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France - Page 27

  • Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Pour solde de tout compte.

    Capture d’écran 2019-04-29 à 21.00.56.pngDes histoires Pierre Pelot, l’air de rien, en a écrit plus deux cents dans les genres les plus variés en s’aventurant du côté de la science-fiction, du roman historique, du western et du roman noir bien évidemment, ceci avec l’aisance caractéristique des grands conteurs. Du fin fond de son petit village natal des Vosges qu’il n’a jamais quitté c’est toute une armada de personnages parfois déroutants qui ont peuplé notre imaginaire, ceci durant près de cinquante années. On se souvient encore de ce jeune gamin, prénommé Kid Jésus (J’ai Lu 1980), fouillant les décombres d’une civilisation perdue ou de Girek, l’auteur contestataire de Parabellum Tango (J’ai Lu 1980), ouvrages d’autant plus marquants que les couvertures sont ornées d’illustrations réalisées par Caza. Pour ce qui a trait à l‘œuvre de Pierre Pelot, dans le domaine du roman noir, beaucoup évoquent L’Eté En Pente Douce (Folio policier 2001), l’un des seuls ouvrages de l’auteur adapté au cinéma, mais je ne peux que vous recommander de découvrir Pauvres Zhéros (Rivages Noir2008) qui a fait l’objet d’une adaptation en BD illustrée par Baru (Rivages/Casterman/Noir 2008). Et puis il y a ces romans vosgiens amples et ambitieux, à la lisère des genres qu’il affectionne, dont la plupart sont publiés aux éditions Héloïse D’Ormesson à l’instar de Braves Gens Du Purgatoire, présenté comme l’ultime roman d’un auteur qui ne se reconnaît plus dans cette équation éditoriale où le marketing et l’aspect commercial semblent  prendre davantage le pas sur l’activité créatrice et artistique. Un romancier qui ne veut plus se raconter d’histoire en se refusant à écrire des romans qui correspondraient aux critères de ces commerciaux qu’il abhorre et qu’il fustige parfois sur les réseaux sociaux.

     

    Le glas résonne dans les rues désertes de Purgatoire tandis que les villageois se rassemblent pour l’enterrement de Maxime Bansher et de sa femme Anne-Lisa. Les braves gens aiment à se réunir ainsi pour causer des événements, tenter de comprendre les raisons qui auraient poussé ce vieillard à tuer sa femme avant de se suicider. Mais Lorena, la petite-fille de Maxime, n’entend pas se contenter de cette version et compte bien faire taire les rumeurs en prouvant que son grand-père aurait été incapable de commettre un tel geste. Pour cela il lui faudra fouiller dans le passé du village et déterrer les vieilles histoires entourant la famille Bansher. Lorena devra donc se tourner vers Simon Clavin, écrivain reconnu, dépositaire de la mémoire trop encombrante de celles et ceux qui veulent oublier les drames d’autrefois qui ont secoué la région. Des drames auxquels sont peut-être liés les deux hommes parcourant les forêts des environs du village. Des hommes armés de fusil qu’ils ne comptent pas utiliser pour la chasse.

     

    Fresque ambitieuse, portrait dense et minutieux de ce village des Vosges portant les stigmates d'un passé trouble, il est vraiment difficile d'évoquer un roman tel que Braves Gens Du Purgatoire tant l'auteur semble avoir eu pour volonté d'intégrer, pour un dernier tour de piste vertigineux, les thèmes qu'il a évoqué tout au long de sa carrière littéraire. Révolte, refus du conformisme et déliquescence sociale sont tour à tour abordés au détour d'un roman noir dont l'intrigue principale s'articule autour d'un fait divers atroce dont les entournure permettent de mettre à jour des histoires d'une autre époque que l'on souhaiterait pouvoir enterrer définitivement à l'instar des règlement de compte entre maquisards et collabos ou de la révolte d'ouvriers désespérés devant faire face au démantèlement des petites manufactures qui fleurissaient dans la région. Jeune femme de caractère, il incombe donc à Lorena de faire la lumière sur les circonstances du drame dont son grand-père Maxime, surnommé L'Homme aux loups, semble avoir été l'auteur. Autant de tragédies jalonnant des époques tourmentées que les habitants du village de Purgatoire ont traversé en s'exonérant du passé au détour du silence des uns et des compromissions des autres finissant par former une espèce de sédiment étouffant que seul, Simon Clavin, l'écrivain vieillissant du village, est en mesure de mettre à jour. Entre cet homme taciturne, portant comme un fardeau la mémoire du village, et la jeune femme impétueuse, s'instaure alors des rapports complexes où les non-dits font place aux confidences à mesure que ces deux protagonistes parviennent à s'apprivoiser afin de faire la lumière sur les grands mystères qui entourent toutes les générations de la famille Bansher.

     

    Avec la maestria qu'on lui connaît, cette expérience du conteur aguerri, Pierre Pelot nous propose ni plus ni moins qu'un impressionnant examen intergénérationnel d'un village des Vosges auquel il affuble, sans nul doute, de nombreux éléments en lien avec son vécu et qu'il distille par le prisme de l'ensemble de personnages pittoresques gravitant autour de Simon et de Lorena qui eux-mêmes projettent quelques traits de caractères ou quelques expériences propre à l'auteur. Explorateur de l’âme humaine qu’il sait parfaitement restituer, on appréciera l’épaisseur de ces personnages hors norme que Pierre Pelot a façonné pour mettre en scène un récit subtil où les interactions complexes ne font que renforcer l’épaisseur d’une intrigue qui se révèle toujours plus surprenante à mesure que l’on découvre les grands événements qui ont marqué les habitants du village. Les cris de Zébulon, parcourant la région au guidon de son vieux clou, la retenue de Justin Friard compagnon de Lorena, débarqué on ne sait trop comment des contrées du Haut-Jura, la détresse et la colère toute intériorisée de son père Adelin Bansher, nul doute que l’ensemble des protagonistes peuplant ce roman interpelleront le lecteur en se demandant quel est la part qui pourrait correspondre à Pierre Pelot tant cette sensation de présence de l’auteur est prégnante entre chacune des lignes d’un texte d’une rare intensité chargé d’émotion. Et puis l’on ne peut s’empêcher de se focaliser sur Simon, cet écrivain bourru, double de papier du romancier, évoquant son rapport à l’écriture et son aversion pour tout le cirque médiatique entourant la parution d’un ouvrage. Un homme blessé ruminant ses peines et ses douleurs avec pudeur dans une vieille tanière qui craque de partout.

     

    Mais au-delà de l'histoire, des intrigues qui prennent parfois la forme d'un western au détour de la rudesse de somptueux paysages forestiers que Pierre Pelot se plait à dépeindre minutieusement, il y a le plaisir de se plonger au cœur d'un texte intense malmenant le lecteur qui devra se plier à l'exigence d'une écriture envoutante qui l'entraînera dans le tourbillon de longues phrases distillant atmosphères et sensations que seul ce sorcier des mots est en mesure de maîtriser. On distingue ainsi le chatoiement des couleurs et de la lumière, le détail de l'écorce des arbres et de la mousse recouvrant les pierres, l'odeur du feu dans l'âtre ou celle des chevaux et de leurs cavaliers parcourant les sentiers des Vosges. Une écriture brut, dépourvue de toutes fioritures inutiles, où l'on perçoit surtout les sentiments et les émotions de ces femmes et de ces hommes qui constituent un patchwork social aussi singulier qu'explosif. A n'en pas douter Pierre Pelot est un grand conteur qui nous livre, avec Braves Gens Du Purgatoire, un roman bouleversant qu'il convient de découvrir impérativement.

     

    Pierre Pelot : Braves Gens Du Purgatoire. Editions Héloïse d’Ormesson 2019.

    A lire en écoutant : So Hard To Move de Dana Fuchs. Album : Brocken Down Accoustics Version. 2015 Antler King Records.

  • Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Soleils révolus.

    Capture d’écran 2019-03-17 à 17.13.55.pngPublié il y a de cela près de quinze ans, à une époque heureuse où les blogs littéraires n’existaient pas, L’Homme Aux Lèvres De Saphir bénéficie d’une nouvelle attention avec la parution de Dans L’Ombre Du Brasier, dernier roman très attendu d’Hervé Le Corre, devenu désormais l’une des grandes figures de la littérature noire française, qui reprend quelques personnages du premier opus évoluant à Paris en 1870 durant l’époque trouble de l’effondrement du Second Empire marquant la fin du règne de Napoléon III. Si les deux ouvrages peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, L’Homme Aux Lèvres De Saphir se situe aux prémices de la période insurrectionnelle de la Commune alors que Dans L’Ombre Du Brasier dépeint les événements de la Semaine sanglante qui marque l’achèvement de cette épopée révolutionnaire. C’est au cœur de cette atmosphère crépusculaire que l’on assiste aux exactions d’un étrange tueur qui trouve son inspiration dans Les Chants de Maldoror, un texte en prose terrifiant d’Isidore Ducasse plus connu sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont.

     

    A Paris en 1870, on trouve de bien étranges cadavres dans les rues de la capitale. Une série de crimes aussi terribles qu'absurdes présentant d'étranges similitudes avec ceux dépeint dans un texte sulfureux qu’un écrivain méconnu a publié à compte d’auteur et qui semble stimuler cet étrange meurtrier. Bien plus promptes à réprimer  la canaille ouvrière qui  se soulève, les forces de police paraissent complètement dépassées par ces crimes déconcertants d'autant plus que le tueur ne semble pas dénué de raison lui permettant ainsi d'échapper aux inspecteurs de la sûreté qui le traquent sans succès. Chargé de l'enquête, l'inspecteur Letamendia va parcourir les rues grouillantes d'une ville qui bruisse de fureur et de révolte réprimées dans le sang. Des bordels luxueux des grands boulevards aux ruelles crasseuses des quartiers populaires, l'assassin va bouleverser les destinées de tous ceux qu'il est amené à croiser dans sa quête sanglante qui rend hommage à celui qu'il considère comme le plus grand poète du XIXème siècle.

     

    Avec Hervé Le Corre, on pourrait parler d’écriture pendant des heures. Le mot est précis, la phrase subtile et soignée pour composer une texte équilibré et saisissant de réalisme permettant ainsi au lecteur de s’immerger dans ce labyrinthe dantesque des rues de Paris durant la période du Second Empire avec cette sensation de fin de règne émanant d’un mouvement de fronde populaire qui prend racine au détour des cafés enfumés et des ruelles sombres des quartiers populaires. Pour restituer une telle atmosphère, l’auteur a su exploiter une documentation conséquente qu’il distille subtilement tout au long d’un récit qui parvient à saisir le contexte de l’époque sans jamais verser dans le verbiage historique pontifiant. Ainsi l’ouvrage se décline sur trois registres que sont la trame romanesque intégrant parfaitement la toile de fond historique mettant à son tour en évidence une dimension sociale sans fard d’un milieu ouvrier surexploité et opprimé.

     

    L’Homme Aux Lèvres De Saphir emprunte donc son titre à un extrait du texte d’Isidore Ducasse, Les Chants de Maldoror devenant la source d’inspiration d’un criminel d’un genre nouveau qui sévit dans les rues de Paris en éviscérant quelques victimes innocentes en fonction de ses envies et de son aspiration à illustrer la prose du texte qu’il revisite à sa manière. Centré autour du parcours de ce tueur que l’on identifie très rapidement, l’auteur met en scène une traque captivante qui nous permet de parcourir les lieux emblématiques de la capitale et de découvrir les différents protagonistes qui vont croiser sa route. Le récit s’articule donc essentiellement autour d’un chassé-croisé  entre le tueur Henri Pujol, l’inspecteur Letamendia, un enquêteur plein de ressource s’appuyant sur de nouvelles méthodes d’investigation, et Etienne Marlot, un jeune ouvrier qui vient de débarquer à Paris en manquant de se faire étriper par le meurtrier qu’il est en mesure d’identifier. Adoptant, au gré des chapitres, le point de vue de ces trois personnages, on assiste à ces rapports de force qui basculent parfois en fonction des événements qui s’enchaînent à un rythme palpitant coïncidant avec l’époque mouvementée dans laquelle ils évoluent. Ainsi les crimes perpétrés par Pujol, l’assassin solitaire, prennent une autre résonance lorsque l’auteur dépeint ces insurgés qui se font massacrer sur les barricades qu’ils ont érigées pour faire face aux forces de l’ordre. Une époque sanglante propice aux tueries massives ou solitaires. Mais la représentation ne serait pas complète s’il n’y avait pas ces portraits de femmes magnifiques qui traversent le récit à l’instar de Garance, cette jeune ouvrière révoltée accompagnant Etienne tout au long de son périple ou de Sylvie, cette prostituée courageuse qui nous invite dans les arcanes feutrées des bordels de Paris et qui va apporter son aide à l’inspecteur Letamendia, ceci au péril de sa vie. Loin d’être des faire-valoir, ces femmes de condition modeste apportent un éclairage  édifiant sur leurs conditions effroyables dans un monde où l’inégalité devient une norme sociétale qui ne laisse place à aucune forme d’espoir comme on le constatera d’ailleurs au terme d’un récit sans concession.

     

    Récit d’aventure combinant la dérive sanglante d’un tueur, aux terribles événements qui ont jalonné la période mouvementée de la fin du Second Empire, L’Homme Aux Lèvres De Saphir est un roman ample et somptueux donnant, à n’en pas douter, ses lettres de noblesse au roman populaire comme son auteur n'a d'ailleurs jamais cessé de le démontrer au gré d'ouvrages tels que Du Sable Dans La Bouche, Prendre Les Chiens Pour Des Loups ou Après La Guerre et bien d'autres qu'il faut découvrir impérativement. A lire ou à relire. 

     

    Hervé Le Corre : L’Homme Aux Lèvres De Saphir. Editions Rivages/Noir 2004.

    A Lire en écoutant : Est-ce ainsi que les hommes vivent ? interprété par  Léo Ferré. Album : Les chansons d’Aragon. Barclay 1961.

  • Franck Bouysse : Né D’aucune Femme. La raison d’être.

    Capture d’écran 2019-01-28 à 22.57.59.pngService de presse.

    Sur une déclinaison des quatre saisons, Franck Bouysse entamait un cycle avec Grossir Le Ciel (La Manufacture de livres 2014) où l’on découvrait deux vieux paysans reclus dans un hameau isolé par les rigueurs de l’hiver, tandis que Plateau (La Manufacture de livres 2016) prenait pour cadre une vallée perdue baignant dans une atmosphère automnale alors que Glaise (La Manufacture de livres 2017) se déroulait dans un contexte estival imprégné des tourments de la première guerre mondiale résonnant dans le lointain. Pour achever ce cycle des quatre saisons, il fallait donc un roman aux accents printaniers afin que l’auteur puisse donner la pleine mesure de ses talents de conteur pour incarner cette période de renouveau où la maternité et la naissance prennent la forme d’une intrigue romanesque aux consonances tragiques. Parce qu’il y a toujours la promesse d’un texte richement travaillé au service d’une intrigue forte, les romans de Franck Bouysse sont désormais précédés d’une réputation parfois outrancière comme c’est le cas avec Né D’aucune Femme présenté comme le roman de l’année alors que celle-ci est à peine entamée. Mais s’il est question d’outrance, il faut bien admettre que l’ouvrage suscite une indiscutable émotion en découvrant sous une forme narrative, nouvel exercice pour l’auteur, le terrible destin d’une jeune femme subissant les avanies d’un entourage cruel.

     

    Au crépuscule de sa vie, Gabriel, un curé de campagne tourmenté, se remémore ces cahiers découverts dans les replis de la robe d’une défunte qu’il devait inhumer. Il se souvient de la parole de Rose, couchée sur le papier. Une destinée tragique débutant sur les marchés où l’on peut vendre bêtes et autres victuailles, mais où il arrive parfois que l’on y cède sa propre fille afin de s’extirper de la misère, comme l’a fait Onésime en marchandant, son aînée qui se retrouve aux prises avec le maître du Domaine des Forges. Ainsi livrée à la cruauté d’un homme odieux, Rose devient l’enjeu d’un leurre abject destiné à couvrir l’abominable convoitise d’une famille sans scrupule. Une succession de drames innommables où le courage d’une fille perdue résonne dans le vide en se répercutant contre la muraille de silence et de résignation érigée par un entourage écrasé par la lâcheté et la soumission que leur impose leur condition.

     

    Un curé de campagne troublé, une jeune fille subissant les pires outrages, on retrouve avec Né D’aucune Femme quelques personnages qui ont hanté l’œuvre de Bernanos auquel on a prêté une certaine influence imprégnant les romans de Franck Bouysse et plus particulièrement ce dernier opus se déroulant durant une période imprécise que l’on situera au terme du 19èmesiècle ou à l’orée du 20èmesiècle. Ainsi les réminiscences du curé d’Ambricourt ou de Mouchette planent donc sur ce roman au souffle romanesque se conjuguant à la noirceur d’une intrigue qui bascule vers une atmosphère gothique imprégnant l’ensemble d’un texte terrible et poignant qui ne manquera pas de bouleverser le lecteur. Comme une pièce centrale, le roman s’articule autour du journal de Rose se déclinant sous une forme narrative en nous immergeant dans le sillage de son calvaire. Avec une langue à la fois spontanée et sincère mettant en exergue les infamies dont elle est victime, on ne peut rester insensible au texte de cette jeune fille dont on perçoit toute la force et le courage. Complétant la perception tronquée de Rose, on découvre les points de vue de son père Onésime, de « Elle » désignant sa mère, du régisseur du Domaine des Forges prénommé Edmond et bien évidemment du curé Gabriel qui introduit et conclut ce récit ample, aux entournures parfois extrêmement convenues mais recelant tout de même quelques rebondissements surprenants. Dans cette série de portraits, c’est bien évidemment la bravoure de ces femmes meurtries que l’auteur met en évidence au regard de la veulerie des hommes qui les entoure. Tout au long de cet obscur conte gothique où le méchant seigneur règne sur un sombre domaine isolé et où la raison d’une jeune fille vacille à l’ombre des murs d’un monastère converti en hôpital psychiatrique, il est donc essentiellement question de conditions sociales, celles régissant les rapports entre hommes et femmes mais également celles qui asservissent l’individu en fonction de sa condition.

     

    Et puis, comme à l’accoutumée avec les textes de Franck Bouysse, il y a ce rendez-vous avec une langue riche et généreuse qui habille les décors et enrobe les personnages d’une subtile et délicate dentelle composée de mots et de phrases magnifiant un texte équilibré emprunt d’une force émotionnelle peu commune. Ainsi Né D’aucune Femme marque l’achèvement d’un cycle des saisons avec un récit intimiste obéissant aux sombres mécanismes d’une tragédie intemporelle véhiculant un déferlement de sensations et de sentiments qui ne manqueront pas de saisir le lecteur jusqu’au bouleversement final.

     

    Franck Bouysse : Né D’aucune Femme. Editions La Manufacture de livres 2019.

    A lire en écoutant : La Cathédrale Engloutie de Ravel. Album : Arthur Rubinstein At Carnegie Hall. 2012 Marathon Media International Ltd.

     

     

  • ROMAIN SLOCOMBE : L’AFFAIRE LEON SADORSKI. SALAUD ORDINAIRE.

    l'affaire léon sadorski,romain slocombe,éditions robert laffontArtiste prolifique s’il en est, romancier, réalisateur, scénariste, photographe, illustrateur et traducteur, Romain Slocombe a abordé des thèmes multiples et variés comme la culture japonaise et l’occupation durant la seconde guerre mondiale, pour n’en citer que quelques uns, en utilisant divers modes d’expression telle que la littérature pour la jeunesse, la photographie, la bande dessinée, le cinéma, l’essai et le roman. C’est probablement dans ce dernier domaine que Romain Slocombe s’est fait connaître du grand public avec la création de son flic antisémite, officiant à Paris durant la sombre période la collaboration, que l’on découvre dans L’Affaire Léon Sadorski (Robert Laffont 2016) et qui forme désormais, avec L’étoile Jaune De L’inspecteur Léon Sadorski (Robert Laffont 2017) et Sadorski Et L’ange Du Pêché (Robert Laffont 2018),une trilogie évoquant les terribles activités des officines du régime de Vichy où planent l‘ombre de Laval et Pétain. Oscillant entre le roman historique et le polar, la trilogie Sadorski s’inspire d’un document, Berlin 1942 (CNRS Editions 2014) présenté par Laurent Joy qui a exhumé des archives de l’épuration le rapport d’un policier des RG, Louis Sadosky, soupçonné d’espionnage, narrant ses mésaventures au cœur du système répressif allemand et qui ne comprend pas le motif de sa détention alors qu’il a toujours été un policier exemplaire et zélé, toujours prompt à satisfaire aussi bien ses supérieurs que l’occupant dans le domaine de la traque des juifs.

     

    Paris 1942. Flic opiniâtre, Léon Sadorski prend soin d’accomplir son travail avec rigueur en harcelant les juifs encore présents à Paris. Rafles et visites domiciliaires font partie de son quotidien lui permettant d’améliorer son ordinaire en s’octroyant quelques biens confisqués. C’est ainsi que cela fonctionne sous l’occupation, que ce soit du côté de la Gestapo ou de la Préfecture, tout le monde se sert au passage.  Aussi Léon Sadorsky ne comprend pas bien ce qu’il fait dans ce train en partance pour Berlin encadré par deux officiers de la Waffen SS. Mais face à ses interrogateurs qui ont parfois la main lourde il va devoir rapidement démontrer qu’il est un bon fonctionnaire zélé luttant sans relâche contre la menace judéo-bolchévique. Des geôles de la Prinz-Albrecht-Straße, siège de la Gestapo à Berlin, aux caves de la rue Lauriston à Paris, quartier général d’une officine de la Gestapo française composée de gangsters déjantés, Léon Sadorsky va devoir faire preuve d’une certaine habilité pour résoudre le meurtre sadique d’une jeune femme sans froisser les susceptibilités de ses inquiétants partenaires.

     

    L’Affaire Léon Sadorski est un roman glaçant parce que l’auteur nous place dans la tête d’un individu sans scrupule devant faire face à toute une galerie de personnages innommables ayant sévis durant cette triste période de l’Occupation. Un roman d’autant plus effrayant que certains des protagonistes que Léon Sadorski va croiser au gré de l’intrigue ont vraiment existé à l’instar de Henri Lafont et de Pierre Bonny, deux membres éminents de La Carlingue, surnom donné à la Gestapo française de la rue Lauriston. Romain Slocombe met ainsi en évidence, par le prisme d'une enquête sur un meurtre sadique, toutes les rivalités entre les différentes et sinistres officines sévissant à Paris sur fond de rafles et d’incarcérations arbitraires dans une atmosphère emprunte d’un réalisme saisissant. Dans un tel contexte on saisit toute cette banalisation et cette hiérarchisation du mal, ceci notamment au travers du périple berlinois où l’on suit Léon Sadorski dans les arcanes d’une administration nazie extrêmement réglementée qui a institutionnalisé la torture et l’interrogatoire musclé. Un récit qui suscite parfois le malaise lorsque l’on se surprend à éprouver quelques sympathies pour ce flic sans envergure qui possède pourtant quelques compétences en matière d’investigation. Mais aussi opportuniste que lâche Léon Sadorski apparaît comme un personnage sans scrupule et peu ragoûtant, ceci d’autant plus lorsqu’il pose son regard sur une jeune adolescente juive qu’il décide d’aider avec l’idée d’assouvir quelques désirs coupables en échange de ses bons services.

     

    Richement documenté, L’Affaire Louis Sadorski est un polar historique captivant et extrêmement dérangeant qui met en lumière les comportements peu reluisants d’une frange de la population parisienne durant ces sinistres années de l’Occupation alors qu’en toile de fond on distingue déjà les contours et la mise en place de la sinistre rafle du Vel’ d’Hiv’.   

     

    Romain Slocombe : L’affaire Léon Sadorski. Editions Robert Laffont 2016.

    A lire en écoutant : Blues In Paris de Sydney Bechet. Album : Blues In Paris. 2010 Glinka Records.

  • NICOLAS MATHIEU : LEURS ENFANTS APRES EUX. Y A PEUT-ÊTRE UN AILLEURS.

    nicolas mathieu,les enfants après eux,actes sud,prix goncourtA bien y réfléchir, je pense que c’est la première fois, et probablement la dernière fois, que j’achève un roman, le jour même où celui-ci obtient le prix Goncourt et à la lecture des communiqués de presse locaux annonçant le triomphe de Nicolas Mathieu pour Leurs Enfants Après Eux, je ne peux m’empêcher de sourire en devinant, entre les lignes, l’embarras de quelques journalistes se demandant qui peut donc bien être ce romancier sorti de nulle part. Pourtant, sans pressentir une telle consécration, on décelait déjà avec Les Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), l’immense talent d’un auteur évoquant cette France périphérique engluée dans une lente agonie industrielle, en utilisant, avec une belle intelligence, les codes du roman noir. Un ouvrage intense qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation pour une série télévisée interprétée, entre autre, par Roshdy Zem et Tcheky Karyo. Avec ce second livre abordant les mêmes thématiques sur un registre beaucoup moins sombre mais tout de même emprunt d’une certaine violence, et même si le genre littéraire importe peu, tant la qualité du texte est indéniable, on regrettera le fait que Leurs Enfants Après Eux ne figure pas dans la même collection Actes Noirs ce qui nous aurait sans doute épargné cette couverture improbable, un peu kitch,  nous rappelant les grandes heures du roman-photo. Pourtant il convient de découvrir ce regard vif d’une France dont on parle peu en suivant les destins croisés de trois adolescents tentant de s’extirper du marasme d’une région qui n’a plus rien à leur offrir.

     

    Août 1992, dans cette vallée perdue de l’est de la France où les hauts fourneaux ne sont plus que de lourdes silhouettes muettes, emblèmes d’un monde qui a définitivement disparu et incarnant un héritage dont on ne sait plus quoi faire, il ne reste plus que des hommes et des femmes marqués par cette désindustrialisation. Mais Anthony, Hacine et Stéphanie se moquent bien de cet encombrant fardeau, tournés qu’ils sont vers l’instant présent. Parce qu’à quatorze ans on ne se soucie guère des affres parentales pour se consacrer aux conneries d’adolescent en sillonnant la région au guidon de scooters et de mobylettes trafiquées afin de se retrouver lors de soirées estivales où l’on picole tout en faisant tourner quelques joints. Premiers émois amoureux, règlements de compte foireux tout comme les petits trafics de haschich prenant plus d’ampleur, sur l’espace de quatre étés, Hacine, Anthony ainsi que la belle Stéphanie vont apprendre à leur dépend que l’on ne brise pas aussi facilement les codes sociaux qui dessinent leurs destinées.

     

    Sur quatre périodes estivales, couvrant la dernière décennie du siècle passé, qui prennent le nom des succès de l’époque avec Smell Like Teen Spirit de Nirvana pour l’été 1992, You Could Be Mine de Guns N’ Roses pour l’été 1994, La Fièvre de NTM pour l’été 1996  et I Will Survive de Gloria Gaynor pour l’été 1998, Nicolas Mathieu décline sans pathos et sans lyrisme le parcours de trois adolescents qui vont tenter, chacun à leur manière de ne pas reproduire les schémas de leurs parents respectifs que ce soit l’alcoolisme et la violence d’un père frustré pour Anthony, l’ennui d’une bourgeoisie étriquée pour Stéphanie ou les difficultés sur des enjeux d’immigration et d’intégration pour Hacine. Des protagonistes tentant, parfois de manière bien maladroite et quelque fois sans même s’en rendre compte,  d’échapper à leur destin qui semble pourtant tout tracé avec à la clé, pour les deux garçons, des boulots minables se transformant en CDI qui font office de graal. Pour Stéphanie, l’échappée peut résider dans l’utilisation efficiente des filières scolaires qui font plutôt office de tamis social. Le tableau est plutôt féroce, terriblement lucide en ne laissant aucune place aux illusions. Et pourtant au gré d’un quotidien pétrit de petites tragédies, Nicolas Mathieu nous laisse entrevoir quelques lueurs d’espoir aux travers de ces petits instants de joie qui ponctuent l’ensemble d’un récit solidement ancré dans le réalisme social d’une région qu’il connaît parfaitement. Outre les dialogues qui sonnent toujours juste et une intrigue qui se dessine parfaitement, l’auteur parvient également à restituer l’ambiance de cette décennie en instillant tout au long du récit des produits de consommation de l’époque ainsi que des références musicales et cinématographiques qui font office de madeleines proustiennes en procurant pour beaucoup de lecteurs, quelle que soit la génération d’ailleurs, une charge émotionnelle supplémentaire.

     

    Tout au long du récit, malgré cette soif de vivre qui exsude de chacun des personnages, on devine cette lourde sensation de malédiction accablant l’ensemble des protagonistes pour lesquelles, on n’en doute pas un seul instant, Nicolas Mathieu a injecté une part de lui-même leur conférant ainsi un supplément d’humanité et de justesse. C’est également dans la pertinence des propos ainsi que dans l’adéquation des mises en situation, ne laissant aucune place au jugement ou au misérabilisme, que l’on appréciera ce regard plein d’affection, mais pourtant sans concession, que l’auteur porte sur la région de son enfance. Chronique sociale chargée d’une émotion latente pour évoquer cette France de l’entre-deux dont on ne connaît finalement pas grand-chose, Leurs Enfants Après Eux exprime toute la frustration, la rancœur et parfois la colère rentrée d’une population qui ne se retrouve tout simplement pas dans ce monde que l’on dit nouveau. Un livre brillant et marquant.

     

    Nicolas Mathieu : Leurs Enfants Après Eux. Editions Actes Sud 2018.

    A lire en écoutant : About A Girl de Nirvana. Album : Nirvana – MTV Unplugged in New York (Live). 1994 UMG Recordings, Inc.