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LES AUTEURS PAR PAYS - Page 97

  • Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Dans le sillage glacé du Voyage d'Hiver de Schubert.

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    Il y a parfois comme ça des instants parfaits où la succession des chants du Winterreise de Schubert s’entremêlent aux chapitres d’un magnifique roman comme celui du coréen Lee Jung-Myung, Le Garde, le Poète et le Prisonnier qui s’inspire de la vie du poète Yun Dong-Ju en vous immergeant au cœur d’un camp de prisonnier japonais durant la seconde guerre mondiale. Une intrigue policière hors norme qui se déroule sur fond de poésie, de littérature et de musique classique c’est ce que vous découvrirez tout au long de ce récit dont le titre fait référence au recueil de poèmes de Yun Dong-Ju, Le Ciel, le Vent, les Etoiles et la Poésie qui est aujourd’hui encore considéré comme un des ouvrages de référence en Corée du Sud.

     

    En 1944, dans le sinistre pénitencier de Fukuoka, on découvre le corps sans vie de Sugiyama, un gardien sadique redouté de tous les prisonniers. Sur insistance du directeur de l’établissement pénitentiaire, le jeune conscrit, Watanabe est chargé d’une enquête qui s’avérera expéditive puisqu’un détenu coréen communiste va rapidement s’accuser du crime. Mais malgré les apparences, Watanabe va poursuivre son enquête pour mettre à jour l’étrange relation qui s’est nouée entre l’ignoble Sugiyama et Yun Dong-Ju un jeune poète  coréen condamné pour ses écrits contestataires. Ancien libraire, Watanabe va découvrir le talent de ce jeune poète et tenter par tous les moyens de le protéger afin qu’il poursuive son œuvre. Mais les complots et les terribles expériences qui se déroulent au cœur de la prison auront peut-être raison de sa volonté de préserver le peu de lumière qui règne dans ce monde de ténèbres.

     

    D’une subtilité sans commune mesure, l’auteur construit son récit au travers des poèmes de Yun Dong-Ju, mettant en valeur les auteurs qui influencèrent son œuvre comme Rielke et Jammes. Retranscrits tout au long du récit, ce sont les textes lumineux de ces auteurs qui transcendent la vie de ces prisonniers trouvant ainsi une lueur d’espoir et de rédemption par l’entremise d’une joute culturelle souterraine qu’ils mènent contre l’autorité carcérale.

     

    Capture d’écran 2014-07-02 à 12.22.08.pngPar le biais de très belles scènes comme ce combat de cerf-volant ou la rédaction de cartes postales destinées aux familles de prisonniers, Lee Jung-Myung met en place les rebondissements de ce polar qui intègre toutes les arcanes du complot politique. Car l’auteur maîtrise aussi bien les aspects historiques, culturelles et policiers d’un récit parfaitement équilibré pour nous restituer le quotidien de gardiens et prisonniers enfermés dans leurs certitudes respectives que seul le poète va parvenir à faire voler en éclat. Mais derrière les murs de cette inquiétante infirmerie pénitentiaire se préparent la mise en place d’un plan macabre qui mettra fin à toute forme d’espérance.

     

    C’est peut-être cette conjugaison subtile, presque improbable de la culture asiatique et du romantisme allemand qui séduira le lecteur pour l’entraîner dans les méandres de cette histoire palpitante et crépusculaire qui n’en demeure pas moins un roman policier dans le plus pur des styles. Comme un écho dramatique vous suivrez le destin tragique d’un poète dissident qui semble s’imprimer sur la partition poignante du Winterreise de Schubert.

     

    Le Garde, le Poète et le Prisonnier c’est le voyage dans les tourments d’une saison hivernale qui semble ne jamais vouloir s’achever. Un polar tragique et raffiné tout à la fois qui le placera parmi les meilleurs romans de l’année.

     

    Après son entrée fracassante dans le monde cinématographique du polar, la Corée du sud débarque dans le domaine du roman policier et croyez-moi, le choc culturel va être immense.

     

     

    Lee Jung-Myung : Le Garde, le Poète et le Prisonnier. Editions Michel Lafon 2014. Traduit  du coréen vers l’anglais par Kim Chi-Young et traduit de l’anglais vers le français par Eric Betsch.

    Die Winterreise de Schubert. Baryton : Dietrich Fischer-Dieskau - Piano : Gérald Moore 1912. Deutsche Grammophon GmbH 1985.

  • TREVANIAN : SHIBUMI. LA SPLENDEUR DU POLAR MACHISTE.

    Capture d’écran 2014-06-23 à 00.48.54.pngShibumi de Trevanian a été publié en français pour la première fois en 1981 aux éditions Robert Laffont à une époque où les ouvrages oscillant entre le roman d’espionnage et le roman d’aventure étaient légions. Mais d’une densité peu commune, Shibumi transgressait les codes du genre avec des thématiques qui sortaient de l’ordinaire, comme la spéléologie, le jeu de go (dont les chapitres portent le nom des différentes phases du jeu) et bien évidemment la vision paranoïaque d’une mystérieuse organisation internationale  qui surpassait les agences gouvernementales dans le but de capter les ressources énergétiques de la planète.

     

    Né à Shangaï, fils d’une aristocrate russe, pris en charge par un protecteur japonais adepte du jeu de go et survivant de la destruction d’Hiroshima, Nicholaï Hel, tueur polyglotte, a développé des compétences hors du commun en adoptant les préceptes de l’excellence au travers de l’esthétique du Shibumi. Après une longue carrière, cet assassin redoutable se voit contraint de sortir de sa retraite dorée au cœur du Pays Basque afin de venir en aide à une jeune femme pourchassée par les tueurs de la Mother Compagny, une organisation internationale sans scrupule. A son tour traqué, Nicholaï Hel devra payer le prix fort pour se s'extirper de cette confrontation dont il ne sortira peut-être pas complètement indemne. Un final somptueux qui passera des tréfonds des crevasses, aux forêts embrumées des Pyrénées.

     

    Récemment réédité par la maison d’édition Gallmeister, Shibumi est considéré à juste titre comme le meilleur roman de Trevanian même si  l’on ne peut pas s’empêcher de ressentir un certain malaise en replaçant l’ouvrage dans un contexte actuel. Ce n’est pas sur l’aspect des technologies que le roman a pris un coup de vieux, mais sur la place qu’occupent les femmes dans cette histoire trépidante. Romancier mystérieux et misanthrope, retiré du monde, Trevanian ne semblait également pas exempt d’une certaine misogynie qui se reflète dans les portraits des femmes qui jalonnent le roman.

     

    Vous découvrirez Hannah Stern, membre des Cinq de Munich (un commando chargé d’éliminer les instigateurs de l’attentat des JO de Munich), d’une naïveté confondante qui frise la stupidité à un point tel que l'on se demande comment la jeune femme a pu survivre en étant poursuivie par une horde de tueurs impitoyables. Son destin, que je me garderai bien de vous dévoiler, est d’une absurdité consternante. L’autre femme du roman, compagne du héro, est une espèce de super geisha moderne dressée (oui je dis bien dressée) pour assouvir les besoins sexuels de son concubin. Et dans les personnages secondaires, il y a la secrétaire de direction de la Mother Compagny qui, outre ses fonctions officielles, doit également « soulager les tensions » de son supérieur, à une époque où les lois sur le harcèlement sexuel étaient aussi utopiques que les téléphones et ordinateurs portables.

     

    Capture d’écran 2014-06-23 à 00.49.31.pngMais finalement il faut bien avouer que  Shibumi n’est qu’une facette d’un lustre qui met en lumière le monde machiste dans lequel baignent bien trop couramment le polar et le roman noir. Certes ce qui était considéré comme une exception, devient de plus en plus courant avec des personnages féminins qui occupent le devant de la scène de manière intelligente. Enquêtrices hors pair ou psychopathes furieuses et sanguinaires, les femmes prennent d’avantage de terrain sans toutefois l’occuper complètement à l’instar des écrivaines de polar qui restent encore minoritaires dans un domaine trusté par la gent masculine. Mais c’est peut-être au travers de séries éblouissantes comme Broadchurch, The Fall et surtout Top of the Lake de Jane Campion que l’héroïne de polar connaîtra une évolution encore plus radical si cela est encore possible.Capture d’écran 2014-06-23 à 00.52.30.png

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    Pour en revenir à Shibumi, malgré ses défauts, il serait dommage de passer à côté de ce roman qui se focalise, par un subtil processus de flash-back, sur la jeunesse hors du commun d’un jeune homme qui va devenir un tueur redoutable. Le roman foisonne de références et de détails qui donnent un certain relief à une histoire qui se lit d’une traite. On redoute même d’achever le roman en se demandant si l’on trouvera quelque chose de mieux dans le genre. Que l’on soit néophyte ou expert en spéléologie et jeu de go, l’auteur parvient à nous immerger dans ces univers si particuliers sans pour autant verser dans des descriptions outrancières qui desserviraient l’intrigue. Roman d’espionnage, critique sociale intelligente, Trevanian promène son regard aiguisé sur un monde en implosion, avec en ligne de mire les USA qui font l’objet  d’une analyse impitoyable qui n’est pas dénuée d’une certaine forme d’humour noir sans concession. 

     

    Trevanian : Shibumi. Editions Gallmeister 2008. Traduit de l’anglais (USA) par Anne Damour.

    A lire en écoutant : Winter in America (live) de Brian Jackson et Gil Scott-Heron. Album : Winter in America. Strat-East 1974.

     

     

  • Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Les filles du boulevard Sévelin.

    Capture d’écran 2014-06-17 à 16.01.51.pngLe Cadeau de Noël s’inscrit dans la continuité du premier roman de Daniel Abimi, Le Dernier Echangeur, chroniqué ici. Certaines intrigues du premier roman trouveront leurs dénouements dans ce dernier opus, nécessitant donc une lecture dans l’ordre de parution de ces deux polars ayant pour cadre la ville de Lausanne. Si l’on trouve un certain enchaînement au niveau de la trame narrative, c’est dans l’atmosphère et le style que l’auteur a changé d’orientation en se plongeant résolument dans l’âme noire du polar pour délaisser les aspects saugrenus que l’on décelait parfois dans son premier roman.

     

    Une employée d’une station service est abattue d’une balle dans la tête sur son lieu de travail, dans les hauteurs de Lausanne. Pour l’inspecteur Mariani, il n’y a pas de doute, il s’agit d’une exécution. Il ne reste qu’à en découvrir le mobile ce qui va s’avérer extrêmement ardu, d’autant plus que la jeune fille démunie de papier travaillait sans autorisation au profit d’un patron peu scrupuleux.  Avec l’aide de son camarade, le journaliste Michel Rod, en disponibilité suite à ses problèmes de boisson, l’enquête va s’orienter dans le milieu nébuleux de la prostitution lausannoise. Une activité en plein essor car durant la période désenchantée des fêtes de fin d’année, tout le monde a besoin d’un peu d’affection.

     

    Un meurtre, un drame familial tragique, une prise d'otage et un Père Noël bourré, c’est dans ce contexte que l’on va découvrir ce processus d’éloignement d’un policier qui peine à retrouver ses marques, même au sein de sa famille qu’il perçoit désormais comme une espèce d’entité étrangère. C’est en cela que l’on appréciera le personnage de l’inspecteur Mariani qui prend le pas sur Michel Rod qui aura un rôle plus secondaire dans ce récit. L’alcoolisme, la dépression, les deux personnages se renvoient leurs détresses respectives au gré d’une histoire sordide que les festivités de Noël ne fait qu’accentuer.

     

    Dans ce récit brillant, vous allez également découvrir toutes les strates de la prostitution qui passe par les escorts-girls officiant dans les vénérables palaces de la ville sous l’œil bienveillant du personnel, les salons tenus par d’aimables managers ou tenanciers que l’on ne saurait qualifier de maquereaux pour finir dans les rues froides du boulevard Sévelin et de la rue de Genève où les prostituées sans papier s’exhibent pour le plus grand bonheur des milliers de conducteurs qui tournent toute la nuit dans le quartier. Et en toile de fond il y a toujours le charme discret d’une bourgeoisie dévoyée que l’auteur décrit avec un sarcasme qui frise la perfection.

     

    Des nuées de prostituées, un immeuble presque exclusivement dévolu au commerce du sexe, c’est dans ce contexte réaliste d’un quartier de la ville de Lausanne que l’auteur a planté son récit en l’humanisant par le biais de quelques personnages attachants comme cet ex banquier reconverti dans la vente de poulets grillés ainsi que la plantureuse Bianca, travestie lumineuse arpentant le bitume froid de la ville. Mais finalement, c’est peut-être la tante de Michel Rod qui séduira le lecteur, car la vénérable bourgeoise, au crépuscule de sa vie, promène son regard affuté et sans illusion sur cette famille qui l’entoure d’une affection de circonstance en cette période festive. Finalement l’intrigue du récit n’a que très peu d’importance et ne sert qu’à transporter le lecteur dans les différentes couches sociales d’une ville qui s’enveloppe d’un spleen provincial si caractéristique des agglomérations helvétiques.

     

    Avec ce deuxième roman, Daniel Abimi entre dans la petite liste de ces auteurs romands qui ont la bonne idée de nous raconter une histoire qui reflète les aspects peu reluisant d’une société dont on ne soupçonne pas toujours les travers. Des auteurs comme Daniel Abimi sont bien trop rares pour être passé sous silence. Il vous faut les découvrir sans tarder !

     

    Daniel Abimi : Le Cadeau de Noël. Bernard Campiche Editeur 2012.

    A lire en écoutant : Brother de Stuck in the Sound. Album : Poursuit. Discograph 2012.

  • DANIEL ABIMI : LE DERNIER ECHANGEUR. LAUSANNE BLUES.

    Capture d’écran 2014-06-09 à 22.51.11.pngS’emparer d’une ville pour en décrire ses noirs secrets est une des thématiques majeurs du polar mais elle prend d’avantage d’intérêt lorsqu’il s’agit d’une cité propre et lissée comme Lausanne qui nous apparaît si calme et si tranquille.

     

    Pourtant Daniel Abimi, natif de Lausanne et ayant travaillé des années durant comme journaliste pour un quotidien de la ville va bousculer les clichés de cette fameuse quiétude helvétique.

     

    Avec Le Dernier Echangeur, nous partageons les pérégrinations de Michel Rod, journaliste porté sur la boisson, qui enquête sur la mort d’un médecin dont le cadavre sauvagement massacré est retrouvé au cœur d’un parc en périphérie de la cité. Avec l’aide de son ami l’inspecteur Mariani, Michel Rod va tenter de débrouiller l’écheveau complexe d’une vengeance qui tourne vite au jeu de massacre et c’est dans l’univers sordide d’une bande de bourgeois aux mœurs dissolues qu’il trouvera peut-être la réponse.

     

    Même s’il joue parfois trop sur les expressions locales, il faut saluer la qualité d’écriture délicate de Daniel Abimi qui parvient à nous immerger dans les méandres d’une bourgeoisie qui tente de tromper son ennui au gré de partouzes sordides sans pour autant forcer le trait. Un peu à la manière de Claude Chabrol,  l’auteur nous décrit, sur un ton détaché et sardonique, ce petit monde lausannois où tout le monde se connaît et s’observe avec une morgue assassine. Il y a pourtant un certain déséquilibre dans ce récit où le nombre de meurtre (plus d’une dizaine), comme pour mieux relancer l’histoire, frise le grotesque et le guignolesque. Observation d’une société ou fresque burlesque, le lecteur peine à se situer dans ce récit oscillant parfois involontairement entre le premier et le second degré. C’est bien dommage.

     

    Ce déséquilibre on le retrouve également dans le portrait des personnages qui jalonnent le roman. On appréciera l’humanité de Michel Rod et de son ami Emile qui au travers de leurs failles affectives donnent une tonalité encore plus sombre à cette ville peuplée d’âmes solitaires en quête d’amour. L’auteur ne cède d’ailleurs pas aux mirages de la rédemption ou d’une quelconque qualité qui pourrait nous donner l’envie d’apprécier le personnage principal. Pétrit de défauts et de travers, Michel Rod promène sa grasse carcasse et son mal de vivre en enquêtant parfois de manière plus que maladroite sur la vie de son entourage sans pour autant s’en intéresser complètement. Détacher de tout, sans le moindre idéal, Michel Rod est l’anti-héro parfait. C’est le paradoxe de ces personnages fort bien élaborés qui mettent en exergue les autres protagonistes de ce récit qui virent à la caricature à l’instar de ce promotteur immobilier qui est pourtant l’une des pièces maitresses du roman, sans parler des truands qui semblent sortis d’un film de Tarantino.

     

    Présentée comme un guide touristique, la ville de Lausanne peine à touver ses marques dans ce récit. Il ne suffit pas de décliner une succesion d’établissements ou de rues pour faire de la cité une espèce de personnage qui donnerait du relief au roman. A quelques exceptions, comme la description des différentes diasporas qui la constitute, la ville reste en marge d’une histoire qui peine à convaincre.

     

    Parfois brouillon dans sa trame narrative, Le Dernier Echangeur souffre d’un manque de consistance de l’auteur qui peine à se prendre au sérieux. Entre Ken Bruan et James Ellroy il faut parfois choisir ou posséder suffisement de talent pour parvenir à concilier les deux.  Mais qu’à cela ne tienne, Le Dernier Echangeur servira d’introduction à l’excellent second roman de Daniel Abimi, intitulé, Le Cadeau de Noël qui fera l’objet d’une prochaine chronique.

      

    Daniel Abimi : Le Dernier Echangeur. Edition Bernard Campiche 2009.

    A lire en écoutant : César Franck : Piano Quintet in F Minor, M. 7 : III. Idil Biret & London String Quartet. 2010 Idil Biret Archive.

  • Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Pour un Goncourt, arrange toi avec ça !

    La musique se vend comme le savon à barbe. Pour que le désespoir même se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule.
 Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle.
 Qui donc inventera le désespoir ?

    Préface

    Léo Ferré

     

    Capture d’écran 2014-06-01 à 20.58.53.pngT’es pas vraiment un écrivain. Tu n’as écrit que des polars. Qu’à cela ne tienne  on va te sortir du ghetto. On va t’extraire, t’extirper de la fange. Tu vas paraître enfin dans la lumière. T’es dans le trend mon ami. Un récit qui se déroule peu après la première guerre mondiale. T’as même pas idée. En plein Centenaire tu vas passer sans problème. T’es dans l’actualité coco ! Même Céline avec son voyage s'inclinerait  pour te céder la place. C'est couru d'avance !

     

    Arrange toi avec ça !

     

    Tu vas changer de nom ? Non ! Alors faudra changer de maison d'édition. Y a des convenances à respecter. Bien sûr faudra créer une bonne couverture. Quelque chose de sobre, de digne, de bien chiant. Ca fera sérieux tu verras. On s’abstiendra de tout sous-titre infamant. Policier, thriller, roman noir. Faut pas déconner avec ça. Les étiquettes c’est important. On laissera une place pour le bandeau rouge et blanc. Un label à trois millions d'euros ! Un concept Galligrasseuil sur lequel s’aligne les autres maisons d’édition. A chialer tellement c’est beau.

     

    Arrange toi avec ça !

     

    Le contenu du livre ! Pas important. Un concept ça s’achète. Ca ne se lit pas ou si peu.

    - T'as acheté le dernier Goncourt ?
    - Ouais !
    - Ca parle de quoi ?
    - Heu ... j'l'ai pas encore lu.
     

    Mais t’as du style. Vraiment. Et puis qu’à cela ne tienne on va les embrouiller, les enfumer. Dans des interviews tu les éblouiras. Ce qui au début t'es apparu comme un polar est devenu un roman classique. Invente des trucs de ce genre. Dis leur que tu t'es débarrassé des codes. Tu veux leur expliquer que t'as écrit un roman picaresque ? Ouais picaresque ! Ca sonne vraiment bien. Ca fait vraiment érudit. Tu te réclameras d’auteurs classiques. Maurice Genevoix, Jules Romain et Dostoïevski, c’est la grande classe !

     

    Arrange toi avec ça !

     

    pierre lemaitre,au revoir là-haut,albin michel,goncourt

    En pleine lumière tu te dévoileras. On parlera de roman populaire. T'auras la larme reconnaissante. Tu citeras tes références. James Ellroy, David Peace, Bret Easton Ellis et William McIlvanney. Tu rendras hommage à la famille à laquelle tu as appartenu. De laquelle tu t’es émancipé. Tu leur dois bien ça. Tu remercieras ces dix vieillards pour leur geste de mansuétude. Accueillir le roman populaire dans le sérail littéraire. On s’incline. Le bon peuple s’agenouille devant tant de bienveillance.  Mais évite de définir ton roman comme un polar ou un roman noir. Ce serait trop ! La sollicitude c'est bien mais faut pas en abuser. Bien sûr tu ne pourras pas faire comme ce jeune écrivain genevois. Déclarer ne pas avoir écrit un polar. Prétendre même n'en avoir jamais lu. Ce serait exagéré. Surtout pour un type comme toi qui en a écrit sept. Mais ça aurait été pas mal de dire un truc brillant comme ça. 

     

    Arrange toi avec ça !

     

    Après bien sûr t'auras le triomphe emprunté. Mais tu posséderas enfin une stature. Tu feras partie de l'élite, des grands. Un vrai écrivain quoi ! Point de polémique. Tu te placeras au-dessus de la mêlée. A ton âge y a plus de pression. T'es libre, débarassé de tout préjugé. Tu parleras de tes projets. Une fresque. Ouais ! C'est bon ça, une fresque du style Balzac ou Zola. Merde mon gars ! Tu tiens vraiment quelque chose. Une fresque pour oublier tes frasques littéraires. Parce que désormais t'es dans la cour des grands. Tu vas pas renier ton passé, mais quand même. Bienvenue au Paradis. Dans les sphères supérieures des sociétés littéraires. Quelques regrets ? C'est pas grave. Tu feras une déclaration émouvante. Tu diras, à qui veut l'entendre que le polar par ton entremise a presque acquis ses lettres de noblesse. Presque !

     

    Arrange toi avec ça !

     

    Pierre Lemaitre : Au Revoir Là-Haut. Edition Albin Michel 2013.

    A lire en écoutant : Préface de Léo Ferré. Album : Il n’y a plus rien ! Barclay 1973.