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Suisse

  • NIKOS NIKOLOPOULOS : ET ATHENE BRULAIT. NEIGE DE CENDRES.

    IMG_5063.jpegParfois il faut y mettre un peu du sien lorsque l’on est romancier et que l’on veut capter le lectorat, ce d’autant plus lorsque l’on s’inscrit dans un domaine spécifique, à l’instar du polar grec qui se décline désormais dans ce qui apparait comme une série. C’est ainsi que Nicolas Verdan a endossé le pseudonyme de Nikos Nikolopoulos, du nom de famille de sa grand-mère maternelle, pour la publication de Et Athènes Brûlait, troisième opus mettant en scène Evangelos Moutzouris, un ancien agent des services de renseignements grecs que l’on découvrait dans Le Mur Grec, initialement publié en 2015 chez la maison d’éditions suisse Bernard Campiche, avant d’être réédité en France auprès de l’Atalante, dans la défunte collection Fusion qui nous proposait également La Récolte Des Enfants, (L’Atalante 2022) second volume des pérégrination de cet enquêteur oscillant entre la Suisse et la Grèce, tout comme son auteur également journaliste indépendant. On relèvera que les deux premiers romans sont disponibles dans la  version poche chez J’ai Lu, tandis qu’à l’occasion de la parution de ce nouveau roman noir, Nikos Nikolopoulos intègre désormais la collection noire Noire des éditions de L’Aube.  Grand amateur de littérature noire et collectionneur à ses heures des classiques du genre, on trouve dans les textes du romancier helvéto-grec cette dimension sociale qui alimente des intrigues s’employant à mettre en lumière les dérives écologiques d’un pays qui s’enlise dans le marasme d’une coopération aux conséquences désastreuses, thème central de Et Athènes Brûlait, un récit sombre, à la fois bref et solide.

     

    IMG_4669.jpegIl n’y a pas de répit du coté d’Athènes avec ces incendies qui perdurent au mois de septembre en enveloppant la capital d’une épaisse brume acre dans laquelle les habitants étouffent.  Et du côté de la mer ce n’est guère mieux puisque l’extension du port de Pyrée, au profit d’un consortium chinois, génère des boues toxiques que l’on déverse au large, a détriment de la faune marine. C’est pour toutes ces raisons que Popi, jeune agente du Renseignement, refuse même l’idée d’avoir un enfant avec celui qui partage sa vie. Pour un peu, elle aurait même une certaine sympathie pour le militant écologiste sur lequel elle doit enquêter et qui menace de s’en prendre à Starkos, le ministre de l’Environnement également instigateur de ce projet désastreux. Mais outre le dilemme moral qui la taraude, Popi se demande ce que vient faire dans l’équation, cet ancien collègue, Evangelos Moutzouris, qui semble détenir quelques informations compromettantes au sujet de cet édile politique dont les risques d’attentat se précisent.

     

    Du chapitre dix au chapitre zéro, Et Athènes Brûlait s’égrène comme un compte à rebours autour duquel Nikos Nikolopulos décline un tableau extrêmement sombre et pessimiste de la ville d’Athènes et de ses environs, dont la localité d’Eleusis, qui, au-delà de ses sites archéologiques, est devenue un pôle des activités industrielles, portuaires et commerciales du pays, sacrifiée sur l’autel du profit et de la corruption qui en découlent. C’est donc autour de ce sujet sensible que le romancier construit son intrigue qui s’articule essentiellement autour de Popi, jeune femme aussi énergique que désespérée, menant ses investigations auprès d’un groupuscule extrémiste de militants écologistes menaçant de s’en prendre à celui qu’ils jugent responsable de dérives qui ravagent la Grèce, que ce soit les incendies mais également la pollution marine émanant de cette emprise d’entrepreneurs chinois investissant dans un redimensionnement du port à leur seul profit. Au fil de l’intrigue, Evangelos Moutzouris, apparait de manière plutôt succincte en incarnant les reliquats du passé sombre de la dictature des colonels qui recevait le soutien des Etats-Unis. D’une époque à l’autre, Nikos Nikolopoulos souligne donc cette espèce d’ingérence de pays tiers n’hésitant pas à exploiter les ressources du pays au détriment des habitants malmenés par des autorités corrompues. A partir de ce constat amère qui émane de l’intrigue, on perçoit l’indignation et la révolte de certains individus prêts à faire usage de la violence pour faire en sorte de mettre fin cette surexploitation outrancière et démesurée. Ainsi, sous ce voile de fumée des incendies  qui les encerclent, les villes d’Athènes et d’Eleusis apparaissent comme sclérosées par une pollution infernale dans laquelle évolue les différents protagonistes d’une intrigue aussi lucide que pessimiste et dont l’enjeu prenant consiste à savoir si Popi parviendra à déjouer ce projet d’attentat sur lequel elle enquête. Malgré ses tonalités inquiétantes, Nikos Nikolopoulos s’ingénie également à mettre en scène ces petits instants du quotidien d’une communauté résiliante qui viennent quelque peu soulager cette atmosphère terrifiante qui imprègne le texte, ce d’autant plus avec cette mouvance d’une police corrompue qui vient s’en prendre aux migrants, devenant les boucs émissaires  de tous les maux qui frappent le pays. Tout cela s’achève sur un épilogue où les regrets s’agrègent à une faible note d’espoir entre un passé révolu que Nikos Nikolopoulos met en exergue et un avenir incertain qui s’inscrit dans un changement de paradigmes qui demeure encore au stade d’une dramatique utopie, à l’image de cette Voie sacrée disparue sous le bitume, incarnation explicite d’un monde perdu qui n’aspire qu’à renaitre de ses cendres.

     

    Nikos Nikolopoulos : Et Athènes Brûlait. Editions de L’Aube Noire 2026.

    A lire en écoutant : A Strock of Luck de Garbage. Album : Garbage. 2015 Garbage Unlimited, LLC.

  • NINA PELLEGRINO : CHARLOOSE. LE BATEAU IVRE.

    nina pellegrino,charloose,editions cousu moucheService de presse.

    Pas bien certain qu’il s’agisse d’un roman noir ce qui importe finalement assez peu pour ce premier roman inclassable d’une jeune valaisanne qui semble déjà trimbaler un parcours de vie intense dont elle a eu le bon goût d’en restituer certains aspects non pas dans une énième autofiction, ce qui nous changera, mais dans ce qui apparaît comme l'éblouissante fiction d’un voyage de dingue et de paumé comme le dit si justement Hubert-Félix Thiéfaine qui s’est d’ailleurs invité dans l’une des épigraphes de l’ouvrage. Née en 1998 à Sion, Nina Pellegrino nous livre donc Charloose, contraction de la loose de ce duo improbable que forment cet homme et cette femme, tous deux patients d’un hôpital psychiatrique genevois, et de Charleville où ils s'y rendent à pied afin de découvrir la ville natale de Rimbaud qui y est enterré. Et pour les esprits chagrins jugeant ce point de départ quelque peu fantaisiste, la romancière se confiait auprès des journalistes en expliquant qu’elle s’inspirait de son propre vécu et notamment de ses troubles alimentaires, de ses addictions, de ses séjours en hôpital psychiatrique et de son obsession pour le poète maudit qui l’ont poussée à se rendre à pied sur sa tombe. Autant dire que Nina Pellegrino, ayant déjà exercé mille et un boulots, fait figure de baroudeuse qui en connaît un rayon sur la loose en abordant de manière frontale et sans fard des thèmes comme les troubles psychiatriques, l’alcoolisme, les dérives suicidaires dont elle soulève le couvercle de merde, comme elle le dit si bien, pour nous projeter dans ce superbe périple complètement déjanté au gré d’un texte parfois très drôle, ponctué d’envolées poétiques d’une force brutale et de scènes à la beauté singulière tandis que l’on parcourt ces friches industrielles de la Lorraine en quête de cette figure légendaire de la littérature que Nina Pellegrino démystifie avec aplomb.      

     

    nina pellegrino,charloose,editions cousu moucheEn Suisse, à l’hôpital psychiatrique, il suffit de contempler une boule à neige avec la mention « Ardenne » gravée sur le socle pour définir la destination de cette randonnée thérapeutique qui lui permettra de surmonter son addiction à l’alcool. Avec Bertha, sa camarade d’infortune souffrant de troubles alimentaires, ils se rendront donc à Charleville parce qu’elle vénère le poète Arthur Rimbaud dont elle veut découvrir la ville, le fleuve et bien évidemment la sépulture où elle pourra se recueillir. Ils ont assez de médocs pour deux mois et sont donc parés pour l’aventure. Mais quand on est dans la déprime, c’est toujours difficile de marcher droit. Et voilà nos deux loosers embarqués dans un périple fait de détours chaotiques et de rencontres improbables tandis qu’ils progressent tant bien que mal dans cette région du Grand Est de la France où s’élèvent, telles des cathédrales, les immenses silhouettes décharnées de ces usines désaffectées. Mais à force de détours, c’est bientôt la déche, ce d’autant plus que les thérapeutes mécontents ont fait savoir qu’ils ne s’associaient plus à cette démarche foireuse. Alors que peut-on faire dans les Ardennes quand on est deux expats suisses en rade et bientôt sans le sou ? 

     

    On dira de Charloose qu’il s’agit d’une fiction de voyage, une sorte d’Usage Du Monde sous Temesta en compagnie de deux paumés auxquels on s’attache incontestablement sans pour autant tomber dans un registre émotionnel lourdingue pour ce qui a trait aux difficultés qu’ils doivent surmonter que ce soit l’alcoolisme du narrateur dont on ignorera tout de l’identité et l’anorexie de Bertha « sa petite fée déglinguée » qui l’accompagne dans ce périple improbable. Il faut dire que l'on se laisse emporter dans le rythme de cette écriture saillante, au gré des réflexions d'un narrateur remettant en question chaque instant de ce voyage chaotique, que ce soit la mythologie construite autour de la personnalité de Rimbaud, les affres d'un sevrage qui va prendre l'eau de toute part ainsi que les étapes dans des bleds perdus au charme incertain. Le tout est entrecoupé de ces engueulades mémorables avec Bertha s'accommodant tant bien que mal des galères qui surviennent sur un chemin fait de détours surprenants et de rencontres d'hommes et de femmes aux profils ordinaires mais d'où émerge cette lueur d'une amitié qui se conjugue parfois dans des instants à la fois simples et déconcertants que Nina Pellegrino sublime dans l'âpreté de ces élans poétiques nous rappelant, à certains égards, les poèmes de William Carlos Williams bien éloigné du lyrisme d'un poète comme Rimbaud. Et c'est bien ce dont il est question en côtoyant ce couple bancal que forme le narrateur et sa camarade d'infortune en mettant à mal les illusions et les idoles qui jalonnent leur existence respective, sans jamais s'épargner ou s'apitoyer sur leur sort et sans pour autant se morfondre dans un désespoir latent, bien au contraire, puisque l'optimisme réside peut-être dans la tôle de ce van décati, incarnation de la source d'un devenir chargé d'espérance. Ainsi, Charloose se révèle donc être l’intense  déflagration d’un style inclassable mettant en évidence la superbe nouvelle voix de Nina Pellegrino, une romancière qui s'inscrit, avec ses tonalités décalées, dans le sillage d'un certain Joseph Incardona à qui elle n'a rien à envier.  

     

    Nina Pellegrino : Charloose. Editions Cousu Mouche 2025.

    A lire en écoutant : Aucun express d’Alain Bashung. Album : Fantaisie Militaire. 2014 Barclay.

  • MICHAEL PERRUCHOUD : LA FIN DU WEEK-END. MEURTRE A DOMICILE.

    michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okama

    Service de presse.

    A la fin de la période estivale, la rentrée littéraire se fait également sentir en Suisse, plus particulièrement du côté de la ville de Morges accueillant annuellement, lors de chaque premier week-end de septembre, le festival Le Livre Sur Les Quais, se déroulant, comme son nom le laisse présager, sur les bords du lac Léman, ceci pour le plus grand bonheur de la multitude d’auteurs invités qui apprécient le cadre, tout comme le public d’ailleurs, toujours présent en grand nombre à l’occasion de cet événement majeur de la littérature helvétique. A l’occasion de ce grand raout rassemblant les romanciers érigés au rang de stars côtoyant des auteurs au statut plus confidentiel, on notera l’effort consenti pour mettre en valeur un certain nombre d’auteurs romands, d’outre-Sarine et du Tessin afin de célébrer le multilinguisme propre au pays même si le dialecte romanche ne semblait pas être représenté. On pouvait donc croiser Emmanuel Carrère, Joseph Incardona, Giuliano da Empoli, Natacha Appanah, Martin Suter ainsi que le genevois Michaël Perruchoud présentant son dernier roman policier, La Fin Du Week-End, publié aux éditions Okama. Outre son activité de romancier de longue date et de chansonnier, Michaël Perruchoud est bien connu du petit milieu de la littérature romande puisqu’il officie comme directeur artistique au sein michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okamade la maison d’éditions Cousu Mouche, une petite structure indépendante publiant des fictions aux tonalités décalées dont quelques romans noirs comme Une Balle Dans Le Bide (Cousu Mouche 2023) ou En Eau Salée (Cousu Mouche 2015) transposé à l’écran pour la Radiomichaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okama Télévision Suisse dans le cadre d'une mini-série, sous le titre En Haute Mer, qui nous entraîne dans l'univers de la marine marchande Suisse en laissant apparaître au générique le nom de Joseph Incardona parmi les scénaristes chargés de l’adaptation. Et cette ligne éditoriale singulière qui fait la réputation de Cousu Mouche et dont on peut découvrir le catalogue en ligne que je vous recommande de consulter, on en retrouve certains aspects dans les textes de Michaël Perruchoud à l’instar de ce nouveau roman policier mettant en scène un inspecteur de la police genevoise, un brin désinvolte, se retrouvant à échafauder des théories audacieuses autour d'une série de crimes sans aucun lien entre eux. 

     

    michaël perruchoud,la fin du week-end,éditions okamaPlacé par un membre influent de sa famille, Jocelyn Mervelet que tout le monde surnomme Joss, a donc intégré les rangs de la police judiciaire genevoise où il officie au service des statistiques ce qui lui permet de traîner sur le web en lui évitant ainsi de prendre le moindre risque. Un flic par défaut en quelque sorte se retrouvant à poursuivre une nuit, à la suite de circonstances rocambolesques, un individu prenant la fuite dans les rues de son quartier des Eaux-Vives après s'en être pris à une retraitée sans histoire. Mais il faut bien admettre que Joss n'a rien d'un flic de terrain ce qui fait que le fugitif parvient à s'en débarrasser, dans une ruelle obscure, en l'assommant avec une planche. Hospitalisé, ses collègues vont lui apprendre que la vieille dame a été sauvagement égorgée et que l'identité de l'agresseur demeure un mystère. Malgré ses maladresses, Jocelyn Mervelet bénéficie d'un regain de considération de ses collègues dont Darbelley Michel un ancien lutteur suisse et Pernilla Wiberg, une inspectrice scientifique d'origine suédoise et dotée d'un appétit phénoménal, qui vont le soutenir en dépit de ses théories farfelues. En effet, le policier a découvert, en consultant les mains courantes des autres polices cantonales, une série de crimes sans lien, hormis le fait qu'ils se sont produits le week-end tout comme celui sur lequel il enquête. Il n'en faut pas plus pour Joss d'être persuadé d'avoir à faire à un tueur en série sévissant à travers toute la Romandie. Il ne reste plus qu'à le prouver. 

     

    C'est assez rare pour le souligner, mais voici un roman policier suisse d'apparence classique qui s'inscrit en dehors de tout particularisme helvétique pour se concentrer sur l'essentiel, à savoir une intrigue extrêmement maligne prenant pour cadre cette ville de Genève, bien éloignée des clichés de cette richesse opulente qui fait sa réputation, pour se concentrer sur les quartiers populaire d'une cité de Calvin se révélant bien plus chaleureuse qu'elle ne le laisse paraître. A partir de là, Michaël Perruchoud déroule un récit prenant où l'on arpente, en compagnie d'un homme, somme toute ordinaire, les rues des quartiers des Eaux-Vives, de Plainpalais et des Pâquis tout en fréquentant quelques estaminets animés où il a ses habitudes. Cela étant dit, l'inspecteur Jocelyn Mervelet n'a rien du flic alcoolique ou dépressif ni du justicier investi, bien au contraire même, puisque sa particularité réside dans le désintérêt assez marqué pour son métier de policier qu'il exerce dans son bureau, à l'abri de tout danger, en mettant à jour les statistiques que sa hiérarchie lui réclame. On ne parlera même pas d'ennui, puisque Jocelyn Mervelet y trouve son compte afin de se consacrer davantage à l'éducation de son beau-fils et à tenter d'entretenir une relation plus ou moins stable avec sa compagne totalement investie dans son travail. Dès lors, on relèvera que le texte de Michaël Perruchoud est imprégné d'une ironie pétillante qui dynamise cette narration toute en tension où l'enjeu consiste à déterminer si la théorie d'un tueur en série sévissant le week-end que cet inspecteur plutôt malhabile veut imposer envers et contre tous ses collègues plutôt dubitatifs. Outre le canton de Genève, Michaël Perruchoud nous entraîne donc dans la diversité des autres régions de la Romandie et notamment celle de la campagne fribourgeoise qui tranche avec le côté urbain de la ville du bout du lac Léman. Avec Jocelyn Mervelet, on appréciera forcément ce regard décalé, plein d'humanité, qu'il porte sur les parties prenantes d'une enquête qui apparaît sans queue ni tête jusqu'au terme d'une conclusion singulière se déclinant sur un bel équilibre de suspense et de critique sociale où l'on prend plaisir à évoluer dans une atmosphère chaleureuse en côtoyant toute une galerie de personnages pittoresques et attachants qui font de La Fin Du Week-End un roman policier solide et sobre, dont on espère qu'il y aura une suite.

     

    Michaël Perruchoud : La Fin Du Week-End. Editions OKAMA/Collection TENEBRIS 2025.


    A lire en écoutant : Decency de Balthazar. Album : Thin Walls. 2015 Balthazar.

  • JOSEPH INCARDONA : LE MONDE EST FATIGUÉ. PAS DE TRÊVE.

    joseph incardona,le monde est fatigué,éditions finitudeOn ne sait jamais trop à quoi s'attendre avec ce romancier qui nous entraîne dans des univers éclectiques où il est souvent question d'âmes abimées, d'individus à la marge qui traversent son oeuvre qu'il est désormais difficile d'énumérer tant elle est foisonnante et singulière. Et s'il fallait citer un seul auteur pour définir le style de Joseph Incardona, on pencherait volontiers du côté de Harry Crews pour cette impétuosité burlesque imprégnant ses textes qui se situent toujours à la lisière des genres avec cette pointe de noirceur ou de tragédie grecque, c'est comme on le voudra, qui émerge de ses récits. Mais au delà des influences que l'on pourrait déceler, l'auteur se distingue dans ce décalage, cette marge dans laquelle il trace son sillon en se tournant parfois vers vous afin de vous interpeller au fil de l'intrigue ou de décortiquer les mécanismes narratifs qu'il met en scène. Ressortissant suisse aux origines italiennes, Joseph Incardona se distingue également dans l'écrin de la littérature conventionnelle puisqu'il poursuit, depuis de nombreuses années déjà, une belle collaboration éditoriale avec Finitude, sublime maison d'éditions indépendante basée à Bordeaux où il a séjourné de nombreuses années. Et pour parfaire cette originalité tant dans son oeuvre que dans le parcours de celui qui travaille également à l'écriture de scénarios tout en animant des ateliers au sein de l'Institut littéraire suisse à Bienne, on notera que le romancier plutôt discret, n'apparaît sur aucun réseau social en privilégiant les médias traditionnels pour parler de ses livres à l’instar de son dernier ouvrage Le Monde Est Fatigué qui se distingue de Stella Et L'Amérique (Finitude 2024), son précédent roman, avec des nuances un peu plus sombres pour ce qui apparaît comme une vision désenchantée d'un monde où le rêve prend la forme d'une queue de sirène en silicone dissimulant les mutilations dont il fait l'objet.

     


    joseph incardona,le monde est fatigué,éditions finitudeDans le mot rêve, il y a Êve qui, après avoir enfilé sa queue de sirène, en distribue à tous les privilégiés qui la voient évoluer gracieusement dans les bassins luxueux de riches propriétaires ou dans les plus grands aquariums de la planète en octroyant quelques bisous bulle à son public extasié devant tant de beauté. Ainsi va la vie d'Êve la Sirène qui parcourt le monde telle une icône artificielle que l'on convoite sans relâche. Mais derrière cet enchantement de pacotille, il y a une femme au corps brisé que l'on a patiemment reconstitué tandis que son âme abimée distille sa douleur et son désir de vengeance. De Genève à Brisbane en passant par Paris et Tokyo, pour se rendre à Dubaï, elle sillonne donc les continents en observant l'usure d'un monde qui s'étiole tout en échafaudant patiemment le plan qui va lui permettre d'assouvir sa soif de représailles qui seront forcément spectaculaire. 

     

    Quoi de mieux pour aborder sereinement cette rentrée littéraire, chauvinisme oblige, que de sélectionner ce nouveau roman de Joseph Incardona, publié, qui plus est, au sein d'une maison indépendante devant se faire une place au milieu des mastodontes de l'édition qui fourbissent leurs stratégies markéting pour dominer ce grand raout annuel de la littérature où l'on convoite les têtes de classement et les grands prix littéraires tandis que critiques, journalistes et autres influenceurs vont s'échiner, de manière parfois complètement débridée, à vous présenter le chef-d'oeuvre qui émerge des près de 500 romans annoncés. Et c'est peut-être bien de cela dont il s'agit dans Le Monde Est Fatigué que de mettre en exergue, d'une manière plus globale, cette frénésie outrancière, forcément déraisonnable, qui régule la planète jusqu'à l'épuisement, jusqu'aux mutilations irréversibles. Et le reflet de ce déclin, on le retrouve dans le personnage d'Êve dont on se gardera d'en dire trop afin de ne pas dévoiler certains aspects de l'intrigue qui s'inscrit sur le schéma narratif d'une vengeance dont on connaîtra les origines en suivant la trajectoire de cette jeune femme parcourant les continents où elle incarne, avec une grâce virtuose, le rôle d'une sirène en enfilant une queue en silicone de 15 kilos lui permettant d'évoluer dans les plus grands bassins du monde mais également dans les piscines de quelques privilégiés richissimes. Mais derrière le rêve, au delà de l'éblouissement, il y a la laideur et la souffrance qui en découle dans une somme de douleurs autant physiques que psychiques que Matt Mauser, détective privé obèse accompagnant Êve dans sa trajectoire vengeresse, n'est pas en mesure d'endiguer. Et si "l'humain est le territoire", l'intrigue se décline sur six parties qui portent les noms des lieux dans lesquelles Êve va se rendre que ce soit, Genève, Paris, mais plus curieusement Derborence ou Tokyo, révélant certaine facettes de la personnalité de cette sirène brisée, tandis que Point Lookout et ces mystérieuses coordonnées du Pacifique Nord, tout comme Dubaï nous laisse entrevoir ce monde qui se délite. Tout cela se décline sous la forme d'un roman noir aux tonalités poétiques, donc forcément mélancoliques sans jamais verser dans le pamphlet ou la critique sociale car Joseph Incardona s'accroche à son récit qui s'inscrit dans la logique d'une intrigue extrêmement bien agencée tout en promenant ce regard acide qui caractérise son écriture afin de révéler les failles de l'environnement qui nous entoure et qu'il dynamite soudainement dans une scène finale d'anthologie qui confine à la folie. Se déclinant sur le mode d'une tragédie dépourvue de la moindre  forme de résilience ou d'espérance, Le Monde Est Fatigué révèle donc toute son envergure dramatique autour de cette sirène de pacotille à l'âme fracassée, traduisant la vacuité d'une société disruptive à qui il ne reste plus rien, pas même les rêves. "Parce que dans rêve, il y a Êve". 

     

    Joseph Incardona : Le Monde Est Fatigué. Editions Finitude 2025.

    A lire en écoutant : Aqua Regia de Sleep Token. Album : Take Me Back To Eden. 2023  A Spinefarm / Silent Room Recordings release.

  • LUCA BRUNONI : EN SURFACE. SORTIE DE ROUTE.

    luca brunoni,en surface,éditions finitudeIl est apparu sur la scène littéraire avec la voix française de Joseph Incardona qui a traduit de l'italien Les Silences publié par la maison d'éditions bordelaise Finitude intégrant donc au sein de son catalogue un second ressortissant suisse. Natif du Tessin, Luca Brunoni s'est essayé très jeune à l'écriture tant dans le domaine du scénario, des nouvelles et des romans tout en exerçant le métier d'enseignant à Neuchâtel où il vit après avoir effectué des études dans le domaine du droit et de la littérature. Second roman rédigé en Italien et donc repéré par Joseph Incardona qui nous en a livré la version en français, c'est peu dire que l'on avait été marqué par Les Silences, un texte à la beauté âpre où l'auteur se penchait sur le destin d'une fillette placée de force dans une ferme d'un village de haute montagne faisant ainsi écho à ce scandale d'état qui entache encore le pays qui a interné durant des décennies, un nombre encore à ce jour indéterminé d'enfants en les arrachant à leur famille que l'Etat jugeait inapte, ceci sans autre forme de procès. A certains égards, Luca Brunoni, dans cette économie du mot alimentant son texte qui sonne toujours juste, rappelle ces auteurs américains du Country noir qui s'inscrivent dans l'efficacité d'une histoire intense plutôt que dans les fioritures d'un style surchargé qui dilue l’intrigue. On retrouve d'ailleurs cette émotion sobre dans En Surface que le romancier a choisi de rédiger directement en français pour dépeindre la trajectoire de Leila, cette mère de famille qui décide de prendre de la distance avec les siens pour émerger d'une espèce de longue phase de sommeil tout en se questionnant sur les répercussions du drame qui touche l'un de ses proches.

     

    luca brunoni,en surface,éditions finitudeC'est au bord de ce lac traversant la vallée que Leila a trouvé refuge, où restent gravés dans sa mémoire quelques souvenirs de son séjour durant un été de son adolescence. Un endroit idéal pour poursuivre son travail de traduction d'un contrat et surtout se questionner au sujet de ce qu'elle doit faire avec son fils Alex, responsable d'un accident de la route mortel. Mais Giorgio, son mari, ne l'entend pas de cette oreille et la harcèle de messages l'enjoignant fermement à revenir à la maison. Pourtant, Leila se doute bien que son mari, tout comme son fils, lui cachent des choses au sujet de cet accident dont certains aspects lui paraissent troublants. Et puis il y a cette sensation d'un cadre familial qui l'étouffe, qui la maintient dans un état second, comme asphyxiée peu à peu avant de s'éteindre. C'est donc lors de promenades qu'elle émerge à la surface de sa vie en sillonnant les chemins de cette station touristique en léthargie durant la basse saison et où elle croise cet homme à tout faire un peu rugueux qui s'en prend régulièrement à ce snowboarder à la gloire passée qui l'accompagne parfois dans ses travaux d'entretien. Et lorsqu'elle fait une pause au tee-room du coin, Leila fait également la connaissance de Surya qui y travaille comme serveuse en mettant de côté, depuis trop longtemps, la thèse qu'elle semble prête à abandonner. Des âmes un peu cabossées, comme elle, qui vont pourtant l'aider à y voir plus clair et qui lui permettront de savoir si son fils Alex mérite une seconde chance. Mais quelle sera le prix à payer pour y parvenir ?

     

    En Surface apparaît comme un récit chargé d'une mélancolie douce imprégnant cette atmosphère hors saison qui entoure cette localité fictive d'une Suisse qui n'en a d'ailleurs pas le nom mais dont on devine certains contours puisque Luca Brunoni évoque une nouvelle fois la douleur de ces enfants placés par l'entremise de ce texte Pourri Brûlé que Leila découvre et entreprend de traduire en allemand tant elle a été bouleversée par le récit romancé de cette mère célibataire à qui l'on a arraché son enfant. Il s'agit là d'une intrigue secondaire qui s'agrège à la trajectoire de cette mère de famille qui a pris la décision de s'extirper du carcan familial qui l'empêchait de respirer et dont elle prend conscience à la suite de cet accident de la route impliquant son fils dont elle s'est finalement éloignée sans qu'elle ne s'en rende compte, en lien avec l'attitude de son mari Giorgio. Sans doute s'agit-il d'un autre aspect d'une violence conjugale beaucoup plus larvée qui s'inscrit dans un autoritarisme permanent qui asservi le conjoint jusqu'à l'étouffement final lorsque les mains de Giorgio enserra la gorge de Leila l'espace de quelques secondes, lors d'une dispute au sujet de ce qu'il convient de faire au sujet de leur fils. Et c'est à partir de cet élément que démarre la démarche de Leila qui s'inscrit dans une phase de réflexion quant au sens de sa vie bien évidemment, mais également quant au dilemme qui lui échoit à mesure qu'elle découvre les circonstances entourant cet accident mortel qui implique Alex. Tout cela, Luca Brunoni le distille dans le rythme apaisant, mais parfois tendu, d'une narration solide où il prend le temps de creuser en profondeur la personnalité de chacun des protagonistes qui vont apparaître dans En Surface avec cette sensation d'émergence comme pour mieux respirer avant de reprendre en main le cours de leur existence dans une démarche d'entraide salutaire. Et puis, on ne peut manquer de percevoir le travail précis du texte où chaque mot est pesé afin de laisser la place aux nombreux thèmes abordés que sont la résilience, le dilemme et les secrets larvés qui s'insèrent parfaitement dans le déroulement d'un roman se révélant aussi concis que maîtrisé où la force de l'émotion se conjugue dans une pudeur chargée de nuance que l'on ne manquera pas d'apprécier. 

     

    Luca Brunoni : En Surface. Editions Finitude 2025.

    A lire en écoutant : Human Touch de Bruce Springsteen. Album : Human Touch. 1992 Bruce Springsteen.