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littérature américaine

  • Chris Offutt : La Loi Des Collines / Shérif Malgré Lui. Dettes de sang.

    IMG_4660.jpegIl est l'une des grandes figures littéraires de cette Amérique rurale, de ces contrées de la marge qu'il n'a eu de cesse de mettre en avant dans l'ensemble de son oeuvre qui prend pour cadre ce Kentucky rugueux des Appalaches où il a grandi, notamment à Haldeman, au sein d'une communauté ouvrière, nichée au pied de ces contreforts montagneux et isolés que l'on désigne sous l'appellation des collines. Et comme de très nombreux écrivains de ce calibre, Chris Offutt a vécu une période de baroudeur en arpentant les Etats-Unis en stop tout en exerçant une multitude de boulots variés, que ce soit éboueur ou vendeur ainsi qu'employé dans un abattoir ou pour un cirque puis d'embarquer pour la France où il va séjourner durant six mois en vivant sur ses maigres économies qui, une fois épuisées, le contraignent à retourner au pays, où il se lancera dans l’écriture tout comme son père auteur d’une multitude de romans de sciences fiction et de fantaisy ainsi que d’un nombre considérable de textes à caractère pornographique qu’il rédigea sous le couvert de divers pseudonymes. De cette vie tumultueuse, Chris Offutt en tirera trois romans autobiographiques avant de publier un recueil de nouvelles, Kentucky Straight (Gallmeister 2018) traduit par l’incontournable Philippe Garnier pour la collection La Noire chez Gallimard et repris par la suite par les éditions Gallmeister qui vont publier l’ensemble de ses textes et contribuer ainsi à une certaine renommée notamment avec Nuits Appalaches (Gallmeister 2019) qui obtient en 2020 le prix Mystère de la critique. Outre ce profil de baroudeur, le romancier partage avec d’autres écrivains de son acabit, cette particularité  de s’être éloigné des lieux où il a grandi et sur lesquels se concentre ses intrigues, à l’instar de James Ellroy ayant quitté Los Angeles pour vivre à Denver, James Lee Burke désertant la Louisiane pour s’établir à Missoula ou William Boyle qui s’est éloigné de Brooklyn pour s’installer à Oxford dans le Mississippi en devenant le voisin de Chris Offut qui ne compte pas retourner dans son Kentucky natal, hormis par l’entremise de sa série d’ouvrages mettant en scène Mick Hardin ancien Marines et enquêteur pour la police militaire qui revient à Rocksalt, une bourgade des Appalaches où il a vu le jour et au sein de laquelle sa soeur Linda endosse la fonction de shérif. 

     

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    Cette fois-ci, ce n'est pas une blessure ou un divorce douloureux qui poussent Mike Hardin à revenir dans les collines de son Kentucky natal. Bénéficiant d'une retraite bien méritée, après 14 ans d'activité comme enquêteur du CID de l'armée américaine, il compte simplement se rendre à Rocksalt afin de saluer sa soeur Linda qui vient d'être réélue comme shérif, avant de s'envoler pour la France. Mais Linda et son adjoint Johnny sont sur une grosse affaire en lien avec le meurtre d'un mécanicien bien connu de la région ce qui contraint Mick à intervenir, à son corps défendant, sur une affaire mineur qui débouche sur des rumeurs de combats de coq clandestins et surtout sur la découverte d'un second cadavre. Et bien qu'il ne souhaite pas s'investir dans cette affaire, les événements vont le contraindre à poursuivre ses investigations qui vont le conduire du côté de Detroit en côtoyant les membres peu commodes de la pègre locale. Mais que ce soit dans les bois des collines ou dans les méandres d’une ville tentaculaires, Mick Hardin sait s’adapter à son environnement pour arriver à ses fins. Il ne reste plus qu’à espérer que son audace ne lui coûte pas la vie.

     

    Troisième opus de la série, après Les Gens Des Collines  (Gallmeister 2022) et Les Fils de Shifty (Gallmeister 2024), on retrouve avec un plaisir certain, dans La Loi Des Collines, l’ensemble des protagonistes d’une série qui prend une tournure plutôt inattendue à l’exemple de cette évocation de la France et plus particulièrement de la Corse qui ne sort pas de nulle part puisque certains admirateurs francophones viennent rendre visite à Chris Offutt dans son antre reculé du Mississippi à l’instar du romancier Nicolas Mathieu ou du journaliste Sébastien Bonifay, directeur de Libri Mondi, un festival littéraire d’envergure  se déroulant à Bastia. Il semble que cette dernière rencontre ait marqué les deux hommes puisque Sébastien Bonifay en évoque les contours dans son ouvrage (Not) Born In The USA (Marchialy 2026), retraçant son road trip aux Etats-Unis pour s’entretenir avec les écrivains qu’il admire tandis que Chris Offutt fait mention d’un mystérieux Sébastien installé en Corse qui apparait dans le cours de ce nouveau volet des aventures de Mick Hardin et que l’on retrouvera dans Shérif Malgré Lui, tenez-le vous pour dit. Hormis la Corse, on relèvera que Chris Offutt va s’opposer la ruralité abrasive du Kentucky à l’urbanisme tout aussi rugueux d’une ville de Détroit dans laquelle une part non négligeable de l’intrigue va se dérouler et où va apparaître Charley Flowers un individu charismatique tout aussi inquiétant que le décor urbain dans lequel il évolue et dont les échanges savoureux avec Mick Hardin laisse entrevoir une redoutable intelligence au service des trafics sur lesquels il règne sans partage. Mais c'est également autour de la personnalité de Linda Hardin que l'histoire se développe en mettant en avant cette femme shérif au caractère fort, à l'image de ce comté dont on se plait toujours à découvrir certains aspects du quotidien qui se déclinent autour de ses interventions et des rapports qu'elle entretien avec la communauté qui semble l'apprécier. Tout cela s'articule autour du thème des paris clandestins qui prennent une toute autre envergure dans cet environnement précaire où chaque dollar compte ce qui va déclencher toute une succession d'événements tragiques que Mick Hardin va donc devoir gérer en endossant une nouvelle fois le rôle de shérif adjoint ce qui lui permettra d'interpréter la loi à sa manière bien particulière. Et c'est ce que l'on apprécie avec cet homme aux traits de caractère complexes que Chris Offutt met en place avec un sens aiguisé de la narration afin de faire en sorte que l'arche narrative de l'ensemble de la série prenne davantage d'envergure dans ce cadre âpre du Kentucky qu'il restitue de manière admirable sans jamais tomber dans la caricature. On en redemande.

     

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    C'est officiel, Mike Hardin endosse désormais la fonction de shérif au sein de la petite ville de Rocksalt dans le Kentucky, ceci jusqu'à ce que sa soeur Linda, victime d'une blessure par balle, se soit rétablie. Le voilà qui parcoure donc les collines en gérant du mieux qu'il le peut les événements qui se présentent à lui à l’instar. Et autant dire qu'il n'est pas à l'aise dans ce rôle, ce d'autant plus que son ex femme Peggy le sollicite afin d'en savoir plus sur les circonstances qui font que Zack, son nouveau mari, vient d'être inculpé pour un meurtre qui s'est déroulé à la lisère du comté. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que des individus en provenance de Détroit viennent squatter la cabane de son grand-père qu'il vient de retaper, afin d'échapper à la menace de truands biélorusses prêts à en découdre. Autant dire qu'arpenter les forêts qui recouvrent les collines de la région ne va pas être de tout repos.

     

    D’emblée, il conviendra de lire tout d’abord La Loi Des Collines afin de saisir toute la portée des différentes intrigues qui alimentent Shérif Malgré Lui où l’on retrouve donc Mike Hardin ainsi que sa soeur Linda qui évoluent dans cet univers rural du Kentucky que Chris Offutt met en avant avec le talent qu’on lui connaît tant sur le plan des paysages qu’il dépeint avec cette verve à la fois sobre et poétique et qui devient bien plus qu’un simple décor, que sur le plan d’une narration, certes complexe, qui donne l’impression de partir dans tous les sens mais que le romancier finit par ramener à bon port en abordant notamment le thème des magouilles immobilières qui semblent déborder dans le comté d’Eldridge où les gens du coin vont s’opposer à quelques promoteurs véreux tandis que Mike Hardin va une nouvelle fois interpréter les lois à sa manière. Et pour parachever le tout, on relèvera cette confrontation finale imprégnée de tension, prenant pour cadre cette fameuse forêt des collines devenant le théâtre d’événements tragiques aux allures de règlement de comptes à O.K. Corral mettant un terme à quelques intrigues secondaires alors que d’autres vont prendre naissance en relançant l’histoire dont on attend d’ores et déjà une suite. Mais la singularité du roman réside dans le parcours de Johnny Boy Tolliver, personnage secondaire qui gagne en maturité en trouvant refuge au sein du maquis corse et en se plaçant sous la protection de ce mystérieux Sebastien qui a partagé quelques faits d’arme avec Mick Hardin dont il semble être redevable. Et il faut bien admettre que Chris Offutt se révèle plutôt à l’aise pour mettre en scène cet environnement insulaire méditerranéen dont il a saisi les particularités sans trop tomber dans les clichés, ce qui fait que le récit prend une tournure inattendue qui lui évite donc de s’enliser dans les méandres d’un épilogue trop convenu. Et puis il y a toujours ces échanges vifs et savoureux mettant en exergue la mentalité à la fois rêche et généreuse de ces gens des collines du Kentucky auxquels on finit définitivement par s’attacher. C’est peut-être là que réside toute la magie de l’écriture de Chris Offutt.

     

    Chris Offutt : La Loi Des Collines (Code Of The Hills). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anatole Pons-Reumaux.

    Chris Offutt : Shérif Malgré Lui (The Reluctant Sheriff). Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides.

     

    A lire en écoutant : Heaven Sent de The SteelDrivers. Album : The SteelDrivers. 2008 Rounder Records.

     

  • Frank Bill : Mordre La Poussière.

    IMG_5172.jpegIl y avait bien eu l’adaptation au cinéma de son unique roman, Donnybrook, une histoire féroce de combats clandestins prenant pour cadre une région reculée de l’Indiana, mais depuis 2014, on était sans nouvelle de ce romancier dont le texte était traduit par Antoine Chainas pour trouver sa place dans la Série Noire, de l’époque où Aurélien Masson, grand découvreur de talents un peu décalés, était aux commandes. Hautement recommandé, encore tout dernièrement, par Donald Ray Pollock himself, on ne peut que se féliciter qu’Aurélien Masson, désormais directeur littéraire chez Plon, ait pris l’initiative de publier Mordre La Poussière, second roman de Frank Bill qui rend hommage à son père, un vétéran de la guerre du Viet Nam incorporé dans le corps de Marines. Comme pour les romans et nouvelles  de Donald Ray Pollock, on retrouve chez Frank Bill cette écriture brutale et cinglante qui met en exergue l’Amérique des laissés-pour-compte où l’on croise des vétérans rongés par les traumas de la guerre se réinsérant tant bien que mal dans l’univers âpre du monde ouvrier et de l’usine, tandis que l’on soulage les corps usés avec l’oxycodone qui devient le théâtre de trafics sordides. C’est au sein de ce tableau, plutôt sombre, que se met en place l’intrigue de Mordre La Poussière qui s’articule autour de la personnalité de Miles Knox, rescapé de la guerre du Vietnam, adepte de la musculation intensive sous stéroïde, qui tente de conserver tant bien que mal son emploi à l’usine, en dépit de son tempérament sanguin.

     

    IMG_4664.jpegSon statut d’ancien combattant au Viet-Nam ne lui donnant aucun passe-droit, Miles Knox risque bien de perdre son travail à la suite d’une bagarre devant l’usine avec un collègue voulant l’arnaquer avec une livraison de stéroïdes qu’il différait sans cesse. Il faut dire qu’à 57 ans, le vieux briscard se montre toujours aussi colérique et seule Shelby, une strip-teaseuse au grand coeur, est capable d’apaiser cette nervosité qui le ronge et d’éloigner les fantômes qui l’accompagnent en permanence. Mais la jeune femme doit également protéger son frère Wylie, un individu instable qui vient d’éliminer un couple de dealers d’oxycodone et qui n’a rien trouvé de mieux que de kidnapper sa soeur et de l’emmener dans le refuge de pêche de Miles afin de se soustraire à ses poursuivants. Bien décidé à retrouver celle qu’il aime et dont il est sans nouvelle, Miles  va entamer des recherches erratiques qui vont l’embarquer à la lisière de la folie, au cours d’une longue nuit sans fin. Une situation explosive qui risque bien de dégénérer.

     

    Si le coeur de l’intrigue se déroule sur l’espace d’un jour et d’une nuit tourmentée,  Frank Bill se joue de la temporalité à mesure que l’on plonge dans les délires de Miles Knox  cet ancien Marines hantés par la silhouette fantomatique d’un compagnon d’arme qui semble lui susurrer quelques imprécations obscures qui vont ranimer certains souvenirs du Viet-Nam qu’il aurait préféré garder enfoui à tout jamais. On s’égare ainsi dans les réminiscences d’une mission aux entournures douteuses qui se fragmente dans l’esprit torturé de ce vétéran tandis qu’il se débat entre cauchemar et réalité se conjuguant dans un agrégat de violence, de douleur et même d’horreur rappelant, à certains égards, les errements d’un certain colonel Kurz dans Apocalypse Now. Mais Miles Knox n’est pas le seul individu qui va Mordre La Poussière puisque l’on adopte également le point de vue de Shelby qui se heurte aux exactions de son frère jumeau ainsi que celui de Nathaniel, un ancien policier, devenu armurier qui vient de recueillir son neveu unique témoin de la mort de son père et de sa mère, dealers d’oxycodone, tous exécuté sous ses yeux. C’est donc autour de ces trois personnages que se construit cette intrigue rude, sans fioriture, qui parfois part délibérément en vrille pour retomber sur ses pieds dans ce qui apparaît comme un récit extrêmement bien construit s’inscrivant dans le réalisme sans fard d’individus un peu paumés qui n’attendent pas grand chose d’un rêve américain noyé dans l’alcool, l’oxycodone et les stéroïdes. Au final, on distingue des femmes et des hommes qui font du mieux qu’ils peuvent pour survivre au sein d’un milieu plutôt farouche, mais qui trébuchent parfois au gré d’une routine qui peut se révéler délétère. Reste à savoir qui parmi, Miles, Shelby et Nathaniel, sera capable de se relever dans les ruines d’une journée et d’une nuit cauchemardesque que Frank Bill met un scène dans des environnements rudes que ce soit l’usine, les bars glauques ainsi que cette plantation de marijuana abritant une masure rongée par la vermine où cette cabane de pêcheur dans laquelle Shelby va se confronter aux souvenirs douloureux qui imprègnent son parcours tragique. Tout cela s’enchaine à merveille au rythme d’une construction narrative à la fois intense et habile qui s’agrège dans l’abîme d’une atmosphère poisseuse, chargée de testostérone à l’image de Miles Knox dont la personnalité complexe emprunte quelques traits de caractère au père de Frank Bill des éléments qui lui sont propre à l’instar de cette passion pour la musculation qui fait office d’échappatoire pour ce héros tourmenté dont la force de caractère masque une profonde détresse. Et c’est bien ce qui transparait dans Mordre La Poussière, avec cette dureté et cette violence, jamais gratuites qui imprègne ce texte brutal qui n’est pourtant pas dépourvu de nuance à l’image de cette épilogue qui s’inscrit dans le réalisme sans fard que Frank Bill dépeint avec force de talent qui vous secoue.

     


    Frank Bill : Mordre La Poussière (Back To The Dirt). Editions Plon 2026. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoko Lacour.

    A lire en écoutant : Engine 999 de The Hooters. Album : One  Way Home. 1987 CBS INC.

  • DONALD RAY POLLOCK : KNOCKEMSTIFF, OHIO. ETENDS-LE, RAIDE !

    IMG_4343.jpegLu dans le cadre du festival Libri Mondi broie du noir (30 mai 2026).

     

    C’est encore une fois Philippe Garnier, journaliste, traducteur et immense chantre de la littérature américaine qui nous balançait à la gueule, comme ça, presque l’air de rien, une trouvaille de son cru, à savoir ce légendaire recueil de nouvelles, au titre imprononçable d’un bled perdu de l’Ohio, qui amorçait les débuts tardifs de la carrière de ce romancier hors norme. Donald Ray Pollock débarquait donc ainsi en France, en 2008 avec Knockemstiff publié initialement aux éditions Buchet Chastel avant de paraître en version poche dans la collection Libretto pour faire tout dernièrement l’objet d’une réédition chez Albin Michel en intégrant la collection  Terres d’Amérique  dirigée par Francis Geffard qui a contribué à sa notoriété en publiant son roman emblématique, Le Diable Tout Le Temps ainsi qu’Une Mort Qui En Vaut La Peine, malheureusement un peu plus confidentiel en dépit du fait qu’il m’apparaît comme beaucoup plus abouti. Hormis la préface qu’il a rédigée en 2018, pour  Un Jardin De Sable (Monsieur Toussaint Louverture 2018) d'Earl Thompson dont il est un grand admirateur et qui l’a grandement inspiré, tout comme Flannery O’Connor qu’il cite régulièrement lors des rares entretiens qu’il accorde aux médias, on était un peu sans nouvelle de ce romancier qui se fait bien trop rare et dont on désespère de lire un prochain roman qui se fait désirer. Quoi qu’il en soit, Donald Ray Pollock entame une tournée en France à l’occasion des célébrations du 30ème anniversaire de la collection Terres d’Amérique dont il est devenu l’un des auteurs phares ce qui lui donnera l’occasion de présenter Knockemstiff, Ohio dans sa traduction révisée par Philippe Garnier himself tout en bénéficiant d’une nouvelle inédite, tandis que Le Diable Tout Le Temps est désormais agrémenté d’une préface de Marie Vingtras proclamant sa fascination pour ce texte qui l’a ébranlée. Il faut dire que la fascinante petite musique de Donald Ray Pollock sonne extrêmement juste pour ce qui est de restituer les affres de cette population des USA à la marge qu’il a côtoyée toute sa vie et plus particulièrement lorsqu’il a travaillé durant plus de trois décennies en tant qu’ouvrier dans la puanteur de l’usine de papier de Chillicothe, dans le sud de l'État de l'Ohio, unique vecteur d’emploi de cette région qu’il affectionne toujours autant en dépit  des galères qui ont marqué sa vie que ce soit l’alcool, les divorces et la drogue. Cette fameuse petite musique, vous pouvez en avoir un bel aperçu dans l’adaptation au cinéma de son ouvrage Le Diable Tout Le Temps, où il endosse la fonction de narrateur dans la bande-son en VO avec cette voix légèrement rauque s’agrégeant parfaitement à l’âpreté du texte. Et c'est donc tout cet univers de douleur et de violence que l'on retrouve dans ce sublime recueil rassemblant 19 nouvelles où l’on explore cette région désolée de Knockemstiff, Ohio, avec la certitude qu’il ne sortira rien de bon de ce bled paumé, aujourd’hui complètement abandonné tous, telle une des nombreuses localités fantômes qui jalonnent le pays.

     

    IMG_4347.jpegDu côté de l’Ohio, si vous débarquez du côté de Knockemstiff, comme ce couple californien, on se dira que vous vous êtes sans doute égarés dans cette combe désolée qui vous contraindra à faire demi-tour. Mais pour ne pas perdre votre temps, vous frair comme eux et et prendre quelques photos des pancartes figées par le temps qui ornent le magasin de Maude, unique commerce de ce patelin perdu. Hormis l'employé qui y travaille plus de dix heures par jour, vous croiserez peut-être Jack Lowry, un gars un peu bizarre qui traine également du côté de Dynamite Hole, un endroit infesté de vipères cuivrées, qu'il a attrapées durant tout le cours de l'été. Au Torch Drive In, il ne vaut mieux pas se frotter à Vernon, un brin agressif lorsqu'on le contrarie devant son gamin, tandis que sa femme cuve sur le siège passager de la voiture. Pour boire un verre, il y a le Hap's qui ne sert pas à manger. Wanda, la barmaid, pourra vous fournir quelques gélules d'amphétamine sous le regard de Bobby Lowe et de son pote Frankie Johnson, deux habitués des lieux quand ils ne sont pas trop défoncés. Ils arpentent parfois la région à bord d'une Super Bee, modèle 69 jaune canari et à ce moment-là, il est préférable de vous ranger sur le bord de la route. Les poules des environs ont eu de mauvaises expériences avec ses deux lascars. Et puis lorsque vous quitterez Knockemstiff, vous passerez à nouveau sur le Schott's bridge et apercevrez Todd qui s'est hissé sur la rambarde du pont et qui regarde fixement les flots en attendant je ne sais quoi. Ils sont vraiment cinglés ces gens-là.

     

    donald ray pollock,knockemstiff ohio,éditions albin michel,collection terres d’amérique,blog mon roman noir et bien serré,chronique littéraire,blog littéraire,retour de lecture,parution 2026,littérature américaine,roman noir,lecture 2026D’emblée, il y a cette illustration de David Cain, un plan de Knockemstiff où l’on peut distinguer les différents lieux-dits de la localité ainsi que les endroits où résident certains membres de la communauté qui vont apparaitre dans plusieurs des dix-neuf nouvelles composant ce recueil qui prend pour cadre cette bourgade désolée du midwest où Donald Ray Pollock a passé une grande partie de sa jeunesse. A l’instar de La Vie En Vrai, première histoire de l’ouvrage on ressent comme les réminiscences de l’enfance de l’auteur qui, s’il a forcé le trait, s’inscrit dans un réalisme sans fard qui caractérise une écriture à la fois sobre et puissante. Et c’est un peu ce qui ressort de l’ensemble de toutes ces nouvelles d’où émerge cet attachement viscéral chevillé à cet endroit, cette combe sans issue, dont il est difficile de s’extraire dans ce qui apparaît comme une véritable allégorie pour ses habitants tentant vainement de trouver une échappatoire à leurs conditions sociales mais qui semble  les marquer au fer rouge à l’instar de Sandy, une toxicomane qui s’est fait tatouer Knockemstiff, Ohio sur son cul, à l’encre bleue. Et puis c’est l’absence de tout jugement qui définit l’écriture de Donald Ray Pollock s’employant à demeurer au plus près de ce qu’il a vécu lui-même et de ce que lui a raconté son entourage et qu’il met donc en scène dans cette succession de fictions extrêmement âpres, parfois cruelles, qui ne sont jamais dénuées d’un certain affect même à l’égard des personnages les plus terrifiants à l’exemple de Jack Lowry, un déserteur trouvant refuge dans les collines de Knockemstiff et dont les actes se révèlent aussi abjects que terrifiants. Il n'y a pas de monstre mais des hommes et des femmes aux comportements déviants qui s’abîment dans une logique de violence, d’addictions et parfois même de malchance définissant leur quotidien sordide que l’auteur dépeint de manière à la fois sobre et directe avec parfois cette pointe d’humour, dans ce qui apparaît comme une dimension burlesque où la grimace se définit dans la détresse et la douleur de protagonistes ballotés par des événements qu’ils ne sont pas en mesure de maîtriser. Parce qu’il n’y a pas de faux-semblant, parce qu’il n’y pas de volonté de se complaire dans le registre d’une violence gratuite, l’intégralité des intrigues marqueront le lecteur qui ne pourra se départir du malaise imprégnant l’atmosphère de cette région de Knockemstiff qui s’incarne dans la personnalité délétère de cette galerie de personnages fracassés par les affres de leurs existences respectives, reflet de cette marginalisation de ces trous paumés du midwest dans lesquels on se rend, presque par mégarde, pour prendre quelques clichés des lieux et des gens comme si l’on était en quête de sensation que l’on rapporterait à notre retour dans la civilisation. Et c’est bien de cette fracture, de ce choc des civilisations, dont il est question dans Knockemstiff, Ohio que Donald Ray Pollock décline finalement dans chacune de ses nouvelles s’achevant bien souvent sur petite une note bien acérée, chargée d’une ironie poisseuse ou mordante, parfois aussi fulgurante que l’impact d’une balle de 44 magnum. Gare au choc !

    Et à l’occasion de sa tournée en France, vous pourrez rencontrer Donald Ray Pollock au festival Libri Mondi broie du noir qui se tiendra le samedi 30 mai 2026 à Luri en Corse. Un rendez-vous à ne pas manquer.

     

    Donald Ray Pollock : Knockemstiff, Ohio (Knockemstiff). Editions Albin Michel. Collection Terres d'Amérique 2025. Traduction de Philippe Garnier, révisée en 2025 pour la présente édition.

    A lire en écoutant : Last Train to Clarksville de The Monkees. Album : The a's, The B's & The Monkeys. 2026 Rhino Entertainment Company.

  • Lauren Groff : Les Terres Indomptées. Paradis sur terre

    IMG_4252.jpegDurant sa jeunesse elle séjourne en France pour apprendre la langue puis étudie, dans le cadre de son cursus universitaire, la littérature médiévale ainsi que le vieux français dont certains aspects rejaillissent forcément dans plusieurs ouvrages composant son oeuvre. Mais outre son activité de romancière, Lauren Groff officie comme libraire pour The Lynx Books, une librairie indépendante qu’elle a ouvert en 2024 à Gainsville en Floride, devenant un véritable sanctuaire militant afin de mettre en avant les livres bannis des bibliothèques publiques et scolaires par des comités aussi conservateurs qu’intégristes proliférant comme un véritable fléau dans les différents états du pays en nous rappelant cette période sombre de l’Inquisition qui ne semble plus si lointaine que ça sous cette ère trumpienne. En faisant état de ces deux aspects de sa carrière, il s’agit de relever les éléments majeurs apparaissant dans les différents textes de cette autrice engagée, que ce soit cette langue d’une richesse et d’une saveur incroyable ainsi que ce sentiment de révolte qui s’inscrit dans le parcours de femmes atypiques, en quête d’idéal et d’absolu pour 

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026lesquels elles ne transigeront pas. C’est ainsi que dans le triptyque qu’elle a entamé avec Matrix (Olivier 2023), mettant en scène, de manière romancée, la  lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026trajectoire énigmatique de Marie de France, première poétesse médiévale, Lauren Groff aborde, par le prisme du passé, le sujet terriblement actuel de ce refus de l’asservissement des femmes que l’on retrouvera dans Les Terres Indomptées, un second opus où il est également question du rapport à Dieu et au carcan de la religion se diluant dans le foisonnement redoutable d’une nature farouche, véritable havre de paix à la fois sublime et mortel.

     

    811EF75A-F58A-4882-A431-AC8EE7D7870E.jpegAu XVIIe siècle, dans cette région reculée de la Virginie, par une nuit de pleine lune, c’est quelque chose de bien pire que l’épidémie de petite vérole décimant les habitants du fort, que la jeune fille cherche à fuir en se  faufilant à travers une fente de la palissade. Mais quelle crime a pu commettre Lamentations Meretrix, celle que l’on appelle La Fille, La Souillon ou Zed, du nom du petit singe défunt de sa maîtresse ? Dans sa fuite, afin de de se soustraire à la servitude qui est la sienne, elle va défier la rigueur hivernale qui fige la densité de cette immense forêt obscure dans laquelle elle s’enfonce à mesure de ce qui apparaît comme une errance mystique où les souvenirs remontent à la surface. Et il lui faut survivre dans cet environnement  sauvage, territoire du peuple Piscataway observant ses déambulations tandis qu’elle affronte les tempêtes de glace et autres intempéries qui jalonnent un parcours périlleux se conjuguant au sentiment de liberté jaillissant de la fureur de cette terre indomptée.

     

    lauren groff,les terres indomptées,éditions de l’olivier,roman aventure,littérature américaine,chronique littéraire,librairie the lynx,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,conte mystique,parution 2025,12pour2026,avis de lecture,lecture 2026Il faut avant tout saluer l'admirable travail de Carine Chichereau, traductrice attitrée de Lauren Groff, qui parvient à restituer la folle petite musique de cette écriture où la modernité se conjugue au rythme poétique de l'époque où se déroule le récit et qui définit le style de Shakespeare, en lui conférant ainsi une aura incantatoire, oscillant entre mysticisme exacerbé et folie fiévreuse qui accompagne la trajectoire de cette jeune servante qui va s'émanciper de cet enfermement sociétal à mesure qu'elle progresse dans cet environnement sauvage, Les Terres Indomptées, donnant son titre à ce roman d'une majestueuse fureur. Mais Les Terres Indomptées c'est également cette étincelle de liberté qui anime la personnalité de cette domestique dont on va découvrir, au gré des réminiscences qui surviennent tout au long de son périple, les terribles raisons qui l'ont poussée à fuir ce fort, comme s'il s'agissait d'une renaissance ou d'un retour dans ce qui apparaît comme un paradis jadis perdu devenu à la fois hostile et indocile. Ce sont donc des souvenirs terrifiants qui rythment une intrigue chargée d'une lourde tension à mesure qu'apparait la tragédie qui frappe ses proches que ce soit le souffleur de verre qui l'accompagne durant l'épique traversée traversée de l'Atlantique ou Bess, cette fillette à l'esprit fragile dont elle à la charge et qu'elle prend en affection. Voyage intérieur flamboyant qui s’articule autour des fantômes qui cheminent avec cette jeune fille dont la quête demeure incertaine, ce conte féministe se construit dans la matrice de cette forêt luxuriante et inquiétante que Lauren Groff dépeint de manière magistrale au gré d'un texte flamboyant où les dangers omniprésents d’une nature impavide dictent le rythme des saisons qui s’enchainent dans ce qui apparaît comme une véritable ode mystique. Ainsi, outre la fusion organique qui s’opère avec cette nature omniprésente, il émerge de l’esprit tourmenté de la jeune femme dépouillée de toute identité, une certaine perception de l’existence d'un Dieu s’incarnant dans son indifférence à l’égard des hommes, bien éloigné de l’image asservissante qu’un pasteur dévoyé tentait de lui inculquer. Sans qu’il ne s’agisse d’un pamphlet, bien au contraire, on saisira ainsi l’allégorie propre au climat pesant qui règne sur le pays à l’instar de cette chasse au « wokisme » ainsi que la résurgence des courant religieux radicaux remettant en question la condition des femmes aux Etat-Unis dans ce qui émerge d’une politique globale de discrimination issue de l’administration actuelle qui prend de plus en plus d’essors. Et c’est dans Les Terres Indomptées, dans l'immersion de ce roman à la fureur lyrique, reprenant les codes du genre nature writing, que l’on prend la pleine mesure de cette soif de liberté inaltérable qui va s’immiscer, comme un torrent impétueux, dans la personnalité de cette héroïne du passé, cette femme de peu, qui devient le reflet des luttes féministes qui émaillent l’actualité de notre monde. Un texte qui se distingue dans sa puissance de feu exceptionnelle. 

     

     

    Lauren Groff : Les Terres Indomptées (The Vaster Wilds). Editions de L'Olivier 2025. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau.

    A lire en écoutant : The Same Deep Water As You de The Cure. Album : Disintegration (1989). 2010 Fiction Records Ltd.

     

     

  • ELI CRANOR : A LA CHAINE. L’AILE OU LA CUISSE.

    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineL’intrigue se déroule en Arkansas, terre d'origine de ce romancier qui fait donc partie de ce courant d'écrivains du Dixieland, ces états du sud des Etats-Unis, qui s'inscrivent dans la lignée de David Joy, de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, dignes représentants de cette littérature noire célébrant ces régions rurales méconnues que ce soit du côté des Orzaks ou des Appalaches. Désireuses d'exploiter ce filon âpre, les maisons d'édition font en sorte de mettre en avant toute une multitude de nouveaux auteurs dont le souffle est peut-être un peu moins imposant que leurs illustres modèles à l'instar de Shawn A. Cosby ou tout dernièrement d'Eli Cranor qui publie A La Chaîne, son troisième ouvrage prenant pour cadre une usine de conditionnement de poulet où les travailleurs sont littéralement exploités. Si son premier roman, Don't Know Tough, notamment récompensé du prix Edgard Allan Poe 2023, n'a pas encore été traduit en français, Eli Cranor a bénéficié d'un certain intérêt dans nos contrées francophones avec Chiens Des Orzaks (Sonatine 2025) faisant l'objet d'un engouement tant auprès des critiques que des lecteurs saluant la mise en lumière de ces laissés pour compte qui hantent cette région désolée de l'Arkansas, même si l'on a pu lire quelques réserves quant à la crédibilité de certains aspects du récit. Pur produit de son environnement, cet ancien joueur-entraineur de football américain tant en Floride qu'en Suède, a également enseigné l'anglais pour des jeunes détenus ainsi que pour des enfants en difficulté sociale tout en s'imprégnant des aspérités de ces femmes et de ces hommes de la marge dont il restitue les affres au travers d'intrigues saillantes imprégnées de noirceur qui fleurent bon l'odeur cuivrée du sang mêlée à celle du bourbon frelaté de bas étage. Néanmoins ce sont plutôt des effluves peu ragoutante de poulets au chlore qui imprègnent A La Chaîne, où le romancier se focalise sur les conditions de travail des employés d’une usine de poulet, sur fond de lutte des classes et de discriminations au sein de l’industrie avicole, un acteur économique majeur de l’Etat qui font de Springdale la capitale mondiale de la volaille et dont on va distinguer certains aspects peu reluisants, terrain propice pour une intrigue chargée de noirceur.
     
    eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineParqués dans un immense camp de mobile home situé non loin de Springdale en Arkansas, Gabriela Menchaca et Edwin Saucedo travaillent depuis sept ans dans un chaîne de conditionnement de poulet en tolérant, tant bien que mal cet épouvantable labeur sous-payé. Il faut dire qu’en tant que ressortissant mexicain sans papier valable sur le territoire des Etats-Unis, on ne peut aspirer qu’à ce type d’emplois précaires leur permettant tout de même de mettre un peu d’argent de côté afin de prendre le large. Mais tout bascule lorsque Edwin est renvoyé sans ménagement par Luke Jackson, le directeur de l’usine, qui ne fait valoir aucun motif valable pour justifier ce licenciement brutal. Aux abois financièrement et ne comptant pas en rester là, le jeune ouvrier mexicain, va s’en prendre à son patron ainsi qu’à son épouse prénommée Mimi qui vient de donner naissance à un premier enfant qu’elle élève du mieux qu’elle peut, dans l’immense demeure familiale. Mais s’il compte obtenir justice ainsi qu’un dédommagement à la suite de son renvoi, Edwin va rapidement se rendre compte que les choses ne fonctionnent pas comme il l’avait prévu, jusqu’au moment où les événements vont lui échapper totalement. Dans un enchaînement infernal, les deux couples vont dériver dans une spirale de confrontations tragiques qui vont remettre en question leurs responsabilités ainsi que leur sens moral mis à rude épreuve.

     

    On relèvera tout d’abord la superbe couverture du livre, d’une composition assez similaire à celle ornant son précédent roman, ce qui fait qu’en seulement deux ouvrages, Eli Cranor possède déjà une identité visuelle marquante qui se distingue au milieu des autres publications.  L’autre point qu’il faut relever c’est la capacité du romancier à happer le lecteur au gré d’une intrigue prenante, sans pour autant utiliser les artifices propre à ce type de narration que ce soit les brefs chapitres ou les phrases courtes. Rien de tout cela dans A La Chaîne qui se lira aisément d’une traite tant l’on est absorbé par les enjeux d’un récit sec, dépourvu de fioriture, ce qui n’empêchera pas, une fois le livre posé, de s’interroger  sur certains aspects de l’histoire qui paraissent tout de même tirés par les cheveux à l’instar de l’attitude de Luke Wilson, directeur sociopathe certes, mais qui adopte un comportement étrange par rapport à la situation tragique à laquelle il doit faire face. Il en va de même pour ce qui a trait aux hasards bien trop circonstanciés qui l’amène à s’emparer de l’argent dont il a besoin. Quant à la confrontation finale, elle s’achèvera de manière abrupte afin de faire en sorte que l’on ne s’interroge pas trop longuement sur les aspects logistiques permettant aux protagonistes d’échapper aux éventuelles questions des autorités sur le déroulement des événements. eli cranor,a la chaîne,editions sonatine,blog min roman noir et bien serré,blog littéraire,parution 2026,roman noir,littérature noire,littérature américaineMais il faut bien admettre que dans A La Chaîne, le propos est ailleurs et qu’Eli Cranor distille savamment ce choc des civilisations s’articulant autour de ces deux couples que forment Gabriela et Edwin, deux migrants mexicains aspirant à une vie meilleure, tandis que Mimi et Luke se débattent justement dans ce monde idéal de privilégiés, comme enfermés dans un jeu de convenances hypocrites  et d’ambitions destructrices. A partir de là, le romancier dépeint, plus particulièrement par l’entremise de Gabriela, des conditions de travail effroyables extrêmement marquantes du fait d’un réalisme sans fard permettant de mieux saisir la nature de ce travail à la chaîne cruel et avilissant. Mais tandis que Luke et Edwin s’écharpent au détour de confrontations violentes, on se focalisera davantage sur la personnalité de Mimi, cette jeune mère de famille, évoluant dans un environnement à la Desperate Housewife, qui va s’extirper de ce cadre superficiel pour se confronter à une réalité qu’elle n’avait jamais perçue avant sa rencontre avec Gabriella. On observe ainsi une espèce d’union sacrée entre ces deux femmes, que tout oppose, qui se met en place sans grandiloquence et avec beaucoup de pudeur comme en témoigne un épilogue chargé d’une émotion contenue qui ne manquera pas de vous procurer quelques frissons. Sans qu’il n’en soit d’ailleurs question dans A La Chaîne, iI résulte de cet ensemble, un roman poignant qui résonne puissamment dans d’actualité secouant les Etats-Unis avec ce déploiement des unités ICE semant le trouble à travers tout le pays.

     

    Eli Cranor : A La Chaîne (Broiler). Editions Sonatine 2026. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Emmanuelle Heurtebize.

     

    A lire en écoutant : Ring Of Fire de Johnny Cash. Album : Songwriter. 2024 UMG Recording, Inc.