriation de la terre de ses ancêtres désormais attribuée à ces Suisses avec lesquels elle va pourtant se lier, plus particulièrement à ces femmes de colons qui partagent la même précarité ainsi que des similarités quant à la condition féminine.
     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Au sein de la Suisse, il y a toujours eu ce mythe tenace de l’innocence quant à son absence d’implication dans le système délétère des colonies, du fait que le pays n’a effectivement jamais possédé de territoire en tant qu’État ; ce qui n’a pas empêché des banquiers et autres hommes d’affaires d’investir dans ce domaine. Et c’est ce sujet historique méconnu que l’on va découvrir dans Colon ne s'écrit pas au féminin, où Lolvé Tillmanns se penche sur cette Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif, dont elle a examiné les archives pour en restituer une intrigue romancée s’articulant autour du quotidien ordinaire de trois femmes dont on va suivre le parcours respectif, en se focalisant sur les années 1854 et 1855, qui constituent les deux premières parties du roman que représentent la conquête et la colonisation, tandis que la troisième partie s’apparente à un long épilogue passionnant sur le devenir de chacun des personnages et de leur descendance. Ainsi, ces trois protagonistes féminines deviennent l’incarnation de ce système colonial, que ce soit « Madame », l'épouse d’un banquier genevois, Anne-Laure, la paysanne vaudoise, ou Safia, cette jeune fille algérienne, au sein de ce qui s’apparente à un système de castes dont on observe l’environnement : celui de la haute bourgeoisie et de ceux qui financent cette colonisation en vue de profits juteux, celui des colons à proprement parler, en quête d’une vie meilleure, et bien évidemment celui des autochtones asservis. On ne manquera pas d’apprécier une narration et une mise en scène habiles, efficaces et rythmées qui s'articulent donc autour d’une alternance de ces trois points de vue, débutant par quelques lignes en italique pour planter le décor afin de nous immerger immédiatement dans leur quotidien, pour laisser place ensuite à leurs ressentis et à leurs échanges avec leurs proches. C’est ainsi que l’on observe ces dérives de la mise en œuvre de cette colonie helvétique de Sétif, s’incarnant dans cette quête du profit se conjuguant à cette certitude de la supériorité raciale qui s’applique avec brutalité, mais parfois avec cette condescendance larvée qu’incarne un certain Henry Dunant, qui a pris part à cette activité avant de fonder la Croix-Rouge quelques années plus tard. Ce qui rejaillit du texte, c’est cette exploitation de la misère tant en Suisse qu’en Algérie que Lolvé Tillmanns met en exergue au gré d’un texte à la fois sobre, laissant transparaître cette émotion et cette douleur animant ces trois femmes évoluant dans un cadre patriarcal extrême qui transcende les classes sociales auxquelles elles appartiennent. Et c’est là que le titre du roman prend tout son sens quand le regard de ces femmes, toutes trois corsetées dans le cadre de cette discrimination de genre, fait écho à ce mouvement colonialiste qu’elles subissent à leur corps défendant. Sans que cela ne vire jamais au pamphlet, Lolvé Tillmanns s’inscrit donc dans une dimension féministe pour refléter ces heures sombres de l’histoire de la Suisse mais surtout de l’Algérie, dont on saisit la perspective historique par le biais de ces épigraphes placées au début de chaque chapitre, échos des courants de pensée autoritaires de ces hommes politiques, de ces militaires et de ces indépendantistes qui ont façonné le pays. Tout cela se décline dans la fluidité d’une intrigue naturaliste imprégnée de force et d’émotion au gré de la trajectoire douloureuse de ces femmes qui font de Colon Ne S’Ecrit Pas Au Féminin, un roman essentiel.

     

     

    lovlé tillmanns,colon ne s’écrit pas au féminin,éditions cousu mouche,blog mon roman noir et bien serré,blog littéraire,chronique littéraire,retour de lecture,littérature suisse,lecture 2026,publication 2026Le vendredi 2 et le samedi 3 octobre 2026, Lolvé Tillmanns sera présente au festival MAUVAIS GENRE qui se tiendra à Onex.

    Lolvé Tillmanns : Colon Ne S'Ecrit Pas Au Féminin. Editions Cousu Mouche 2026.

    A lire en écoutant : The Host Of Seraphim de Dead Can Dance. Album : The Serpent’s Egg. 2007 4AD Ltd.

  • BRET ANTHONY JOHNSTON : LA LUMIERE ET LES TENEBRES.

    IMG_4917.jpegSi l’on a pu voir ou lire toute une kyrielle de reportages consacrés au siège de Waco au Texas, les romans dédiés à cet événement tragique ne sont guère nombreux pour ne pas dire inexistants, ce qui fait que La Lumière Et Les Ténèbres de Bret Anthony Johnston ne pouvait manquer de susciter une curiosité certaine. Natif de Corpus Christi, ville côtière texane qui donnera d’ailleurs son titre à son premier recueil de nouvelles, Bret Anthony Johnston, outre son activité d’enseignant en écriture créative notamment à l’université d’Harvard, est l’auteur de cinq romans dont Souviens-Toi De Moi Comme Ça (Albin Michel 2016), son avant-dernier et unique ouvrage traduit en français abordant le thème de la disparition qui a été salué par John Irving. Ainsi, après un silence de plus d’une dizaine d’années, le romancier texan revient donc sur cette confrontation de 51 jours qui opposa l’ATF et le FBI à cette secte religieuse dirigée par Vernon Wayne Howell plus connu sous le nom de David Koresh. En 1993, outre les images des deux assauts qui ont fait le tour du monde, le bilan tragique qui en découla, la gabegie des autorités fédérales et la folie de ce gourou charismatique, c’est la première fois que l’on prenait la mesure de l’ampleur, aux Etats-Unis, de ces courants extrémistes religieux ou politiques, parfois les deux, farouchement opposés à la moindre incursion gouvernementale quitte à prendre les armes pour faire valoir leurs propres lois. C’est donc autour de ce déchaînement de fureur apocalyptique, que Bret Anthony Johnston met en scène une intrigue prenant la forme d’une romance aux connotations shakespeariennes, digne émanation de Roméo et Juliette transposée dans cette région désolée du Texas qui devient le théâtre de cet amour naissant entre deux jeunes gens dont les communautés s’opposent tout en s’agrégeant de manière immuable dans cette spirale de violence rejaillissant dans La Lumière Et Les Ténèbres au cours de ce qui apparaît comme le plus grand combat sur sol étasunien depuis la guerre de sécession.

     

    IMG_4661.jpegEn 1993, du côté de Waco au Texas, Perry Cullen, que tout le monde surnomme l’Agneau, a rassemblé toute une communauté qui voit en lui la réincarnation du prophète. Pour lui, certains d’entre eux ont cédé leurs économies tandis que d’autres ont quitté leur conjoint pour se tourner vers ce leader charismatique qui se prépare à la fin des temps en rassemblant un impressionnant stock d’armes et de munitions qu’il entasse dans cette propriété reculée du comté. Arrivée de Californie avec sa mère, fervente adoratrice de Perry Cullen, Jay s’aperçoit rapidement que le gourou a davantage de vue sur elle, ce qui fait qu’elle l’accompagne régulièrement sur les bourses aux armes qu’ils écument dans toute la région. C’est lors d’un de ces sorties que la jeune adolescente rencontre Roy, le fils du shérif du comté qui éprouve une attirance réciproque à mesure que la tension s’accroit entre la secte et les forces de l’ordre bien décidées a investir les lieux afin de saisir les armes illégales que Perry Cullen détiendrait au sein de son domaine sur lequel il règne sans partage. Dans cette spirale de confrontations ténébreuses, les deux amant parviendront-ils à retrouver la lumière qui les unira à nouveau.

    S’il s’agit d’une fiction, Bret Anthony Johnston reprend avec précision la majeure partie des événements du siège de Waco qui vont alimenter l’intrigue de La Lumière Et Les Ténèbres s’articulant autour du point de vue de Jay, fille d’une disciple de Perry Cullen, en alternance avec celui de Roy fils du shérif du comté éprouvant tous deux un amour naissant en dépit des divergences opposant leurs entourages réciproques. On notera également que l’ensemble des protagonistes sont fictifs, même si Perry Cullen présente de très grandes similitudes tant dans son parcours que dans ses traits de caractère avec David Koresh et plus particulièrement pour ce qui concerne sa fascination pour les armes et sa folie destructrice qui s’inscrit dans une démarche apocalyptique dont il est d’ailleurs fait référence dans les quatre parties composant le texte avrc des titres faisant référence à la couleur de robe des quatre chevaux de l’apocalypse. Tandis que l’on suit les aléas de cette romance rugueuse, Bret Anthony Johnston a eu la bonne idée d’intégrer les entretiens d’un mystérieux podcaster qui retrace les péripéties de cette confrontation en interrogeant les différents protagonistes impliqués dans cet imbroglio tragique qui laisse  place à une immense amertume que l’on ressent de manière assez intense, ce qui permet au lecteur d’anticiper certains éléments du récit tout en se demandant ce qu’il va advenir de Jay et de Roy. On observe ainsi une certaine distance avec les événements qui s’enchainent au gré d’une fureur qui apparaît de manière lointaine, presqu’en filigrane du parcours de ces deux adolescents plongés bien malgré eux dans cette spirale de violence qui prend de plus en plus d’essors. Tout cela se décline sur la base d’une écriture pragmatique, redoutable d’efficacité qui nous permet d’appréhender l’atmosphère explosive qui imprègne les lieux mais également de la fragilité d’individus à la marge qui trouvent un échappatoire social au sein de ces mouvances extrêmes. A partir de là, on distingue la défiance des membres de cette secte envers des autorités fédérales dépassées faisant preuve d’une maladresse crasse comme le relève le shérif qui tente en vain de contenir la montée en puissance d’une confrontation immuable. Finalement, c’est cette alchimie de folie et d’incompétence qui transparait tout au long d’un roman prenant où les événements s’enchainent en arrière-plan de cette relation qui se noue entre deux adolescents dont on saisi le désarroi bien évidemment, mais également cette volonté farouche de s’extraire de cette impasse dans laquelle ils se trouvent malgré eux, en défiant leurs proches dont les certitudes vacillent, comme dépassés par la fureur des confrontations qu’ils ne maitrisent plus du tout. Si la tonalité du texte reste sobre de bout en bout, on regrettera un épilogue qui traine un peu en longueur en prenant davantage une allure « dysneylandienne » que shakespearienne où transparait un léger manque de crédibilité qui se met au service d’un récit imprégné d’une tension palpable mais qui ne demeurera pas inoubliable.

     

    Bret Anthony Johnston : La Lumière Et Les Ténèbres. Editions Albin Michel/Collection Terres d’Amérique 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Bonnot.

    A lire en écoutant : Riders On the Storm de The Doors. Album : L.A.Woman. 2021 Rhino Entertainment Compagny.