Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06. Thriller - Page 7

  • Marc Voltenauer : Qui A Tué Heidi ? La Littérature est un business.

    Capture d’écran 2017-09-07 à 21.12.20.pngEn préambule, je souhaitais tout d’abord vous présenter Hans Rosenfeldt, un scénariste suédois que Marc Voltenauer n'a jamais cité comme référence lorsqu’il parle des auteurs nordiques qui l’ont inspiré. En parcourant l’impressionnante revue de presse, que notre roi du polar suisse affiche fièrement sur son site, Camilla Läckberg, Stieg Larsson et Jo Nesbø trônent en bonne place, mais nulle trace de ce concepteur qui n'est autre que le créateur de Broen (Le Pont), la célèbre série suédo-danoise qui a été adaptée en France et aux Etats-Unis. Mais outre ses activités de scénariste, Hans Rosenfeldt écrit également des thrillers en collaboration avec Michael Hjorth, un autre écrivain suédois. Publié en 2010, leur premier volume, intitulé Dark Secrets (éditions Prisma 2013 pour la version française), relate les aventures d’un profileur qui travaille pour la police suédoise en traquant un serial killer que l’on désigne comme « l’homme qui n’était pas un meurtrier » une phrase plutôt atypique que l’on retrouve, au mot près, dans Le Dragon Du Muveran (Plaisir de lire 2015) et qui avait charmé de nombreux critiques louant la créativité et l’originalité de Marc Voltenauer. La coïncidence est d’autant plus troublante que cette expression originale est utilisée, dans les deux ouvrages, comme formule d’introduction pour tous les chapitres relatifs au point de vue du meurtrier. Peut-on parler de plagiat, d'un hommage trop discret ou tout simplement d'une succession de coïncidences malencontreuses ? Chacun se fera une opinion, mais en tout état de cause on décèle avec Qui A Tué Heidi ? nouvel épisode des aventures de l’inspecteur Auer, le manque de créativité d’un auteur qui peine également à se renouveler.

     

    Capture d’écran 2017-09-07 à 21.21.19.pngA l’Opéra de Berlin, alors qu’il assiste à une représentation de La Walkirie, un couple est froidement exécuté par un mystérieux tueur à gage déterminé. Une fois son forfait accompli, l’assassin apprend qu’il doit se rendre en Suisse afin de poursuivre sa mission. Tout d’abord Genève, puis un petit village vaudois dont il n’a jamais entendu parler : Gryon où l’inspecteur Auer à fort à faire suite à un règlement de compte rural qui vire au drame. Et puis il y a cet individu étrange, l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère, qui doit accomplir des actes terribles pour assouvir ses phantasmes. Des femmes qui disparaissent, des cadavres qui s’amoncellent et le temps qui presse pour démêler ce terrible imbroglio d’événements sanguinolents. Tourmenté et acculé dans ses derniers retranchements, Andreas Auer devra compter sur son compagnon Mickaël et sur son équipe d’enquêteurs chevronnés qui l’aideront à surmonter les terribles épreuves qui l’attendent. Mais au cœur du mal et de la folie rien ne lui sera épargné.

     

    Avec ce second roman, Marc Voltenauer a donc tenté de se renouveler en opérant une révolution puisque de l’homme qui n’était pas un meurtrier du Dragon du Muveran, nous passons à l’homme qui s’enivrait du parfum de sa mère. Une variation « audacieuse » que les auteurs suédois de la série Dark Secrets n’ont pas osé commettre, sachant que ce type d’artifice ne fait que souligner la faible capacité d’un auteur à se réinventer. Ainsi, sur fond de magouilles immobilières et de rivalités entre éleveurs, Marc Voltenauer déroule, avec toute la maladresse dont il est capable, un récit cousu de fil blanc qui reprend les principes éculés de la traque d'un serial killer, qui a la particularité de porter un superbe prénom, conjuguée à celle d'un tueur à gage qui cumule tous les poncifs du genre.

     

    Quand il est bien maîtrisé, un page-turner peut se révéler efficace. Mais à force de vouloir surprendre le lecteur à tout prix avec des artifices narratifs qu’il ne maîtrise pas, Marc Voltenauer se perd dans une intrigue bancale en passant complètement à côté des thèmes abordés. On regrettera par exemple le côté idyllique du milieu rural alors que l’actualité ne cesse d’évoquer une profession en crise, avec des fermetures d'exploitations et des paysans à bout de force mettant fin à leurs jours. Pareil pour les scandales immobiliers que l’auteur développe dans de longues explications laborieuses qui donnent l’impression de lire les notes du conseiller technique qu’il a sollicité. L’ensemble se décline sur un décor helvétique aux allures de carte postale ultra kitsch et sur une somme de clichés qui, même s’ils sont très sympathiques, nous éloignent de la véritable identité d’un pays qui ne saurait se résumer à une série de "name dropping" et quelques expressions typiques.

     

    Au niveau du style, on oscille entre le guide de voyage et la plaquette publicitaire avec cette propension à s’égarer dans une foule d’explications répétitives et de longues digressions ennuyeuses qui cassent le rythme du récit. Ne reculant devant aucun sacrifice pour étayer mes propos, je vous livre un exemple parmi d’autres, extrait du chapitre 67  :


    Capture d’écran 2017-09-07 à 22.13.30.png« Andreas prit dans sa cave à cigares un modèle nommé the five.sixty – 5.60 – de la marque El Sueno, que son marchand habituel lui avait conseillé. Bien qu’il se fut mis en tête de ne fumer que des havanes, il s’était laissé persuader qu’il serait déçu en bien, comme on dit dans le canton de Vaud. Il lui avait expliqué que les feuilles de tabac provenaient des endroits les plus reculés de Saint Domingue et du Nicaragua, là où – sous entendu, contrairement à Cuba – les traditions étaient restées fidèles aux méthodes issues d’une culture ancestrale. Le 5.60 était un modèle trapu. Le cinq indiquant sa taille, 12,7 cm et le soixante son cepo, son diamètre, 60/64 de pouces, soit 2,4 cm. Il était donc plus épais que le module Robusto qu’il affectionnait particulièrement. Une grosse cylindrée …

    Andréas laissa de côté ces considérations techniques et observa la vitole tout en coupant la tête. Ce qui frappait en premier lieu était sa bague inhabituellement large qui présentait, sous la partie avec le logo et le nom, un damier en noir et blanc. Décidément ce cigare détonnait. Il sortit sur la terrasse. Malgré la fraîcheur de l’air, les quelques rayons de soleil avait déjà réchauffé les dalles. Il s’installa confortablement dans son fauteuil. Il observa à nouveau la vitole. La cape du cigare était Colorado, foncée, dans les tons bruns moyens à rouge. Au toucher, elle était bien grasse, comme il l’aimait. Il l’alluma en espérant que cela soit un rêve – comme son nom l’indiquait -, et pas une chimère …

    Son démarrage facile et sa fumée généreuse n’étaient pas pour déplaire. Peu à peu, les arômes s’immiscèrent subtilement. Des fruits secs et une touche de boisé. Du cèdre. Le cigare évoluait doucement, mais dès le deuxième tiers, la palette gustative devint plus complexe. Des saveurs fongiques de sous-bois ainsi que des notes animales se développèrent sans une once de brutalité malgré la puissance finale. Il était conquis. »

     

    Et tout y passe : rhum, opéra, cuisine suédoise et autres interludes culinaires ; Marc Voltenauer est capable de vous imposer ses digressions sur les deux tiers d’un chapitre au détriment de l’élément important de l’intrigue qu’il doit développer, ce qui provoque une sensation de déséquilibre plutôt désagréable. Et il en va de même pour l’ensemble de personnages stéréotypés, plutôt superficiels, qui font l’objet de descriptifs sans intérêt, tantôt mièvres, tantôt grotesques, comme on peut le constater avec cet extrait du chapitre 81 qui a la particularité de concentrer bon nombre des défauts que j’ai évoqués et qui débute ainsi :

     


    Capture d’écran 2017-09-07 à 22.11.29.png"Les yeux cernés de fatigue, Karine se concentrait tant bien que mal sur les virages en épingles qui s’enchaînaient. Son portable avait sonné alors qu’elle faisait l’amour, pour la troisième fois de la nuit, avec son amant, chez lui.

    Depuis sa rupture, elle ne sortait jamais et consacrait tout son temps à son travail et à son art martial, le jiu-jitsu. Elle s’était donc résolue à s’inscrire sur un site de rencontres. Elle s’était vite rendue compte qu’elle avait l’embarras du choix. Elle préféra éviter swissinfidelity et adultery. Elle avait eu son lot de déceptions par le passé, et avait plutôt opté pour parship.ch. Un site qui affichait des photos de personnes aux sourires bienveillants et faisait miroiter des promesses avec son slogan : Pour vivre votre vie à deux. Une vie à deux ? Elle ne voulait rien précipiter, mais après plusieurs mois de rencontres d’un soir, elle avait à nouveau envie de séduction et de romantisme. Elle avait reçu de nombreux messages, mais le bilan avait été plutôt négatif. Un premier rendez-vous avait avorté avant même d’avoir lieu. Elle avait aperçu l’individu à travers la vitre, l’avait reconnu grâce au signe qu’ils avaient convenu, le dernier polar de Camilla Läckberg, repérable de loin à sa couverture rouge et noire. Immédiatement rebutée par le physique de son propriétaire, elle avait fait demi-tour sans demander son reste. Un deuxième rendez-vous, avec un beau ténébreux, avait tourné court quand il s’était avéré être d’un machisme d’un autre âge. Cet échec sonna le glas de son expérience en ligne. Au bout du compte la bonne vieille méthode avait fonctionné. Son amant était le sosie aux yeux de braise du docteur Mamour, celui qui l’avait troublée à l’hôpital. Elle avait pris le semi-prétexte de chercher à avoir des nouvelles de la santé de Séverine Pellet pour le recontacter. Ils s’étaient retrouvés à la fin de sa journée de travail et ils avaient passé la soirée à discuter, sans que cela ne se soit terminé au lit. Elle avait été un peu frustrée sur le moment, mais elle avait passé une agréable soirée et la deuxième, le lendemain avait été encore plus extraordinaire. Une invitation chez lui. Un repas succulent. Du vin. Et pour finir, du sexe. Ce ne fut pas la partie de jambe en l’air la plus excitante qu’elle ait connue, mais, au moment de s’endormir dans ses bras, elle s’était sentie bien. Elle n’avait pas l’habitude des hommes plus jeunes qu’elle, mais il était intelligent, charmant et terriblement séduisant. Si de cette aventure naissait une histoire, elle ne manquerait pas de lui donner des conseils avisés pour combler son manque d’expérience qu’elle mettait sur le compte d’un travail très prenant. Elle espérait néanmoins, pour le bien de ses patients, qu’il était meilleur médecin qu’amant.

    Au moment où elle avait entendu son téléphone, elle n’avait pas eu d’autre choix que de répondre et laisser Luca sur sa faim.

    Un corps avait été retrouvé à Gryon.

    Une femme 

    .… »


    Capture d’écran 2017-09-07 à 22.10.32.png

    Ce n'est qu'au dernier tiers du chapitre que l'auteur daigne enfin évoquer la scène de crime. Mais il paraît que ces parenthèses superflues plaisent aux lecteurs et il faut admettre que Marc Voltenauer ne ménage pas sa peine pour ratisser le plus large possible. Pour ce qui est des dialogues, on passe de la morne inconsistance d'échanges convenus à l'éclat de rire avec quelques répliques déconcertantes à l'instar de ce tueur à gage pointant une arme à feu sur sa victime tout en tentant de la rassurer en lui demandant : Détends-toi cher ami. Tu veux que je te mette la chaîne des films pornos ? Et si les réparties pertinentes viennent à manquer, cela n'a pas d'importance car Marc Voltenauer, en génie inspiré, dupliquera une réplique d’un film, comme L’inspecteur Harry, pour pimenter un échange entre son héros et un collègue raciste. C’est d’ailleurs l’une des marques de fabrique de l’auteur qui, sous forme d’hommages déguisés, utilise le travail des autres pour l’adapter à son récit. Ainsi nous aurons droit à de multiples scènes du Silence des Agneaux qui permettront à l’inspecteur Auer de progresser dans son enquête tout en comblant le déficit d’imagination de l’écrivain. Au moins a-t-il la correction de citer ses sources pour éviter toute ambiguïté. Mais n’est pas Thomas Harris ou Jonathan Demme qui veut et malgré l’appui de ces illustres modèles, les incohérences qui jalonnent le récit restent nombreuses à l’exemple de ce tueur professionnel russe qui prend le risque insensé de voyager en avion en transportant armes et munitions dissimulées dans sa valise ou qui estime, lorsqu’il parvient à s’enfuir de l’aéroport de Genève, qu’il est plus judicieux de revenir à Gryon pour prendre une voiture plutôt que de franchir la frontière pourtant si proche ce qui permet à Marc Voltenauer de mettre en place une confrontation finale qui se déroule au terme d’une succession de hasards circonstanciés plutôt douteux. Il faut dire que l’intrigue fourmille de ces coïncidences salutaires, comme ces conversations surprises au bon moment dans les cafés en permettant de relancer l’enquête ou de mettre en œuvre de machiavéliques projets. Difficile donc d'extraire un élément positif de ce texte fade et boiteux qui donne l'impression d'avoir été rédigé par une personne atteinte de schyzophrénie au vu des variations du style en fonction de l'intervention des nombreux contributeurs qui ont tenté de sauver ce roman du naufrage. Un défi de taille, il faut bien l'admettre, qui était voué à l'échec.

     


    marc voltenauer,qui a tué heidi,éditions slatkine,polar suisse romandMais finalement peu importe la qualité du texte. Ce qui compte c'est la vente. Et de ce côté-là il n'y a rien à redire car Marc Voltenauer possède des capacités exceptionnelles dans le domaine, ce qui lui a permis de mettre en place un plan marketing d'une redoutable efficacité. Ainsi, pour la promotion de Qui A Tué Heidi ? tout le petit monde du livre a répondu présent et l'on a rarement vu un tel battage médiatique avec une presse unanime louant le talent de Marc Voltenauer tout comme les animateurs radio et chroniqueurs pour la télévision. Comme quoi la diversité des médias romands, en matière de critiques littéraires, est un concept un peu surfait. Reste à déterminer si les journalistes ont salué les bonnes dispositions du vendeur ou le talent de l’écrivain car, comme pour l’ouvrage précédent, la plupart des articles ne font que mentionner les particularités helvétiques du roman, le parcours de l’écrivain et ce fameux chiffre de vente vertigineux que l’on dit un peu surfait. Tout juste si l'on relève, dans ce beau concert de louanges, quelques petites notes discordantes avec Isabelle Falconnier qui parle d’une légère déception au niveau du style (Bon pour la tête 19.08.2017) tandis que Mireille Descombes signale quelques pêchés de jeunesse (Le Temps 19.08.2017). Mais rien de bien méchant. Et qu’à cela ne tienne, Marc Voltenauer pourra toujours compter sur son réseau de blogueurs passionnés qu’il a patiemment constitué et qui est désormais totalement acquis à sa cause à grand coup de SP dédicacés et autres opérations visant à séduire son lectorat.

     

    On le voit, le concept promotionnel de ce manager avisé est parfaitement rôdé et les écrivains aigris par leurs faibles chiffres de vente devraient s’inspirer du modèle. Bien sûr il ne faudra pas être trop rebuté par les aspects narcissiques et égocentriques de cette démarche plutôt simple qui consiste à utiliser les réseaux sociaux à outrance en nous abreuvant, au quotidien, de messages évoquant le classement du livre, les dates de dédicaces, les articles des médias et autres photos et concours ainsi que le sacro-saint et opaque chiffre de vente. Et pas d’inquiétude pour un éventuel effet de lassitude, au contraire les fans adorent ça. Marc Voltenauer l’a bien compris, la littérature c’est avant tout un business, une affaire de communication et un réseau qu’il convient d’exploiter à fond afin, par exemple, de pouvoir être sélectionné pour la première édition du prix du polar romand à l’occasion du festival Lausan’noir, ceci deux mois avant la sortie officielle de son chef-d’œuvre. On dit que l’encre n’était pas encore sèche quand les jurés ont reçu l’ouvrage.

     

    Tragique événement littéraire de la rentrée romande, Qui A Tué Heidi ? peut devenir un agréable moment de lecture si l’on a envie de se payer une bonne tranche de rigolade entre copains en lisant à voix haute quelques extraits de cette tartufferie du polar helvétique qui fera l’objet d’une suite puisque notre manager avisé a pris soin de laisser quelques éléments de l’intrigue en suspens afin de pouvoir écouler un troisième roman en cours d'élaboration (au secours !). Peut-être y décélera-t-on une once d'amélioration lorsque Marc Voltenauer daignera enfin prendre la peine de nous raconter une histoire originale plutôt que de concevoir un produit destiné à être vendu au plus grand nombre (Les deux concepts n'étant pas forcément incompatibles). On peut toujours rêver.

     

    Marc Voltenauer : Qui A Tué Heidi. Editions Slatkine 2017.

    Hans Rosenfeldt & Michael Hjorth : Dark Secrets (Det Fördolda). Editions Prisma 2013. Traduit du suédois par Max Stadler.

    A lire en écoutant : Crime of Century de Supertramp. Album : Crime of Century. A&M 1974.

       

  • Andreu Martin : Société Noire. Nuit de Chine.

    andreu martin, société noire, asphalte éditions, triades, maras, BarceloneSi vous souhaitez vous orienter vers l’urbain et vers le style propre aux pulps, il faudra vous intéresser aux publications de la maison d’éditions Asphalte que je ne cesse de vous recommandez avec ses ouvrages tirés de la veine hispanique des polars. Vous transiterez du Brésil avec Psiica d’Edyr Augusto (Asphalte 2016) au Chili avec Tant de Chiens (Asphalte 2015) et Les Rues de Santiago (Asphalte 2014) de Boris Quercia en passant par l’Espagne avec J’ai été Johnny Thunders (Asphalte 2016) de Carlos Zanon, un des grands romans noirs de la collection où l’on arpentait les rues désenchantées de Barcelone. Des récits secs et nerveux, dégageant les relents acres de ce bitume qui donne son nom à cette maison d’éditions atypique. Loin d’être un novice dans le genre, puisqu’il compte, parmi la kyrielle d’ouvrages à son actif, deux titres traduits en français dans la Série Noire, Andreu Martin intègre donc l’écurie Asphalte avec Société Noire, un polar qui se déroule dans le monde interlope d’une ville de Barcelone bien éloignée des représentations touristiques.

     

    « Des têtes vont tomber ». A Barcelone, l’expression n’est pas galvaudée puisque l’on découvre la tête d’une femme posée sur le capot d’une voiture. La police met également à jour les corps d’une famille ayant subit des sévices similaires. Les autorités penchent pour un coup des mareros, ces gangs d’Amérique centrale qui inspirent désormais la jeunesse désœuvrée de la cité catalane. Mais pour l’inspecteur Diego Cañas, il se peut que ce soit l’une des très discrètes triades chinoises, bien implantées dans les rouages économiques de la ville qui soit responsable de ce massacre. Il voudrait en savoir davantage, mais il se trouve que Liang Huan, son indic chargé d’infiltrer l’une de ces société secrètes, ne donne plus de nouvelle, au moment même où un étrange braquage a eu lieu dans un entrepôt d’un « honorable » homme d’affaire chinois. Liang aurait-il décidé d’agir pour son propre compte ?

     

    Avec Société Noire, Andreu Martin dresse le portrait au vitriol d’une ville de Barcelone enlisée dans les déboires économiques qui laissent la poste ouverte aux membres de diverses factions mafieuses qui s’implémentent dans un contexte social délabré où une jeunesse sans espoir se tourne vers les modèles de ces gans issus d’Amérique centrale ultra-violents tandis que les pouvoirs politiques ferment les yeux sur une partie des capitaux suspects que certaines sociétés chinoises injectent afin de remettre à flot les structures de ce qui constitue le plus grand port de la Méditerranée. Une fois le contexte, posé, l’auteur décline une atmosphère âpre et haletante dont la temporalité est rythmée au gré de chapitres qui se déclinent tout autour d’un mystérieux braquage. Un texte prenant, ponctué de phrases courtes qui permettent de digérer très aisément les références servant à appréhender tous les ressorts sociaux et économiques qui jalonnent ce roman bourré d’humour et de testostérone.

     

    On découvre ainsi les différents rouages de cette intrigue échevelée, mais qui, au final, se révèle extrêmement bien structurée, par le biais des points de vue de Diego Cañas, inspecteur de la police et de son indic, Liang Huan. Le flic en proie à des soucis familiaux bien plus importants que l’enquête qu’il est en train de mener doit faire face à son adolescente de fille rebelle tandis que l’indic sino-espagnol tombe amoureux de la fille du chef de la triade qu’il doit infiltrer. Malgré la fureur d’un roman jalonné de péripéties captivantes, Andreu Martin prend le temps de s’attarder sur l’entourage de ces deux protagonistes qui donnent ainsi une dimension très humaine au récit. Une somme de chassé-croisé, de poursuites infernales et de règlements de compte sanglants feront que le lecteur se retrouvera plongé dans une spirale infernale où la violence devient l’inexorable recours de cette fuite en avant qui semble perdue d’avance.

     

    Société Noire nous entraîne donc dans l’atmosphère délétère de ces gangs et de ces entreprises mafieuses que l’auteur s’emploie à dynamiter au gré d’un texte où le fantasme côtoie une réalité bien plus trash qu’il n’y paraît. Âpre et rugueux, teinté d’un climat bien sombre, Société Noire comblera les attentes des aficionados des récits de pulp magazines.

     

    Andreu Martin : Société Noire (Societat Negra). Asphalte éditions 2016. Traduit du catalan par Marianne Millon.

    A lire en écoutant : Love Will Tear Us Apart de Joy Division. Album : Les Bains Douches 18 December 1979. NMC Music 2001.

  • DOA : PUKTHU – SECUNDO. LA GUERRE EST UN BUSINESS.

    DOA, pukhtu secundo, pukhtu, série noire, éditions gallimardAvec Pukhtu – Primo, DOA nous avait entraîné au cœur des méandres du conflit afghan en mettant en scène l’implacable vengeance d’un chef de clan décidé à exterminer les membres d’un groupuscule de mercenaires américains responsables de la mort de plusieurs membres de sa famille. Au terme de cette première partie, l’auteur nous laissait sur le seuil d’une confrontation sanglante entre les paramilitaires et le chef de guerre pachtoune. Tout aussi dense, tout aussi fouillé, c’est peut dire que l’on attendait le second volume, Pukhtu – Secundo, avec une certaine impatience, couplée à une légère appréhension en se demandant comment l’on allait pouvoir se replonger dans les circonvolutions d’une histoire complexe, peuplée d’une myriade de personnages qui s’entrecroisent dans un chassé-croisé géopolitique subtil.

     

    Rien ne va plus à Kaboul et dans ses environs. Loin d’être maîtrisé le conflit afghan s’enlise dans une succession d’échauffourées et d’attentats de plus en plus meurtriers, tandis que les trafics en tout genre prennent une ampleur de plus en plus conséquente à mesure que la guerre dégénère. Dans cette poudrière, chacun tente de tirer profit du conflit et les mercenaires de l’agence américaine 6N sont davantage préoccupés par le trafic d’héroïne qu’ils ont mis en place avec l’aide de Montana, un haut responsable d’une officine des services secrets français. Pourtant les problèmes surviennent. Tout d’abord il faut faire face à la froide vengeance de Sher Ali décidé à exterminer tous les membres de la compagnie qui ont tué sa fille chérie Badraï, victime collatérale d’un raid meurtrier. Il y a également ces deux journalistes fouineurs désireux de mettre à jour l’économie souterraine du commerce de l’héroïne. Et pour couronner le tout, il y a cet ancien agent clandestin que l’on a tenté d’éliminer en Afrique et qui va bouleverser toute la donne lors d’un périple sanglant le menant des côtes africaines, en passant par Paris, jusqu’au cœur des montagnes afghanes. Cet homme solitaire et déterminé, également ivre de vengeance, va demander des comptes à l’ensemble des responsables de la mort de sa compagne enceinte.

     

    En guise de préambule, une brève synthèse de l’opus précédent permet au lecteur de s’immerger très rapidement dans ce récit vertigineux qui s’ouvre sur de nouvelles perspectives. En effet, avec Pukhtu – Secundo, DOA se concentre principalement sur le périple d’un nouveau personnage qui entre en scène pour bouleverser toutes les dynamiques misent en place dans le premier roman. Ainsi la démarche vengeresse de Sher Ali Kahn trouve un écho avec celle de Servier, alias Lynx qui, du Mozambique à Paris, va également mettre à mal toute l’organisation criminelle servant à couvrir ce trafic de drogue international décrit avec minutie dans le premier ouvrage. C’est sur l’échiquier parisien que se déroule une grande partie du récit avec des dynamiques de surveillances et de contre-surveillances qui ressemblent furieusement à celles que l’on rencontrait dans Citoyens Clandestins, ceci d’autant plus que l’on retrouve un très grand nombre des personnages de ce roman. Néanmoins, Pukhtu – Secundo recèle quelques surprises, notamment dans le fait que les vindictes de Sher Ali Kahn et de Servier, trouvent rapidement leurs épilogues respectifs dans des confrontations sanglantes et violentes permettant de s’intéresser davantage aux conséquences de ces représailles qui trouveront une conclusion commune dans les vallées montagneuses de l’Afghanistan.

     

    Avec cette écriture dynamique et précise, DOA met en scène des opérations clandestines pertinentes et réalistes qui alimentent un indéniable climat de tension et de suspense trouvant bien souvent leurs dénouements dans des confrontations aussi vives que sanglantes. Néanmoins pour bon nombre d’entre elles on ne peut s’empêcher d’éprouver un certain sentiment de répétition, ceci d’autant plus que l’auteur semble avoir mis de côté tout l’aspect géopolitique que l’on découvrait dans le premier roman et qui constituait l’une des grandes originalités du récit. Ainsi l’interventionnisme américain en Afghanistan ne rencontre plus qu’un faible écho tout comme l’aspect organisationnel du trafic de drogue qui est complètement abandonné. On le perçoit également par le biais de ces personnages secondaires dont l’auteur ne sait plus trop quoi faire et dont les destins s’achèvent dans des conclusions un peu trop abruptes à l’instar de cette jeune Chloé dont le portrait bien trop stéréotypé restera l’une des grandes faiblesses du récit.

     

    Alors que Pukhtu – Primo était davantage axé sur l’aspect géopolitique du conflit afghan, Pukhtu – Secundo s’inscrit dans une dimension résolument orientée sur l’esprit d’action et d’aventure qui comblera ou décevra les lecteurs en fonction de leurs attentes. On reste tout de même subjugué par le périple de Servier dans les vallées afghanes qui constitue l’un des points forts du roman. Pour dissiper une éventuelle déception qui peut émaner de ce second volume, il conviendra peut-être d’appréhender le cycle Pukthu dans son ensemble, ceci d’une seule traite, pour apprécier les indéniables qualités narratives d’un récit incroyablement documenté qui sort résolument de l’ordinaire.

     

    DOA : Pukhtu - Secundo. Editions Gallimard – Série Noire 2016.

    A lire en écoutant : Head in the Dirt de Hanni El Khatib. Album : Head in the Dirt. Innovative Leisure 2013.

  • Nicolas Feuz : Horrora Borealis. Au fond de l'abîme.

    Capture d’écran 2016-12-11 à 22.09.13.pngAinsi Nicolas Feuz est devenu un auteur incontournable de la scène littéraire du polar en Suisse romande et nous le fait savoir par l’entremise des réseaux sociaux où il affiche les titres de noblesse que lui octroient de nombreux médias enthousiastes : « Le roi du polar helvétique » (France 3) ; « Le Maxime Chattam suisse » (L’Express). La presse régionale n’est pas en reste avec des articles dithyrambiques qui n’évoquent que très rarement le contenu du livre pour se focaliser sur un portrait faisant état de son parcours professionnel, de son statut de procureur de la république et canton de Neuchâtel et de son succès dans le domaine de l’autoédition où l’on rappelle son tirage de 50'000 exemplaires pour l’ensemble des sept ouvrages déjà publiés. Finalement il s’agit là d’un phénomène similaire à celui du Dragon du Muveran de Marc Voltenauer où l’absence d’une critique du roman faisait que l’on pouvait douter parfois que le journaliste ait pris la peine de lire l’ouvrage qu’il vantait. Avec Horrora Borealis, dernier opus de Nicolas Feuz, ce doute s’en retrouve soudainement renforcé lorsque l’on prend connaissance d’un article comme celui du mensuel Générations[1] qui nous parle d’une action située en Islande alors qu’elle se déroule en Laponie.

     

    La chaleur, le vacarme du festival open’ air qui bat son plein sur les bords du lac de Neuchâtel, cela fait deux jours que Walker ne dort plus. Il est à cran, d’autant plus que cette sensation d’être suivi, voire traqué, ne le quitte plus tandis qu’il chemine dans le quartier des Beaux-Arts. La sensation devient réalité et Walker tente de trouver refuge dans l’anonymat de la foule fréquentant le festival. Mais confronté à ses poursuivants, Walker réagit en déclenchant une successions d’événements virant au tragique. Au cœur de cette éruption de violence, Walker, complètement désemparé, n’a plus qu’une seule question qui le taraude : Que s’est-il donc passé en Laponie ?

     

    Nicolas Feuz n’est pas un écrivain comme il l’explique lui-même, sous forme de boutade, sur les ondes de la RSR[2]. Et très franchement, au terme de la lecture d’un livre comme Horrora Boréalis je suis sérieusement d’accord avec lui. Dans la foulée, l’auteur neuchâtelois s’inquiète du fait que ses ouvrages sont étudiés dans les lycées en estimant que le genre policier ne se prête pas à ce type d’activités scolaires tout en ajoutant que les polars c'est pas forcément de la grande littérature [3]. L’inquiétude, que je partage en ce qui concerne l'étude de sa production littéraire, et la confusion proviennent probablement du fait que Nicolas Feuz, doté d’un important ego conjugué avec une tendance narcissique à l’autocélébration, semble ne porter que très peu d'intérêt pour l’ensemble de la littérature noire. Aussi convient-il de le rassurer en affirmant haut et fort que tous les auteurs de romans noirs, policiers ou thrillers en tout genre n’écrivent pas aussi mal que lui. Un collégien genevois de 16 ans peut se pencher sur un roman policier comme Le Chien Jaune de Georges Simenon pour mettre en exergue les caractères des personnages, leurs motivations, l’atmosphère et le climat d’une ville provinciale ainsi que les différents aspects d’une intrigue fort bien pourvue en tensions narratives cohérentes; bref tout ce dont est dépourvu un roman tel que Horrora Boréalis.

     

    Pour expliquer le "succès" régional, il faut comprendre que, tout comme son camarade Marc Voltenauer, Nicolas Feuz, à défaut d’être un écrivain, est un excellent VRP qui parvient à écouler sa production au travers d’un réseau aussi performant qu’intrusif, notamment par le biais d’une plateforme sociale où il possède pas moins de cinq pages consacrées à sa personne, sans compter les soi-disant administrateurs dont les publications personnelles ne mentionnent que des événements liés aux activités de l’auteur. Pour compléter l’offre, la page Polar Suisse est également, de manière quasi exclusive, consacrée à la gloire du romancier neuchâtelois qui se défend d’en être l’administrateur. Nicolas Feuz ne pratique pas l’autopromotion. Tout juste dissémine-t-il quelques flyers dans les différents festivals littéraires qu’il fréquente afin de promouvoir sa récente publication. Et puis il faut saluer la capacité du romancier à s’entourer des bonnes personnes dont quelques journalistes et blogueurs qui lui assurent un soutien indéfectible lui permettant d’obtenir une belle mise en lumière dans le paysage littéraire romand.

     

    Horrora Borealis est destiné pour les gens qui partent en vacances qui ont envie d’avoir un cocktail au bord de la plage et un bon polar pour décompresser [4]. Il convient donc de se pencher sur l’ouvrage pour savoir de quoi il en retourne avec ce bon polar dont la couverture est dotée d’un bandeau faisant état du « prix du meilleur polar » pour Emorata, attribué en 2015 lors du salon du livre de Paris. La très discrète mention « indépendant » dissimule le fait qu’il s’agit du prix du polar autoédité, sponsorisé, entre autre, par TheBookEdition.com, responsable de l’impression des ouvrages de Nicolas Feuz qui est également l’un des partenaires de cette récompense littéraire pour l’édition 2016.

     

    La lecture du texte ornant le quatrième de couverture de Horrora Borealis suscite déjà une certaine appréhension quant à la qualité du récit :

     

    Tout ce sang qui coule aux pieds de Walker. La question n’est pas de savoir qui est ce cadavre avec une balle dans la tête. Non … La bonne question est : Qu’est-ce qui s’est passé en Laponie. Les souvenirs sont flous, mais ce qui est sûr, c’est que de longue date, Walker ne croit plus au Père Noël. Et vous ? Vous y croyez encore ?

     

    D’entrée de jeu, on est tout d’abord déconcerté par cette succession de phrases bancales, dont la syntaxe laisse parfois sérieusement à désirer, qui jalonnent un récit dépourvu de style avec un texte oscillant entre le guide touristique et le manuel d’intervention policière à l’instar du descriptif du groupe d’intervention COUGAR en page 147. Le lecteur sera ainsi constamment désorienté par ces digressions explicatives que l’auteur ne parvient pas à insérer dans le cours du récit. Pour couronner le tout, il y a cette désagréable sensation de répétitions qui soulignent la faible capacité de l’auteur à se réinventer. Deux exemples :

     

    Le flot de sang trouvait sa source dans un orifice béant au milieu du front, comme un troisième œil. L’œil du Mal. Les chairs déchiquetées dévoilaient des éclats d’os et de matière cérébrale. La balle de 9mm ne lui avait laissé aucune chance (page 15).

    Ce troisième œil était presque noir. De cet orifice s’échappaient encore un filet de sang et de la matière cérébrale mêlée d’éclats d’os. Les dégâts qu’une balle de 9mm pouvait causer à un être humain paraissaient simplement… inhumains (page 36).

    Sandra avait revêtu sa combinaison bleue, moulante au niveau de la taille. Son capuchon à bord d’hermine cachait ses longs cheveux blonds (page 25).

    Elle était belle, avec ses grands yeux bleus et ses longs cheveux blonds tombant sur son capuchon bordé d’hermine et sa doudoune bleue cintrée à la taille (page 58).

    Et puis au détour du texte, quelques phrases comiques qui ne sont pas forcément une volonté de l’auteur :

    Sous ses airs faussement paisibles, Sandra Walker cachait mal une terrible angoisse. Le froid envahissait son corps de la tête aux pieds, violant la moindre parcelle d’intimité. Elle frissonna (page 21).

     

    Dès lors, on comprendra qu’il ne faut pas s’attarder sur les qualités d’écriture de Nicolas Feuz pour tabler sur une intrigue dont l’enjeu est de surprendre le lecteur. Encore faudrait-il qu’il y ait un peu de cohérence et de réalisme ce qui est loin d’être le cas.

     

    Attention cette partie de la critique dévoile des éléments importants de l’intrigue.

     

    Le roman s’articule autour d’une prise d’otage au festival open’ air de Neuchâtel et un séjour en Laponie qui vire au cauchemar. Lors d’un des multiples rebondissements du récit, on retrouve la jeune Ilia Walker complètement hagarde dans une vallée isolée de la Laponie. Sa combinaison est maculée de sang. On pense qu’elle a été enlevée et violée. Conduite à l’hôpital, on assiste à cet examen médical déconcertant où le praticien constate que la jeune jeune fille mineure a mis au monde un enfant qu’elle a abandonné on ne sait où (un déni de grossesse explique comment Ilia est parvenue à dissimuler sont état aux membres de sa famille). L’interne informe les parents que l’adolescente a souffert d’hypothermie, qu’on a dû lui amputer deux doigts mais qu’elle peut sortir le jour même. Curieusement, il se garde bien de mentionner l’accouchement et ne semble visiblement pas s’inquiéter du sort du nouveau-né ! La probabilité d’un infanticide (ce qui s’avère être le cas) ne l’effleure même pas. Pour couronner le tout, ce médecin ne juge pas utile d’informer immédiatement le policier présent à l’hôpital. Ainsi les membres de la famille Walker peuvent tranquillement retourner au chalet où ils séjournent. Cette incohérence narrative permet à l’auteur de mettre en scène une confrontation finale sanglante dans les alentours dudit chalet. Il s’avère que le père de l’enfant n’est autre que le frère d’Ilia. Ainsi, après avoir massacré ses parents à coup de hache, le jeune homme tue un policier qui débarque, comme par hasard, seul au chalet. Son forfait accompli, il rejoint sa sœur dans le sauna pour la sodomiser consciencieusement avant qu’elle ne parvienne à s’échapper. S’ensuit une poursuite surréaliste où la jeune fille, complètement nue, parvient à parcourir une distance conséquente dans les contrées glacées de la Laponie alors que la température oscille autour des -20°. Finalement rattrapée sur l’étendue d’un lac gelé, Ilia trouve encore la force de sauter à pieds joints pour briser la glace dans le but d’entraîner son agresseur dans une noyade commune. Rien que ça. Et il ne s’agit là que d’un petit florilège des nombreuses incohérences jalonnant un récit alambiqué semblant pourtant avoir convaincu des blogueurs qui se prétendent paradoxalement en quête de réalisme policier et de cohérence et qui ne supportent pas les incongruités techniques[5].

     

    Des personnages totalement désincarnés, stéréotypés et dépourvus du moindre caractère permettent à l’auteur de mettre en place un twist final boiteux où la succession de « hasards circonstanciés » ne fait que souligner l’indigence d’un texte laborieux que l’on aura tôt fait d’oublier. Finalement Horrora Borealis n’est que l’incarnation de ces thrillers aux rebondissements rocambolesques qui se dispensent d’une intrigue cohérente en misant sur un lectorat peu exigeant. Navrant.

     

    Nicolas Feuz : Horrora Borealis. TheBookEdition.com 2016.

    A lire en écoutant : Pixies : Where Is My Mind. Album : Surfer Rosa. 4AD 1988.

     

    [1] Mensuel Générations, novembre 2016

    [2] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

    [3] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

    [4] RSR La Première, Les beaux parleurs, 04.12.2016

    [5] L’Hebdo : Le blogueur, meilleur ami du polar. 17.11.2016

  • MARC VOLTENAUER : LE DRAGON DU MUVERAN. PRESSE-MOUTON.

    Capture d’écran 2016-05-16 à 22.58.40.pngEn ce moment, il y a quelque chose de pourri au royaume du polar suisse romand avec cette propension à mettre dans la lumière de piètres auteurs qui consacrent davantage d’énergie à vendre leurs œuvres qu’ils n’en dispensent pour rédiger leurs textes. A chaque instant, ils trustent les réseaux sociaux en affichant régulièrement leurs classements respectifs, leurs pseudos tirages/ventes d’ouvrages parfois auto-édités dans l’espoir pathétique d’attirer davantage de lecteurs. Ils auraient tord de s’en priver puisque cela fonctionne dans une certaine mesure et que la presse prend désormais le relais pour mettre en avant le phénomène. Au nombre d’exemplaires vendus, qui n’est pas si mirobolant que ça et qui peut être très certainement sujet à caution, Nicolas Feuz, Mark Zellweger et Marc Voltenaueur ont désormais acquis une certaine notoriété par l’entremise de journalistes qui se contentent de dresser leurs portraits et de conter leurs « success story ». Néanmoins aucun d’entre eux ne s’est risqué à rédiger une critique ce qui laisse peut-être supposer qu’ils n’ont pas lu ou fini les livres de ces illustres auteurs, ce qui est compréhensible, ou qu’ils n’osent s’aliéner une partie de leur lectorat en fustigeant ces romans impérissables. Je mets de côté la supposition d’une critique positive tant leur crédibilité en prendrait un coup. Il n’empêche, que l’on a retrouvé, au salon du livre à Genève, ce trio infernal qui n’a pas manqué de décrédibiliser l'image du polar helvétique avec cette tendance narcissique à parler davantage de tirages, de chiffres, de classements et de diffusion plutôt que de célébrer le genre littéraire dont ils ne connaissent finalement pas grand chose. Il en est d’ailleurs de même pour leurs éditeurs, quand ils en ont un, qui semblent afficher une certaine volonté à renouveler un coup d’édition à la Dickers au détriment de l’envie de publier une bonne histoire.

     

    Ce qui est navrant dans tout cela, c’est que cette médiocrité éditoriale conforte une certaine intelligentsia culturelle qui affiche ouvertement son mépris pour le polar. Il faut entendre ces critiques littéraires sur Espace 2 (Zone Critique : 25' 40), évoquant les romans policiers par le biais du Dragon du Muveran de Marc Voltenaueur. Pour l’une, il s’agit d’un plaisir vaguement honteux pour un genre littéraire qui, quand il est bon, est vraiment très bien (sic), tandis que l’autre renchérit en se drapant dans les prestigieuses pages bibles des ouvrages de Simenon. Et c’est ainsi, entre deux gloussements condescendants, que les chroniqueurs malmènent l’ouvrage, en concédant paradoxalement quelques qualités dont il est totalement dépourvu. Au terme de ces considérations on peut mettre en perspective les propos de François Guérif, rapportés dans une longue interview accordée au mensuel Marianne, où il déplore le fait que le polar, aujourd’hui encore, est totalement discriminé.

     

    Pour mieux illustrer mes propos, je vous recommande de passer en revue les articles de presse consacrés au Dragon du Muveran afin de constater qu’il n’y a aucune critique dédiée à ce premier roman de Marc Voltenauer. On se contente de faire état du succès et du fait qu’il se déroule en Suisse, dans un petit village des alpes vaudoises.

     

    La quiétude de Gryon, petit village niché au cœur des Alpes Vaudoises est bien mise à mal lorsque l’on découvre sur l’autel du temple, le cadavre d’un promoteur immobilier. Corps dénudé, messages et codes bibliques, le rituel macabre suscite la peur et l’inquiétude. S’agirait-il de l’amorce d’une série de meurtres atroces ? C’est ce que semble craindre l’inspecteur Auer de la police criminelle lausannoise, chargé de l’enquête. Avec son équipe, il va mettre à jour les sordides petits secrets des villageois afin de contrer les noirs desseins du meurtrier. Mais va-t-il parvenir à enrayer cette machination infernale. Rien n’est moins sûr, car à l’ombre du massif du Grand Muveran, se cache le terrible dragon qui n’a pas fini de faire parler de lui.

     

    Ce n’est pas souvent que je compte les pages d’un ouvrage, mais il faut avouer que venir à bout des 660 pages de l’ouvrage, tient de la gageure. Une intrigue bancale, mal ficelée et qui au final ne tient absolument pas la route, voici ce que vous aurez droit avec Le Dragon du Muveran.

     

    On déplorera tout d’abord une absence totale de style et un vocabulaire fort limité qui ne permet pas de mettre en valeur le cadre où se déroule l’histoire, ce qui est fort regrettable. Gryon, le massif des Diablerets, le Grand Muveran ne vous seront restitués que par l’entremise de qualificatifs banals tels que magnifique, grandiose et splendide. Même le tableau de Hodler représentant le Grand Muveran, qui est la bonne idée du roman, est dépourvu du moindre descriptif et ne semble susciter aucune émotion auprès des protagonistes, notamment le tueur. L’auteur passe donc ainsi à côté de cette ambiance villageoise et de ce climat montagnard en se contentant de nous citer une liste d’établissements publics et quelques lieux-dits sans s’attarder sur les liens et les habitudes des habitants. Même si les crimes s’enchaînent, on ne perçoit pas ce climat de suspicion et de peur qui pourrait pourtant assaillir l’ensemble des habitants. Une fois les éléments cités, Marc Voltenauer estime que c’est l’imaginaire du lecteur qui fera le travail. La démarche pourrait être louable s’il n’y avait pas 660 pages. Ainsi nous aurons droit aux détails de la préparation des pâtes carbonara et petits plats en tout genre concoctés par Mickaël ainsi qu’aux différents pinards que les enquêteurs s’enfilent à longueur de soirée tandis que le tueur trucide allégement les villageois (je parie sur la publication d'un livre des recettes de Mickaël). Un moyen comme un autre de donner de l’épaisseur à des personnages complètement stéréotypés à l’exemple de l’inspecteur viril qui fume des cigares et de son compagnon fan de Breakfast at Tiffany’s. On aurait pu tout de même trouver mieux pour illustrer un couple gay qui semble vivre dans une espèce de bulle où les problèmes liés à l’homophobie, par exemple, se seraient arrêtés à la frontière helvétique.

     

    Il y a une certaine ambivalence tout au long du texte, où l’auteur nous assène, avec force de précisions académiques ampoulées, tous les aspects liés à la médecine légale (inutiles, au demeurant, pour la résolution de l’intrigue) et à la théologie alors qu’il se désintéresse totalement de tout ce qui touche aux procédures policières, pour nous livrer une pseudo enquête bancale et maladroite. On se demande tout d’abord pourquoi Andreas Auer, l’inspecteur qui dirige les investigations, est affecté à la police municipale de Lausanne. En effet, en partant de ce principe, le policier, même s’il vit à Gryon, ne peut se voir attribuer l’enquête car la commune ne fait absolument pas partie de sa juridiction et doit donc échoir à un enquêteur de la police cantonale vaudoise. Et il en est ainsi tout au long de l’intrigue où l’auteur nous restitue tous les poncifs policiers à l’instar de l’avertissement Miranda qui semble avoir désormais traversé l’océan Atlantique. On passe sur tous les aspects du secret de fonction, puisque l’inspecteur Auer a intégré au sein de son équipe, son compagnon Mickaël qui est journaliste indépendant. S’ensuit des démarches illogiques où le journaliste active ses contacts pour passer en revue le casier judiciaire d’une victime alors que les policiers qui ont accès au fichier peuvent aisément se charger de cette recherche. Et même lorsqu’il est précis sur la marque et le modèle d’une arme de service, Marc Voltenaueur ne semble pas faire la distinction entre un revolver et un pistolet ce qui est tout de même fâcheux dans un contexte de roman policier.

     

    Le récit est construit sur une alternance entre l’enquête et le passé du tueur dont on découvre le profil avec une succession de scènes assez insignifiantes afin de laisser le lecteur dans l’expectative le plus longtemps possible. Une démarche inutile puisque du fait d’un manque d’imagination au niveau des noms on découvre rapidement qui est le meurtrier. Puis soudainement tout s’accélère avec une cascade de découvertes et d’informations arrivant fortuitement par l’entremise de personnages qui débarquent soudainement dans le village en livrant des informations plus ou moins pertinentes. On constate dès lors que l’enquêteur ne fait que subir les événements qu’il n’est absolument pas en mesure de maîtriser malgré la montagne d’indices et d’éléments à sa disposition lui permettant de résoudre l’affaire. Mais il peut tout de même compter sur son flair infaillible, son instinct et son amitié avec un agent du FBI qui, ô comble du hasard, a enquêté sur une affaire similaire. Un coup de chance quand on pense que l’agence gouvernementale compte environ 35'000 employés, dont plus de 15'000 agents spéciaux.

     

    Des personnages qui ne tiennent pas la route, à l’exemple de la pasteure Erica Ferraud, un enquêteur qui compare sa vie à celle de James Bond, un tueur qui trouve du sens dans ses actes avec la lecture de la bible et la découverte du film Un Justicier dans la Ville, un petit hommage à la mafia new-yorkaise, un tueur en série US doté d’un surnom ridicule, le récit s’achèvera sur une succession de scènes indigestes qui frisent le grotesque en outrepassant parfois allègrement toutes les règles de vraisemblance. Bref, vous allez suivre avec Le Dragon du Muveran l’enquête objectivement foireuse de l’inspecteur Auer qui est finalement à l’image du livre. Je me garderai d’en dire plus afin de ne pas spoiler le livre au cas où de courageux lecteurs désireraient connaître la trame de cet édifiant thriller, ceci d’autant plus qu’il va être diffusé en France et en Belgique. Bande de veinards !

     

    Pour finir sur une image positive : Le Grand Muveran de Ferdinand Hodler. (source wikipedia)

    Capture d’écran 2016-05-16 à 23.01.14.png

     

    Marc Voltenauer : Le Dragon du Muveran. Editions Plaisir de Lire/Collection Frisson 2016.

    A lire en écoutant : Governement de No Money Kids. Album : I Don’t Trust You. Roy Music 2015.