Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

éditions agullo

  • Damien Igor Delhomme : La Chance Rouge. Le phare.

    Capture d’écran 2026-03-11 à 11.25.18.pngService de presse.

    S'il officie en tant que cadre pour le journal Libération, on trouve sa signature pour quelques chroniques que l’on découvrira dans la rubrique Jeudi Polar du quotidien où il évoque les oeuvres conventionnelles (trop convenues ?) de Camilla Läckberg, de Franck Thilliez et de Jean-Christophe Grangé mais également celles qui font davantage autorité à l'instar de Stephen King et de Colson Whitehead ce qui nous permet d'entrevoir le large spectre d'inspiration dans lequel il a pu puiser pour se lancer dans l'écriture de son premier roman, La Chance Rouge publié auprès des éditions Agullo dont on connait le degré d'exigence en matière de textes de qualité. Mais c’est peut-être aussi la magie dont il est amateur, qui a conduit Damien Igor Delhomme à aborder ce sujet de l’étude scientifique de la manipulation mentale et plus particulièrement du facteur chance en prenant pour décor une ville reculée de la Sibérie aux mains de militaires et de scientifiques oeuvrant pour les autorités politiques de l’URSS en pleine guerre froide. Et si l’on se penche sur la filmographie que le romancier évoque sur les réseaux, il faudra mentionner quelques films cultes Capture d’écran 2026-03-11 à 11.27.09.pngà l’instar de 13 Tzameti du réalisateur géorgien Gela Banluani et de Intacto de l’espagnol Juan Carlos Fresnadillo traitant le thème de la chance dans un registre terrifiant tout comme The ManchurianCapture d’écran 2026-03-11 à 11.29.35.png Candidate (Un Crime Dans la Tête) de John Frankenheimer tout droit inspiré du programme MK Ultra que la CIA a mis en place en 1953 dans l’intention d’identifier les méthodes visant à contrôler et manipuler le comportement et l’esprit humain et que Damien Igor Delhomme mentionne dans son roman où il imagine son corollaire version soviétique qu’il met en scène avec une réalisme effarant dans ce qui apparaît comme un complot d’état. D’ailleurs, à la lecture de La Chance Rouge, on ne peut manquer de mentionner toute la maîtrise narrative rappelant furieusement l’admirable Partie De Chasse, bande dessinée Capture d’écran 2026-03-11 à 11.31.22.pngemblématique d’Enki Bilal et de Pierre Christin abordant également cette période trouble de l’ère Brejnev. Infusant ainsi toute une myriadeCapture d’écran 2026-03-11 à 11.32.25.png de références au gré d’une intrigue passionnante, il sera possible d’évoquer certaines d’entres elles  en allant à la rencontre de Damien Igor Delhomme présent notamment aux Quais Du Polar à Lyon, ce qui est plutôt de bon augure pour un primo romancier  qui a eu l’heur de séduire le comité de sélection du prestigieux festival.

     

    damien igor delhomme,la chance rouge,éditions agullo,parution 2026,littérature noire,thriller fantastique,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,actualité littéraire 2026En 1969, à la lecture d’un article mentionnant les progrès des américains dans le domaine du contrôle mental, Leonid Brejnev, secrétaire général du parti communiste de l’Union  Soviétique, s’est mis en tête de se lancer dans la course. C’est ainsi qu’apparait, 2 ans plus tard, aux confins de la Sibérie, Mayak Severa, véritable ville laboratoire ne figurant sur aucune carte. A la tête de ces expérimentations, il y a le Dr Viktor Petrov, scientifique nouvellement réhabilité par le régime, qui est persuadé que l’on peut maîtriser la chance. Il constitue ainsi une équipe de savants qui vont l’appuyer dans ses démarches tandis que les autorités militaires vont se charger de déplacer par la force le peuple autochtone des evenks qui vont s’intégrer à la communauté des colons pour former ainsi un terreau fertile visant à étudier tout un panel de manipulations visant à contrôler l’esprit de l’ensemble de la population. Parmi tous ces cobayes humains à disposition, il y a les enfants dont le sujet 27, une fillette evenks prénommée Saskia qui semble se distinguer singulièrement en matière de chance en déjouant tous les pronostics. Mais au-delà, de l’aspect révolutionnaire de ces recherches, les militaires se tiennent en embuscade, prêts à prendre le relais afin de faire en sorte que ces projets scientifiques basculent vers une dimension plus belliqueuse dans ce contexte de tension de la guerre froide où la maitrise de la pensée et du comportement devient l’enjeu crucial pour assoir son autorité idéologique. Devenant la proie de ces enjeux ambitieux et révolutionnaires, comment Saskia survivra-t-elle au sein de cet environnement délétère où les ambitions les plus folles semblent dénaturer toute raison gardée ?

     

    On saluera d’emblée l’approche narrative singulière prenant la forme d’un dossier que l’on aurait constitué en puisant dans les archives de ce projet scientifique dont on va découvrir les origines, la mise en oeuvre, ainsi que son apogée et son déclin au fil de circonstances dantesques. On consulte ainsi une multitude de journaux intimes, de rapports, de retranscriptions d’enregistrements issus d’écoutes, de pv de séances qui nous permettent de prendre la mesure des enjeux qui se trament au sein de  Mayak Severa, cette ville laboratoire sibérienne fabriquée de toute pièce et dont l’existence est tenue secrète afin de se livrer en toute quiétude à des expérimentations hors norme. Ainsi Damien Igor Delhomme retranscrit avec une grande habilité les ambitions parfois contradictoires de chacun de protagonistes d’où émerge en permanence cette crainte de déplaire à une chaîne hiérarchique impitoyable des autorités soviétiques. A partir de là, on ressent une tension permanente qui anime ce récit très rythmé et sans aucun temps mort tandis qu’apparaissent les exactions de chacun des personnages ne s’embarrassant d’aucun scrupule pour arriver à leurs fins. Et il faut bien admettre que l’on ne trouvera guère de héros au sein de cette communauté disparate, composée de scientifiques, de militaires, de colons et d’autochtones dont on découvrira l’évolution des interactions sociales au gré des différentes expérimentations parfois terrifiantes qui touchent l’ensemble de la population de cette ville. Dans cette foire cruelle aux expériences scientifiques dévoyées, se dessine peu à peu, les contours d’une dimension surnaturelle inquiétante que le peuple des Evenks semble inclure dans un cadre spirituelle qu’il tente de dissimuler au mieux des oppresseurs russes déterminer à étudier cette chance peu commune dont sont dotés certains individus parmi lesquels figure Saskia, une fillette aux pouvoirs divinatoires hors du commun qui fascine la communauté scientifique persuadée de pouvoir mettre à jour le facteur chance. Tout cela se décline sur un registre extrêmement réaliste, sans jamais abuser de ces pouvoirs paranormaux  qui demeurent extrêmement contenus, en faisant en sorte d’exercer ainsi davantage d’étrangeté dans ce qui apparaît comme une intrigue passionnante s’agrégeant parfaitement au contexte géopolitique de cette époque soviétique de la guerre froide que Damien Igor Delhomme est parvenu à reconstituer avec une redoutable maîtrise tout en développant une galerie de personnages ambivalents qui se révèlent finalement peu recommandables au sein d’un environnement délétère où l’ambition côtoie la terreur. Un roman magistral.

     

    Damien Igor Delhomme : La Chance Rouge. Editions Agullo 2026.

    A lire en écoutant : The Call of The Flow d'Asap Avidan. Album : Unfurl. 2025 Telmavar Records Ltd.

  • OTO OLTVANJI : LE CHAMP DES MEDUSES. LE SCEPTIQUE.

    Capture d’écran 2026-02-19 à 15.20.47.png

    Service de presse.

     

    Si vous consultez le listing des auteurs présents au festival Quais du Polar et que vous décelez la présence isolée d’un auteur des pays de l’Est, il y a de grande chance qu’il soit publié auprès des éditions Agullo célébrant cette année leur dixième anniversaire, ce qui n’a rien d’une évidence dans un monde du livre passablement chahuté où les maisons indépendantes peinent à se faire une place au sein d’une concurrence féroce et parfois destructrice orchestrée par les grands groupes éditoriaux ne laissant guère de place à la diversité. Dans un tel contexte, c’est l’audace, l’amour des beaux textes ainsi que la singularité qui ont permis aux éditions Agullo de se démarquer durant cette décennie en accompagnant au plus près des auteurs qui ont pu émerger dans ce déferlement de fictions toujours plus nombreuses, à l’instar de Valerio Varesi, Frédéric Paulin, Yan Lespoux, Arpád Soltész et Jurica Pavičić qui ont durablement marqué les esprits. Et à l’occasion de cette dixième année débutant en fanfare, c’est à nouveau l’audace et la singularité qui continue de définir le courant éditorial de cette maison iconique nous proposant de découvrir avec La Chance Rouge, un primo-romancier français s’aventurant dans les régions froides de la Sibérie, au plus fort de la guerre froide et sur lequel j’aurais l’occasion de revenir. Tout aussi singulier qu’audacieux, il faut également se pencher sur Le Champ Des Méduses du serbe Oto Oltvanji mettant en scène Le Sceptique, un ancien journaliste devenu détective privé qui officie dans la ville méconnue de Belgrade au gré de tonalités nous rappelant les meilleurs romans de Raymond Chandler afin de nous livrer un panorama assez corrosif de l’ex Yougoslavie. Lui-même journaliste et travaillant à Belgrade, Oto Oltavanji, n’a rien d’un novice en matière d’écriture, puisqu’il a publié son premier roman à l’âge de 16 ans pour ensuite rédiger toute une multitude de nouvelles pour le compte de nombreux magazines tout en traduisant des auteurs anglophones tels que George P. Pelecanos en soulignant ainsi son intérêt pour la littérature noire. 

     

    le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026A Belgrade en 2020, Le Sceptique c’était le nom de la rubrique qu’il rédigeait pour le quotidien de son beau-père avant qu’il n’entame une carrière de détective privé en conservant le surnom qui a fait sa réputation. Et c’est Ales, un ancien camarade de l’armée qui va le solliciter afin de savoir ce qu’il est advenu de son épouse Marijana, dont il est sans nouvelle depuis près de dix ans et que sa fille n’a de cesse de retrouver. Le Sceptique entame donc des investigations qui vont l’entrainer du côté de Rovinj en Croatie où il met en évidence une autre disparition de plus de trente ans, celle de Bisera qui n’est autre que la mère de Marijana. Et comme tout bon sceptique qu’il est, le détective ne croit guère aux coïncidences et déterre peu à peu les secrets entourant un petit groupe de nantis dont les jeux de pouvoir sont devenus de plus en plus délétères en levant ainsi le voile sur des zones d’ombre peu reluisantes de l’ex-Yougoslavie. Et comme si cela ne suffisait pas, Le Sceptique va croiser une bande de braqueurs bien déjantés, pourtant des masques de soudeur, qui se sont mis en tête de le dessouder. 

     

    Il émane du Champ Des Méduses quelques accents dignes des grands romans de Raymond Chandler dans ce qui apparaît comme une intrigue à la fois subtile et chargée de nuances qu’Oto Oltvanji distille avec un soupçon de spleen qui imprègne cette atmosphère de la ville de Belgrade en Serbie mais également celle de ville de Rovinj en Croatie dont on découvre le charme balnéaire en dehors de la saison estivale. Le récit s’articule autour d’une double disparition s’étalant sur plusieurs décennies, ce qui permet de faire émerger quelques éléments peu reluisants de l’ex-Yougoslavie que le romancier met en scène avec une belle ingéniosité nécessitant une attention soutenue pour saisir l’ensemble des investigations du Sceptique qui va croiser une multitude de protagonistes se révélant dans toute leur complexité notamment pour ce qui a trait à ce groupe d’individus nantis fréquentant la station balnéaire de l’Istrie et dont les rapports sociaux seront sources de quelques dissensions que l’enquêteur va mettre à jour peu à peu. Si l’on ignore l’identité du Sceptique, on découvre au gré de ses rencontres quelques éléments de la personnalité de cet ex-journaliste en vue qui a su déterrer quelques scandales pour le compte de son ex-beau-père directeur du grand quotidien de la ville dont il a quitté la rédaction pour devenir détective privé. Collectionneur passionné de vinyle, il peut compter sur un réseau composé notamment de son ex-femme Lana avec laquelle il entretient des liens étroits ainsi que de l’inspectrice Valentina Radenović, surnommée Vanja qui est à la tête de sa « bande », une équipe de policiers qui traque les Masques, un gang de braqueurs sévissant dans la capitale serbe. le champ des méduses,oto oltvanji,éditions agullo,chronique littéraire,blog littéraire,blog mon roman noir et bien serré,parution 2026,roman noir,roman policier,littérature noire,sortie 2026C’est au détour de cette intrigue parallèle que l’on va découvrir certains aspects méconnus de la ville de Belgrade, dont les « blocks », ces bâtiments issus de l’architecture brutaliste composant le quartier de la Nouvelle Belgrade qui va devenir le théâtre d’une confrontation intense avec des malfrats déterminés que le Sceptique va affronter à son corps défendant. Il faut bien dire que le personnage n’a rien d’un héros intrépide et s’inscrit davantage dans une logique de réflexions et de contacts qui ne l’empêcheront pas de se confronter aux dangers que le romancier met en scène avec un certain sens du réalisme qui n’enlève rien à la tension émergeant d’un texte tout en intelligence et en habilité. Ainsi, on ne peut qu’espérer que Le Champ Des Méduses ne soit que le début d’une série à venir mettant en valeur une Serbie méconnue, ne s’inscrivant aucunement dans une démarche de guide touristique ou de récit régionaliste, pour mettre en lumière les travers d’un pays énigmatique que l'on se réjouit de découvrir par l’entremise du Sceptique, personnage au charme indéniable et à la personnalité complexe dont il nous tarde d’en savoir plus. A noter qu’Oto Oltvanji sera présent en France à l’occasion notamment du festival Quais du Polar à Lyon.

     

    Oto Oltvanji : Le Champ Des Méduses (Polje Medusa). Aditions Agullo 2026. Traduit du serbe par Puntić-Lew.


    A lire en écoutant : Things Behind The Sun de Nick Drake. Album: Pink Moon. 1972 Island Records.

  • Frédéric Paulin : Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière. Samedi soir à Beyrouth.

    frédéric paulin,que s’obscurcissent les soleil et la terre,éditions agullo

    Service de presse.

    On ne sait plus trop quoi dire à son sujet, tant l'on a décliné de superlatifs élogieux pour encenser cette seconde trilogie trouvant sa conclusion dans la fusion des couvertures des deux précédents ouvrages où la sublime mosaïque orientale se décline désormais sur la palette des trois couleurs du drapeau du Liban tandis que le silhouette emblématique du cèdre s'imprègne d'une teinte sanguinolente lourde de sens. Avec Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière, Frédéric Paulin achève donc de manière magistrale, cette fresque de la guerre civile du Liban qu'il entamait il y a de cela une année avec Nul Autre Ennemi Que Mon Frère (Agullo 2024) s'articulant autour des origines de ce conflit fratricide tandis que l'on en découvrait toute son ampleur dans Rares Ceux Qui Echappèrent A La Guerre (Agullo 2025) où les attentats et les prises d'otage se succèdent en prenant une dimension internationale. Pour les frileux qui n'oseraient aborder cet ensemble de textes magistrales, tant pour des raison pécuniaires que pour des motifs plus abscons de thèmes obscurs et peu compréhensibles, on signalera tout d'abord que le premier volume est désormais disponible en version poche chez Folio policier et que loin d'être ardue, Frédéric Paulin déploie une intrigue solide où les faits historiques s'entremêlent à une fiction dynamique qui nous éclaire d'une manière à la fois sobre et convaincante sur les entournures d'un conflit aux ramifications complexes. Ainsi, au terme de Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière, on prendra la mesure des différents enjeux qui animent l'ensemble de cette région du Moyen-Orient et des conflits qui perdurent en s'inscrivant désormais dans la terrible actualité d'une autre guerre qui déciment les populations. Autant dire que la trilogie libanaise de Frédéric Paulin a valeur de document dans ce qui apparaît comme une guerre civile où seule l'amertume subsiste en résonnant comme une tragique défaite s'inscrivant dans le parcours de chacun des personnages d'un récit éblouissant.

     

    frédéric paulin,que s’obscurcissent les soleil et la terre,éditions agulloA la fin de l'année 1986, ce sont les attentats ravageant Paris qui rythment la vie du commissaire Nicolas Caillaux et de sa femme la juge d'instruction Sandra Gagliaco qui découvrent peu à peu que s'il faut retrouver rapidement les coupables pour calmer l'opinion publique, c'est désormais la raison d'état qui prévaudra sur la vérité en privilégiant l'improbable piste Abdallah afin de ménager les susceptibilités du gouvernement iranien se livrant désormais à une guerre ouverte des ambassades à laquelle la France ne compte pas céder. De son côté, le député Michel Nada ä fort à faire dans les négociations obscures pour la libération des otages français détenus depuis plusieurs années au Liban alors que Chirac et Mitterand se livrent à une course cynique pour s'en attribuer le mérite en vue des élections présidentielles de 1988. A Beyrouth, l'ancien attaché d'ambassade Philippe Kellermann constate avec amertume que la guerre reprend de plus belle avec des luttes fratricides au sein des milices chrétiennes mais également au sein des factions chiites conduisant à la formation de deux gouvernements que tout oppose. De toute manière pour Kellerman, seul compte le devenir de Zia, cette femme Chiite affiliée au Hezbollah, qui l'ensorcelle. Il n'y a donc plus d'avenir dans ce pays à feu et à sang où Dixneuf, ancien agent des service secrets, va régler ses comptes en comptant sur l'appui d'un allié inattendu. Il n’est d’ailleurs pas le seul à vouloir en finir avec toute cette folie dans une ultime déflagration de violence destructrice.

     

    Immanquablement, au terme de cette série de trois romans aux titres évocateurs, se pose la question de savoir sur quel sujet Frédéric Paulin va-t-il se pencher et sur sa capacité à faire aussi bien, si ce n'est mieux que la trilogie Benlazar et cette trilogie libanaise s'achevant dans ce qui apparaît comme un récit magistral qui vous coupe le souffle. Il faut dire que l'on a accompagné durant une année cette galerie de personnages déchirés par les événements tragiques de ce conflit qui marquent leurs vies respectives et auxquels l'on s'est attaché en dépit de cette vertigineuse perte de repère les entraînant, pour la plupart d'entre eux, dans une spirale de violence incontrôlable. Avec Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière, on découvre donc les enjeux politiques autour des otages français détenus au Liban ainsi que les soubassements de  cette guerre des ambassades entre la France et l'Iran en lien avec l'affaire Wahid Gordji mettant en perspective les entrelacs d'un pouvoir judiciaire malmené par la raison d'état qui s'invite au sein d'une procédure complexe visant ä faire la lumière sur les véritables commanditaires de la série d'attentats à Paris, dont celui de la rue de Rennes, durant la période entre 1985 et 1986. Et c'est autour de chacun de ses personnages fictifs, qu'il soit juge, policier, diplomate ou membre des milices libanaises, que Frédéric Paulin projette ce contexte historique dans ce qui apparaît comme un agrégat vertigineux de réalité et de fiction nous permettant de saisir toute la complexité des enjeux géopolitique de cette guerre du Liban dont il nous livre toutes les bassesses en compromissions au terme d'une intrigue extrêmement sombre, chargée d'amertume. Mais l'autre enjeu de Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière, consiste bien évidemment à connaitre le devenir de ces individus marquants et tourmentés que sont la juge Sandra Gagliaco et son compagnon le commissaire Nicolas Caillaux, l'attaché d'ambassade Phillipe Kellermann, le commandant Dixneuf, la milicienne chiite Zia al-Faqîh et son chef Abdul Rasool al-Amine ainsi que le député Michel Nada dont les destinées se fracassent dans un entrelacs de confrontations saisissantes. Tout cela se décline au gré d'un texte à la fois sobre et rythmé permettant de digérer la chaos de cette guerre du Liban que Frédéric Paulin restitue à la hauteur de ces femmes et de ces hommes qui nous marqueront à tout jamais. Un roman prodigieux.

     

    Frédéric Paulin : Que S'Obscurcissent Le Soleil Et La Lumière. Editions Agullo 2025.

    A lire en écoutant : Samedi soir à Beyrouth de Bernard Lavillier. Album : Samedi soir à Beyrouth. 2008 Barclay.

  • MICHALIS MAKROPOULOS : L'ARBRE DE JUDAS. TRAHISON.

    l'arbre de judas,michalis makropoulos,éditions agullo

    Service de presse.

     

    Quand on parle de littérature noire du côté de la Grèce, on pense immédiatement à Petros Markaris qui a écrit une quinzaine de romans mettant en scène le commissaire Kostas Charitos officiant du côté d'Athènes et qui avait marqué les esprits notamment avec Le Che S'Est Suicidé (Seuil 2007) et Liquidation à la grecque (Seuil 2012) où il est question de cette crise financière dramatique de 2008 entrainant le pays dans une récession douloureuse de plusieurs années. Avec Makis Malafékas, on reste dans la chaleur de la capitale en accompagnant le romancier Mikhalis Krokos qui évolue dans une atmosphère fiévreuse en côtoyant le monde de la culture mais également du tourisme que ce soit Dans Les Règles De L'Art (Asphalte 2022) pour l'un et Un Autre Eté Grec (Asphalte 2024) pour le second. Partageant sa vie entre la Suisse et La Grèce, Nicolas Verdan se lance également dans l'écriture de deux romans policiers où il est question de migration que ce soit avec Le Mur Grec (Atalante/Fusion 2022) et La Récolte des Enfants (Atalante/Fusion 2023) où l'on part à la rencontre d’Evangelos Moutzouris, un vieil agent des services secrets que l'on côtoie également du côté d'Athènes, mais également dans la région montagneuse et enneigée de l'Epire non loin de la frontière de l'Albanie et théâtre de tous les trafics. On reste dans cet espace accidenté et hivernal avec L'Arbre De Judas, bref roman noir de Michalis Makropoulos, auteur d'une vingtaine d'ouvrages, qui intégrait la collection Court de la maison d'éditions Agullo en 2023 avec Eau Noir, une dystopie mélancolique toute aussi courte se déroulant déjà dans ce cadre rural de l'Epire-Macédoine et où il est question d'un impact environnemental destructeur qui se décline autour d'un amour filial à la fois inconditionnel et rayonnant. On retrouve d'ailleurs dans L'Arbre De Judas, ce contexte mélancolique au gré du parcours d'un homme abimé par une vie qui l'a guère épargné.

     

    l'arbre de judas,michalis makropoulos,éditions agulloSa femme l'ayant trompé avec son associé, Ilias a tout perdu à Athènes que ce soit son affaire mais également sa place au sein du foyer familial. Et lorsque l'on a cinquante-trois ans, il n'est pas facile de refaire sa vie en Grèce, ce qui le contraint à retourner dans son village natal de Delvinaki qui se situe à proximité de la frontière avec l'Albanie. Démuni, il loge donc chez sa mère, une femme âgée qui peine à joindre les deux bouts et qui se soucie de son fils qui peine à rebondir en s'éloignant même de ses deux filles avec qui il n'a plus que des contacts téléphonique et épistolaires. Ilias promène donc son lot de désillusions au gré de ses promenades solitaires en parcourant cette contrée montagneuse de l'Epire où l'on retrouve le corps sans vie d'une jeune femme sauvagement mutilée que l'on a abandonné non loin de la route au bord de laquelle il a aperçu deux hommes du village qu'il connaît bien et dont l'un semblait sous le coup de l'émotion.  Se peut-il qu'il s'agisse des meurtriers ? Ilias va bien tenter de faire la lumière sur cette affaire. Mais il va devoir faire face à l'hostilité de certains villageois et composer avec l'amitié qui se conjugue parfois avec la trahison.  

     

    L'Arbre De Judas, à la branche duquel ce disciple de Jésus Christ se serait pendu après l'avoir trahi, donne également son nom à ce roman qui s'articule autour de cet arbre au pied duquel les comptes se règlent non loin de ce village perdu de l'Epire, théâtre d'une succession d'événements tragiques qui vont bouleverser le cours tranquille d'une communauté qui s'assoupit dans la langueur du froid hivernal.  Et autant vous prévenir que le dernier tiers de l'intrigue ne va pas du tout prendre la direction à laquelle l'on peut s'attendre et se révéler extrêmement singulier sans pour autant s'inscrire dans un de ces rebondissements fracassants qui balaierait tout sur son passage. Et si l'on est bien évidemment surpris par la tournure des choses, il faut admettre que Michalis Makropoulos nous donne à réfléchir quant à la posture d'un homme qui perd pied au sein d'un environnement social dans lequel il ne trouve plus sa place. Avec moins de 130 pages, le texte est court mais n'en demeure pas moins extrêmement dense en se déclinant sur un rythme tout en retenue qui s'agrège à cette ambiance rurale maussade, reflet de la désillusion d'Ilias qui s'y est retiré. Et c'est autour de la personnalité de ce cinquantenaire en bout de course, complètement démuni, que se construit l'intrigue où l'on observe les retrouvailles avec Kostas Mendis son ami d'enfance devenu commandant de police, qui fait preuve d'une solidarité sans faille, tandis que Yannogassis, malgré son âge avancé, incarne cette hostilité sourde du contrebandier cruel qui sévit dans ce périmètre de la frontière avec tous les trafics et la corruption qui en découlent. A partir de là, se met en place une intrigue sombre autour du meurtre d'une jeune femme bouleversant Ilias qui sort de sa torpeur afin de se pencher sur ce crime avec la maladresse d'un homme qui n'a rien d'un enquêteur mais qui n'est pas dépourvu de certitudes. Tout cela se décline dans une ambiance à la fois pesante et poétique que Michalis Makropoulos décline avec une simplicité qui se conjugue avec la virtuosité d'un retournement de situation remettant en cause toutes nos certitudes pour faire de L'Arbre De Judas un roman véritablement marquant, aussi bref soit-il.

     

     

    Michalis Makropoulos : L'Arbre De Judas. Agullo Court 2025. Traduit du grec par Clara Nizzoli.

    A lire en écoutant : To The Moon And Back de Gabriels. Album : Angels & Queens – Part II. 2023 Gabriels LLC.

  • Petra Klabouchová : Près Du Mur Nord. Opération Kamen.

    petra klabouchová,près du mur nord,éditions agulloService de presse.

     

    Avec Timothée Demeillers on découvrait dans son dernier roman, Le Tumulte Et L'Oubli (Asphalte 2024), une part sombre de la République Tchèque, et plus particulièrement de la région des Sudètes, terre de ses aïeux, subissant des bouleversements qui marqueront les différentes communautés composant le tissu social de ce territoire sujet à une succession d'événements marquants en lien avec la seconde guerre mondiale, mais également en rapport avec le joug du régime communiste qui s'abat sur la population. De cette époque terrible, émerge également quelques réminiscences comme cette affiche du film L'Aveu inspiré du roman d'Artur London et réalisé par Costa-Gravas évoquant les heures sombres des purges staliniennes frappant le pays ainsi que ces images figurant dans la BD Partie De Chasse (Dargaud 1983) de Pierre Christin et Enki Bilal où l'on voit ces dirigeants, dont une femme d'ailleurs, désavoués et incarcérés dans les geôles obscures du parti. On pourrait citer bien d'autre œuvres évoquant certains aspects tragiques de cette période que ce soit le Coup de Prague, le Procès de Prague ou le fameux Printemps de petra klabouchová,près du mur nord,éditions agulloPrague qui a inspiré Milan Kundera. Il n'en demeure pas moins que les événements tombent dans l'oubli ou demeurent méconnus à l'instar de cette opération Kamen des services de renseignement de la petra klabouchová,près du mur nord,éditions agulloRépublique tchécoslovaque qui ont mis en place de faux passages frontaliers afin d'intercepter les femmes et les hommes qui tentaient de passer à l'Ouest durant la guerre froide. C'est autour de ce thème que s'est penché la romancière Petra Klabouchová, considérée comme la nouvelle voix du polar tchèque, en se focalisant également sur le sort réservé aux femmes incarcérées et exécutées dans l'enceinte de la prison de Pankrác et dont les corps ont été ensevelis dans des fosses communes du cimetière de Dáblice, Près Du Mur Nord, enceinte qui donne son titre à ce roman aux allures de thriller gothique s'inspirant du témoignage réel de ces prisonnières politiques.  

     

    petra klabouchová,près du mur nord,éditions agulloSi les faits remontent à plus d'une cinquantaine d'année, l'Homme au cœur troué n'a rien oublié de ces opposants politiques dont les corps furent jetés dans des fosses communes du cimetière de Dáblice, au nord de Prague. On parle de centaines d'hommes mais également de femmes, d'enfants et même de nourrissons enterrés à la va-vite dans ce qui apparaît comme une décharge. Et quand bien même le registre du cimetière aurait mystérieusement disparu dans un incendie l'Homme au cœur troué est capable de se remémorer toutes les circonstances de cette purge du gouvernement communiste qui a effacé toute trace de leur existence en privant ainsi les familles d'un lieu de recueillement. Il a même constitué six dossiers concernant les bourreaux impunis afin de faire justice lui-même en les éliminant un par un. De son côté, La Soignante des Mourants s'occupe des patients d'une maison de retraite et observe des phénomènes étranges au sein de l'établissement qui convergent tous vers une vielle femme grabataire dont la raison s'est disloquée mais qui semble pourtant tourmentée par de terribles souvenirs.

     

    On les appelle les puits. Situés Près Du Mur Nord du cimetière de Dáblice à Prague, ce sont des fosses où l'on a entassé, sur quatre niveaux, quarante caisses en bois faisant office de cercueil contenant parfois les restes de plusieurs défunts. Un endroit isolé, où les tombes anonymes sont signalées aujourd'hui par quelques stèles, témoignages des exactions du passé, mais qui autrefois ressemblait davantage à un dépotoir où les nazis y enfouissaient leurs victimes avant que les communistes n'en fassent de même avec les opposants au régime en empêchant ainsi les proches de pouvoir se recueillir. Une certaine idée de la double peine. C'est à partir de ce lieu, autrefois interdit au public, et notamment de la rencontre avec l'un des derniers témoins de cette effroyable époque, que Petra Klabouchová met en place une intrigue s'inspirant des mémoires de détenues politiques de la prison de Pankrác incarcérées durant les années cinquante dans ce qui s'apparente à un enfer carcéral où les femmes enceintes mettaient au monde leurs enfants sans aucune assistance médicale, sous le regard impavide de gardiens sadiques. Près Du Mur Nord s’articule autour des parcours parallèles de L’Homme au coeur troué et de La Soignante des mourants dont l’un des enjeux consiste à déterminer ce qui peut bien les réunir dans le contexte d’un récit qui prend l’allure d’une démarche vengeresse dépourvue de toute fureur d’où rejaillit même une certaine forme de désenchantement et de désespoir. Cette vengeance s'inscrit dans les cinq dossiers noirs que L'Homme au coeur troué a constitué pour définir les parcours de bourreaux et des victimes et dont on prend connaissance au fil de la narration en nous permettant d'avoir une vision exhaustive des conditions carcérales des femmes détenues à Pankrac mais également de cette opération Kamen destinée à soutirer des renseignements pour mettre à jour toutes les filières permettant aux opposants de s'enfuir du pays. On découvre également ce qu'il advient des proches et plus particulièrement des enfants dont certains ne survivront pas tandis que d'autres deviendront des Enfants du Régime, dissimulant sous cette appellation un processus illégal d'adoption. Malgré les crimes qu'il commet L'Homme au coeur troué n'en demeure pas moins un individu ordinaire qui se fond dans son environnement afin de s'approcher des bourreaux de l'époque qu'il élimine un à un en faisant en sorte que tout cela apparaisse comme un accident, ce qui est assez aisé au vu de l'âge avancé de ces individus. Pour ce qui est de La Soignante des mourants, on appréciera cette atmosphère aux entournures fantastiques imprégnant cette maison de retraite dans laquelle elle officie. Là aussi, se dévoile peu à peu les contours de la personnalité de cette infirmière s'occupant avec une certaine bienveillance de ses pensionnaires dont cette veille femme grabataire victime de phénomènes aux apparences paranormales. Tout cela se met en place au fil d'une narration finement élaborée reprenant parfois certains codes du thriller sans jamais en abuser pour faire rejaillir une tension chargée d'émotions qui émerge d'un texte extrêmement sobre qui ne fait qu'accentuer cette indignation et ce chagrin qui ne manqueront pas de saisir le lecteur qui s'aventurera Près Du Mur Nord, récit aussi trouble que poignant qui devient essentiel pour saisir les aspects sombres de l'histoire tumultueuse de la République tchèque.

     

    Petra Klabouchová : Près Du Mur Nord (U Serverni Zdi). Editions Agullo 2025. Traduit du tchèque par Barbara Faure.


    A lire en écoutant : Dreams Made Flesh de This Morta Coil. Album : It'll End In Tears. 2011 4AD Ltd.