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France - Page 25

  • Frédéric Paulin : La Fabrique De La Terreur. Déflagration sociale.

    frédéric paulin, la fabrique de la terreur, éditions agulloLe dernier roman de Frédéric Paulin fait figure d’événement tant les deux précédents ouvrages ont marqué les esprits en nous dressant un portrait à la fois éclairé et pertinent de la constellation des mouvances terroristes djihadistes dont l’impact marque désormais durablement le monde. Annoncé comme un triptyque, cet examen débutait avec La Guerre Est Une Ruse nous permettant de découvrir un épisode méconnu de la guerre civile en Algérie dans les années 90 et l’exportation du conflit sur le territoire français tout en faisant la connaissance de Tedj Benlazar, agent de la DGSE. Point de bascule de l’univers du terrorisme, Prémices De La Chute dépeignait les origines d’Al-Qaïda, au gré de l’émergence de mouvances du côté de Roubaix puis des brigades islamistes combattant en ex Yougoslavie et en Afghanistan avec comme focus les événements du 11 septembre 2001. Avec La Fabrique De La Terreur, on connaît déjà la fin de l’histoire puisque c’est à partir des attentats du 13 novembre 2015 à Paris que Frédéric Paulin avait pris le parti de répondre à cette fameuse question de savoir comment on en était arrivé à de telles extrémités en rédigeant cette trilogie dantesque où les faits d’actualité s’imbriquent parfaitement dans le cours d’une intrigue où l’on prend plaisir à retrouver Tedj Benlazar et sa compagne Laureline Fell qui a pris du galon au sein des services du renseignement français. Du Printemps Arabe aux tueries de Toulouse et de Montauban, puis de la guerre civile en Libye aux attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Casher, c’est également l’occasion de prendre  conscience de ce phénomène de radicalisation poussant de jeunes gens à s’engager dans l’armée de Daech pour combattre en Syrie. 

     

    En janvier 2011, Vanessa Benlazar, grand reporter indépendante, se rend en Tunisie pour rapporter les événements de cette révolte du peuple tunisien qui marque le début du printemps arabe. Autour de cette révolution, la jeune journaliste distingue des groupes islamistes tentant de prendre le contrôle du pouvoir que ce soit en Libye avec la chute de Kadhafi puis en Syrie qui sombre dans le chaos tandis qu'une nouvelle organisation prônant la haine de l'occident voit le jour tout en mettant en place des méthodes de recrutement insidieuses pour inciter les jeunes à s'engager dans le djihad. Mutée à Toulouse en tant que responsable de l'antenne régionale de la DCRI, la commissaire Laureline Fell s'interroge de son côté sur les liens de certains individus inquiétants avec des mouvances terroristes à l'instar d'un certain Merah qui a séjourné dans plusieurs pays du Proche-Orient comme l'Irak et l'Afghanistan ainsi qu'au Pakistan. Mais au gré des réformes des services de renseignement français, il n'est guère aisé d'affronter un ennemi qui s'est adapté aux nouvelles technologies afin de retourner la fange d'une jeunesse désemparée qui trouve désormais ses idéaux dans une radicalisation extrême. Reif, le compagnon de Vanessa, désormais professeur au lycée de Lunel en sait quelque chose lui qui observe le comportement hostile de plusieurs de ses élèves ne trouvant plus de sens dans l'enseignement qui leur est dispensé. Une bombe à retardement sociale qu'il va falloir désamorcer coûte que coûte. Mais n'est-il pas déjà trop tard ?

     

    On poursuit donc cette exploration de la terreur en s'intéressant plus particulièrement au climat social qui conduit de nombreux jeunes à se radicaliser pour se rendre en Syrie afin d'intégrer l'armée de Daech. Avec La Fabrique De La Terreur, Frédéric Paulin décortique ce processus de radicalisation en suivant plus particulièrement les parcours de Simon, habitant de Lunel et celui de Wassin qui a vécu l'effervescence de cette révolte du peuple tunisien. On perçoit ainsi le dénominateur commun de l'exclusion sociale qui conduit ces deux jeunes hommes à s'engager dans des causes extrêmes dans lesquelles ils trouveraient enfin une certaine reconnaissance sans vraiment prendre pleinement conscience de s'engouffrer vers un point de non-retour qui n'a rien à voir avec la propagande islamiste présentant cette guerre comme une espèce de jeu vidéo. Le choix de la ville de Lunel, dans laquelle évolue plusieurs protagonistes comme Reif, le professeur décontenancé par l'attitude hostile de certains de ses élèves, n'a rien anodin puisque la cité, classée en zone de sécurité prioritaire, a abrité une filière djihadiste permettant à une vingtaine de jeune de rejoindre les rangs des combattants de Daech. C'est autour de ce phénomène que Frédéric Paulin bâti son intrigue en restituant ce climat délétère qui règne au sein d'une communauté désemparée par le manque de perspectives en étant plus particulièrement plombée par un chômage endémique.

     

    Comme on l'a déjà souligné à la lecture des ouvrages précédents, il faut saluer cette capacité saisissante de Frédéric Paulin à synthétiser une documentation foisonnante sur ce sujet sensible du terrorisme islamiste afin de l'intégrer au fil d'un récit qui se cale parfaitement sur les événements qui ont marqué cette thématique, même s'il faut parfois souligner un concours de circonstances assez exceptionnelle afin que les protagonistes se retrouvent impliqués dans le théâtre des attentats qui ponctuent le roman. Que ce soit les tueries de Montauban et de Toulouse, les attentats de Charlie Hebdo, de l'Hyper Casher ainsi que ceux du 13 novembre 2015 à Paris, Frédéric Paulin a eu le bon goût de ne pas s'attarder sur le déroulement des événements pour mieux se focaliser sur leurs conséquences ainsi que sur les enchaînements qu'observent des journalistes comme l'impétueuse Vanessa Benlazar ou des membres du renseignement français comme Lauréline Fell dont on peut mesurer tout le désarroi à l'aune d'une réorganisation chaotique des différents services qui peinent encore à collaborer. On retrouve donc avec plaisir l'ensemble des personnages qui ont traversé ce triptyque afin d'observer leurs évolutions respectives en nous offrant ainsi une nouvelle dynamique extrêmement bien construite notamment pour tout ce qui a trait aux rapports entre Tedj Benlazar et sa fille Vanessa dont les retrouvailles donnent lieu à un épilogue d'une belle charge émotionnelle qui s'accorde parfaitement avec la trame du récit.

     

    Ainsi La Fabrique De La Terreur conclut avec maestria ce vertigineux et ambitieux portrait de l’univers du terrorisme qui a marqué le monde, et plus particulièrement la France, durant ces trois dernières décennies au gré d’une intrigue au souffle romanesque puissant. Précis et brillant.

     

    Frédéric Paulin : La Fabrique De La Terreur. Editions Agullo 2020.

    A lire en écoutant : Et Si En Plus Y'a Personne d'Alain Souchon. Album : La Vie De Théodore. 2005 – Parlophone Music.

  • Marin Ledun : Les Visages Ecrasés. Mon Ennemi Intérieur.

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    Le noir est une affaire sérieuse qui à la lumière des codes du polar ne se prend jamais au sérieux.

     

    Marin Ledun - Mon Ennemi Intérieur.

     

     

    Romancier, mais également ingénieur en sciences humaines et sociales, Marin Ledun a eu la bonne idée de s’interroger sur les raisons qui l’ont conduit à se lancer dans l’écriture de romans noirs en évoquant son parcours, ses réflexions et ses références au gré d’un remarquable essai à la fois pertinent et synthétique qui prend la forme d’un bel opuscule dont la couverture élégante, ornée d’un visage au regard incisif souligne le titre de l’ouvrage, Mon Ennemi Intérieur. Ce regard incisif, on le retrouve bien évidemment dans le texte qui débute avec cette question essentielle que l’on ne cesse de poser à l’auteur : « Pourquoi écrivez-vous du roman noir ? » avec, de manière sous-jacente, cette espèce de commisération qui émane d’un interlocuteur ayant parfois une piètre estime pour un genre bien trop anxiogène qui ne correspond définitivement pas aux critères des succès commerciaux littéraires tels que les thrillers où les effets prennent davantage le pas sur le fond de l’intrigue. A partir de cette interrogation, Marin Ledun se plaît à décortiquer de manière très subjective et bien loin de tout postulat scientifique, tous les éléments qui marin ledun,mon ennemi intérieur,éditions du petit écart,éditions pointsl’ont mené vers ce qui s’apparente désormais à un véritable métier, écrivain de romans noirs, pour nous livrer une impressionnante mise à nu de sa démarche littéraire. Engagement social, examen sans fard d’une société en crise, Marin Ledun ausculte ainsi les aspects d’un genre qu’il affectionne depuis toujours, ceci aussi bien en tant que lecteur d’écrivains  qui ont influencé ses choix et son travail. L’air de rien, on s’achemine de cette manière sur une définition du roman noir propre au romancier et sur laquelle le lecteur pourra développer ses propres réflexions en prenant en compte les références d'auteurs emblématiques qui ponctuent cet essai. Rien de pontifiant ou de rébarbatif dans ce trop bref ouvrage auquel on agréera sur de nombreux points essentiels tel que le fait que l’on peut concilier divertissement et réflexion autour d’un genre populaire qui ne cesse de s’interroger sur le monde qui nous entoure. Ce qu’il importe également de souligner avec Mon Ennemi Intérieur c’est cette part d’ombre personnelle et professionnelle, notamment au sein de France Telecom, que Marin Ledun évoque avec beaucoup de pudeur et qui explique également, d’une certaine manière, son engagement pour un genre littéraire qui lui convient parfaitement faisant probablement figure de catharsis à l’instar d’un roman tel que Les Visage Ecrasés, ouvrage emblématique de l’auteur qu’il convient d’évoquer alors que la notion de « harcèlement moral institutionnel » a été prise en compte dans le verdict récent du procès France Telecom.

     

    Non loin de Valence, Carole Matthieu officie en tant que médecin du travail au sein d’une entreprise de téléphonie où elle voit passer depuis quelques années des employés à bout de souffle comme Vincent Fournier qui semble faire les frais de réformes et de méthodes de management aberrantes. Incapable de juguler cette épidémie qui frappe le personnel, le docteur Matthieu observe, impuissante, une succession d’hommes et de femmes présentant des formes sévères de dépression quand ce ne sont tout simplement pas des idées suicidaires que les employés évoquent devant la praticienne. Avec une direction sourde à la détresse de son personnel, encourageant d’ailleurs des pratiques managériales délétères, Carole Matthieu ne sait donc plus vers qui se tourner pour dénoncer ces dérives qui déciment les salariés. Mais la doctoresse déterminée et ulcérée va tout mettre en œuvre pour appliquer le traitement adéquat afin de restituer une once de dignité à des individus laminés par leur emploi. Un traitement à l'impact mortel.

     

    Le Couperet (Rivages/Noir 1998) de Donald Westlake évoquait la difficulté d’un demandeur d’emploi à retrouver du travail qui le contraignait à éliminer ses concurrents en vue d’obtenir le poste convoité. Avec Les Visages Ecrasés, Marin Ledun adopte cette même logique béhavioriste extrême au sein d’une entreprise en pleine restructuration qui broie ses employés au grand dam de cette médecin du travail qui ne sait plus vers qui se tourner pour mettre fin à ces méthodes managériales délétères. Chez Donald Westlake il y avait ce cynisme mordant tandis que chez Marin Ledun c’est ce désespoir latent qui imprègne chacune des pages d’un récit qui vous accable littéralement en suivant le parcours de Carole Matthieu, qui prend la forme d’une fuite en avant. Méthode ultime pour restituer la dignité de ses patients et alerter l’opinion public, la solution résiderait donc dans le crime qui devient l’argument définitif, le traitement extrême pour lutter contre les dérives d’une direction et d’une hiérarchie instaurant un climat de travail toxique qu’elles mettent sur le compte de ses employés minés par leurs problèmes personnels qui n’auraient aucun lien avec leur emploi. Marin Ledun passe donc au crible les rapports parfois malsains qui régissent les employés de cette société de téléphonie en passant par les préposés aux appels, surnommés les lignards ce qui n’a rien d’anodin, puis aux cadres de proximité et à la direction tout en mettant en exergue le fait que selon le positionnement hiérarchique qu’ils occupent et l’interlocuteur vers qui ils se tournent, ces hommes et ces femmes endossent le rôle de bourreau ou de victime quand ce ne sont pas tout simplement les deux. Une tragédie humaine qui fait écho à la froideur des rapports médicaux des confrères de Carole Matthieu énumérant les maux de ses patients et qui ponctuent un texte où les sentiments de détresse et d’urgence rythment une intrigue haletante dont l'épilogue à l’impact puissant vous assèche l'esprit avec une mise en abîme terrifiante de cette protagoniste sacrifiée qui a perdu de vue le fait essentiel qu'elle est une salariée comme une autre. Un oubli qui conduit Carole Matthieu à sa perte au terme d'un effroyable parcours.

     

    Ainsi Les Visages Ecrasés devient l’un des romans noirs emblématiques dénonçant les dérives du monde du travail en s’appuyant sur les principes d’un genre que Marin Ledun dépeint avec pertinence dans Mon Ennemi Intérieur en vous donnant, au travers de ces deux ouvrages, une belle vision du potentiel d’une littérature noire résolument engagée. Indispensable.

     

    Marin Ledun : Les Visages Ecrasés. Editions Seuil, Roman Noir 2011.

    Marin Ledun : Mon Ennemi Intérieur. Editions du Petit Ecart 2018.

    A lire en écoutant : Bull In The Heather de  Sonic Youth. Album : Experimental Jet Set, Trash and No Star. 2016 Geffen Records.

  • GILLES SEBHAN : LA FOLIE TRISTAN. LE ROYAUME DES INSENSES.

    gilles seb han,la folie triste,rouergue noirCe qu’il y a de réjouissant avec la littérature noire c’est de se retrouver confronté parfois à des univers à la fois surprenants et dérangeants comme ceux que nous propose Gilles Sebhan, auteur notamment de deux biographies du très contreversé Tony Duvert et du peintre Stéphane Mandelbaum dont l’œuvre provocante réalisée, pour une grande partie, au stylo bille évoque un univers violent de souffrance, de mort et de sexe au détour de portraits et d’autoportraits dissonants et inquiétants. Vivant à la marge de la société, ces deux artistes marginaux ont en commun une mort tragique au terme d’un isolement volontaire pour l’un et d’un crime sordide pour l’autre. Au confin de la folie, Gilles Sebhan s’intéresse donc à cet environnement trouble de l’enfance meurtrie dont on percevait quelques éléments singuliers avec Cirque Mort (Rouergue 2018) mettant en scène le lieutenant Dapper que l’on retrouve dans La Folie Tristan, second opus qui débute là où s’achevait le livre précédent qu’il est d’ailleurs fortement recommandé de lire avant d’entamer ce récit tournant une nouvelle fois autour de ce mystérieux établissement psychiatrique pour enfants d’une petite ville du nord de la France.

     

    Le lieutenant Dapper se remet d’une blessure par balle que lui a infligé le ravisseur de son fils Théo. Après avoir abattu le criminel, l’officier de police est considéré comme un héro qui est parvenu à reconstituer le cadre familial idéal dans lequel il évolue. Mais suite à cet enlèvement, le père s’aperçoit qu’il est incapable de renouer les liens avec son fils qui fait preuve d’un comportement étrange, probablement en lien avec les trois mois de captivité qu’il a subit. Alors qu’il se réfugie dans le travail, le lieutenant Dapper est confronté à un nouvel enlèvement, celui d’une femme qui lui avait fait part de son inquiétude quant au comportement inquiétant d’un homme aux allures martiales, accompagné d’un enfant présentant des déficiences mentales. Un indice qui conduit le policier une nouvelle fois du côté de l’établissement psychiatrique du docteur Tristan pour tenter d’obtenir des réponses auprès du praticien et de ses jeunes internés comme Ilyas, cet enfant troublant qui l’a aidé à retrouver son fils. Des réponses qui vont rejaillir sur son propre passé et le conduire à découvrir les mystères qui entourent son enfance. Dérives et folies vont à nouveau s’abattre sur cette petite ville qui cultive les secrets enfouis des origines.

     

    On ne s’attendait pas vraiment à une suite au terme de Cirque Mort, premier roman policier de Gilles Sebhan qui s’articulait autour de la disparition de Théo et du massacre d’animaux d’un cirque itinérant. Alors que l’on considère souvent le roman policier comme une epèce de remise à l’ordre de la société au terme d’un crime résolu, il est intéressant de constater que tel n’est pas le cas avec un auteur qui nous invite à retrouver cet univers singulier où les retrouvailles d’un père et d’un fils n’ont rien du happy end que l’on s’imaginait au terme du premier opus. Avec La Folie Tristan, Gilles Sebhan s’emploie donc à décortiquer les rapports qui unissent les différents personnages d’un récit qui tourne autour d’une nouvelle affaire d’enlèvement qui n’a rien d’exceptionnel. On regrette même cette intrigue policière plutôt simpliste où apparaît Marlène, une quarantenaire séduisante, au prise avec deux terrifiants ravisseurs. Mais avec Gilles Sebhan, l’essentiel est ailleurs puisque le schéma narratif de cette intrigue policière n’est qu’un prétexte pour mettre en exergue les liens entre les divers protagonistes du récit en se focalisant plus particulièrement sur le lieutenant Dapper et le docteur Tristan qui règne toujours, tel un desposte, sur son petit royaume des insensés comme il se plaît à surnommer ces étranges pensionnaires de l’hôpital psychiatrique qu’il dirige. On retrouve donc avec une certaine délectation cette atmosphère dérangeante qui plane au-dessus de l’ensemble d’un roman qui nous apporte tout un lot de révélations dont on mesurera probablement toutes les conséquences dans un troisième ouvrage, Feu Le Royaume, qui vient de paraître.

     

    Enfance meurtrie tournant autour de la transmission et de la filiation au travers de l’héritage qu’il soit matériel, génétique et psychique, Gilles Sebhan met en avant toute la souffrance et la violence des secrets enfouis qui ne sont pas sans rappeler les parcours de l’écrivain Duvert ou du peintre Mandelbaum dont les allusions affleurent au fil des pages comme ce personnage qui trouve la mort dans des circonstances similaires à celle du dessinateur maudit. Il résulte finalement de La Folie Tristan une confrontation grinçante entre l’univers psychiatrique et le monde policier incarnés par le docteur Tristan pour l’un et le lieutenant Dapper pour l’autre. Et c’est au gré de ces téléscopages entre ces deux entités que l’on peut mesurer la fragilité des certitudes des uns et des autres alors que les enfants endossent paradoxalement un savoir et une sagesse mystérieuse qui dépassent le monde des adultes tentant vainement de décortiquer cette logique enfantine, telle une équation insoluble. C’est particulièrement le cas avec Ilyas, jeune garçon mutique, qui semble doté d’une perpection exacerbée lui permettant de déceler les secrets les plus intimes des individus qu’il croise sur son chemin. Ainsi l’enquête policière prend-t-elle parfois des allures de récit fantastique permettant quelques facilités au niveau de la résolution de l’affaire.

     

    Second opus de ce qui apparaît comme une trilogie qu’il convient de lire dans l’ordre de parution, La Folie Tristan poursuit donc l’exploration de cette enfance dévoyée rejaillissant tragiquement sur la psyché d’adultes qui ne cessent d’expier les fautes de leurs ascendants. Une somme de douleurs et de souffrances, baignant dans un climat dérangeant qui nous interpelle.

     

    Gilles Sebhan : La Folie Tristan. Editions du Rouergue/Noir 2019.

    A lire en écoutant : Tristan de William Sheller. Album : Avatar. 2017 Mercury Music Group.

  • Nicolas Mathieu : Rose Royal. Point de rupture.

    nicolas mathieu,rose royal,éditions in8"Le feu passe au vert et elle redémarre lentement. La silhouette de la Saab devient comme une bande noire sur les vitrines sans lumière. Un matin comme celui-là, à l’aube, elle a cru voir Martel. C’est impossible bien sûr. Elle rentre chez elle, elle va dormir, demain c’est lundi, une grosse journée. Un accident dans une papeterie, un mec presque mort. Tout le monde est désolé. Elle monte le son. Elle n’est pas triste. Elle persévère."

     

    Nicolas Mathieu. Aux Animaux La Guerre.

     

     

    Qu’est qu’on avait aimé ce portrait sans fard de Rita, cette inspectrice du travail opiniâtre qui tente de faire en sorte que les conditions des ouvriers soient respectées dans un environnement paradoxal où les usines ferment les unes après les autres en assistant impuissant au lent déclin d’une désindustrialisation programmée qui devient la toile de fond sociale de Aux Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), premier roman noir de Nicolas Mathieu. Avec son second livre, Leurs Enfants Après Eux (Acte Sud 2018), auréolé du prix Goncourt 2018, toujours ancré dans le même contexte de marasme économique, on appréciait également le personnage de Stéphanie, cette jeune fille qui tente d’échapper à la monotonie d’une bourgeoisie provinciale étriquée en s’engouffrant dans l’enfer du parcours des filières scolaires, un véritable tamis social sans concession, où seule l’élite est admise, au rythme d’un « marche ou crève » hallucinant. Après la digestion des fastes d’un Goncourt, Nicolas Mathieu, fait un retour plutôt discret au sein de la littérature noire en intégrant la maison d’éditions In8 et plus particulièrement la collection Polaroïd dirigée par Marc Villard et qui compte quelques grands noms du roman noir qui se sont essayés à l’exercice du récit sous forme de nouvelle ou de novella comme on l’appelle aujourd’hui. Brièveté du récit, quintessence de ce qu’il fait de mieux, à savoir la capture de l’âme d’un personnage, Nicolas Mathieu nous invite donc à découvrir, avec Rose Royal, l'instantané, le polaroïd tragique de Rose qui s’inscrit dans ce quotidien ordinaire d’une femme cinquantenaire qui n’a guère été épargnée par la vie.

     

    La cinquantaine énergique, divorcée, des enfants qui se sont éloignés, Rose a collectionné les déboires sentimentaux avec des gars qui lui ont davantage fait de mal que de bien. Aussi après le boulot, elle soigne ses désillusions en éclusant quelques verres au Royal où elle a ses habitudes avec sa meilleure amie Marie-Jeanne. Des soirées de rires, de confidences et de complicités qui s'enchaînent jusqu'à ce que Luc débarque un soir dans le rade et que Rose ne se laisse entraîner dans une nouvelle histoire d'amour qui ne lui fera pas de mal car elle s’est jurée de ne plus jamais se laisser avoir. Et dans son sac à main, Rose a un flingue.

     

    Les petites péripéties de la vie, des attouchements d’adolescents maladroits et parfois quelques beignes, préliminaires d’accouplements expéditifs, voici la jeunesse de Rose, le prix à payer en refusant d’admettre la notion de viol ou de contrainte dans une société où les filles ne récoltent que ce qu’elles méritent comme l’évoque d’ailleurs la mère de Rose en parlant d’une de ses camarade. C’est toute une mécanique du quotidien d’une jeune femme malmenée que Nicolas Mathieu dépeint avec un réalisme qui fait froid dans le dos. Tout s’inscrit dans une certaine acceptation, une certaine banalité qui nous donne envie de hurler tandis que l’horreur indicible s’estompe dans le silence et les larmes, même s'il en reste un lourd passif qui va interférer dans ses relations comme l’achat de ce petit pistolet calibre .38 qui va devenir le point névralgique de l’intrigue. Comme une menace, on se demande tout au long du récit ce qu’il va advenir de cette arme et qui va finalement s’en servir.

     

    Du bar Royal à l’hôtel Royal d’Evian, on assiste donc à cette ascension sociale du couple que forme Rose et Luc qui s’aiment malgré quelques petites dissonances dont Rose semble accepter la sale petite musique qui s’installe au gré d’un enfermement dont elle ne prend pas pleinement conscience. Nicolas Mathieu décortique ainsi, dans le quotidien du couple, la terrible mécanique de l’isolement et de la dépendance de Rose vis-à-vis de Luc avec l’abandon de son travail, l’éloignement de ses amies et l’installation dans sa résidence. On s’achemine ainsi vers la tragédie sans trop vraiment savoir ce qu’il va advenir de ces deux personnages tout en imaginant un final aussi terrible que percutant.

     

    Magnifique portrait d’une femme meurtrie, on apprécie le retour de Nicolas Mathieu qui parvient à transcender, avec Rose Royal, le quotidien de cette cinquantenaire dont on découvre toute la complexité au gré de ces petits moments de joie et de ces instants dramatiques qui résonnent durement pour nous livrer la conclusion d’un drame programmé. Une nouvelle d’une noirceur implacable.

     

    Nicolas Mathieu : Rose Royal. Editions In8/Collection Polaroïd 2019.

    A lire en écoutant : Dormir Dehors de Daran et les Chaises. Album : Huit Barré. 1994 WEA Music.

  • Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Tchernobyl mon amour.

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    Tourisme macabre, on pose désormais fièrement à côté de la grande roue ou des auto-tamponeuses de la place centrale de Prypiat, ville fantôme d’Ukraine située à moins de trois kilomètres de la centrale nucléaire de Tchernobyl. C’est dans cette sinistre zone d’exclusion que Morgan Audic a choisi de mettre en scène De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller singulier qui n’est pas sans rappeler l’étrange atmosphère émanant de Stalker, un roman d’Arcardi et Boris Strougatski (Denoël 1981) et plus particulièrement de son adaptation cinématographique réalisée en 1979 par Andreï Tarkovski. Stalker c’est d’ailleurs le nom dont s’affuble ces individus en quête d’aventures et de sensations qui s’introduisent illégalement dans le territoire contaminé de Tchernobyl et que l’on va croiser tout au long d’un périple qui emprunte tous les codes du thriller, sans trop en abuser, tout en nous livrant un bel éclairage géopolitique de l’Ukraine et des conflits auxquels elle doit faire face notamment après la révolution de Maïden en 2014, de la guerre civile qui s’ensuivit dans le Donbass et qui perdure de nos jours. Reflétant le chaos qui prévaut dans un tel environnement, Morgan Audic nous invite donc à suivre les investigations divergentes d’un inspecteur de la milice de Moscou et d’un officier de police ukrainien affecté dans le secteur de Tchernobyl et qui vont peu à peu mettre en commun leurs ressources pour contrecarrer les plans d’un tueur en quête de vengeance.

     

     

    Affecté bien malgré lui dans le secteur de Tchernobyl, Le capitaine Joseph Melnyk est amené à se rendre dans la ville de Prypiat où l’on a trouvé un cadavre pendu, les bras en croix, à l’une des tours de la cité. La découverte est d’autant plus macabre que le policier repère à proximité des lieux, toute une faune d’animaux naturalisés dont une hirondelle qui semble être la signature du meurtrier. A Moscou, le meurtre suscite bien des émois puisque la victime n’est autre que le fils de Vektor Sokolov, ancien ministre de l’Énergie de l’ex URSS, qui a fait fortune dans le pétrole. Craignant que l’affaire ne soit enterrée par les autorités ukrainiennes, l’oligarque russe mandate Alexandre Rybalko, enquêteur au sein de la milice de Moscou, afin d’investiguer sur les circonstances de ce crime. Ancien soldat engagé en Tchétchénie, quelque peu borderline suite à son récent divorce, Alexandre Rybalko va donc retourner à Prypiat, la ville de son enfance qu’il a du quitter précipitamment un certain 26 avril 1986, quant le coeur du réacteur numéro 4 de la centrale entrait en fusion. Malgré les circonstances d’une guerre qui n’a pas vraiment de nom et qui secoue un pays qui sombre dans le chaos, l’inspecteur russe et l’officier de police ukrainien vont devoir unir leurs forces pour comprendre les étranges aspirations d’un tueur en série déterminé.  

     

    Obéissant à une trame narrative éprouvée, De Bonnes Raisons De Mourir n’en demeure pas moins un thriller étonnant qui répond aux attentes d’un lectorat en quête de sensation sans pour autant surjouer avec les codes du genre. La traque d’un tueur en série, des enquêteurs aux motivations dissonantes, un enchaînement de crimes spectaculaires, au-delà de ces ressorts maintes fois évoqués dans le domaine du thriller, on s’achemine pourtant sur une intrigue solide qui ne va pas forcément nous surprendre puisque l’auteur prend soin de rester sur le registre d’une enquête rationnelle tout en nous présentant une galerie de personnages aux profils à la fois fascinants et réalistes. On s’attache ainsi au capitaine Joseph Malnyk dont l’affectation à Tchernobyl, alors qu'il réside à Kiev, pose quelques problèmes relationnels tant avec son épouse terrorisée à l’idée d’être contaminée, qu’avec son fils parti se battre contre les séparatistes pro-russes dans le bassin houiller du Donbass. Une manière à la fois détournées et plutôt subtile d’appréhender tout l’aspect géopolitique complexe de cette guerre civile qui lamine le pays et qui ne fait qu’accentuer cette atmosphère déliquescente que l’on perçoit tout au long du récit. Dans un contexte aussi instable on prend également conscience de toutes les difficultés d’Alexandre Rybalko, ancien résident de Prypiat, qui doit évoluer dans un environnement hostile à plus d’un titre pour un policier russe se heurtant à l’hostilité des résidents ukrainiens tout en menant ses investigations sur une scène du crime saturée d’éléments radioactifs. A l’exemple de l’examen médico-légal de la première victime, on prend la pleine mesure des difficultés inhérentes aux dangers sournois de la contamination que l’auteur aborde au détour d’un récit à l’atmosphère à la fois captivante et singulière dès lors que l’on s’aventure dans les confins de cette zone d’exclusion fantomatique où l’on croise toute une kyrielle de curieux personnages secondaires hantant ces territoires dévastés.

     

    Exploitant avec une belle justesse tous les aspects d’une guerre civile opposant l’Ukraine à la Russie, tout en nous entraînant dans cet univers à la fois morbide et fascinant qui entoure la zone d’exclusion de Tchernobyl, Morgan Audic nous livre avec De Bonnes Raisons De Mourir, un thriller de très bonne facture qui ne manquera pas de nous réconcilier avec le genre. Une réussite.

     

    Morgan Audic : De Bonnes Raisons De Mourir. Albin Michel 2019.

    A lire en écoutant : Inshe Misto de Dakh Daughters. Album : Air. 2019 Dakh Daughters.