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04. Roman noir - Page 44

  • ROMAIN SLOCOMBE : L’AFFAIRE LEON SADORSKI. SALAUD ORDINAIRE.

    l'affaire léon sadorski,romain slocombe,éditions robert laffontArtiste prolifique s’il en est, romancier, réalisateur, scénariste, photographe, illustrateur et traducteur, Romain Slocombe a abordé des thèmes multiples et variés comme la culture japonaise et l’occupation durant la seconde guerre mondiale, pour n’en citer que quelques uns, en utilisant divers modes d’expression telle que la littérature pour la jeunesse, la photographie, la bande dessinée, le cinéma, l’essai et le roman. C’est probablement dans ce dernier domaine que Romain Slocombe s’est fait connaître du grand public avec la création de son flic antisémite, officiant à Paris durant la sombre période la collaboration, que l’on découvre dans L’Affaire Léon Sadorski (Robert Laffont 2016) et qui forme désormais, avec L’étoile Jaune De L’inspecteur Léon Sadorski (Robert Laffont 2017) et Sadorski Et L’ange Du Pêché (Robert Laffont 2018),une trilogie évoquant les terribles activités des officines du régime de Vichy où planent l‘ombre de Laval et Pétain. Oscillant entre le roman historique et le polar, la trilogie Sadorski s’inspire d’un document, Berlin 1942 (CNRS Editions 2014) présenté par Laurent Joy qui a exhumé des archives de l’épuration le rapport d’un policier des RG, Louis Sadosky, soupçonné d’espionnage, narrant ses mésaventures au cœur du système répressif allemand et qui ne comprend pas le motif de sa détention alors qu’il a toujours été un policier exemplaire et zélé, toujours prompt à satisfaire aussi bien ses supérieurs que l’occupant dans le domaine de la traque des juifs.

     

    Paris 1942. Flic opiniâtre, Léon Sadorski prend soin d’accomplir son travail avec rigueur en harcelant les juifs encore présents à Paris. Rafles et visites domiciliaires font partie de son quotidien lui permettant d’améliorer son ordinaire en s’octroyant quelques biens confisqués. C’est ainsi que cela fonctionne sous l’occupation, que ce soit du côté de la Gestapo ou de la Préfecture, tout le monde se sert au passage.  Aussi Léon Sadorsky ne comprend pas bien ce qu’il fait dans ce train en partance pour Berlin encadré par deux officiers de la Waffen SS. Mais face à ses interrogateurs qui ont parfois la main lourde il va devoir rapidement démontrer qu’il est un bon fonctionnaire zélé luttant sans relâche contre la menace judéo-bolchévique. Des geôles de la Prinz-Albrecht-Straße, siège de la Gestapo à Berlin, aux caves de la rue Lauriston à Paris, quartier général d’une officine de la Gestapo française composée de gangsters déjantés, Léon Sadorsky va devoir faire preuve d’une certaine habilité pour résoudre le meurtre sadique d’une jeune femme sans froisser les susceptibilités de ses inquiétants partenaires.

     

    L’Affaire Léon Sadorski est un roman glaçant parce que l’auteur nous place dans la tête d’un individu sans scrupule devant faire face à toute une galerie de personnages innommables ayant sévis durant cette triste période de l’Occupation. Un roman d’autant plus effrayant que certains des protagonistes que Léon Sadorski va croiser au gré de l’intrigue ont vraiment existé à l’instar de Henri Lafont et de Pierre Bonny, deux membres éminents de La Carlingue, surnom donné à la Gestapo française de la rue Lauriston. Romain Slocombe met ainsi en évidence, par le prisme d'une enquête sur un meurtre sadique, toutes les rivalités entre les différentes et sinistres officines sévissant à Paris sur fond de rafles et d’incarcérations arbitraires dans une atmosphère emprunte d’un réalisme saisissant. Dans un tel contexte on saisit toute cette banalisation et cette hiérarchisation du mal, ceci notamment au travers du périple berlinois où l’on suit Léon Sadorski dans les arcanes d’une administration nazie extrêmement réglementée qui a institutionnalisé la torture et l’interrogatoire musclé. Un récit qui suscite parfois le malaise lorsque l’on se surprend à éprouver quelques sympathies pour ce flic sans envergure qui possède pourtant quelques compétences en matière d’investigation. Mais aussi opportuniste que lâche Léon Sadorski apparaît comme un personnage sans scrupule et peu ragoûtant, ceci d’autant plus lorsqu’il pose son regard sur une jeune adolescente juive qu’il décide d’aider avec l’idée d’assouvir quelques désirs coupables en échange de ses bons services.

     

    Richement documenté, L’Affaire Louis Sadorski est un polar historique captivant et extrêmement dérangeant qui met en lumière les comportements peu reluisants d’une frange de la population parisienne durant ces sinistres années de l’Occupation alors qu’en toile de fond on distingue déjà les contours et la mise en place de la sinistre rafle du Vel’ d’Hiv’.   

     

    Romain Slocombe : L’affaire Léon Sadorski. Editions Robert Laffont 2016.

    A lire en écoutant : Blues In Paris de Sydney Bechet. Album : Blues In Paris. 2010 Glinka Records.

  • Boris Quercia : La Légende De Santiago. Chute libre.

    la légende de santiago,boris quercia,éditions asphalteService de presse.

     

    Les services de presse sont d'autant plus agréables lorsqu'ils se font rares et qu'ils proviennent de maisons d'édition que vous appréciez et qui semblent avoir une certaine estime pour quelques uns de vos retours de lecture qu'ils ont pris le temps de parcourir. Néanmoins le côté spontané de la démarche peut avoir son revers de médaille avec le risque d'acheter l'ouvrage en librairie avant même de l'avoir réceptionné comme ça a faillit être le cas pour La Légende De Santiago de Boris Quercia, dernier opus des aventures de l'inspecteur Santiago Quiñones, flic chilien borderline, grand amateur de cocaïne qu'il consomme sans modération pour se remonter le moral. On avait rencontré le personnage dans un premier roman intitulé Les Rues De Santiago (Asphalte éditions 2014) pour le retrouver une seconde fois aux prises avec une sombre affaire de pédophilie et de narcotrafiquants dans Tant De Chiens (Asphalte éditions 2015) qui avait obtenu Le Grand Prix de la Littérature Policière – Etrangère. Furieusement déjantée, la série Quiñones mérite que l'on s'y attarde ne serait-ce que pour découvrir cette ville de Santiago du Chili que Boris Quercia dépeint avec une affection certaine, mais également pour se laisser entraîner dans une suite d'aventures rocambolesques qui présentent parfois quelques entournures mélancoliques d'autant plus appréciables lorsqu'elles prennent le pas sur le rythme effréné que nous impose l'auteur.A n’en pas douter, les romans de Boris Quercia ont suscité l’adhésion des lecteurs francophones puisque La Légende De Santiago est publié dans sa version française avant même sa parution dans sa langue d’origine, prévue en 2019.

     

    Rien ne va plus pour l’inspecteur Santiago Quiñones qui vient d’euthanasier son beau-père grabataire en l’étoufant avec un oreiller afin de soulager sa mère qui supportait mal la situation. Un geste vain puisque celle-ci ne se remet pas de ce décès. Du côté de sa vie sentimentale, la situation n’est guère plus reluisante car sa compagne Marina, ne supportant plus ses frasques et ses infidélités, a décidé de le quitter. Et ce n’est pas au boulot que Santiago trouvera du réconfort avec des collègues qui le craignent ou qui le méprisent en rêvant de le voir chuter. D’ailleurs cela ne saurait tarder, non pas parce qu’on lui a confié une enquête délicate de meurtres racistes, mais parce qu’il a subtilisé une demi-livre de cocaïne en découvrant le cadavre d’un trafiquant dans une gargotte tenue par des chinois qui souhaitent récupérer leur bien. Et ils ne vont pas le demander bien gentiment.

     

    Un long dérapage, une embardée sans fin, c’est sur cette sensation d’absence totale de contrôle que Boris Quercia entraine le lecteur dans le sillage de son inspecteur fétiche, fréquemment dépassé par les événements. Du flic maladroit, un brin magouilleur qu’il était autrefois, Santiago Quiñones est devenu un policier borderline, beaucoup plus prompt à utiliser la violence pour régler ses problèmes. Une évolution d’autant plus intéressante qu’avec ce personnage toujours en proie au doute et à la mélancolie, nous allons découvrir les rapports complexes qu’il entretenait avec son père dont il ne semble pas avoir vraiment fait le deuil. Des sentiments exacerbés avec la mort de son beau-père et la rencontre d’un demi-frère qu’il a toujours ignoré, Santiago Quiñones va donc replonger dans ses souvenirs d’enfance. Avec une intrigue échevelée où meutres racistes et réglements de compte entre trafiquants se succèdent à un rythme complètement déjanté, on appréciera ces phases un peu plus introspectives qui nous permettent de souffler un peu tout en discernant les raisons du mal être d’un individu complètement perdu qui n’en demeure pas moins extrêmement attachant. Mais au-delà de ces aspects introspectifs, on se délectera bien évidemment avec ces soudaines explosions de violence, parfois complètement déconcertantes qui prennent certaines fois une dimension complètement burlesque au gré d’une intrigue policière chaotique.

     

    Si l’on prend toujours autant de plaisir à découvrir le quotidien de la ville de Santiago avec ses rues grouillantes de monde, ses cafés bondés et ses marchés bigarrés servant de décor pour ce récit explosif, Boris Quercia nous entraîne également du côté de Valparaiso et de la côte chilienne où l’on décèle la présence de quelques fantômes du passé distillant ainsi une atmosphère plus pesante. Une autre ambiance, une autre tonalité pour mettre en place une scène finale extrêmement poignante qui marquera les lecteurs les plus blasés tout en confirmant le talent d’un auteur qui sait jouer brillamment avec toute la palettes des émotions sans jamais en faire trop.

     

    Récit épique, jouant sur le passif d’un personnage torturé, La Légende De Santiago, possède cette énergie saisissante et entraînante caractérisant l’écriture de Boris Quercia qui nous livre, une fois encore, un roman détonnant et terriblement addictif... pour notre plus grand malheur.

     

    Boris Quercia : La Légende De Santiago (La Sangre No Es Agua).  Asphalte éditions 2018. Traduit de l'espagnol (Chili) par Isabel Siklodi.

    A lire en écoutant : Malagradecido de Mon Laferte. Album : Mon Laferte, Vol. 1. 2016 Universal Music S.A. de C.V.

  • NICOLAS MATHIEU : LEURS ENFANTS APRES EUX. Y A PEUT-ÊTRE UN AILLEURS.

    nicolas mathieu,les enfants après eux,actes sud,prix goncourtA bien y réfléchir, je pense que c’est la première fois, et probablement la dernière fois, que j’achève un roman, le jour même où celui-ci obtient le prix Goncourt et à la lecture des communiqués de presse locaux annonçant le triomphe de Nicolas Mathieu pour Leurs Enfants Après Eux, je ne peux m’empêcher de sourire en devinant, entre les lignes, l’embarras de quelques journalistes se demandant qui peut donc bien être ce romancier sorti de nulle part. Pourtant, sans pressentir une telle consécration, on décelait déjà avec Les Animaux La Guerre (Actes Noirs 2014), l’immense talent d’un auteur évoquant cette France périphérique engluée dans une lente agonie industrielle, en utilisant, avec une belle intelligence, les codes du roman noir. Un ouvrage intense qui a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation pour une série télévisée interprétée, entre autre, par Roshdy Zem et Tcheky Karyo. Avec ce second livre abordant les mêmes thématiques sur un registre beaucoup moins sombre mais tout de même emprunt d’une certaine violence, et même si le genre littéraire importe peu, tant la qualité du texte est indéniable, on regrettera le fait que Leurs Enfants Après Eux ne figure pas dans la même collection Actes Noirs ce qui nous aurait sans doute épargné cette couverture improbable, un peu kitch,  nous rappelant les grandes heures du roman-photo. Pourtant il convient de découvrir ce regard vif d’une France dont on parle peu en suivant les destins croisés de trois adolescents tentant de s’extirper du marasme d’une région qui n’a plus rien à leur offrir.

     

    Août 1992, dans cette vallée perdue de l’est de la France où les hauts fourneaux ne sont plus que de lourdes silhouettes muettes, emblèmes d’un monde qui a définitivement disparu et incarnant un héritage dont on ne sait plus quoi faire, il ne reste plus que des hommes et des femmes marqués par cette désindustrialisation. Mais Anthony, Hacine et Stéphanie se moquent bien de cet encombrant fardeau, tournés qu’ils sont vers l’instant présent. Parce qu’à quatorze ans on ne se soucie guère des affres parentales pour se consacrer aux conneries d’adolescent en sillonnant la région au guidon de scooters et de mobylettes trafiquées afin de se retrouver lors de soirées estivales où l’on picole tout en faisant tourner quelques joints. Premiers émois amoureux, règlements de compte foireux tout comme les petits trafics de haschich prenant plus d’ampleur, sur l’espace de quatre étés, Hacine, Anthony ainsi que la belle Stéphanie vont apprendre à leur dépend que l’on ne brise pas aussi facilement les codes sociaux qui dessinent leurs destinées.

     

    Sur quatre périodes estivales, couvrant la dernière décennie du siècle passé, qui prennent le nom des succès de l’époque avec Smell Like Teen Spirit de Nirvana pour l’été 1992, You Could Be Mine de Guns N’ Roses pour l’été 1994, La Fièvre de NTM pour l’été 1996  et I Will Survive de Gloria Gaynor pour l’été 1998, Nicolas Mathieu décline sans pathos et sans lyrisme le parcours de trois adolescents qui vont tenter, chacun à leur manière de ne pas reproduire les schémas de leurs parents respectifs que ce soit l’alcoolisme et la violence d’un père frustré pour Anthony, l’ennui d’une bourgeoisie étriquée pour Stéphanie ou les difficultés sur des enjeux d’immigration et d’intégration pour Hacine. Des protagonistes tentant, parfois de manière bien maladroite et quelque fois sans même s’en rendre compte,  d’échapper à leur destin qui semble pourtant tout tracé avec à la clé, pour les deux garçons, des boulots minables se transformant en CDI qui font office de graal. Pour Stéphanie, l’échappée peut résider dans l’utilisation efficiente des filières scolaires qui font plutôt office de tamis social. Le tableau est plutôt féroce, terriblement lucide en ne laissant aucune place aux illusions. Et pourtant au gré d’un quotidien pétrit de petites tragédies, Nicolas Mathieu nous laisse entrevoir quelques lueurs d’espoir aux travers de ces petits instants de joie qui ponctuent l’ensemble d’un récit solidement ancré dans le réalisme social d’une région qu’il connaît parfaitement. Outre les dialogues qui sonnent toujours juste et une intrigue qui se dessine parfaitement, l’auteur parvient également à restituer l’ambiance de cette décennie en instillant tout au long du récit des produits de consommation de l’époque ainsi que des références musicales et cinématographiques qui font office de madeleines proustiennes en procurant pour beaucoup de lecteurs, quelle que soit la génération d’ailleurs, une charge émotionnelle supplémentaire.

     

    Tout au long du récit, malgré cette soif de vivre qui exsude de chacun des personnages, on devine cette lourde sensation de malédiction accablant l’ensemble des protagonistes pour lesquelles, on n’en doute pas un seul instant, Nicolas Mathieu a injecté une part de lui-même leur conférant ainsi un supplément d’humanité et de justesse. C’est également dans la pertinence des propos ainsi que dans l’adéquation des mises en situation, ne laissant aucune place au jugement ou au misérabilisme, que l’on appréciera ce regard plein d’affection, mais pourtant sans concession, que l’auteur porte sur la région de son enfance. Chronique sociale chargée d’une émotion latente pour évoquer cette France de l’entre-deux dont on ne connaît finalement pas grand-chose, Leurs Enfants Après Eux exprime toute la frustration, la rancœur et parfois la colère rentrée d’une population qui ne se retrouve tout simplement pas dans ce monde que l’on dit nouveau. Un livre brillant et marquant.

     

    Nicolas Mathieu : Leurs Enfants Après Eux. Editions Actes Sud 2018.

    A lire en écoutant : About A Girl de Nirvana. Album : Nirvana – MTV Unplugged in New York (Live). 1994 UMG Recordings, Inc.

  • Nicolas Verdan : La Coach. Tyrannie interne.

    Capture d’écran 2018-10-28 à 23.03.57.pngLa troisième édition du festival du polar Lausan’noir aura lieu le samedi 3 et le dimanche 4 novembre 2018 et accueillera 20 auteurs du genre noir dans les murs du Lausanne Palace. Cocktail, brunch et tables rondes se dérouleront dans ce cadre prestigieux et si le programme ne manquera pas de susciter quelques intérêts avec des animateurs qui, souhaitons-le, auront pris le temps, cette année, de lire les livres des auteurs qu’ils interviewent, on ne peut s’empêcher de penser que la voilure a été quelque peu réduite, laissant présager d’une fin prochaine du festival, comme ça été le cas pour la Scène du crime du salon du livre de Genève. A moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie pour mettre en valeur les romanciers du polar de la région romande ce qui est une bonne chose si le public est au rendez-vous. Espérons également qu’Olivier Norek, parrain de cette édition, se satisfera de ce titre honorifique en ne faisant pas faux-bond au dernier moment, comme ça été le cas lors de l’édition précédente, peu satisfait, semble-t-il, du temps consacré aux dédicaces.  Quoiqu’il en soit, en guise de préambule, avant de s’ébaudir dans les fastes d’un luxueux palace, vous pourrez déjà rencontrer Marie-Christine Horn et Gilles de Montmollin, deux auteurs de la littérature noire chez BSN Press, le vendredi 2 novembre 2018 dès 1700 à la librairie d’occasion Molly & Bloom tenue par Nicolas Verdan qui dédicacera également son dernier ouvrage (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même), La Coach, un roman noir social, figurant parmi les trois finalistes en lice pour le Prix du Polar Romand 2018.

     

    Rendement, rationalisation, plus de six cents offices postaux doivent fermer dans le pays. Une tâche qui a été confiée à Alain Esposito, cadre dynamique de Swiss Post, devant établir une stratégie afin de faire passer la pilule d’une décision aussi impopulaire. Surmené, sous pression et fragilisé par des difficultés au sein de son couple, ce manager s’adjoint les compétences de Coraline Salamin, une coach charismatique qu’on lui a recommandé. Mais s’agit-il vraiment d’une rencontre fortuite ? Car sous l’influence de cette femme redoutable, Alain Esposito  pourrait perdre complètement pied. Et c’est probablement ce que souhaite Coraline, désireuse de venger la mort de son frère qui s’est jeté sous un train après la fermeture de l’office postal dont il était l’administrateur. Sur fond de libéralisme débridé et de cynisme entrepreneurial, les plus froides vengeances peuvent se mettre en place.

     

    Subjectivité et mauvaise foi, ceci d’autant plus que je n’ai pas lu La Séquence de Stefan Catsicas (Favre 2018) et Le Casseur d’Os de Sebastien Meier (Fleuve Noir 2018), les deux autres romans en final,  il va de soi que l’on se prend à espérer que Nicolas Verdan obtienne avec La Coach le Prix du Polar Romand, puisqu’il s’agit d’un récit s’inscrivant dans l’actualité du pays lorsque sa parution coïncidait avec le scandale des manipulations comptables de Car Postal. Récompenser un tel ouvrage deviendrait donc un geste politique dans le sens étymologique du terme avec un roman noir dénonçant les dérives de cette ancienne régie de la Confédération qui s’inscrit désormais dans une exigence de rationalisation au détriment de tous les usagers. On aurait donc tord d’invoquer le hasard ou la coïncidence à la lecture de La Coach, car l’auteur, à la fois journaliste indépendant et romancier, parvient tout simplement à capter cette lente dissolution du service public qui s’opère dans le pays, au profit d’une logique de rentabilité se déclinant au rythme d’objectifs managériaux qui mettent la pression sur l’ensemble des acteurs de l’entreprise.

     

    Il va de soi que dans un tel contexte, Nicolas Verdan peut mettre en scène une tragédie touchant l’ensemble de ses personnages. Car au-delà de ses certitudes et de son assurance, on décèle chez Coraline Salamin, La Coach, quelques failles, voire même une détresse certaine qui la rend probablement plus humaine, mais guère plus sympathique. Cette détresse on la retrouve au travers d’un individu comme Alain Esposito, ce manager quelque peu dépassé, souhaitant trouver une assise et une légitimité en intégrant un groupe de cadres supérieurs à la fois odieux et cyniques qui deviennent de véritables références dans un monde ultra libéral. Dans un tel univers où l’efficacité se traduit dans la rapidité de décisions parfois terribles, le parcours de David, le frère de La Coach, apparaît comme le véritable martyre d’un drame social qui met en exergue toute l’inhumanité de l’entreprise.

     

    Avec une écriture à la fois précise et incisive, dénonçant, entre autre, l’individualisme exacerbé par la culture du moi et du coaching personnalisé, Nicolas Verdan met en situation une femme dynamique et charismatique sillonnant le pays à toute vitesse au volant de sa Mini Cooper ou en emprutant des trains express qui transitent dans des gares où fourmille une cohorte d’usagers pressés par le temps. De son espace et de son temps, dans ce pays où les noms des anciennes régies fédérales prennent des consonances anglo-saxonnes, l’auteur interpelle le lecteur au gré d’un récit peu ordinaire et terriblement lucide avec un fait divers terrible, résultant de ces pressions insupportables qui pèsent sur l’ensemble d’une population vivant au rythme d’une croissance effrénée et complètement débridée.

     

    Dans le paysage de la littérature Suisse romande, un roman noir tel que La Coach fait indéniablement figure d’exception en mettant en exergue, au travers du fait divers, les défaillances sociales d’un pays où la détresse et la solitude deviennent les pendants d’une société basée sur le résultat et le profit à n’importe quel prix, en laissant sur le carreau toutes celles et ceux qui ne supporteraient pas la pression d’un tel modèle social. Inquétant et clairvoyant, La Coach est un roman noir terrible, projetant un éclairage pertinent sur ce climat  cruel et impitoyable qui règne au sein de ces grandes régies d’état que l’on a désormais privatisées.

     

    Nicolas Verdan : La Coach. Editions BSN Press 2018.

    A lire en écoutant : My Life Is Going On de Cecilia Krull. Singles : La Casa De Papel. 2018 Atresmedia Mūsica S.L.U.

  • Benjamin Whitmer : Evasion. "Sang issue".

    éditions gallmeister,évasion,benjamin whitmerL’ennui avec les écrivains que l’on adule et dont on a vanté plusieurs ouvrages, c’est qu’au bout du compte, on peine à trouver de nouveaux arguments pour vous convaincre de les lire, ceci d’autant plus qu’il est parfois bien difficile d’expliquer le talent que l’on décèle dans cette sensation de spontanéité émanant de certains textes comme ceux de Benjamin Whitmer qui fait partie de ces auteurs américains s’employant à dépeindre sans artifice cette Amérique de la marge au sein de laquelle il est complètement immergé ce qui explique peut-être, du moins en partie, cette sensation de réalisme qui ressort notamment lors des échanges entre les différents personnages qui hantent ses romans. Bien évidemment Pike, premier ouvrage de l’auteur, a suscité un enthousiasme sans précédent auprès des lecteurs, mais il ne faudrait pas sous-estimer Cry Father dont le succès est sans doute moins important, mais qui n’en demeure pas moins un roman absolument exceptionnel ne faisant que confirmer le talent de Benjamin Whitmer que l’on compare désormais à Donald Ray Pollock, Ron Rash ou même Cormac McCarthy. C’est une erreur. S’il peut s’inscrire dans un courant similaire à ces immenses écrivains, Benjamin Whitmer a la particularité de posséder une voix, « une musique », bien particulière qui en fait un auteur à nul autre pareil. Il convient donc également saluer le travail du traducteur Jacques Mailhos qui parvient à restituer toute la quintessence de cette musique, dans sa version française. Que ce soit avec Pike ou Cry Father, Benjamin Whitmer nous avait habitué à des récits mettant en scène une petite poignée de personnages évoluant dans un cadre très contemporain au cœur de ces grands espaces américains. Se déroulant en 1968, dans une petite ville de l’état du Colorado, il en va tout autrement avec Evasion, un grand récit choral dont l’un des thèmes majeurs aborde la question de l’enfermement aussi bien social que carcéral.

     

    En 1968, à Old Lonesome, petite ville perdue du Colorado, il n’est guère question de profiter du réveillon pour ses habitants qui peuvent entendre la sirène de la prison d’état résonnant dans les rues désertes. Douze prisonniers sont parvenus à s’échapper pour entamer une cavale chaotique en se dispersant dans la tourmente d’un blizzard impitoyable. Pour Jugg, le directeur de la prison, il est absolument hors de question que les détenus puissent s’en tirer. Régnant en despote sur la ville, il mobilise gardiens et habitants pour mettre en place une implacable chasse à l’homme dont la violence va rapidement devenir incontrôlable. Mais peu importe, les gardiens de prison conduits par un traqueur hors pair et accompagnés de deux journalistes locaux, croyant tenir un bon article, vont se lancer à la poursuite des évadés qu’ils sont bien décidés à capturer plus morts que vifs. Tous aussi déterminés que leurs poursuivants, il est absolument hors de question pour les prisonniers de retrouver leur enfer carcéral quotidien. C’est donc dans la désolation d’une nuit hivernale sans fin, que les confrontations sanglantes vont se succéder. Déferlement de sauvagerie et de cruauté, cette quête de la liberté à un prix : La mort.

     

    Il fallait bien toute la maîtrise d’un auteur comme Benjamin Whitmer pour faire en sorte que l’on ne se perde pas dans l’impressionnante succession de points de vue d’une multitude de personnages que l’on découvre au gré de chapitres rythmés et dont les titres désignent les rôles des principaux protagonistes que sont Mopar le détenu, Dayton la hors-la-loi, Stanley et Garret les journalistes, Jim le traqueur, Shitrick et Grace les gardiens et Cyprus Jugg le directeur de la prison. Autour de ces individus gravitent toute une kyrielle d’acteurs secondaires qui donnent encore davantage d’ampleur à cette traque se déroulant sur toute une nuit hivernale au sein d’une région isolée par le blizzard. Isolation, solitude, ainsi apparaissent les différentes prisons que sont bien évidemment l’institution carcérale, mais également la ville de Old Lonesome avec des habitants assujettis au tissu économique et à la manne financière provenant de la prison d’état où règne ce directeur omnipotent. Et c’est ainsi que le lecteur perçoit subtilement la déclinaison de toutes ces notions d’enfermement qu’il soit aussi bien social que carcéral au travers de la multitude de personnages habilement campés et dont les caractères révèlent toutes les failles de l’âme humaine. Le désespoir et la noirceur éclatent bien évidemment au détour des scènes de confrontations, entre poursuivants et évadés, se déroulant dans un climat de violence âpre sans pour autant sombrer dans une débauche de brutalités gratuites. Mais il ne faudrait pas s’arrêter uniquement sur ces scènes d’action pour s’attarder sur toute l’ambivalence des différents acteurs qui traduisent, outre cette noirceur et ce désespoir, une certaine forme de lâcheté et de résignation. Ainsi, même une femme comme Dayton, cette fermière trafiquante de marijuana, accrochée à sa ferme qu’elle tient à conserver, incarne une certaine forme de soumission devant l’ordre établi. C’est encore plus flagrant avec un individu comme Jim, possédant un véritable don pour retrouver la trace des hommes qu’il pourchasse mais qui fait l’objet d’un constant mépris de la part de ses proches et de tous les habitants de la ville et qui ne parvient donc pas à s’extraire de sa condition. Outre des thèmes soigneusement déclinés tout au long de l’intrigue, l’autre force des récits de Benjamin Whitmer réside dans ces échanges parfois vifs et ces dialogues acérés qui donnent au récit cette tonalité à la fois spontanée et dynamique qui est encore plus flagrante avec ce roman choral où l’interaction entre les différents personnages devient l’enjeu central de l’histoire.  

     

    Bien plus qu’une simple affaire de traque, Evasion est un roman à la fois prenant et poignant, d’une noirceur terrible parce que l’on s’aperçoit, à mesure que l’on progresse dans les méandres d’une poursuite impitoyable, que les échappatoires, quels qu’ils soient, deviennent complètement vains et qu’il est impossible de briser les carcans sociaux de la ville de Old Lonesome. Un récit sans aucune concession qui vous submergera en vous entraînant dans le sillage de cette déferlante de rage et de haine contenue qui finira éclater en gangrenant les rares lueurs d’espoir et ses dérisoires tentatives d’échapper à son destin.

     

    Benjamin Whitmer : Evasion (Old Lonesome).Editions Gallmeister 2018. Traduit de l’anglais (USA) par Jacques Mailhos.

    A lire en écoutant : Amen Corner de Jay Munly. Album : Munly & The Lee Lewis Harlots. Alternative Tentacles 2004.