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France - Page 22

  • Marin Ledun : Leur Ame Au Diable. Fumer tue.

    Capture d’écran 2021-05-23 à 18.38.46.pngDurant cette période de pandémie on a pu lire quelques articles de presse faisant état d'une étude scientifique soutenant le fait que les fumeurs étaient moins affectés par le SARS Cov2 sans en expliquer d'ailleurs les raisons. Désormais, ce n'est pas tant le contenu de cette étude qui est sujet à caution mais le fait que les chercheurs qui l'ont rédigée aient des lien étroits avec l'industrie du tabac et qu'ils se sont bien gardés de signaler, raison pour laquelle ces publications ont été retirées alors même que les résultats étaient remis en cause. On mesure ainsi toute l'ampleur de la sphère d'influence des cigarettiers afin d'écouler sans vergogne leurs produits, un sujet que Marin Ledun aborde avec son dernier ouvrage, Leur Ame Au Diable, qui évoque, sur l'espace de deux décennies, les dérives de l'industrie du tabac en abordant également les thèmes de la contrebande et du trafic d'influence au détour d'une époustouflante fresque noire.

     

    28 juillet 1986, région du Havre. Le braquage spectaculaire de deux camions-citernes tourne au massacre avec la mort de sept hommes et la disparition de 24'000 litres d'ammoniac destinés à une usine de cigarettes. Si l'enquête échoit à la brigade criminelle, l'inspecteur Simon Nora, affecté à la brigade financière, va investiguer dans le milieu des cigarettiers et de leurs fournisseurs pour analyser les données comptables de ces entreprises. L'OPJ Patrick Brun, lui est chargé d'enquêter sur la disparition d'une jeune femme, Hélène Thomas, dont les parents n'ont plus de nouvelles depuis plusieurs semaines. Deux enquêtes en apparence sans lien convergeant vers l'inquiétant lobbyiste David Bartels qui assoit son influence sur les politiciens et hauts fonctionnaires de la République pour le compte d'European G. Tobacco. Sur fond de trafic d'influence, de proxénétisme et de contrebande entre les luxueux cabinets de consulting parisiens, la mafia italienne et les pays des Balkans, les deux policiers vont mettre à jour la corruption, la manipulation ainsi que la violence qui s'exerce au sein d'une inquiétante industrie du tabac dénuée de tout scrupule.

     

    D'entrée de jeu, il importe de souligner la scène de braquage magistrale qui fait office d'ouverture du roman en devenant le catalyseur d'un récit dantesque et foisonnant où l'auteur dézingue tout azimut les dérives du business de la nicotine. Précis, glaçant et extrêmement cruel, ce braquage n'est pas sans rappeler le prologue de l'attaque du fourgon blindé d'Underworld USA de James Ellroy. Cette référence n'a rien d'un hasard puisque l'on retrouve l'influence de l'oeuvre d'Ellroy aussi bien dans le style que dans la construction narrative et surtout dans l'intensité des personnages qui traversent l'intrigue. Digéré, assimilé, Marin Ledun transcende son modèle avec une rare maîtrise. Il nous livre ainsi une fresque noire à la fois  équilibrée et digeste que l'on lit d'une traite tant le roman tient toutes ses promesses en matière d'intrigues croisées qui nous bousculent au gré des événements réels qui ont marqué la lutte contre le tabac et que cette industrie dévoyée tente de contourner par tous les moyens que ce soit par le biais d'études scientifiques douteuses ou par un lobbyisme effréné que l'auteur décortique avec une rare minutie. L'intérêt du roman réside également dans l'incarnation des frasques d'entreprises peu scrupuleuses conjuguant leurs intérêts financiers sur le dos de la santé publique, ceci au travers d'une galerie de personnages se caractérisant tous par l'excès de leurs traits de caractère. L'histoire s'articule donc autour du lobbyiste mégalomane David Bartels et de son homme de main Anton Muller s'occupant de l'élimination physique des obstacles qui peuvent survenir. En matière d'excès, nous ne sommes pas en reste avec les enquêteurs Patrick Brun et Simon Nora sacrifiant leurs vies privées respectives sur l'autel des investigations qu'ils mènent pour confondre   leurs adversaires qui s'ingénient à mettre en place des marchés parallèles de la cigarette pour augmenter leurs profits ou des agences de "modèles" qui vont exercer leurs charmes aussi bien sur les circuits sportifs que dans les "salons cosys" où gravitent politiciens et fonctionnaires de haut rang prenant des décisions en matière de santé publique. C'est l'occasion pour Marin Ledun de dresser de très beaux portraits de femmes qui vont précipiter le destin funeste de certains protagonistes de l'intrigue. 

     

    Ainsi Leur Ame Au Diable devient le pavé dans la mare de l'industrie du tabac avec un récit génial, tout en nuance qui nous livre les arcanes d'entreprises bien implantées dans notre société restant peu regardantes en matière d'éthique pour maximiser des profits colossaux sur fond d'accoutumances et de maladies mortelles. Un massacre orchestré et douloureusement silencieux, malgré toutes les mises en garde, que Marin Ledun décline avec une rare justesse.

     

    Marin Ledun : Leur Ame Au Diable. Editions Série Noire 2021.

    A lire en écoutant : Whispering de Alex Clare. Album : The Lateness Of The Hour.  2011 Island Records.

  • Gilles Sebhan : Feu Le Royaume. Le royaume des insensés.

    gilles sebhan,feu le royaume,éditions du rouergueRomans, essais, biographies, après une dizaine d'ouvrages où Gilles Sebhan aborde les thèmes de la transgression, de la marginalité et de la criminalité c'est désormais par le prisme de la littérature noire qu'il évoque ces sujets autour d'une série policière mettant en scène le lieutenant de police Dapper plongé dans l'univers étrange d'un établissement psychiatrique pour enfants. C'est tout d'abord avec Cirque Mort que l'on faisait connaissance avec cet enquêteur désemparé tentant par tous les moyens de retrouver Théo, son fils kidnappé, et qui va recevoir l'aide inattendue d'Ilyas, enfant ambivalent et mutique qui semble doté d'une perception hors norme lui permettant de régner sur les jeunes patients internés au sein de l'unité psychiatrique. Il sera encore une fois question d'enlèvements avec La Folie Tristan, second ouvrage de la série, nous permettant d'en savoir davantage sur les liens qui régissent les petits patients du docteur Tristan, psychiatre controversé, régnant sans partage sur son petit royaume des insensés, expression équivoque qui donne désormais son titre à la série. Comme pour clôturer cet univers oppressant et énigmatique, Feu Le Royaume s'articule autour d'un tueur en série en cavale qui souhaite régler ses comptes avec le lieutenant Dapper, responsable de son incarcération.

     

    Après avoir été séquestrée et violée par ses ravisseurs avant d'être sauvée par le lieutenant Dapper, Marlène tente de se remettre de ces terribles événements lorsqu'elle découvre qu'elle est enceinte. Elle souhaite donc se tourner vers son sauveur pour lui faire part de son désarroi. Mais Dapper lui aussi se remet difficilement de cette éprouvante affaire d'enlèvement et essaie de se rapprocher de sa famille et plus particulièrement de Théo qui adopte un comportement distant. Le policier est d'autant plus désemparé qu'il vient de découvrir l'identité de son père qui s'est donné la mort en faisant de Théo son unique légataire. Chacun essaie donc de panser ses plaies et d'enterrer les morts afin de surmonter l'épreuve du chagrin. Mais de l'autre côté de la frontière toute proche, Marcus Baumann, l'homme des tueries du Brabant, parvient à s'évader de prison au terme d'un terrible massacre. Recherché activement par la police, Marcus Baumann n'a qu'une idée en tête : régler ses comptes avec les responsables de son arrestation dont fait partie le lieutenant Dapper.

     

    L'intérêt d'une série comme celle du lieutenant Dapper réside dans le fait que Gilles Sebhan ne cesse d'explorer les conséquences des événements frappant les différents protagonistes à l'instar du cadre familial de cet enquêteur qui semble toujours remis en question. On découvre ainsi la trajectoire de l'épouse de Dapper tombant amoureuse de la maîtresse d'école de son fils Théo qui lui-même entretient des rapports troublants avec Ilyas, ce jeune garçon autiste dont la sensibilité hors norme lui permet de percevoir des visions prémonitoires. De cette manière, Gilles Sebhan remet en question les normes de ce cadre familial constamment bousculé par les échos des investigations d'un policier distinguant, sans vraiment bien les comprendre, les écueils qui l'affectent ainsi que son fils et sa femme. Pour en saisir toutes les nuances, il importe donc de lire dans l'ordre les deux ouvrages précédents avant d'aborder Feu Le Royaume dont le tire fait référence à l'établissement psychiatrique et à ses patients en plein désarroi suite au décès tragique de son directeur. On retrouve donc ainsi, avec un certain plaisir, Ilyas qui va intervenir une nouvelle fois dans le cadre de l'enquête du lieutenant Dapper, chargé de retrouver un tueur en série qui vient de s'évader. Si l'enquête prend tout d'abord la forme d'une traque assez conventionnelle où l'on découvre un individu sans pitié et particulièrement sadique qui s'est mis en tête d'éliminer tous les responsables de sa détention, la tournure des événements devient de plus en plus étrange avec une confrontation aux connotations fantastiques qui troublera une nouvelle fois les convictions d'un enquêteur dont les certitudes se désagrègent peu à peu. Dans un autre registre, on s'intéressera également au devenir de Marlène, que l'on avait rencontrée dans La Folie Tristan alors qu'elle était au prise d'un sadique et d'un déficient mental qui, après l'avoir enlevée, ont entrepris de la violer tour à tour. Ayant découvert qu'elle est désormais enceinte de ses bourreaux, on prend la pleine mesure de son désarroi et du dilemme qui se pose à elle quant au devenir de cet enfant à naître. Comme toujours, au gré d'une écriture immersive, on apprécie cet univers à la fois troublant et inquiétant que Gilles Sebhan distille avec beaucoup d'intelligence et de pudeur, nous permettant de nous focaliser davantage sur le devenir de ses protagonistes confrontés aux doutes et à la douleur des événements qui bouleversent définitivement leurs destins respectifs.

     

    Avec Feu Le Royaume, on observe cette permanente remise en question des normes permettant à Gilles Sebhan de nous interpeller un nouvelle fois sur le vaste sujet de la transgression au gré d'une succession d'intrigues qui bouleversent la certitude de protagonistes confrontés aux aléas d'événements terrifiants qui affectent leur quotidien. Troublant et dérangeant.

     

     

    Gilles Sebhan : Feu Le Royaume. Editions du Rouergue Noir 2020.

    A lire en écoutant : Sour Times de Portishead. Album : Dummy. 1994 GO! Dics Ltd.

  • Hervé Le Corre : Traverser La Nuit. Dernier souffle.

    hervé le corre,éditions rivages,traverser la nuitEn guise de référence, lorsqu'il s'agit d'évoquer des auteur de romans noirs qui n'ont rien à envier aux grands romanciers de la littérature blanche, c'est le nom d'Hervé Le Corre qui me vient immédiatement à l'esprit, autant séduit par une écriture équilibrée que par l'intrigue soignée qui met en avant les fêlures tragiques d'hommes et de femmes irrémédiablement entraînés dans les méandres d'une noirceur s'articulant autour du fait divers qu'il soit contemporain ou historique. Pour le côté historique, on suivra un tueur en série sévissant durant la période trouble de la Commune avec L'Homme Aux Lèvres De Saphir suivit de Dans L'Ombre Du Brasier deux romans au souffle épique tout comme Après La Guerre se déroulant à Bordeaux à une drôle d'époque où collabos et résistants se côtoient sur fond d'une guerre d'Algérie qui résonne dans le lointain. Drames plus intimistes pour ce qui concerne la période contemporaine ce sera Du Sable Plein La Bouche, Dernier Retranchement, un terrible recueil de nouvelles noires ou Prendre Les Loups Pour Des Chiens se déroulant également dans la région de Bordeaux tout comme Traverser La Nuit, dernier roman publié par un auteur qui ne fait que confirmer son immense talent au gré d'une écriture nuancée d'où jaillit le destin de trois individus laminés par une douleur les enveloppant comme une seconde peau dont ils ne peuvent pas s'extraire. 

     

    Louise travaille comme aide à domicile en côtoyant des personnes âgées dont la vie bascule dans la détresse sociale et la solitude. Elle connaît bien ce désespoir latent, elle qui a dérivé dans les méandres de la drogue et de l'alcool après la mort accidentelle de ses parents. Mais depuis la naissance de son fils Sam, âgé de 8 ans, Louise s'accroche à la vie tant bien que mal en dépit de son ancien compagnon qui continue à la harceler en la brutalisant psychiquement et physiquement. C'est à la suite d'une nouvelle agression dont elle est victime qu'elle rencontre le commandant Jourdan qui dirige un groupe de la brigade criminelle à Bordeaux. Un lien, un espoir peut-être ? Mais Jourdan est un flic fatigué qui trimbale le souvenir des scènes de crime comme un fardeau qu'il ne peut plus supporter et qui l'éloigne de sa femme et de sa fille avec lesquelles il n'est plus en mesure de communiquer. Et puis il y a ce tueur de femmes qui sévit dans la région. Un homme qui ne se contrôle plus, qui assouvit ses pulsions pour ne pas tuer une mère qu'il aime et qu'il déteste tout à la fois. Trois destinées chaotiques s'entremêlant dans la dérive du quotidien où chacun tente de traverser la nuit qui lui est propre.

     

    Il y a tout d'abord cette pluie omniprésente inondant cette région de Bordeaux qu'Hervé Le Corre évoque par petites touches subtiles afin de donner corps à une atmosphère plombée par la noirceur de trois personnages à la dérive dont on perçoit cette analogie à la nuit qu'ils doivent traverser. On découvre ensuite cette actualité du pays, voire même du monde, qu'Hervé Le Corre distille également par petites touches tout au long de l'intrigue en soulignant ainsi la déliquescence d'une société en décomposition qui ne fait que renforcer cette noirceur omniprésente qui imprègne le récit à l'image de ces manifestations de gilets jaunes (qu'il ne nomme jamais) et de ces flics de la BAC se réjouissant déjà de la confrontation à venir au grand dam de Jourdan, personnage central du roman. Commandant dirigeant un groupe de la brigade criminelle, Jourdan est un policier usé par le métier dont il ne perçoit plus le sens et qui l'éloigne ainsi de ses proches avec qui il n'est plus en mesure de communiquer, mais également de ses collègues avec lesquels il se confie de moins en moins en faisant cavalier seul ou en prenant des initiatives qui le mettent en danger à l'instar de ce forcené qu'il déloge seul de la maison dans lequel il a trouvé refuge. Loin de jouer avec les clichés d'un tel personnage que l'on a rencontré dans bon nombre de récits, Hervé Le Corre met à jour, avec un naturalisme éprouvant, le quotidien morbide d'un flic de la criminelle perdant peu peu tous ses repères et qui trouve une lueur d'espoir presque improbable dans le regard de Louise, cette femme battue qui survit pour l'amour de son fils qu'elle chérit plus que tout. Là aussi, Hervé Le Corre décline un quotidien oppressant avec l'entourage professionnelle de cette femme officiant comme aide-ménagère auprès de personnes âgées dont l'état de santé se dégrade peu à peu en mettant en exergue le caractère inexorable de ce déclin. A tout cela s'ajoute le destin de Christian, tueur en série, qui poignarde sauvagement prostituées ou rencontres d'un soir et dont on découvre les rapports ambigus avec une mère, sèche et dure, au comportement à la fois ambigu et castrateur. Bien éloigné également des clichés que l'on a pu rencontrer dans les thrillers, Hervé Le Corre souligne le caractère sordide de ce parcours destructeur qui nous fait frémir. 

     

    Trois destins, trois solitudes, Traverser La Nuit se construit ainsi autour de ces trajectoires disparates dont l'enjeu réside dans la rencontre ou plutôt la collision entre ces individus ayant perdu leurs repères au coeur de cette nuit qui semble les engloutir inexorablement. Un roman dur et prenant où la lueur d'espoir se dilue dans les larmes et la pluie qui emportent tout.

     

     

    Hervé Le Corre : Traverser La Nuit. Editions Rivages/Noir 2021.

    A lire en écoutant : Noir De Monde de Bashung. Album : L'Imprudence. 2002 Barclay.

  • Yan Lespoux : Presqu'îles. Médoc noir.

    Capture d’écran 2021-01-24 à 18.38.22.pngPour débuter l'année, les éditions Agullo ont décidé de varier leur catalogue en intégrant une nouvelle collection au format court où ils  accueillent Yan Lespoux, un nouveau romancier qui inaugure cette collection en nous proposant avec Presqu'îles un recueil de nouvelles tournant autour d'une région du Médoc bien éloignée des châteaux prestigieux et des chais opulents entourés de vignobles plusieurs fois centenaires pour nous entrainer du côté d'une terre plutôt pauvre, composée de forêts de pins, de marécages et bordée de dunes se désagrégeant dans l'écume des vagues de l'océan. Pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu à la littérature noire, Yan Lespoux n'a rien d'un inconnu puisqu'il anime avec Encore Du  Noir, un blog de référence dont les brillantes chroniques vous invitent à découvrir polars et romans noirs qu'il commente depuis plus de dix ans et dont certains articles sont publiés dans des revues telles que Marianne, Alibi et 813. Et lorsqu'il n'écrit pas, Yan Lespoux trouve le temps pour animer des rencontres d'auteurs dans des librairies ou des salons dédiés au genre ce qui fait que l'on ne s'étonnera pas de trouver au gré de la trentaine de nouvelles composant Presqu'îles toute une variation d'histoires aux nuances plus ou moins sombres dans lesquelles évoluent des individus qui façonnent ce territoire au gré de leurs péripéties insolites.

     

    Dans ce coin du Médoc, même le Bordelais est un étranger qui doit fermer sa gueule. On ne parle même pas du Charentais. Quant aux parisiens on les croise parfois en lisière de forêt à la recherche de leur chien tout aussi paumé que leur maître. Dans ce coin du Médoc on garde jalousement secret ses coins à ceps et tout le monde semble affubler d'un surnom. Dans ce coin du Médoc on fait de drôles de rencontres la nuit lorsque l'on va pêcher clandestinement ou que l'on part en expédition pour piquer la marijuana d'un cultivateur. Gare aux coups de fusil. Sur les plages de ce coin du Médoc on contemple à marée basse l'épave du navire échoué qui vous a amené dans la région pour fuir la guerre civile en Espagne et on attend le premier noyé qui marque le début de la saison comme l'ouverture des cabanes à chichis. Dans ce coin du Médoc on désaile les canards et les mecs qui en veulent à vos économies. On règle les problèmes de cambriolage à sa manière. Gare aux crises cardiaques. Dans ce coin du Médoc on drague les filles, on va à un concert improbable des Pogues et on se balade dans la région en enjambeur. Dans ce coin du Médoc, on boit plus de Ricard que de pinard et on se raconte des histoires qui s'estompent dans la fumée du grill et le murmure sourd des hommes qui se rassemblent.

     

    On le dira avec d'autant plus d'assurance et de fierté qu'il s'agit d'un ami, Presqu'îles est un formidable recueil de nouvelles qui célèbre la terre d'enfance d'un auteur possédant un indéniable talent de conteur qu'il restitue par le biais d'une écriture à la fois sobre et pudique. Avec plus d'une trentaine d'intrigues, Yan Lespoux nous invite donc à découvrir ce Médoc méconnu qu'il affectionne par le prisme d'une galerie de personnages hauts en couleur qui vous feront tantôt sourire, parfois frémir et souvent grincer des dents avec cette propension à la chute caustique qui caractérise bon nombre de ses récits. Immanquablement on retrouvera une forme de noirceur dans la plupart de ces nouvelles qui se manifeste plus particulièrement dans Moisson où l'on suit les péripéties de deux voleurs de plants de marijuana poursuivis par un cultivateur particulièrement psychotique ou dans Cambriolage avec un quincailler qui fait sa propre justice et surtout dans Sécurité Routière où deux autonomistes basques font preuve d'un excès de prudence qui se révélera particulièrement dramatique. Outre la noirceur, on appréciera le mordant d'une ironie grinçante qui saisit immanquablement le lecteur touché par la fine mécanique subtile de récits extrêmement concis et par l'atmosphère remarquable émanant d'un territoire à la saisissante beauté que Yan Lespoux sait dépeindre à la perfection à l'instar de cette introduction figurant dans Rencontre  : "Les pins ont été éclaircis et la lumière du fin croissant de lune suffit à faire ressortir les deux lignes de sable blanc qui traversent les dunes en direction de l'océan dont on entend le grondement au loin." Mais outre la noirceur, outre les rires grinçants, il transparait également une certaine émotion que l'on perçoit dans Une Vie où l'on suit ce vieillard qui va sur la plage pour voir une dernière fois l'épave du navire échoué qui l'a conduit dans la région alors qu'il fuyait la guerre civile en Espagne. Et puis ce sont ces souvenirs d'enfance chargés d'émotion tels que Concert Fantôme évoquant ce groupe de copains qui vont voir un concert des Pogues se déroulant dans un patelin perdu de la région ou Le Couteau avec un récit tout en pudeur où l'on perçoit, au lendemain du jour de l'an, l'affection entre un grand-père et son petit-fils s'apprêtant  à quitter tout prochainement le monde de l'enfance et qui reste pour moi la plus belle des nouvelles du recueil. 

    Avec une magnifique préface d'Hervé Le Corre, Presqu'îles nous invite donc à découvrir toute une mosaïque de personnages atypiques et attachants évoluant sur un territoire à la fois sauvage et mystérieux que Yan Lespoux décrit avec la saisissante beauté du mot juste qui touche parfois au sublime. Un romancier est né.

     

    Yan Lespoux : Presqu'îles. Editions Agullo Court 2021. 

     

    A lire en écoutant : Dirty Old Town de The Pogues. Album : Rum Sodomy & Lash. 2006 Warner Music UK Ltd.

  • FRANCOIS MEDELINE : L’ANGE ROUGE. ORCHIDEE FATALE.

    Capture d’écran 2020-11-10 à 20.02.49.png

    Service de presse.

     

    A la lecture des romans de François Médéline on ne peut s’empêcher d’éprouver une espèce de perte de contrôle avec des récits intenses comme La Politique Du Tumulte (La manufacture de livres 2012) parfois étranges comme Les Rêves De Guerre (La manufacture de livres 2014) voire même déjantés à l’instar de Tuer Jupiter (La manufacture de livres 2018) mettant en scène l’assassinat du président Macron. Comme à l’accoutumée, avec une écriture vive et un style tranchant qui donne le vertige, le lecteur, malmené dans la fureur du récit, va retrouver cette sensation de perte de contrôle dans son dernier opus, L’Ange Rouge dont l’action se situe à Lyon en mettant en scène un groupe de la brigade criminelle de Lyon traquant un tueur en série dont la particularité consiste à peindre une orchidée sur le corps de ses victimes. Flics borderlines, serial killer, à l’image des livres d’Ellroy dont il revendique l’influence, François Médéline nous concocte une intrigue aussi trouble qu’insensée dont l’ambition va bien au-delà des standards d’un thriller à la trame usée jusqu’à la corde, pour nous livrer un ouvrage ambitieux qui oscille entre le roman noir et le polar procédural.

     

    Lyon 1998. Alors que la nuit tombe, on distingue un étrange radeau dérivant sur les flots sombre de la Saône. Eclairée de torches enflammées, on peut distinguer sur l’embarcation un corps mutilé sur lequel on a peint une orchidée avant de le placer sur une croix en bois. Elaborée, macabre, la mise en scène marque les esprits pour celui que l’on appelle désormais le crucifié de la Saône  devenant ainsi une affaire spectaculaire qui échoit au commandant Alain Dubak et à son groupe de la brigade criminelle. Pression hiérarchique et médiatique, le groupe livre désormais une course contre la montre en traquant un tueur déterminé et audacieux qui les contraindra à violer les toutes les procédures tout en mettant leur intégrité physique en danger. Ils risquent bien d’y perdre aussi la raison.

     

    Que l'on se le tienne pour dit, L'Ange Rouge va bien au-delà des stéréotypes du thriller avec cette sempiternelle confrontation entre un serial-killer forcément retord et un enquêteur borderline dont le passé tourmenté ressurgit à mesure de l'avancée de ses investigations. François Médéline bouscule donc les codes à la façon d'un James Ellroy en nous offrant un récit extrêmement bien calibré où l'on retrouve, plus que le style syncopé, répétitif qu'il emploie, une intrigue à la fois adroite et profonde avec cette sensation de folie et parfois même de génie qui fait forcément référence au maître du polar américain. Pavé nerveux de près de 500 pages de ce qui s'avère être une série à venir, L'Ange Rouge s'articule autour de l'ensemble d'un groupe de la criminelle dont les protagonistes sont soumis bien évidemment aux aléas des investigations qu'ils doivent mener collectivement mais également aux pressions de la hiérarchie et des instances judiciaires dont on découvre toutes les arcanes et les enjeux que François Médéline décline avec rigueur et précision sans que l'on éprouve cette lourdeur d'une exactitude outrancière des procédures policières avec à la clé un mariage réussi en fiction et réalisme qui comblera les lecteurs les plus exigeants. Même si l'on découvre l'ensemble des membres qui compose ce groupe de la brigade criminelle de Lyon, il va de soi que l'on va se focaliser sur deux enquêteurs atypiques que sont Alain Dubak, commandant dudit groupe secondé de Mamy, son adjointe inamovible de la vieille école qui se gave de sucreries et sait manier le tonfa avec dextérité lui permettant de "dialoguer" avec les prévenus les plus mutiques. Un duo détonant qui compose avec les autres membres du groupe ainsi que les services d'appuis de la police qu'ils soient scientifiques ou psychologiques qui vont intervenir dans cette enquête qui risque à tout moment de s'enliser dans les méandres des fausses pistes. Personnage central du récit, on appréciera ce commandant Dubak, forcément borderline, mais pas trop, qui oscille entre certitudes et doutes en le faisant parfois basculer du côté de "procédures" qui ne sont pas forcément conformes aux directives policières. Issu de la brigade des stupéfiants où il a été affecté trop longtemps en consommant les produits qu'il saisissait, Dubak est un homme blessé, fragile qui tente de se remettre de ses excès, même si la démarche se révèle plutôt difficile tant les tentations sont nombreuses. Mais cette fragilité devient une force avec cette capacité à se retrouver sur le seuil de la folie qui devient un atout dans le cadre de cette traque au tueur en série.

     

    Et puis avec L'Ange Rouge il y a cette ville de Lyon et sa région que l'on découvre au gré d'un récit qui fait la part belle aux particularismes de la cité que ce soit sur le plan géographique bien sûr, mais également avec la dimension sociale et politique nous permettant de nous glisser dans les méandres des milieux extrémistes qu'ils soient de droite ou de gauche mais également dans le monde estudiantin de l'art. Natif de la région, François Médéline nous immerge ainsi avec quelques petites touches bien équilibrées dans le cadre de cette capitale de la Gaule que l'on parcoure dans tous les sens au détour du charme de ses traboules mais également d'endroits plus glauques comme les égouts de la ville abritant quelques sympathisants anarchistes qui vont interférer dans le cours de l'enquête. On le voit, même s'il s'agit bien d'un roman policier on retrouve quelques thématiques politiques, chères à l'auteur, qui donnent encore plus d'ampleur à un récit qui n'en manquait pas.

     

    Cocktail explosif de talent et de folie, L'Ange Rouge, premier opus d'une série à venir, nous réconcilie définitivement avec les histoires de tueur en série au détour d'un récit énergique et fascinant en côtoyant des personnages hauts en couleur que l'on se réjouit déjà de retrouver.

     

    François Médéline : L’Ange rouge. La Manufacture de livres 2020.

     

    A lire en écoutant : People Ain’t No Good de Nick Cave. Album : The Boatman’s Call. 2011 Mute Records Ltd.