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Auteurs P - Page 4

  • Laurent Petitmangin : Les Terres Animales. Ceux qui restent.

    laurent petitmangin,les terres animales,la manufacture de livresOn se souvient encore de cet engouement général pour Ce Qu’il Faut De Nuit (La Manufacture de livres 2020), premier roman de Laurent PetitMangin qui raflait une vingtaine de prix de la rentrée littéraire de 2020. Oscillant entre la chronique sociale et le roman noir en se déroulant dans la région de sa Lorraine natale, on relevait cette pudeur et cette émotion que l’auteur distillait autour des relations entre un père cheminot aux convictions syndicales bien ancrées et un fils tenté par les dérives de l’extrémisme de droite, en s’inscrivant ainsi sur certains thèmes abordés par Nicolas Mathieu issu de ces mêmes contrées lorraines. Écrivant depuis au moins une dizaine d’année sans jamais être publié, Laurent Petitmangin proposait aux éditeurs, en même temps que Ce Qu’il Faut De Nuit, un texte intitulé Ainsi Berlin (La Manufacture de livres 2021) en changeant totalement de registre puisqu’il abordait le genre de l’espionnage de l’après-guerre autour d’une relation amoureuse. Publié au début de l’année 2021, la visibilité de ce roman fut probablement quelque peu occultée par la continuité du succès du premier ouvrage dont on parle encore aujourd’hui. Les aléas du succès sans doute. Mais il est temps de se tourner vers Les Terres Animales, nouveau roman de Laurent Petitmangin qui change une nouvelle fois de genre avec un récit dystopique où l’on rencontre une petite communauté persistant à rester dans une région irradiée suite à l’explosion d’une centrale nucléaire, en s’inspirant notamment d’un reportage s’intéressant à ces personnes âgées voulant à tout prix continuer à vivre à Fukushima en dépit des risques engendrés.

     

    Ça a finit par arriver. La centrale a explosé. L’équivalent de dix Fukushima avec une région qu’il a fallu évacuer pour fuir les radiations. Une zone condamnée, silencieuse où certains ont pourtant choisi de rester malgré tout, attachés qu’ils sont par les souvenirs. Et puis il y a le corps de Vic qui repose dans cette terre contaminée, la fille que Sarah et Fred ont perdu bien avant l’accident de la centrale. Un attachement viscéral auquel s’associe les amis de longue date que sont Marc et Lorna, ainsi qu’Alessandro. Ils forment un groupe soudé qui leur permet de survivre sur ce territoire empoisonné où ils côtoient quelques anciens ainsi qu’une douzaine de migrants estimant que pour eux il n’y a pas d’ailleurs que cette terre animale et désormais indomptable. L’avenir est donc tout tracé pour ces femmes et ces hommes qui vont pourtant devoir remettre en cause leurs certitudes à la survenue d’un événement qui va bouleverser leur existence. 

     

    On recommandera tout d'abord d'éviter de s'attarder sur le résumé du quatrième de couverture dévoilant trop d'éléments de l'intrigue. Tout comme Ce Qu'il Faut De Nuit, on constatera que Les Terres Animales est un roman assez bref où Laurent Petitmangin ne s'embarrasse pas de détails. Ainsi, hormis la beauté vénéneuse du paysage et ce sentiment de liberté qui s'en dégage malgré tout, on ne saura rien de l'aspect géographique de la région dans laquelle évolue cette communauté qui fait le choix de rester dans cette atmosphère irradiée, tout comme l'on ignorera les circonstances de l'accident de cette centrale nucléaire ainsi que l'évacuation qui s'ensuit à l'exception de quelques détails en rapport avec les maisons abandonnées comme figées par la catastrophe. Essentiellement concentré sur l'humain, Laurent Petitmangin décline son récit sur une alternance des points de vue de Fred et de Sarah en définissant ainsi leur quotidien ainsi que les rapports qu'ils entretiennent avec Alessandro et l'autre couple que forme Marc et Lorna en prenant également la mesure des raisons tout de même insensées qui les poussent à vivre ou plutôt survivre au coeur de ce territoire empoisonné qui ne laisse que peu d'espoir quant à leur devenir. Devant l'absence de rationalité d'une telle décision, on ne peut donc raisonnablement pas vraiment s'attacher à ces personnages qui nous bouleversent tout de même au gré des événements auxquels ils vont devoir faire face en bousculant leur périlleuse routine, tout en remettant en cause leurs motivations respectives qui les ralliaient plus particulièrement autour de la destinée de Sarah. Avec cette belle écriture poétique qui caractérise son texte, Laurent Petitmangin met en place cette espèce de léthargie qui enveloppe ce groupe engoncé dans des certitudes ataviques qui perdent brutalement tout leur sens, au rythme d'une succession de drames dont on prendra toute la mesure au terme d'un épilogue chargé d'une émotion parfaitement contenue ce qui la rend d'autant plus poignante. L'intrigue prend également une forme admirable autour des non-dits et plus particulièrement du vertige des ellipses temporelles entre les chapitres qui ne font que renforcer l'intensité des péripéties qui vont marquer les membres de ce groupe qui se révélera beaucoup plus fragile qu'il ne le laisse paraître en révélant toutes les failles de ces personnages qui se révéleront dans tout le poids de leur humanité tragique et que le regard extérieur des membres de cette communauté d'Ouzbeks qu'il côtoient ne fait que renforcer, en devenant ainsi les témoins impavides des malheurs qui frappent ces terres animales. Avec Les Terres Animales, Laurent Petitmangin dépeint, de manière remarquable, cet attachement viscéral au territoire autour de l’amitié qui se désagrège dans les entrelacs de la déraison et des certitudes aveugles.

     

    Laurent Petitmangin : Les Terres Animales. Editions de la Manufacture de livres 2023.

    A lire en écoutant : Lullaby For Caïn de Shinead O'Conor et Gabriel Yared. Album : The Talented Mr. Ripley (Music from th Motion Picture). 1999 Sony Music Entertainment.

  • IVY POCHODA : CES FEMMES-LÀ. CELLES QUE L'ON OUBLIE.

    ivy pochada, ces femmes-la, éditions globesIl faut le savoir, de plus en plus de maisons d'éditions publient des polars, des romans noirs et même des thrillers sans pour autant en faire mention dans une collection particulière. Dans ces cas particuliers, on observe qu'il s'agit pour la plupart du temps de récits qui s'inscrivent à la lisière des genres avec une connotations fortement marquée sur les dérives sociales que leurs auteurs s'emploient à dénoncer. En partant de ce constat, on s'intéressera donc plus particulièrement aux ouvrages de la maison d'éditions Globe qui avait déjà défrayé la chronique avec La Note Américaine (Globe 2018) de David Grann, un récit portant sur la série de meurtres frappant la population autochtone des Osages dans les années 20 et qui a récemment fait l'objet d'une adaptation pour le cinéma réalisé par Martin Scorcese. Dans un registre similaire, il faut impérativement découvrir Ces Femmes-Là, dernier roman d'Ivy Pochoda qui figure sans nul doute parmi les meilleurs romans de l'année 2023 avec un thriller solide et pertinent aux connotations féministes pleinement assumées tout en s'articulant autour des méfaits d'un tueur en série. Il faudra faire fi des a priori concernant ce fameux personnage de serial-killer, qui a fait l'objet d'un foisonnement de récits ineptes suscitant une certaine lassitude pour bon nombre de lecteurs, car en bousculant tous les codes propres au genre, Ivy Pochoda met en exergue le parcours des victimes et de leur entourage pour souligner l'absence d'écoute dont ces femmes font l'objet, ceci sans pour autant négliger l'aspect palpitant d'une intrigue policière d'une rare intensité.


    En 1999, du coté de West Adams, un quartier miteux de la partie sud de la ville de Los Angeles, Feelia tente de faire entendre sa voix de survivante parmi les treize prostituées qu'un individu a sauvagement assassiné sans que cela ne suscite aucun écho auprès des services d'une police semblant peu encline à écouter le témoignage d'une victime ne suscitant que mépris et indifférence. Mais après une interruption de quinze ans, les crimes recommencent avec la découverte, en l'espace de dix-huit mois, des corps de quatre femmes dont la gorge a été tranchée et la tête recouverte d'un sac en plastique. En adoptant le point de vue de Dorian, mère d'une des victimes, de Julianna, travaillant comme danseuse dans un bar sordide du quartier, d'Essie, une policière des moeurs qui semble être la seule à se pencher sur cette série de meurtres, de Marella, une artiste s'intéressant également au sort des victimes pour adopter une démarche artistique et d'Anneke, une mère au foyer aux idées bien arrêtées, on découvre la voix de celles que personne n'écoute mais qui semblent posséder, pour chacune d'entre elles, une partie des éléments qui permettront de faire la lumière sur ce meurtrier qui continue d'agir dans l'indifférence générale.

     

    On parle tout d'abord de personnages hors du commun qu'Ivy Pochoda décline autour de la magnifique personnalité de ces six femmes composant ce roman chorale doté d'une trame narrative absolument bluffante s'articulant autour des actes de ce tueur qui n'aura d'ailleurs jamais la parole. C'est le parti pris d'Ivy Pochoda que de laisser s'exprimer celles que l'on entend jamais. Et quelles personnalités extraordinaires on découvre notamment autour du parcours détonnant de la lieutenante Essie Perry de la brigade des Moeurs circulant désormais à vélo dans la ville de Los Angeles, suite au traumatisme d'un accident de voiture dont elle a été victime. Une enquêtrice mise de côté au sein de son unité qui prend tout de même le temps de recueillir le témoignage de Feelia, une personnalité haute en couleur, qui va devenir le fil conducteur de cette intrigue oscillant entre les événements de 1999 et de 2014. Il faut également mettre en exergue les rapports entre Dorian Williams qui ne s'est jamais remise de la perte de sa fille et Julianna, cette strip-teaseuse aspirant à une autre vie en prenant des photos de l'environnement dans lequel elle évolue. Tout aussi nuancé, on prendra la mesure des rapports complexes qu'entretient Marella, jeune plasticienne ambitieuse, avec sa mère Anneke incarnant la rigueur d'une mère au foyer devant protéger à tout prix les membres de sa famille exposée aux turpitudes d'un monde qu'elle rejette alors que sa fille choisit de le mettre en scène dans un happening violent prenant pour cadre la série de meurtres qui frappe le quartier. Il faut également évoquer l'intrigue policière de haute volée s'inscrivant dans un registre social qu'Ivy Pochoda met en place avec une rare intelligence et une sensibilité exceptionnelle en nous permettant d'arpenter ce quartier atypique de Los Angeles dont il faut souligner l'atmosphère tout en tension se dégageant d'un environnement urbain en plein déclin. En ajoutant que le récit se révèle bien plus surprenant qu'il n'y paraît, Ces Femmes-Là peut être considéré, sans l’ombre d’un doute, comme l'une des plus belles découvertes de l'année 2023 avec un roman noir passionnant et d'une force peu commune que l'on n'oubliera pas de sitôt.

     

    Ivy Pochoda : Ces Femmes-Là (These Women). Editions Globe 2023. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Prodon.

    A lire en écoutant : 6 Underground de Reverie. Album : Quicksand (Remastered 2023). 2023 Satori Mob Record.    

  • Hervé Prudon : Nadine Mouque. Que dalle.

    Capture d’écran 2022-12-12 à 19.17.10.pngAvec la résurgence de la collection La Noire chez Gallimard en 2019 qui était en pause durant quatorze années, sa nouvelle directrice Marie Caroline Aubert, succédant à Patrick Raynal, nous proposait trois auteurs incarnant parfaitement l'esprit initial de la démarche éditoriale avec des ouvrages naviguant à la limite du genre au gré d'une esthétique littéraire plus affirmée que la thématique sociale. On découvrait ainsi deux nouveautés dont Un Silence Brutal de Ron Rash et Stoneburner de William Gay ainsi que Nadine Mouque, une réédition d'un roman emblématique d'Hervé Prudon qui avait été publié dans la Série Noire en 1995. Outre l'univers désenchanté d'une banlieue parisienne et les personnages déglingués qui y vivent, on retrouve dans cette édition agrémentée de textes manuscrits et de dessins de l'auteur, cette écriture furieuse d'assonances se déclinant dans une rafale de virgules qui vous donne le vertige en faisant d'Hervé Prudon un auteur résolument à part qui se devait d'intégrer cette collection tout comme son camarade Manchette même s'il se distinguait du courant "néo-polar" de l'époque avec des textes déclinant une douleur et un mal de vivre d'une intensité saisissante.

     

    A la cité des Blattes, M'man va faire ses courses et se récolte une balle perdue suite à un règlement de compte entre jeunes. Comme Sissi, elle poursuit son chemin, impériale, un peu abattue et rentre à la maison pour s'affaler sur le divan puis passer l'arme à gauche devant son fils Paul, un vieux garçon paumé et sans emploi qui vit avec elle. Aux Blattes, on n'appelle pas la police, ou une quelconque autorité. Paul remise donc M'man dans sa chambre à coucher et passe sa journée à la fenêtre en distillant sa peine dans un délire éthylique. Mais le soir, en entendant une voix provenant d'un container posé sur la dalle de la cité, Paul va découvrir une jeune femme amnésique qui ressemble étrangement à Hélène, son idole télévisuelle. Cependant, en recueillant cette fille dans son appartement, Paul va s'attirer un certain nombre d'ennuis. Une certaine idée de la femme fatale qui va mettre le feu à la cité. 

     

    Nadine Mouque ! Revenant en permanence, il y a cette interjection arabe que le voisinage hostile se balance à la figure pour devenir un prénom et un nom donnant son titre à ce roman qui nous renvoie vers cet auteur, écorché vif, balançant son mal de vivre dans la noirceur de ses textes aux consonances poisseuses. Hervé Prudon égrène ainsi ses jeux de mots et autres assonances  poétiques dans cette intrigue sordide en suivant le parcours de Paul, ce personnage pathétique qui, avec le décès de sa mère, perd pieds peu à peu au gré de ses envolées éthyliques l'entrainant dans les méandres de cette cité grouillante de cafards où l'urbanisme se décline comme une prison avec ces quatre barres d'immeuble qui bouchent l'horizon. L'univers est forcément glauque à l'instar de ces caves prenant l'allure d'un labyrinthe cauchemardesque ou de ce pavillon de banlieue squatté par des zonards, théâtres des exactions que Paul commet à son corps défendant pour les beaux yeux de cette fille qu'il a trouvée dans un container et que tous les gars de la cité convoitent désormais. Un récit dont la puissance et l'énergie folle monte crescendo, au rythme chaotique d'une intrigue imprégnée d'alcool et des folies qui en découlent dans des imprécations furieuses pour fustiger cet espace urbain sans issue. L'alcool, compagnon maudit de l'auteur, devient ainsi le moteur animant ce personnage tragique débitant son désespoir dans une fuite en avant meurtrière, ponctuée d'éclats d'une violence maladroite à l'image des crimes qui ponctuent ce roman noir débridé. Se débattent ainsi toute une myriade d'individus sans fard, grouillant dans les travées de cette cité des Blattes qui porte bien son nom et dont Hervé Prudon dépeint la vie avec la maestria du désespoir. Nardinamouk !

     

    Hervé Prudon : Nadine Mouque. Editions Gallimard/Collection La Noire 2019.

    A lire en écoutant :  Fan d'Alain Bashung. Album : Live Tour 85. 2018 Barclay.

  • Jurica Pavičić : La Femme Du Deuxième Etage. Cadeau empoisonné.

    Capture.PNGService de presse

     

    C'est peu dire que Jurica Pavičić a emporté tant l'adhésion du public que de la critique avec une myriade de prix célébrant L'Eau Rouge (Agullo 2021), premier ouvrage publié en France pour cet auteur croate qui n'a rien d'un débutant puisqu'il a déjà écrit sept romans ainsi qu'une pièce de théâtre et quelques recueils de nouvelles. Avec un tel succès, bon nombre de lecteurs attendaient l'auteur au tournant en se demandant s'il allait réitérer ce coup d'éclat qui s'incarnerait donc avec La Femme Du Deuxième Etage, un roman intimiste publié en Croatie deux ans avant L'Eau Rouge. Les spéculateurs en seront donc pour leur frais mais retrouveront avec un certain plaisir de nombreux thèmes chers au romancier à l'instar du tourisme et de ses excès, notamment dans sa ville natale de Split où se déroule l'ensemble d'un récit qui prend des allures de roman noir autour d'un fait divers somme toute assez ordinaire mais qui transcende pourtant les codes du genre.

     

    Cela fait maintenant onze ans que Bruna purge sa peine à la prison de Pozega, en Croatie, pour le meurtre de sa belle-mère qu'elle a empoisonnée. Elle dort peu, travaille à la cuisine du centre de détention et prend le temps de se remémorer ce destin qui a fait basculer sa vie. Elle se souvient de la ville de Split où elle a toujours vécu, de sa rencontre avec Frane qui aspire à devenir marin. Un coup de foudre suivi du mariage puis de l'emménagement au deuxième étage de la villa des parents de Frane où vit Anka sa belle-mère qui régente encore la vie de son fils. Puis soudainement, il y a cette crise cardiaque dont Anka est victime et qui la rend partiellement handicapée en bouleversant la vie de Bruna qui doit s'en occuper tandis que son mari vogue sur les flots. Peu à peu, le poids devient trop lourd. Et puis il y a cette boîte en fer de mort-aux-rats qui devient la seule lueur d'espoir pour s'extraire de cet enfer quotidien. Bruna se remémore tout cela à un mois de sa sortie de prison. Que va-t-il advenir d'elle ?

     

    Avec La Femme Du Deuxième Etage on change complètement de registre en quittant la dimension du roman chorale qui prévalait avec L'Eau Rouge pour s'immerger dans l'intimité du destin ordinaire de Bruna qui va éclater avec ce fait divers devenant ainsi le point névralgique d'un récit envoûtant où l'on se plait à découvrir les reliefs de cette vie terne que l'auteur égrène avec talent au gré d'une écriture soignée et immersive. Même si l'on connaît dès le début les contours du fait divers qui va conduire Bruna en prison, Jurica Pavičić se concentre dans la première partie du récit sur les raisons qui ont entraîné son personnage central à commettre un tel acte, tandis que la seconde partie du roman s'intéresse au devenir de Bruna à sa sortie de prison avec cet espèce d'exil sur l'île de Dvrenik Veli à proximité de Split. Il émerge ainsi du texte des sentiments ambivalents comme l'empathie que l'on éprouve pour Bruna, cette femme meurtrie qui empoisonne peu à peu sa belle-mère qui n'a pourtant rien d'un monstre. C'est l'intérêt de ce récit bien construit où l'auteur prend soin de rester mesuré en présentant dans l'entourage de Bruna tout une galerie de personnages aux caractères mesurés qui font que l'on évite ainsi l'écueil du récit larmoyant en adoptant la tonalité du fait divers qui se construit autour d'existences banales auxquelles on ne manque pas de s'attacher à l'instar de Suzana, la meilleure amie de Bruna ou de Frane ce mari trop souvent absent qui ne se rend compte de rien avec un mélange d'amour et de lâcheté. Puis au gré de ces décennies qui s'égrènent autour de l'existence de ses protagonistes, Jurica Pavičić ne manque pas d'évoquer, en arrière-plan, quelques péripéties de l'histoire de la Croatie contemporaine qui bouscule parfois, par petites touches, la vie rangée et troublante d'une meurtrière qui aspire davantage à l'oubli qu'au pardon en s'éloignant définitivement de son entourage qui lui rappelle son passé. Un beau roman noir aux accents poétiques qui ne manquera pas de fasciner le lecteur.

     

    Jurica Pavičić : La Femme Du Deuxième Etage. Editions Agullo 2022. Traduit du croate par Olivier Lannuzel.

    A lire en écoutant : Jackson de Slavic Soul Party. Album : New York Underground Tapes. 20212 Barbès Records.

     

  • David Peace : Tokyo Revisitée. Marche funèbre.

    david peace,tokyo revisitée,rivages noirMême s'il nous a fait patienter avec Rouge Ou Mort (Rivages/Noir 2014), une ode à la gloire de Bill Shankly, l'entraîneur mythique du Liverpool Football Club, il aura fallu attendre dix ans afin que s'achève la trilogie japonaise que David Peace avait entamée en 2008 avec Tokyo Année Zéro (Rivages/Noir 2008) suivie de Tokyo Ville Occupée (Rivages/Noir 2012) et qui se conclut donc avec Tokyo Revisitée représentant l'achèvement d'un cycle dantesque tournant autour de trois faits divers emblématiques reflétant les caractéristiques de la société japonaise contemporaine.  Que ce soit avec son Quatuor du Yorkshire (Rivages/Noir 2017), ou son anthologique GB 84 (Rivages/Noir 2004) David Peace nous livre des œuvres d'une rare intensité avec cette particularité d'une prose scandée qui soumet le lecteur à l'épreuve d'un texte à la fois hallucinant et déroutant, sublimant ainsi une intrigue bouleversante et une atmosphère cauchemardesque. De l'audace, parfois même de la folie, c'est ce qui caractérise l'œuvre de cet auteur mythique de la littérature noire qui revient donc sur le devant de la scène avec ce très attendu Tokyo Revisitée demeurant probablement le plus abordable parmi tous ses romans, ceci sans sacrifier à l'excellence d'un récit qui conclut de manière magistrale cette trilogie japonaise dont l'intrigue se focalise sur la mort de Sadanori Shimoyama, président des chemins de fer japonais, qui reste, aujourd'hui encore, l'un des faits divers les plus marquants du pays.

     

    5 juillet 1949 à Tokyo, les services de police sont sur les dents, depuis l'annonce de la disparition de Sadanori Shimoyama, le président des chemins de fers japonais, dont le corps démembré est finalement découvert le lendemain sur une voie ferrée à proximité d'un lieu-dit que les cheminots surnomment le Carrefour Maudit. Suicide, meurtre ou accident ? La question demeure pour cet éminent personnage sous pression qui devait licencier plusieurs milliers d'employés, ceci sur instance des forces alliées occupant le pays. Originaire du Montana, flic tourmenté, Harry Sweeney est chargé de l'enquête en collaborant avec les forces de police japonaise tandis que ses supérieurs affirment qu'il s'agit d'un meurtre fomenté par les syndicats communistes des chemins de fer. Au gré d'investigation hasardeuses, l'affaire se révèle peu concluante. Elle rebondit pourtant en 1964, lorsque le détective privé Murota Hideki est chargé de retrouver un auteur de roman policier détenant tous les tenants et aboutissants de l'affaire mais qui aurait subitement disparu. Puis l'on se retrouve en 1988 à suivre les pérégrinations de Donald Reichenbach, un individu étrange, travaillant comme traducteur, qui nous révélera peut-être le fin mot d'une affaire touchant de près les services secrets américains de l'époque.

     

    Comme tous les ouvrages de David Peace, il importe de saisir la dimension politique de l'époque et plus particulièrement celle concernant Tokyo Revisitée où en 1949, la Chine se tourne définitivement vers le communisme tandis que la Corée du Nord sous influence de l'URSS a des velléités d'annexer le Sud qui est sous influence américaine. A partir de ce contexte, on comprend l'inquiétude des Alliés occupant le Japon et qui voient d'un très mauvais œil la montée en puissance des syndicats communistes et plus particulièrement de celui des chemins de fer japonais qui s'oppose aux licenciements massifs orchestrés par le président Sadanori Shimoyama qui fait l'objet de nombreuses menaces de mort. C'est autour de cette situation géopolitique en lien avec le décès de cet homme et de l'émotion que cette tragédie a suscité au sein de la population, que David Peace orchestre ainsi son récit qui se déroule sur trois époques différentes nous permettant de saisir les dimensions sociales d'une ville de Tokyo prenant l'allure d'une entité labyrinthique cauchemardesque dans laquelle se perdent les trois personnages tourmentés que sont le policier Harry Sweeney, au comportement suicidaire, le détective privé Murota Hideki au caractère instable qui frise la folie et le traducteur Donald Reichenbach peinant à assumer son homosexualité tandis qu'il se remémore les événements de 1949 dans lesquels il a été impliqué. On observe ainsi l'évolution d'une ville qui se reconstruit sur un magma de ruines et de morts avec un aspect onirique où certains protagonistes doivent composer avec des fantômes omniprésents qui ne cessent de les hanter. C'est notamment sur cet aspect que l'écriture de David Peace prend tout son sens avec cette scansion caractéristique restituant l'atmosphère oppressante de l'époque et le désarroi d'individus perdant pied peu à peu, ceci à mesure de l'emprise obsédante que prend cette affaire et dont David Peace s'empare avec le talent habituel et la somme de documentation hallucinante qu'il restitue dans l'ensemble d'un texte d'une richesse sans commune mesure qui se mérite et se savoure en même temps au gré d'une lecture éprouvante marquant, comme toujours, le lecteur qui s'aventure dans un univers à nul autre pareil. Un grand moment de littérature.

     

     

    David Peace : Tokyo Revisitée (Tokyo Redux). Editions Rivages/Noir 2022. Traduit de l'anglais (Grande-Bretagne) par Jean-Paul Gratias.

    A lire en écoutant : Wesendonck Lieder, WWV 91, V. Träume de Richard Wagner. Album : Matthias Goerne & Seong-Jin Cho – Im Abendrot. 2021 Deutsche Grammophon GmbH, Berlin.